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25 juillet 2010 7 25 /07 /juillet /2010 23:09
Cette révolution qui vient lentement…
 
Les analyses de Marcel Gauchet ne laissent jamais indifférents. Celle qu’il a livrée dimanche dernier au Monde sur l’affaire Woerth/Bettencourt retiendra tout particulièrement l’attention de nos lecteurs [1]. Oui nous sommes en présence de quelque chose qui va bien au-delà du banal fait divers politique et qui ébranle tout le système sarkozien. Comme le dit Gauchet, avec les mots justes, le chef de l’Etat « paye la facture de la crise » et des errements qui nous ont conduits en moins d’un an du « travailler plus pour gagner plus » à l’austérité et au gel des salaires. La désaffection de l’opinion est profonde, d’autant plus profonde que tout cela se stratifie avec d’autres affaires, celle de l’EPAD, celle du bouclier fiscal, celle de la récente loi sur l’autorisation des jeux en ligne… « Tout prend en masse », confirme Gauchet, « de la nuit du Fouquet’s aux diverses affaires qui ont émaillé la vie du gouvernement ces derniers mois, comme s’il s’agissait d’une seule et même chose. La manipulation des images est beaucoup plus dangereuse qu’elle n’en a l’air. Ce que nous voyons à l’œuvre, c’est l’adaptation d’une maxime évangélique «  Qui se sert de l’image périra par l’image. » » Sarkozy périra par là où il a pêché.
Mais ce n’est pas au seul chef de l’Etat qu’est imputable cette désillusion, même s’il est le révélateur de tout un système. Comme le décrit parfaitement le rédacteur en chef du Débat, « l’épisode réactive un contentieux larvé entre le peuple et les élites. (…) En France, les élites (un mot que je n’aime pas mais il n’y en a pas d’autres) ont une haute opinion d’elles-mêmes et ne se rendent pas compte du fossé qui les sépare de la population. Elles entretiennent à son égard un mépris bienveillant. Elles veulent son bien, mais elles estiment que leurs mérites éminents doivent être récompensés ». Cette France des abus et des privilèges indus ne connaît pas de frontières, elle sévit dans le public comme dans le privé, elle est aussi bien de droite que de gauche, même si, comme le rappelle Gauchet « il y a plus de connivences avec les puissances d’argent à droite et plus de systèmes de distribution de postes à gauche ». Différence qui a d’ailleurs tendance à s’estomper : depuis Mitterrand, notre oligarchie a pris l’habitude de prendre et les postes et l’argent.
Comment qualifier l’état de l’opinion ? « Il y a une révolte sourde et un sentiment de distance radicale à l’égard du personnel dirigeant » analyse Gauchet. Le climat moral de la société française est dépressif et blasé. Une France fatiguée, presque assommée par une crise qui prend la suite de tant d’autres, pronostiquait il y a quelques mois, dans un rapport remarqué, M. Delevoye, le médiateur de la République. Une France qui n’a pas non plus en tête de solutions toutes faites, d’alternatives face à une crise économique, politique et morale dont elle perçoit la profondeur. Pour autant, conclut Gauchet, le climat de la société française n’est pas révolutionnaire : « Pour qu’il y ait révolution, il faut qu’il y ait un programme révolutionnaire », affirme-t-il avec Lénine. Or, ce programme pour l’instant n’existe pas.
« Pas si sûr !», rétorque sur son blog notre ami Bertrand Renouvin [2]. S’il partage complètement les analyses de Marcel Gauchet, il ne se retrouve pas dans sa conclusion pessimiste. Renouvin exprime au contraire le sentiment qu’un programme révolutionnaire existe. Ou du moins qu’il commence à prendre forme. Les propositions convergentes d’économistes, de sociologues et d’historiens comme Emmanuel Todd, Jean-Luc Gréau ou Jacques Sapir dessinent les bases d’une « nouvelle école » dont la voix se met à porter à l’université et dans les médias. Cette nouvelle école n’est pas seulement française. Elle se nourrit du renouveau de la pensée critique qui s’est fait jour depuis une dizaine d’années aux Etats Unis et en Europe et sert de support aux mouvements altermondialistes et anticapitalistes qui fleurissent un peu partout dans le monde. Pour Renouvin, le manifeste qu’a publié, il y a quelques semaines, Jacques Sapir sur Marianne 2 [3] , contient tous les ingrédients d’un changement de cap radical. La question n’est plus de savoir où sont les idées à défendre mais qui est capable de les imposer.
A notre tour de dire que nous ne partageons pas le point de vue, trop optimiste, de Renouvin. Et cela pour trois raisons.
