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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 10:00

Les impasses de M. Moscovici

Fort de son succès aux dernières élections régionales, le PS vient d’établir son plan de campagne pour la préparation des échéances présidentielles et législatives de 2012. Il y aura bien primaires et on sait même qu’elles seront organisées à l’été 2011. Avec qui ? Selon quelles modalités ? On y travaille, répond la rue de Solférino, mais le processus sera dévoilé en son temps. Pas question de bruler les étapes et de relancer les combats de chefs qui usent la base et font perdre les scrutins les mieux préparés. L’heure n’est ni aux candidats, ni aux concours de beauté, ni aux controverses, elle est aux idées. Pour cette partie du travail politique, c’est Pierre Moscovici, l’éternelle tête pensante de la direction socialiste, qui est aux manettes. Le groupe d’experts qu’il préside, et qui remettra ses travaux fin avril, s’est attelé à une tâche difficile : épousseter le corps de doctrine du parti pour se concilier les nouvelles générations, plutôt écolos, sans pour autant faire fuir la base mitterrandiste. La première synthèse de ces travaux – un texte de 22 pages modestement intitulé « vers un nouveau modèle économique, social et écologique » – brasse large sans rompre réellement avec les vieilles lubies du socialisme à la française.

On ne se laissera pas impressionner par le recueil d’idées phares qui figurent en tête du manifeste. Qui n’applaudirait pas à l’idée qu’il faut donner « la priorité au long terme plutôt qu’à la tyrannie du court terme » ? Et qui pourrait ne pas se reconnaître dans des slogans tels que « le bien-être plutôt que le tout avoir », « les biens publics et la solidarité plutôt que l’individualisme », ou encore « la société de la création plutôt que celle de la fausse performance » ?  La philosophie d’ensemble, en revanche, est assez claire et procède d’une analyse plutôt juste de l’état du pays : après une décennie de libéralisme, de compétition et d’affrontement de tous contre tous, les Français aspirent à une société plus apaisée, plus solidaire, où les valeurs collectives retrouvent leurs places. Le modèle proposé s’efforce de conjuguer le meilleur des expériences françaises, du blairisme et des exemples scandinaves. On regrettera que le PS ne lui donne pas une perspective stratégique plus nette : rien n’est précisé sur la façon dont ce modèle doit se mettre en place, sur ses étapes indispensables, sur les rapports de force à faire évoluer, sur les alliances à tisser entre classe moyenne et défavorisée… Voilà pourtant des sujets de réflexion essentiels pour la gauche, si elle veut éviter de retomber dans les improvisations de la période Jospin.

Autre bonne surprise du document : l’accent mis sur le travail, sur les filières de production, sur l’innovation et la création comme moteurs du dynamisme économique et du changement social. Ici, l’inspiration vient visiblement de la « deuxième gauche » : on répudie les modèles macro économiques keynésiens ou post marxistes qui n’ont plus prise sur le nouveau capitalisme, pour rentrer dans la « boite » de la production et répondre aux demandes des salariés. L’importance donnée à l’industrie, aux petites et moyennes entreprises de production, l’instauration d’une sécurité sociale professionnelle – conjuguant les concepts de formation tout au long de la vie et d’assurance chômage généralisée - , la transformation du capitalisme par l’économie sociale, la participation des travailleurs à la décision, l’intéressement, l’orientation des politiques culturelles, de recherche, de formation et de la commande publique vers la création ne sont pas des idées complètement nouvelles mais elles ont le mérite d’être pratiques et d’avoir été testées ailleurs qu’en France avec un certain succès. Après tout, pourquoi ne pas les essayer ?

