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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 10:00
Le laid Paris
   
L'enlaidissement de Paris est à l'ordre du jour. Mais ce n'est pas un programme à la portée du premier venu. M. Delanoë s'y est attelé, sans grand succès. Tout ce qu'il a déparé manque d'ambition : ni son Paris Plage, ni ses choix sculpturaux, ni ses garages à Vélib n'ont dénaturé d'un centimètre la perspective du Louvre, l'alignement des Champs Elysées ou le charmant dédale de la rive gauche. Il faut un esprit autrement plus délié pour dégrader Paris. C'est sans doute pour cela que le chef de l'Etat a décidé de relever le défi.
Il y a un peu plus d'un an, le 29 avril 2009, M. Sarkozy prononçait un grand discours à la Cité de l'architecture et du patrimoine devant un parterre d'élus modernistes, d'architectes à la page, d'entrepreneurs de génie civil et de promoteurs mondains. Sur une petite musique de Bouygues et des paroles d'Henri Guaino, il nous contait la fabuleuse histoire du Grand Paris, cette huitième merveille du monde à laquelle les Français auraient droit parce qu'ils avaient bien voté deux ans auparavant. "Nous allons bâtir la ville du XXIe siècle", prophétisait-il, sans emphase aucune, la ville post Kyoto, la ville post Grenelle, celle sur laquelle le soleil du développement durable ne se coucherait jamais. L'auditoire se pâma d'enthousiasme. Certains d'entre nous commencèrent à s'inquiéter.
La parole d'Etat a d'abord pris la forme d'une exposition permanente au Trocadéro. Une dizaine d'équipes d'architectes, parmi lesquels pas mal de vieilles gloires qui défigurent depuis vingt ans nos villes et celles de nos voisins, furent admises à présenter leur vision du chantier élyséen. "Imaginer la métropole de demain" était le mot d'ordre de la manifestation. Le résultat fut à la hauteur des espérances. Des millions de parisiens, de provinciaux ou d'étrangers défilèrent pendant des mois devant des maquettes sordides, des présentations sans âme, des plans, des dessins et des écrans où le plus laid côtoyait le plus ridicule. Rien, aucun projet qui puisse racheter les autres. Il est vrai que lorsqu'ils pensent à la ville du futur, MM. Rogers, Secchi, Grumbach,  Klouche, Nouvel ou Yves Lion rêvent à Tokyo la monstrueuse, à Brasilia, à Novossibirk, à Manhattan, aux tristes urbanisations de Marne-la-Vallée ou aux barres de Villeneuve Saint Georges, jamais à Paris. Même Christan de Portzamparc et Roland Castro, d'ordinaire mieux inspirés, produisirent d'affreuses copies.  Sans doute pour rester dans le ton. 
Mais on comprit très vite que ce musée des horreurs futuristes n'était destiné qu'à amuser la galerie. Pour donner forme à tous ces projets, aussi laids fussent-ils, il aurait fallu deux choses : du temps et de l'argent. Or on n'avait ni l'un ni l'autre. Exit donc la "Cité Heureuse" et ses architectes fous, on passa à des choses moins oniriques et plus roboratives. Le gouvernement commença par mettre Christian Blanc à la tête du Grand Paris, Christian Blanc et ses cigares, ses copains banquiers et ses amis promoteurs. Le projet prit très vite la forme et la qualité du béton armé: un métro automatique de 130 km de long, reliant entre eux quarante "territoires de projet", comprenez quarante zones d'urbanisation nouvelles, couvertes de cages à poules et de tours monstrueuses, façon Shanghai. M. Blanc prit son affaire très au sérieux. Les côtes des groupes de construction et de promotion flambèrent pendant quelques semaines en Bourse. Certains d'entre nous songèrent sérieusement à émigrer. 
