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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 21:43
Le sens du peuple
La gauche, la démocratie, le populisme

de Laurent Bouvet
Mis en ligne : [30-07-2012]
Domaine : Idées 
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Laurent Bouvet, né en 1968, est professeur de sciences politiques à l'université de Versailles et il enseigne également la philosophie publique à l'IEP de Paris. Il a récemment publié : Le communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repères, 2007), L’année zéro de la gauche (avec Laurent Baumel, Michalon, 2003), France-Allemagne : le bond en avant (Odile Jacob, 1998), Le Fédéraliste. La démocratie apprivoisée (avec Thierry Chopin, Michalon, 1997).
   

Laurent Bouvet, Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Paris, Gallimard, janvier  2012, 300 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Retrouver le sens du peuple est à la fois une nécessité électorale et un impératif moral pour la gauche. C’est la seule cause politique qu’elle puisse désormais embrasser. Elle ne doit pas viser le « peuple de gauche » dont elle célèbre encore, trente ans après sa brève apparition dans les rues de Paris en mai 1981, la geste mythique. Elle doit viser le peuple tout entier. Celui des classes populaires qu’elle a abandonnées depuis si longtemps ; celui qui croit dans son destin national qu’elle a oublié avant de le mépriser et de le condamner pour populisme ; celui de l’aspiration démocratique la plus large qui veut continuer à croire dans la possibilité d’une aventure collective malgré les tentations de l’individualisme et de l’anomie.  Il faut à la gauche française un projet à la hauteur et il lui faut tout de suite. Sinon elle disparaîtra, comme principe et comme force historique. Elle sera remplacée bien sûr. Il y aura d’autres organisations, d’autres aspirations aussi, sans doute, qui prendront sa place, mais lesquelles ? Il y aura d’autres hommes pour se dire « de gauche » - certains seront les mêmes d’ailleurs, cela ne les dérangera pas -, mais avec quelles intentions ? L’avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Ancien directeur de la Revue Socialiste, ex-dirigeant du site La République des Idées, Laurent Bouvet est un fin connaisseur de la social-démocratie à la française.  Son dernier livre, Le sens du peuple, fut largement commenté pendant les élections et il continue à alimenter le débat au sein de la gauche réformiste. Sa thèse est claire : depuis la fin des années 60, le peuple a progressivement disparu des références de la gauche au profit de ce qu'Alain Touraine a appelé les "nouveaux mouvements sociaux", droits des femmes, des minorités sexuelles et des communautés discriminées... Si le point de départ de cette dérive libéral-libertaire remonte à mai 68, elle a mis du temps à infuser au sein d'une gauche où le marxisme orthodoxe et le parti communiste sont restés longtemps dominants. L'émergence d'une "deuxième gauche" réformiste, incarnée par Michel Rocard, le tournant de la rigueur de 1983, l'orientation très libérale et européiste du deuxième septennat de Mitterrand, la "gauche plurielle et multiculturelle" de Lionel Jospin marquent les grandes étapes de cette évolution idéologique. Comme aux Etats-Unis ou dans d'autres pays européens, les catégories populaires, ravalées au rang de "petits blancs", de "beaufs" ou de "classes archaïques", se réfugient dans l'abstention ou se tournent vers des discours plus radicaux. Au risque de faire le jeu d'idées ou de politiques qui n'ont, elles, rien de populaire. Ces changements sont-ils irréversibles et le parti socialiste est-il condamné à ne plus être que le parti des bobos? Non, répond Laurent Bouvet, pour peu que les dirigeants socialistes acceptent de regarder la société française comme elle est et non pas comme les médias nous la racontent. Pour peu aussi qu'ils retrouvent le sens du peuple, dans ses trois composantes, sociale, nationale et démocratique. On dit que le candidat François Hollande a lu Laurent Bouvet et qu'il a bien perçu le parti que Marine Le Pen avait pu tirer de ses analyses. Saura-t-il aller plus loin que ce simple décryptage et retrouver le fil d'un vrai projet populaire ? Il est trop tôt pour le dire, même si les premières mesures prises par les socialistes ne semblent guère aller dans ce sens. Il est vrai que le fossé est grand entre les changements auxquels aspire Laurent Bouvet et ce la pensée dominante de la gauche d'aujourd'hui. Il est vrai aussi que les conceptions de Bouvet sont parfois un peu schématiques. Sa vision du peuple et des classes moyennes, son acharnement contre la "deuxième gauche", ses plaidoyers étatistes et jacobins manquent de nuance. On lui reprochera aussi d'ignorer une certaine tradition socialiste, autogestionnaire, syndicaliste, antitotalitaire et girondine - celle de Proudhon, de Sorel ou d'Orwell, celle qu'illustrent aujourd'hui un Julliard, un Dufour ou un Michéa. C'est pourtant à cette tradition-là, plus qu'à celle des Jaurès, des Trotski ou des Mélenchon, que les socialistes devraient se ressourcer s'ils veulent retrouver le soutien d'un peuple qui aspire tout autant à la liberté qu'à la justice. Henri Valois.
