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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 14:22

Sous le capitalisme, 

la civilisation….

Sounion 2

 

Notre ami Jean-Claude Adrian poursuit son périple intellectuel autour de la Méditerranée, dans les pas de Fernand Braudel. Le mur de Berlin s'effondre. La puissance "orthodoxe", qui a dominé la moitié de l'Europe, est plaquée au sol.  En une décennie, l'Amérique gache ses chances de devenir la nouvelle Rome. Le monde musulman relève la tête. L'Europe doute de son rôle de "franchisé" du capitalisme mondial et secoue le vieux joug allemand. Alors que le jeu des relations internationales s'ouvre à nouveau, la France a toutes ses chances. S'élancera-t-elle ?

  Ce qui surprend le plus notre regard moderne, c’est la place centrale qu’assigne Braudel à la religion, en même temps il nous avertit que civilisation est aussi un « art de vivre ». Or des trois civilisations, seule l’islamique est encore fondée sur une religion. Les chrétientés romaine et orthodoxe ont, elles, été submergées par le capitalisme. A la limite, nous serions en droit de proclamer que l’Islam est la seule civilisation qui subsiste dans notre espace méditerranéen. Et peut-être, tenons-nous là l’explication la plus convaincante du rôle majeur, aujourd’hui le sien.

Revenons à la fin des années 70. Le capitalisme vit une crise structurelle avec une baisse soudaine et forte du taux de profit que ne peut endiguer le keynésianisme finissant – au contraire, il en est sans doute responsable. On parle de stagflation.

Marx écrivait en 1847 dans le Manifeste que « la bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Il ajoutait : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. …. Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier …  Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale.» 

La manière violente et efficace dont elle reprend les choses en main ne l’aurait pas surpris (la bourgeoisie s’identifiant de nos jours aux capitalistes). Milton Friedmann et les Chicago’s boys entreprennent la « révolution conservatrice ». A la théorie de la demande, tournée vers la consommation, succède la théorie de l’offre, « supply side theories », visant à restaurer le taux de profit des entreprises. Reagan et Margaret Thatcher sont élus pour mettre en œuvre cette nouvelle politique ; le basculement est brutal.

L’Europe Continentale résiste. Au sein de la romanité, le capitalisme « rhénan », proche de l’économie sociale de marché allemande, et le modèle français, encore imprégné de colbertisme, conservent leurs spécificités. Derrière le rideau de fer, protecteur ou geôlier, selon les points de vue, la civilisation orthodoxe reste à l’écart.

Mais le capitalisme, superstructure avide de profit sans risque, ne renonce pas. «Sa caractéristique et sa force, nous dit Braudel, sont de pouvoir passer d’une ruse à une autre, d’une forme d’action à une autre, de changer dix fois ses batteries selon les circonstances de la conjoncture et, ce faisant, de rester fidèle, assez semblable à lui-même. »

A la mondialisation, le capitalisme ajoute une « ruse » nouvelle, le contrôle de l’économie par la finance, appelé financiarisation.

La hausse des profits entraîne l’envolée des cours de bourse durant les années 90. Les marchés financiers draine des capitaux tels que les entreprises s’adressent à lui pour financer leur activité, introductions en Bourse, augmentations de capital, émissions obligataires se succèdent. Le rôle des banques et des Etats diminue d’autant. Ces flux d’argent stimulent la créativité des traders et des mathématiciens, souvent français, aidée par l’essor de l’informatique. Des produits de plus en plus sophistiqués naissent, leur complexité étant elle qu’à l’instar de Frankenstein ou du robot de 2001 ils menacent d’échapper à leurs créateurs, ce qui se produira avec les « subprimes ».