Heureusement la réalité finit par reprendre ses droits. On expliqua à M. Blanc qu'il n'y avait pas plus d'argent pour son métro monstrueux que pour les rêves des architectes, et qu'il était uniquement là pour servir de vitrine et de faire-valoir à la liste de l'UMP aux régionales. On lui laissa la possibilité de faire une loi, ce qui n'engage à rien, et de la défendre au Parlement, ce qui n'engage guère plus. Les godillots firent leur travail, en votant ce texte virtuel il y a un mois. La droite a perdu les élections régionales, en Île de France comme ailleurs. M. Blanc, rattrapé  par sa passion pour les cigares, quittera prochainement le gouvernement. Pour sauver la face, le pouvoir organisera à la fin de l'année un "grand débat public" sur  son projet de métro automatique. Mais qui croit encore à la réalité d'un tel projet, à l'heure de la rigueur, et à vingt mois des présidentielles ! 
Il y a deux ou trois leçons générales à tirer de cette histoire, au-delà de son côté pantalonnade sarkozienne.
La première leçon a trait à l'aménagement du territoire. Dans ce domaine, tout ce qui vient de l'Etat, de ses ministres, de ses bureaux parisiens ou de ses préfets est à fuir. C'est vrai pour nos littoraux, pour nos montagnes, pour nos métropoles régionales comme pour la Région capitale. L'aménagement, l'urbanisme sont affaire de temps, de patience, de connaissance des hommes et des réalités locales. L'Etat jacobin, impotent et ignare, n'a aucune de ces qualités. Chez lui, tout doit être grand, gros et massif, là où la France a besoin de soin, de finesse et de mesure. Laissons l'organisation de l'Île de France entre les mains des élus et d'abord des maires, on verra naître une belle agglomération parisienne, comme il existe aujourd'hui une belle agglomération lyonnaise, lilloise ou strasbourgeoise, on verra aussi renaître des villes, de vraies villes que le gigantisme étatique a étouffé ou laissé de côté, Versailles, Meaux, Melun, Pontoise, d'autres encore... L'avenir de l'Ile de France, ce n'est pas la métropole fourre-tout, monstrueuse et indifférenciée que l'Etat nous dessine depuis quarante ans, c'est une belle marqueterie d'espaces urbains, ruraux, de douces forêts, de villes grandes ou moyennes organisées autour d'une communauté qui réconcilie enfin Paris et sa banlieue. 
La deuxième leçon concerne les rapports entre l'urbanisme et l'argent. Nos villes, nos bonnes vieilles villes françaises et européennes attirent chaque jour davantage les grands prédateurs. On dénigre nos agglomérations parce qu'elles restent à peu près à taille humaine, dans un monde où tout doit être grand pour rapporter davantage. Derrière le Grand Paris de M. Sarkozy, derrière les méga-tours de M. Delanoë, comme derrière le Grand Londres ou le Grand Berlin, se cache toute la voracité du système financier international. Les marxistes pensent qu'en économie capitaliste, la ville est le lieu où les surplus viennent s'investir et prendre la forme de rentes. Ils n'ont pas totalement tort. Lorsqu'on voit aujourd'hui le niveau des surplus financiers mondiaux, on peut se faire du souci pour nos villes.
Troisième leçon, argent et laideur vont de pair. On s'en doutait un peu, on savait que nos sociétés massifiées et démocratisées avaient tendance à faciliter le mariage du pognon et du béton. L'affaire du Grand Paris nous le confirme une fois encore. Que le promoteur, le banquier ou le politicien dénaturé trouvent aujourd'hui leurs cautions intellectuelles chez certains architectes, certains urbanistes ou certains ingénieurs est un signe des temps. C'est pourquoi  la révolution que nous appelons de nos voeux n'est pas seulement sociale ou politique; comme le pensait Renan il y a près d'un siècle et demi, elle devra prendre aussi la forme d'une puissante réforme intellectuelle et morale. Travaillons-y d'urgence.  
  Claude Cellerier.
  

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claude cellerier - dans Société
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