Les idées de Jacques Sapir, aussi séduisantes et justes qu’elles soient, ne suffisent pas à faire un programme révolutionnaire. Les mécanismes régulateurs qu’il propose, et en premier lieu la mise en place de barrières protectionnistes « intelligentes » aux frontières de l’Europe, ouvriront certainement une période de pause qui peut permettre l’érection d’un autre modèle économique et social, tant il est vrai que l’on ne construit pas sous un bombardement. Mais quel modèle ? Il manque au programme de Sapir une réflexion sur le travail, sur les modes de production, sur le type de croissance qu’il faudrait privilégier, sur les conditions d’émergence d’une société fondée sur le savoir, sur la création, sur l’innovation. Il manque également à ce programme une dimension sociale ; aucun progrès social ne sera durable sans une politique de salaires élevés, sans de nouveaux rapports de force entre salariés et patronat c'est-à-dire sans un syndicalisme de masse, sans une volonté « d’aérer » la société par l’éducation permanente, la promotion de nouvelles classes sociales, la régionalisation, la modernisation en profondeur de nos services publics. Il manque enfin au programme de Sapir une dimension politique : la question de l’Etat n’y est qu’effleuré alors qu’elle est centrale et qu’on ne fera pas l’économie de la question d’un autre Etat et d’une autre démocratie ; la question du projet européen n’apparait qu’en filigrane, alors qu’elle est, elle aussi, essentielle. Sur tous ces sujets, la copie reste à écrire, beaucoup de choix stratégiques sont encore à faire, même s’il est vrai que les principaux ingrédients sont disponibles.
Quand bien même le programme serait-il écrit, qui peut sérieusement penser que ce sont les idées seules qui font les révolutions ? Les hommes doivent y prendre toute leur part, même si Gauchet a raison de dire « qu’on se met en route au nom d’une espérance, d’une vision de l’avenir, d’un sentiment que d’autres solutions sont à portée de main ». Ces hommes, ce sont les Français d’aujourd’hui. Mais quels Français ? La société dépressive, révoltée, sans certitude que nous décrit Marcel Gauchet et qui correspond sans nul doute à une part de réalité ? Ou ces Français qui se battent avec ténacité, avec courage, parfois avec violence, lorsqu’on licencie sans cause, lorsqu’on ferme ou qu’on délocalise leurs usines, lorsque la lie d’un certain patronat multinational ne paye plus les salaires, méprise le droit, part avec la caisse. Le niveau de conscience politique, syndical a incontestablement atteint un point très bas en 2007 avec l’élection de Sarkozy. Ce niveau remonte. On sent depuis quelques mois que la mobilisation des salariés se fait plus forte à l’occasion de grandes causes sociales comme les retraites ou lorsque des échéances électorales se présentent. Le climat est-il pour autant révolutionnaire ? Non, pas encore.
On ne vendra pas aux Français n’importe quelle révolution. Tout dépendra des idées, de leur justesse, de leur réalisme, mais aussi de leur générosité, de leur humanité. Si la France se montre aujourd’hui aussi hésitante, aussi peu sûre d’elle-même dans les choix qui conditionnent son avenir, c’est sans doute parce que le XXe siècle l’a vacciné contre les grands soirs qui ne débouchent sur rien, sinon sur plus de misère et sur plus de larmes. Qu’on se le dise, les Français d’aujourd’hui ne sont prêts à aucune aventure totalitaire, aucun populisme rouge, brun ou noir, aucune nuit des longs couteaux, aucune guerre des uns contre les autres. Leur révolution, si révolution il y a, ressemblera plus à mai qu’à octobre ; elle balayera des pensées mortes, des idées fausses, elle abattra des structures vermoulues, mais le pays en sortira intact et même plus fort. Tout dépendra aussi des hommes et en premier lieu de ceux qui seront à la tête du mouvement. Force est de constater qu’ils ne sont pas encore sur nos écrans de contrôle. On n’y trouve pour le moment que quelques imposteurs : Villepin, Bayrou, Melenchon, Besancenot, Chevènement…  Ce n’est pas avec cette fausse monnaie des vieux partis républicains que l’on construira demain quoi que ce soit de fort et de nouveau. L’heure des grands hommes n’a pas encore sonné.
Non, cher Bertrand Renouvin, le fond de l’air n’est pas encore révolutionnaire. Beaucoup de chemin reste à faire, des idées sont à développer, à enrichir, des projets sont à construire. La mort du sarkozysme, que Marcel Gauchet prévoit implicitement en 2012, ne sera sans doute qu’une étape de la renaissance française que nous appelons de nos vœux. Selon le mot de Churchill, ce n’est sans doute ni la fin, ni même le commencement de la fin. Mais peut-être la fin du commencent.  Et pour reprendre une formule d’un vieux penseur, léniniste à ses heures, que nous avons beaucoup pratiqué dans notre jeunesse folle, l’heure n’est pas encore à l’émeute, elle est à la discussion, mais elle est maintenant aussi à l’organisation. Organisons nous.
Paul Gilbert.
 

[1]. Entretien avec Marcel Gauchet, « L’affaire Bettencourt réactive le contentieux entre le peuple et les élites », Le Monde des 18 et 19 juillet 2010.
 

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