      
Entretien avec  G. Andréani et P. Cohen. - Marianne, 31 mai 2012
Laurent Bouvet, professeur de science politique, accorde un long entretien à Marianne à l'occasion de la sortie de son nouveau livre «Le Sens du peuple». Dans cette première partie, il revient notamment sur son désaccord fondamental avec la stratégie électorale élaborée par Terra nova et livre son analyse sur la capacité de François Hollande à parler au peuple.
Vous êtes en désaccord avec la suggestion de Terra nova de bâtir la stratégie sociologique et électorale de la gauche autour de ce qu’ils appellent la « France de demain », c’est-à-dire les jeunes, les femmes, les immigrés ?
Nous avons été nombreux — heureusement — à nous élever contre le rapport de Terra nova paru à la mi-mai 2011. Pour ma part, je m’y suis opposé pour plusieurs raisons, d’abord académiques et méthodologiques : pour résumer, ce rapport n’était ni fait ni à faire ! Mais c’est surtout politiquement que ce texte m’a paru dangereux : le rapport signé par Olivier Ferrand n’est pas un élément de rupture qui viendrait mettre à bas un édifice idéologique de la gauche. Au contraire. Olivier Ferrand n’a été capable d’écrire ce qu’il a écrit, que parce que ces idées constituaient déjà un ensemble idéologique bien ancré au PS. Olivier Ferrand n’est pas du genre à aller contre le courant dominant. Le phénomène est donc beaucoup plus grave que le rapport Terra nova lui-même. Beaucoup de socialistes pensent qu’il faut changer de peuple, et remplacer le peuple politique et sociologique, qui soutient traditionnellement la gauche — en bref la classe ouvrière et plus largement les classes populaires — par une nouvelle « coalition » selon l’expression de Terra nova. C’est d’ailleurs un terme étrange dans le vocabulaire politique français, issu de la sociologie politique américaine qui n’a pas grand sens dans un système électoral à deux tours comme le nôtre. Ce « nouveau peuple », ce peuple de substitution, est un amalgame de catégories sociodémographiques très différentes : les jeunes, les femmes, les minorités issues nécessairement dans l’esprit des faux experts de Terra Nova des « quartiers sensibles ». Une liste à laquelle d’autres socialistes, comme l’économiste Daniel Cohen, ajoutent d’ailleurs explicitement « les élites » ! Cette proposition est non seulement fausse mais encore dangereuse car elle conduit à au destin électoral de la gauche depuis vingt ans : perdre l’élection présidentielle et ne gagner que les scrutins locaux sur la base d’une forte abstention des catégories populaires et/ou de triangulaires, avec la présence constante du Front national dans le paysage.
