Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 23:48
Mai 1940,
le temps retrouvé       
 narvik.jpg

 

 En tête de son essai sur la campagne de France de 1940, l'Etrange Défaite (1), l'historien et résistant Marc Bloch place ces quelques lignes d'espoir et de foi dans l'avenir : " Un jour viendra, tôt ou tard, j'en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s'épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s'ouvriront; les brumes, qu'autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l'ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu ...".

Voilà en effet qu'avec le temps, les vérités de circonstance laissent la place à une meilleure appréciation des évènements qui ont si durablement endeuillé notre pays.

  C'est vrai des évènements politiques qui ont précédé et amené la défaite. Les historiens d'aujourd'hui commencent à les lire avec d'autres lunettes que celles des années 60 et 70. Nous commenterons ici même prochainement l'excellent livre de Claude Quétel, l'Impardonnable Défaite, fruit des travaux historiques récents, qui donne de cette période une vision bien différente des manuels  de l'école républicaine. C'est également le cas pour les faits militaires. Plusieurs  livres parus récemment et rédigés par les meilleurs experts français ou étrangers font justice des  opinions professées jusqu'à présent sur la défaite française.

Pour l'historien allemand Karl-Heinz Frieser, auteur du Mythe de la guerre-éclair (2), la théorie selon laquelle l'Allemagne aurait du sa victoire au rôle décisif d'Adolf Hitler, à sa supériorité blindée et à une stratégie offensive, planifiée de longue date, ne résiste pas à l'analyse.  Le haut commandement allemand, tout comme l'état major français, comptait sur une réédition de la Première guerre mondiale, de ses combats d'infanterie longs et couteux. Ce n'est qu'après  le succès du coup de main de Guderian dans les Ardennes et à Sedan que l'offensive allemande acquit sa dynamique propre et que la Wehrmacht saisit sa chance et révisa complètement ses plans. Quant à la France, si la résistance de ses soldats fut admirable et si son arme blindée fit souvent jeu égal avec l'adversaire, ses chefs militaires furent la plupart du temps paralysés et dépassés par les évènements. Audaces fortuna juvat, rappelle classiquement Frieser. Il souligne également que lorsqu'Hitler voulut réitérer cette manoeuvre contre la Russie, ce fut l'échec total.

L'historien anglais Julian Jackson expose sensiblement le même point de vue dans The Fall of France, the nazi invasion of 1940 (3). Selon lui, la défaite française est moins le fait d'une infériorité technique, que rien ne confirme en réalité, que d'erreurs doctrinales et organisationnelles. Les hésitations du commandement français en Belgique, alors que l'offensive allemande peut être endiguée, les choix exécrables dans l'utilisation des meilleures unités et l'incapacité à utiliser correctement l'arme blindée en sont les meilleures illustrations. La France n'a pas eu non plus beaucoup de chance avec ses alliés, anglais et belges, face à un ennemi constitué d'un seul bloc. Pour Jackson, la défaite n'était nullement inévitable et la troupe française combattit généralement avec brio lorsqu'elle fut convenablement commandée, en particulier dans les premiers jours de mai sur la Dyle ou dans l'Aisne. Plus fondamentalement encore, les carences de formation des conscrits français et les limites imposées par l'armée de conscription, face à une troupe allemande encadrée de façon beaucoup plus professionnelle, sont mises en évidence. Des insuffisances  bien connues, déjà relevées en 1914, qui faillirent nous coûter de sanglantes défaites sur la Marne puis sur la Somme, et auxquelles la République n'apporta aucune solution pendant l'entre deux guerres.

On se réferera également à deux ouvrages français récents, qui sont de première valeur. Le premier,  publié par le général Bruno  Chaix sous le titre En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ? (4), met, lui aussi, largement en cause l'intelligence opérationnelle du commandement français : ambition démesurée du Plan Dyle-Breda, très mauvaise utilisation des grandes unités blindées, hésitations multiples, coordination défaillante avec les alliés... Le second, en deux tomes, de la plume de Jacques Belle, intitulé La défaite française, un désastre évitable (5), est un long exposé, didactique et argumenté, sur les occasions qui se sont offertes au couple Gamelin-George pendant la seconde et la troisième semaine de mai et qu'aucun des deux n'a su saisir. Pour ces deux-là, le jugement de l'histoire reste impitoyable. Il faudra qu'il le soit un jour pour leur protecteur politique, le mirobolant Paul Reynaud. Jacques Belle présente également, dans son second tome, de nouveaux arguments contre l'armistice et en faveur de la continuation de la guerre outre-mer, qui ne sont pas sans force.

Que tous ceux qui, au final, souhaitent rendre hommage à ces magnifiques combattants de mai et de juin 1940, aux 100 000 des nôtres qui moururent au champ d'honneur pendant ces six semaines de gloire et de malheur, que tout ceux-là se plongent dans les beaux ouvrages de Dominique Lormier (6). Lormier, historien, spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, membre de l'institut Jean Moulin, est non seulement un esprit éclairé, mais aussi un superbe écrivain, dont la prose prend aux tripes. Parmi tant de faits d'armes, de batailles, dont certaines constituent de véritables victoires françaises - que l'on songe à la conduite splendide du corps de cavalerie mécanisée du général Prioux à Hannut et à Gembloux, de la 1ère DLM du général Picard,  des 1ère, 2ème, 3ème et 4ème divisions cuirassées de réserve -  on distinguera le sacrifice de la 3e brigade de spahis à cheval, commandée par le colonel Marc, qui s'opposa, sans espoir, le 15 mai 1940, près de Sedan, à la progression du corps blindé de Guderian. Le récit qu'en fait Dominique Lormier est chargé d'une émotion rare. Il illustre à lui seul la geste de ces soldats un moment oubliés et dont le temps fait à nouveau afleurer la mémoire.

 

Commandant Jean d'Aulon (c.r.).



[1]. Marc Bloch, L'étrange défaite (Gallimard, Folio, 1990).

[2]. Karl-Heinz Frieser, Le mythe de la guerre-éclair, la campagne de l'ouest de 1940 (Belin, 2003).

[3]. Julian Jackson, The Fall of France, the nazi invasion of 1940 (Oxford University Press, 2004).

[4]. Général Bruno Chaix, En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ? (Economica, 2005)

[5]. Jacques Belle, La défaite française, un désastre évitable (2 tomes, Economica, 2007 et 2009)

[6]. Dominique Lormier, Comme des Lions (Calmann-Lévy, 2005), Les victoires françaises de la Seconde Guerre mondiale (Lucien Souny, 2009), Les grandes figures de la Résistance (Lucien Souny, 2009).

 

Partager cet article

Repost 0
la revue critique des idées et des livres - dans Histoire
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche