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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 11:00
Aveuglements

Même si pouvoir sarkozyste a subi dimanche soir une défaite réjouissante et sans appel,  le grand vainqueur de ces élections régionales reste, qu'on le veuille ou non,  l'abstention. Malgré la mobilisation des états-majors politiques et le bourrage de crâne médiatique, elle s'établit au second tour à un niveau à peine inférieure au premier. Lorsqu'un électeur sur deux refuse de voter, lorsque la gauche régresse globalement en voix par rapport au 2ème tour de 2004 et qu'elle ne doit sa victoire qu'à un reflux encore plus grand des votants de droite, on est vite ramené à cette question centrale : qu'est-ce qui est au coeur de cette "grève du scrutin", qui depuis un peu plus de vingt ans, paralyse, lentement mais sûrement, la démocratie française, au point d'atteindre aujourd'hui de tels records ?

N'espérez surtout pas trouver des réponses à ces questions dans la grande presse nationale. Ses éditorialistes on très vite repris leurs schémas habituels. Dans un article intitulé "le rebond", Etienne Mougeotte du Figaro ne retenait  lundi matin que l'inquiétude de la bourgeoisie de droite, exaspérée par la taxe carbone, le niveau des charges sociales, l'immigration, et le dirigisme économique et qui exige que le gouvernement revienne à ses valeurs. Pour Libération, dont  les tropismes sont aussi facilement discernables, le vrai problème est moins l'abstention que le retour du Front National, l'hydre que le sarkozysme avait eu la bonne idée d'éradiquer et qu'un peuple ignorant et apeuré est en train de faire renaître.

Le Monde cherche à faire plus subtil, même si on tire finalement assez peu de choses de l'éditorial qu'Eric Fottorino consacre à "la France inquiète". Peut être parce que ses conclusions sont écrites à l'avance. Pour lui, l'abstention est un mal à mettre sur le compte de nos incurables spécificités nationales. Nous sommes en face "d'une France au bord de la crise de nerfs, incapable de se projeter dans un avenir commun, se détournant du collectif et souffrant de se  fragmenter sans trouver dans l'Etat ou la politique un secours adapté à ses maux. [...] Samedi encore, dans nos colonnes, Jacques Attali soulignait à la fois le potentiel industriel de notre pays, sa place de leader dans de nombreux secteurs et sa tendance à l'autoflagellation". Dans un instant de lucidité, Fottorino explore bien une autre piste, "cette crainte du déclassement, plus forte chez nous que partout ailleurs en Europe". Mais, effrayé par ce qu'on pourrait en tirer, notre éditorialiste revient très vite à sa première explication : tout cela est français, irrationnel et donc "très largement inexpliqué et en grande partie mystérieux par sa profondeur".

Conclusion jugée sans doute un peu courte, puisque Le Monde reviendra dans la semaine sur la question de l'abstention, à travers un entretien avec le sociologue Eric Maurin. Celui ci émet d'ailleurs des conclusions très proches de celles d'Eric Fottorini, même s'il cherche à les étayer un peu mieux. L'abstention est un climat "installé depuis longtemps dans le paysage politique français. Il est caractéristique d'une société parmi les plus fragmentées et les plus inquiètes du monde développé". Et notre sociologue de pousser plus avant encore sa pensée : " de fait, à chaque tournant de notre histoire économique, comme celui que nous vivons actuellement, certains métiers, certaines classes sociales voient leur positions s'effondrer. Dans les années 1950, avec l'avènement de la société salariale, cela a été le cas du monde des petits commerçants, des petits artisans - ce qui a donné naissance au poujadisme. (...) Avec la globalisation technologique et commerciale, nous assistons désormais à un nouveau tournant : toute une partie des classes moyennes et du secteur privé - les représentants de commerce, les techniciens, l'encadrement intermédiaire, les contremaîtres, mais aussi les agriculteurs, etc. - se retrouvent en grande difficulté, tant sur le plan du pouvoir d'achat que sur le plan résidentiel".

Ainsi donc tout est clair ! L'abstention reproduit un clivage que nous connaissons bien, celui du monde ancien et du monde nouveau, de la France qui s'adapte et de celle qui s'y refuse, des classes high tech et de celles dont l'avenir est condamné par la mondialisation. Combien de fois l'avons nous entendu cette rengaine :  en 1992 contre la France du non à Maastricht, en 2005 lors de ce référendum si "franchouillard" contre le Traité constitutionnel européen ! La France serait donc une sorte de "mouton noir" du monde occidental,  une mauvaise France, une  France qui pense mal, qui vote mal et qui se conduit mal. Et où se trouverait la cause de cette singularité française ?  Dans ces mauvaises classes, ignorantes, dépassées, qui s'accrochent à leur passé et qui empêchent le pays d'évoluer vers les rivages du capitalisme mondialisé. Qu'on les fusille, comme aurait si bien dit M. Thiers !

La vision du Monde n'est en rien singulière. C'est, avec des mots plus choisis, la même que celle qui sévit à Libération, au Figaro, aux Echos et ailleurs. Celle qui veut que la France soit d'abord malade de son peuple ! Voilà la conviction, la pensée qui est profondément ancrée aujourd'hui dans les cerveaux de l'oligarchie sans âme et sans racine qui détient chez nous le pouvoir. Pour elle, l'abstention n'a finalement qu'une importance relative, elle n'est que le reflet déformé des changements sociaux qui accompagnent la nécessaire mise au pas de la société française. Elle ne voit pas, elle ne perçoit pas, du haut de sa suffisance, que le silence de l'opinion peut être le prélude à de terribles tempêtes. Tant pis pour elle ! 

 Paul Gilbert.

 

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