Une telle vision du monde véhiculée par les socialistes et, plus généralement, par la gauche, plonge d’ailleurs ses racines très loin dans l’histoire, dès le tournant des années 1970-80. Ce n’est pas le « tournant libéral » des années 1980 qui l’induit. Le « peuple de gauche » de 1981 est déjà constitué à partir des revendications minoritaires (les femmes, les homosexuels, les régionalistes, les immigrés, etc.) dont se sont saisi le Parti socialiste et la gauche. Le phénomène s’inscrit dans la continuité de mai 1968, dans ce que j’appelle le « passage du peuple à la société », une « société des individus » selon l’expression du sociologue Norbert Elias. Le PS n’est pas le seul en cause, le PCF s’y plie aussi avec la fameuse affaire du bulldozer de Vitry-sur-Seine en 1980. Le maire communiste de la ville fait alors détruire un foyer de travailleurs maliens chassés par la municipalité de droite de Saint-Maur. Il met le doigt sur le problème de l’équilibre de banlieue à banlieue dans la répartition des charges dues à l’immigration. Il s’interroge : pourquoi les municipalités populaires de gauche devraient-elles en supporter tout le poids ? Le PCF, au lieu de soutenir son maire, le dénonce comme raciste. Sur ce plan le Parti communiste devient alors, et c’est encore le cas aujourd’hui, semblable au PS – c’est le cas aussi des Verts bien sûr.
Le grand tournant identitaire date donc d’avant 1983. Mais pour être totalement abouti, il faut passer par l’exercice du pouvoir et par le virage de la rigueur économique et sociale des années 1982-1983-1984. On voit dans ces années l’aboutissement d’une transformation fondamentale du modèle de base idéologique qui était celui de la gauche française vers un modèle que je nomme « libéral-multiculturaliste ». On peut le décrire rapidement ainsi : il s’agit de placer au centre des préoccupations l’individu, de s’attacher à l’émancipation individuelle plutôt qu’à l’émancipation collective. Et l’individu en question n’est pas qu’un sujet de droit, il est aussi et même avant tout porteur d’une identité particulière. Ces idées vont peu à peu constituer une sorte d’idéologie officielle du PS. Mais c’est une idéologie qui ne dit pas son nom, une idéologie de la fin des idéologies aurait dit Claude Lefort. Il devient dès lors très compliqué de critiquer telle ou telle position, comme le montre bien le destin de Jean-Pierre Chevènement, qui finit par sortir du PS.
Est-ce qu’en trois mois le PS et François Hollande peuvent inverser la tendance et reconquérir les couches populaires ?
> En trois mois, non. Le combat des idées prend du temps. Mais une élection présidentielle est un moment où quelques meurtrières s’ouvrent : un candidat veut gagner, il est donc prêt à écouter ce qu’on lui dit pour y parvenir. Surtout un candidat comme François Hollande. Il est le produit de l’histoire récente du PS, celle qui a consisté pendant des années à préférer aux classes populaires une « coalition », comme la dit Terra nova, constituée autour des jeunes, des femmes, des minorités. Il n’en a pas été un des principaux architectes mais il l’a portée au PS comme premier secrétaire, avec beaucoup d’autres.
Il est aussi pragmatique dans sa manière de gérer les débats d’idées, il peut donc bouger. Il a par ailleurs un fonctionnement assez circulaire qu’on retrouve dans ses discours. Il est capable de saisir les contraires et, comme on l’a vu dimanche au Bourget, de les rendre complémentaires. C’est un des maîtres du genre dans le champ politique. C’est une position qui permet de ne donner tort à personne tout en restant le maître du jeu. Est-ce que la bonne méthode pour permettre une évolution architectonique de l’idéologie de la gauche française de gouvernement de ces trente dernières années ? Seule une victoire le 6 mai prochain nous le dira !
 
Mais si l’on se souvient de la campagne de 1995, Jacques Chirac n’avait pas davantage de dispositions à entrainer le peuple ou à lui faire signe. Or, Chirac l'a fait parce qu’il a compris qu’il n’y avait d’espace pour lui qu’à la condition exprès d’être capable de toucher réellement les classes populaires en évoquant leurs sujets de préoccupation : le chômage, la « fracture sociale », etc. Est-ce que vous croyez que la crise qui, à sa façon, a poussé Chirac à jouer ce rôle peut faire de même avec Hollande ?