Ce que ne dit pas – ou peu - le document, c’est que la réussite de ce modèle ne va pas de soi. Elle suppose d’assez profonds changements dans la mise en oeuvre des politiques publiques, la conduite du changement social et le positionnement de notre économie face à la mondialisation. La remise en mouvement de la société française ne se fera pas par le haut, même s’il appartient à l’Etat de donner l’impulsion ; elle réclame une très vaste décentralisation, sans doute une régionalisation de l’action publique, et ce n’est pas un hasard si le modèle proposé par le PS a essentiellement fait ses preuves dans des pays décentralisés ou organisés de façon fédérale ; elle requiert également une autre vision du monde de la production, dans lequel les concepts de syndicalisme de masse, d’organisation par branche, de cogestion, voire d’autogestion ne sont plus tabous ; elle impose enfin des changements assez radicaux dans les sphères de la recherche de l’innovation, de la formation et de la création, où les modèles bureaucratiques ou dirigistes hérités du passé doivent céder la place à un monde universitaire et académique riche, vivant et libre.

De la même façon, il est illusoire de penser que de tels changements pourront se réaliser sous le bombardement intensif de la mondialisation, de la compétition sans frein et de la dérégulation financière. Pas de politique industrielle sans un minimum de protectionnisme à nos frontières ou à celle de l’Europe, pour permettre aux reconversions de se faire sans casse sociale et aux filières nouvelles d’émerger ; pas de filières nouvelles sans un contrôle public fort des banques et des établissements financiers si l’on veut durablement orienter le crédit vers l’investissement et vers l’innovation ; pas de développement durable sans la capacité de réglementer quant il le faut, d’interdire les modes de production non désirables ou d’encadrer très strictement les secteurs à haute valeur sociale comme l’eau, l’énergie, l’agriculture ou les transports. Or, sur tous ces points, le document du PS est muet ou, au mieux, évasif…

On comprend mieux ce mutisme lorsqu’on parcourt le reste du texte, consacré aux mesures d’application. C’est là que les choses se gâtent et que le bas blesse ! Les experts du PS, sans doute exténués par l’effort intellectuel qu’ils viennent de produire, n’ont pas trouvé mieux que de recycler les bonnes vieilles recettes : dirigisme, jacobinisme, fiscalisme, européisme, mondialisme… - Qui sera en charge de remettre la société en mouvement et de réformer l’économie ? Mais l’Etat bien sûr, avec ses ministères stratèges, ses préfets développeurs et ses banquiers publics innovants ! Il est impotent, impécunieux et ne comprend à peu près rien aux réalités économiques ? Qu’importe !  - Qui va rétablir la croissance, favoriser l’innovation et la création ? Une fiscalité plus juste et mieux répartie ! Elle ne corrige à peu près rien ? Eh bien nous la corrigerons ! -  Comment redresser notre industrie ? par des actions concertées au plan européen ! Les traités l’interdisent ? Nous y pourvoirons ! – Comment maîtriser la spéculation et la concurrence sauvage ? Grâce au G20 et à l’OMC ! Hélas, tout le reste est du même acabit. Lorsqu’il s’agit de passer des paroles aux actes, le PS est vite repris par ses vieux démons.

Répondant à une récente enquête de la revue Le Débat [1] sur « le déclin de la gauche occidentale », M. Moscovici conclue par le plaidoyer qui suit : « la dernière « vague » socialiste et sociale-démocrate en Europe s’est produite à la fin des années 1990, dans un contexte de forte croissance, grâce à un renouveau de l’offre partisane et de la communication politique. Elle n’a pas réussi, parce qu’elle est restée exagérément conformiste et s’est vite détachée de ses fondamentaux. (…) La gauche de demain ne sera pas une resucée de la « troisième voie », elle sera une nouvelle voie ou ne sera pas. La gauche, c’est vrai, est au pied du mur. Mais elle a son destin entre les mains. La discussion menée par Le Débat ne m’incite pas à renoncer. Elle montre au contraire les voies d’une rénovation difficile, mais inévitable et possible. C’est la mission de ma génération ». Force est de constater qu’entre cette belle ambition et les vieilles ficelles  du projet socialiste, il y a plus qu’un écart. Celui qui mène aux désillusions… et au discrédit. 

 Hubert de Marans.

  


[1]. Pierre Moscovici, Résister au déclin, Le Débat, n° 159, mars-avril 2010

 

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