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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 16:43

Combat

avec l'Ange              

                       
MATZNEFF-Gabriel-3.jpg

Nous ne présenterons pas Gabriel Matzneff. Il est ici chez lui et il n'y trouvera que deux catégories de lecteurs: les inconditionnels et les fanatiques. Il y a les matznéviens et il y a les matznévistes, comme il y a les barrésiens et les barrésistes. Les premiers oscillent en permanence d'un livre à l'autre, ils soupèsent longuement les mérites de l'Archimandrite, de Nous n'irons plus au Luxembourg ou de Voici venir le fiancé, ils vérifient quelques notes dans le Carnet Arabe, visitent à nouveau Le Taureau de Phalaris, s'attablent au Diner des Mousquetaires et refont indéfiniment le palmarès de leurs prédilections. Les seconds sont des gens plus simples, ils se refusent à faire des choix, tout bêtement parce qu'ils aiment tout Matzneff, sans ambages, sans détour, sans tourner autour du pot. Ce sont des esprits voraces que ces matznévistes, ils se jettent avec le même appétit sur le premier roman qui passe, le plus petit récit, le dernier essai, le moindre article de revue ou de magazine et lorsque Matzneff ne publie pas, ils leur arrivent d'imaginer ses livres en rêve. Est-il besoin de dire que nous faisons partie de ces lecteurs-là ?

La dernière livraison matznévienne est un recueil de chroniques qui nous ramène aux bienheureuses années soixante[1]. Matzneff fait ses premières armes à Combat, et Henri Smadja et Philippe Tesson ne sont pas peu fiers de leur jeune recrue. A vingt-six ans, il donne chaque jeudi une chronique, publiée en une, où il piétine allègrement les fausses valeurs et étrille les grands de ce monde. Henry Chapier, qui dirige alors les pages artistiques de Combat, lui propose de tenir également une chronique du petit écran où il pourra pourfendre plus commodément encore "le confort intellectuel, les sorcières et les loups-garous". Ce sera La Séquence de Gabriel Matzneff, par référence à la fameuse Séquence du spectateur. L'expérience durera deux ans, jusqu'à cette présidentielle de 1965 qui verra l'échec de François Mitterrand - que Matzneff soutient par amitié - et la victoire du Commandeur. Le chroniqueur, fatigué des joutes médiatiques, songe alors à d'autres horizons. Montherlant le houspille : "Vous êtes un écrivain, ne vous laissez pas bouffer par le journalisme. Vous devez rompre avec l'actualité, prendre le large, vous plonger dans l'écriture de votre roman."  Il file à Tunis et y boucle l'Archimandrite. Sa dernière chronique de télévision, datée de février 1966, marque son adieu au journalisme.

Matzneff est au mieux de sa forme dans ces chroniques, virulent, drôle, impertinent. Sa Séquence est l'occasion de parler de tout, de politique, de moeurs, de religion, de littérature, tout autant que de télévision. Le petit écran n'est qu'un prétexte. Dès le premier billet, notre chroniqueur s'en excuse auprès de son public: il n'a quasiment jamais regardé la télévision, il n'a ni téléviseur, ni l'envie d'en acheter un et l'univers de la rue Cognac-Jay lui est à peu près inconnu. Qu'à cela ne tienne ! Les chroniques tombent, très régulièrement, les unes derrière les autres - plus de cinq cent  au total - pour la plus grande joie des lecteurs de Combat. Le thème de départ a généralement peu d'importance. C'est parfois une émission, parfois un débat, parfois l'intervention intempestive d'un ministre au beau milieu d'une soirée prometteuse, parfois le récit des intrigues picrocholines qui agitent déjà le petit monde de l'audiovisuel. Matzneff fustige, il dénonce, mais pas seulement. Il fait aussi campagne : pour la liberté d'expression, contre le mensonge et le bourrage de crâne, pour la pluralité religieuse à la télévision... Il arrive que sa Séquence prenne des airs de leçon de philosophie où Nietzsche, Spinoza, Lucrèce et Schopenhauer confèrent gravement sur les dangers du petit écran!