> Chirac n’avait pas plus de prédispositions à l’idéologie que Hollande. Chirac l’a fait à l’époque parce qu’il était dans une position de relégué dans la campagne. Or, Hollande n’a jamais été derrière dans les sondages, il fait la course en tête. Il ne peut selon moi se convaincre de retrouver le sens du peuple, de reconquérir les catégories populaires, que s’il sent que c’est la seule manière de gagner, de donner le coup de grâce à ses adversaires. C’est ce qu’il a commencé à faire dans son discours du Bourget, me semble-t-il. Sa stratégie de campagne était jusque-là, notamment dans son énoncé par le directeur de campagne, Pierre Moscovici,  d’expliquer que « Sarkozy ne peut pas nous battre » et  qu’il n’y avait donc aucune raison de changer. C’était très proche de la stratégie de Rajoy en Espagne, consistant essentiellement à ne rien faire ni dire de trop précis et de laisser venir l’adversaire. Depuis Le Bourget, on sent qu’une nouvelle impulsion a été donnée, qu’une nouvelle ambition s’est manifestée chez Hollande. Elle peut le porter au pouvoir désormais, surtout si l’on considère la position très délicate de Nicolas Sarkozy.  
Dans votre livre, il y a aussi cette idée que l’erreur profonde du Parti socialiste réside dans son rapport à l’Etat?
> Pour les socialistes français au XXe siècle, l’Etat a joué un rôle d’écran. Un écran qui leur permettait de dire, pour faire simple, « nous sommes des révolutionnaires, nous appartenons à la grande histoire du mouvement ouvrier, nous avons le même but révolutionnaire que les communistes, mais nous sommes des démocrates, nous ne prenons pas le pouvoir par la force, nous changeons l’Etat démocratiquement. Nous sommes réformistes dans la méthode, tout en restant révolutionnaires dans les buts ». Les socialistes depuis Jean Jaurès se sont coulés dans la forme de l’Etat républicain qui leur a permis de gérer cette contradiction fondamentale. La limite d’une telle position étant évidemment la loi d’airain de l’institutionnalisation telle qu’elle a été mise en évidence de longue date par les sociologues du politique (Max Weber notamment) : ce n’est pas le parti qui se saisit de l’Etat lorsqu’il « prend le pouvoir » mais l’Etat qui prend le parti ! Ce à quoi on a assisté depuis 1981 au niveau national et, au fur et à mesure de l’extension de la décentralisation, au niveau local. Le PS est devenu un parti institutionnel, comme on le voit aujourd’hui de manière criante au niveau des collectivités territoriales.
Quand les socialistes arrivent au pouvoir en 1981, ils sont dans ce schéma-là. Mais il y deux nouveautés par rapport aux expériences précédentes : l’installation dans la durée et le fait que l’Etat n’a plus la puissance d’antan concurrencé qu’il est désormais par la logique du marché et de la dérégulation Or les socialistes s’installent au pouvoir avec l’idée que le pouvoir d’Etat dont ils pensent s’emparer va leur permettre de résoudre leurs contradictions internes et notamment l’articulation entre leur libéralisme politique et leur antilibéralisme économique. Las, à l’intérieur même du PS, l’un de ses courants, entré dans le parti en 1974, va œuvrer à remettre en cause le pouvoir même de l’Etat sur l’économie et la société au nom du marché et de la société civile – dont on sait que tant pour Adam Smith que pour Karl Marx, c’est la même chose. C’est l’aile politique de la deuxième gauche, incarnée par Michel Rocard et ses amis. Leur but n’est pas seulement la lutte de pouvoir mais la transformation idéologique du parti qui se désaxe. Il quitte son centre de gravité historique. Dans le parti, il y a désormais une force, importante, qui conteste la fiction d’un Etat protecteur du but révolutionnaire du socialisme. C’est le « parler vrai » de Michel Rocard : il faut dire que le but n’est pas révolutionnaire mais réformiste comme l’est la méthode. Il ne faut pas moins d’Etat mais « mieux d’Etat ». C’est le grand débat du congrès de Metz en 1979 : Rocard perd sur le plan organisationnel mais il gagne, en profondeur, sur le front idéologique même si dans l’immédiat le mitterrandisme l’emporte. Ceci explique aussi en grande partie la facilité avec laquelle le PS va prendre le pli de son époque dès le début des années 1980, à peine arrivé au pouvoir : le recul de l’Etat, la dérégulation, la libéralisation, etc. L’Etat socialiste, après 1982, dans les années 1980-90 sera un Etat « rocardien », technocratique et « moderne », au sein duquel la différence droite-gauche s’efface peu à peu : on multiplie les administrations de missions, les démembrements du service public, on réoriente les politiques publiques vers l’individualisation, la lutte contre l’exclusion, les « populations interstitielles », on « active » les dépenses publiques, on introduit des méthodes de gestion venues du privé dites de « new public management », etc.  Jusqu’à la LOLF et aux premiers éléments de la RGPP. On habille tout ça de tas de mots nouveaux et « modernes » : « l’Etat stratège » ou l’Etat « investisseur du social » par exemple, pour masquer sa perte de puissance et surtout de sens.
Ce phénomène est d’ailleurs contemporain de la construction européenne des années 1980-90. En la matière, la deuxième gauche, celle de Rocard et Delors, va trouver en Mitterrand un allié de choix. La conviction européenne de ce dernier, née de la nécessité impérieuse de la paix entre la France et l’Allemagne, va permettre à une véritable idéologie de la déconstruction de l’Etat national, social et démocratique de s’imposer. Or, ces trois formes d’Etat sont aussi liées à ce que j’appelle dans mon livre « les trois peuples contemporains » qui prennent forme à partir de 1848 : le peuple national, le peuple social et le peuple démocratique, et qui sont tous aujourd’hui en crise. En France, le renoncement de la gauche à l’Etat dans ces trois dimensions a participé étroitement à l’oubli et à l’abandon du peuple. Et donc à la nécessité d’en appeler à d’autres soutiens sociologiques, moins liés à l’idée d’une communauté unie de citoyens autour d’un projet commun, à la fois démocratique, social et national.
 
La montée en puissance du néo-libéralisme — un système qui ne fonctionne pas, la crise est là pour en attester — ne favorise-t-elle pas la réémergence d’un vrai clivage ? Comment la gauche peut-elle se réinventer à cette aune-là ?
>  Ce qui m’intéresse dans la réinvention possible de la gauche et ce que j’aborde dans mon livre, ce n’est pas tellement la réinvention économique et sociale, mais la superstructure comme disait Marx : le politique, la culture, l’identitaire. Pour moi, la gauche ne peut se sauver d’elle-même dans la situation actuelle de sortie de l’Histoire que nous vivons qu’en s’éloignant de l’idée que seul l’individu peut être l’acteur de sa propre émancipation, cette idée que, chez chacun, ce qui compte ce sont ses rattachements identitaires, ce qu’il est plutôt que ce qu’il fait, et non plus la volonté de s’en détacher, de donner les moyens à chacun de pouvoir choisir de devenir autre chose que ce que lui assigne a priori les conditions de sa naissance. En travaillant sur ces questions d’identité, de valeurs, à partir de l’idée républicaine en particulier mais aussi avec des éléments que l’on peut trouver dans d’autres traditions, comme celle de la common decency, la décence ordinaire, chère à George Orwell, on peut reconstruire des règles communes de comportement, d’action, d’exigence dans la gestion publique, pour le « vivre ensemble », qui peut être d’ailleurs raisonnable et raisonnée.