Sa première cible, c'est la télévision aux ordres. Celle de l'époque n'est plus brillante que celle d'aujourd'hui et les politiciens s'y conduisent aussi mal. Elle donne des ailes à Matzneff qui n'y va pas de main morte. Un véritable festival d'insolences. Il y a les têtes de turcs de haut vol à qui il réserve ses meilleures formules: Pompidou, Giscard, le ministre de l'intérieur Roger Frey, "tout droit sorti d'un film d'épouvante", celui de l'éducation Christian Fouchet, "une face de gorgone ministérielle et policière", Alain Peyrefitte, "le marsupilami de l'information", sans compter le mirobolant Wladimir d'Ormesson, passé, par le truchement du Figaro, de Vichy au Général et qui préside alors aux destinées de l'ORTF. Il y a aussi toute une basse-cour régimiste et médiatique, beaucoup plus malpropre, qui est traitée avec davantage de rudesse. Certains ont droit à un régime de faveur: Claude Contamine, le grassouillet directeur de l'ORTF, est brocardé à longueur de pages; Léon Zitrone, éternel perroquet des pouvoirs en place, est conspué dès qu'il apparait sur l'écran; Edouard Sablier et Jean Benedetti, les duettistes du journal télévisé, sont promis aux pires supplices, en cas de changement de régime : "ils seront empaillés et exposés à la Maison de la Radio", nous dit Matzneff. "il est vrai qu'empaillés, ils le sont déjà. Traitées chimiquement, leurs peaux pourraient faire d'excellentes carpettes". On ne peut pas s'empêcher de penser à leurs modernes successeurs qu'on accomoderais volontiers de la même façon !

Si la polémique donne le teint frais à Matzneff, la contemplation des programmes de télévision le pousse à l'introspection et à la philosophie. Il a cru, comme beaucoup d'autres, que "la raison d'être du petit écran" était "d'éduquer le public, de l'instruire". Pour déchanter très vite. "La télévision est l'expression la plus poussée du mal qui, tel un cancer, ronge le monde moderne: la culture générale. Rien n'est plus fatal à l'aristocratie de l'esprit, à la haute vie de l'âme, que cette rage de toucher à tout, de toucher un peu de tout, d'être informé de tout. La culture que dispense la télévision ressemble au faux brillant de ces gens qui, dans les cocktails et les dîners, vous expliquent aussi bien le bouddhisme zen que les amours de Brigitte Bardot et les projets agricoles du Marché commun." Un constat sans appel qu'illustre presque chaque jour la Séquence de G.M. Non seulement la plupart des programmes sont nuls, mais plus c'est vulgaire plus le populaire paye comptant. Matzneff qui ne porte ni la démocratie aux nues, ni la Cinquième gaulliste au pinacle finit par se demander si l'ORTF n'a pas été créé pour endormir les masses et les abétir. Il prend pour cible le duo de la vulgarité, Guy Lux et Zitrone, Albert Raisner, triste joueur de flute d'une jeunesse débile, le pauvre Max-Pol Fouchet et ses nivetés staliennes et d'autres, tant d'autres qui sont tombés depuis dans l'oubli médiatique. Seuls trouvent grâce à ses yeux Jean-Chritophe Averty, le plastiqueur du petit écran, Béart, Astruc, Marcel Bluwal, l'immense Jean-Marie Drot, Brigitte Bardot et... les  jambes des jolies speakerines.

A l'image de Combat, qui change chaque jour d'humeur, les billets de Matzneff reflètent, eux aussi, toutes les dispositions d'âme de leur auteur : anarchiste hier, égotiste aujourd'hui, royaliste demain. Elles sont surtout l'occasion de donner libre cours à ses passions - le bonheur, la bonne littérature - de célébrer l'orthodoxie - qui gagnera au passage une émission le dimanche - de défendre ses dissidents russes - qui connaissent pour certains leur premier exil parisien - et de célébrer ses maîtres - de Lucrèce à Montherlant. La Séquence est faite de toutes les couleurs de l'époque, elle exprime une insouciance, une candeur, un provincialisme, une forme de candeur et douceur de vivre qui est alors le visage de la France. Dans sa préface, le Matzneff d'aujourd'hui, contemplant le Matzneff d'hier, se souvient qu'il a souvent souri, parfois jusqu'aux éclats de rire. Ces créatures de télévision avaient si peu d'existence ! Il était juste de s'en moquer, de les conspuer, de ne pas les prendre au sérieux. Mais il faut avoir aussi un peu d'affection pour ce monde englouti, car il fut celui de notre jeunesse, de nos premières émotions d'homme, de nos premières amours. Du persiflage à la nostalgie, il n'y a qu'un pas. Les hommes libres le franchissent sans crainte.

  Eugène Charles.

 


[1]. Gabriel Matzneff, La séquence de l'énergumène, Ed. Léo Scheer, 344 pages

 

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