Il ne s’agit pas d’une utopie dont on sait le devenir potentiel. Il faut, par exemple, en finir à gauche avec le raisonnement quantitativiste. C’est valable notamment pour l’Education. Ce n’est pas en ajoutant des moyens quantitatifs qu’on arrive à mieux comprendre et gouverner l’école comme la société. Il y a des éléments qualitatifs qui sont essentiels. Des choix de politique publique, d’orientation de l’action publique n’ont aucun sens s’ils ne sont pas articulés à une stratégie sociologique et politique dans le peuple et par le peuple. On touche là à la compréhension charnelle du peuple comme on la trouve chez Michelet notamment. Repartir de cette forme de compréhension, cela signifie réinvestir le débat sur ce que signifie être Français. La gauche doit se réapproprier le débat, perverti par la manipulation du gouvernement et de la majorité, sur l’identité nationale par exemple. Il faut que la gauche affronte ces questions, qu’elle réenvisage l’ensemble de ses politiques publiques — la politique éducative et culturelle sont fondamentales — à l’aune d’une grille d’analyse renouvelée, non dans la nostalgie du passé mais avec le souci du sens commun.
 
Comment accueillez-vous la démarche de l’historien Patrick Weil qui, avec ses camarades, propose « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » ? S’agit-il d’une réémergence d’une nouvelle deuxième gauche débarrassée de ses oripeaux les plus critiquables ?
> Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai vu la synthèse des propositions. J’en connaissais déjà certaines. Il y a des éléments très différents les uns des autres, mais on peut y lire globalement une orientation proche de ce que l’on retrouve depuis des années dans l’esprit commun aux travaux de la « République des idées » de Pierre Rosanvallon, chez un Eric Maurin par exemple. C’est une démarche qui est en grande partie un aboutissement, longtemps après, de l’inspiration de la deuxième gauche. J’y vois en partie une forme de rationalisation experte ou technocrate, peu importe le terme. Elle s’appuie sur l’idée que le monde est complexe, que cette complexité ne peut pas être saisie dans son ensemble. Qu’elle ne peut être transformée, mais seulement « gérée » ou régulée.
Le problème principal dans cette perspective d’ensemble, que l’on lit de manière magistrale chez Rosanvallon, c’est que le peuple doit rester « introuvable ». Il y a une société, il n’y a ni ne peut y avoir, ne doit y avoir, de peuple ! Dans cette société, il y a des problèmes que l’on va résoudre techniquement, si possible dans le plus large dans un consensus. Mais évidemment, pour que ce consensus puisse se faire, mieux vaut que les citoyens y participent de manière diffuse, composite, qu’ils participent à des jurys, à de multiples formes de démocratie locale par exemple. C’est ce que Rosanvallon appelle la « contre-démocratie ». Pourquoi pas me dira-t-on ? La démocratie représentative est en crise.  Seulement, en s’en remettant ainsi à un pouvoir diffus, jamais établi comme souverain pleinement exprimé dans la puissance de son unité, c’est bien entendu le pouvoir des élites que l’on conforte, et donc le risque populiste que l’on renforce. Cette vision un peu idyllique des choses conduit immanquablement à des frustrations, met à jour le caractère factice, artificiel de ces « espaces » de discussion. L’agora n’est pas une agora, c’est une simple place du marché avec autour, mais pas au centre, des stands, des agences, des conseils de quartiers… où l’on peut gueuler mais où rien ne se passe, rien ne se fait ni ne se décide vraiment. La gauche est semble-t-il en partie dans cette logique désormais. Toute cette histoire de démocratie participative ressemble à une gigantesque opération pour éviter de remettre le peuple au centre de la décision démocratique, par peur du populisme j’imagine. On voudrait nous faire croire que ce serait ça la nouvelle citoyenneté, la nouvelle démocratie. Moi je ne le pense pas. Il faut repartir du peuple, dans toutes ses dimensions, sans le prendre pour plus qu’il n’est ou penser qu’il a toujours raison – c’est ça le populisme – mais le considérer non plus, à la manière de Terra Nova, comme un ramassis de beaufs racistes, sexistes, homophobes et incapables de contempler les beautés de la société moderne ! La démocratie et le populisme ont partie liée, un peu de populisme rapproche de la démocratie, beaucoup en éloigne, on le sait depuis le XXe siècle.
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin "La gauche et le peuple selon Laurent Bouvet", Royaliste n° 1008 du 5 mars 2012. 
 

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