Véhicule surpuissant à quatre roues motrices, mondialisation à l’avant pour déblayer le terrain, financiarisation à l’arrière pour une accélération permanente, le capitalisme déferle sur toutes les économies, recouvre les civilisations. Le rideau de fer ayant implosé telle une barre d’HLM vétuste, l’économie soviétique est privatisée, le secteur étatique mis en vente comme les biens nationaux en 1790.  A la nomenklatura succède une oligarchie dont les membres paradent en grosses voitures allemandes et envahissent les paradis touristiques au bras de jeunes filles en fleurs, blondes à la beauté et à la minceur inversement proportionnelles à celles de leurs mentors, comme quoi l’argent est bien une valeur d’échange – bref, capitalisme sauvage, anarchie, mafia, petites pépées et vodka. Et l’orthodoxie ? Un placage qui suscite de la sympathie.

En Europe, pas de rideau de fer, mais des frontières. Maastricht les élimine, la monnaie unique nivelle les spécificités nationales, les Etats abandonnent leurs prérogatives régaliennes, aucun obstacle ne gêne l’avancée du capitalisme tout-terrain. Les particularismes rhénans et colbertistes rendent les armes. Le capitalisme financier anglo-saxon devient la norme unique. La jeune romanité avait su convertir les barbares germains à ses valeurs ; la notre, plus friable, succombe aux maléfices du nouvel envahisseur, adopte son « art de vivre », fondé sur la cupidité et la permissivité – le fric et le mariage homosexuel en somme.

Si l’on admet que le capitalisme marchand et financier commence à la Renaissance et se développe à partir de la Révolution Industrielle, on comprend que l’Islam, qui n’a connu ni l’une ni l’autre, soit resté à l’écart. L’Islam formerait ainsi une sorte de haut plateau sur lequel échoueraient les vagues du capitalisme. Qu’en sera-t-il du « printemps arabe » ? Précède-t-il l’arrivée des grands vents du large venus du continent américain, des orages ravageurs, un renouveau, des dictatures militaires, un resserrement religieux ?

Mais ne rêvons pas. Souvenons-nous que « les civilisations, c’est la guerre ». L’islam, poussé par une population jeune, est en position de prendre sa revanche sur Rome, victorieuse de Carthage en 146 avant JC. Soumise au capitalisme « intégral », la Romanité est condamnée. Le capitalisme, par essence amoral, ne s’autorégule pas ; attirant les plus belles intelligences, souvent fascinés par l’argent, il déjoue les pièges laborieux préparés dans les cabinets ministériels. Une fois encore, il nous faut écouter un grand historien, Lucien Febvre, père intellectuel de Braudel. Que nous dit-il ? Qu’au Moyen-Age, « l’Europe s’est faite contre l’Asie », ajoutant, « elle s’est faite aussi avec l’Asie » (par Asie, comprendre surtout l’Islam). Il situe le tournant au seuil des temps modernes quand naît le « sentiment de la supériorité européenne, ce sentiment de supériorité et d’orgueil qui va dès lors accompagner l’européen et ne jamais l’abandonner. »

Lucien Febvre écrit à la sortie de la deuxième guerre. A l’évidence, ce sentiment de supériorité, nous l’avons perdu. Dans le péril, l’islam nous donne l’occasion de nous ressaisir. Non en le niant, ou en le considérant comme un ami, ce qu’il n’est pas, ni comme un ennemi, encore que … Mais comme un rival qui tire de notre faiblesse actuelle sa force nouvelle. Alors, qu’au contraire, sa jeunesse manifeste une forte envie de s’assimiler aux Etats-Unis dont la puissance, réelle ou apparente, séduit.

C’est de France, retrouvant sa vocation universaliste, que doit partir le sursaut. La confrontation n’est pas guerrière, le temps des Croisades est révolu, mais intellectuelle et morale. Il ne s’agit pas de nous resserrer ou refermer, mais d’affirmer.

Oui, la France n’est pas une démocratie du Nord, de la taille de l’une de nos Régions ; ni le Brésil multiethnique, à l’Histoire différente de la nôtre, ancienne colonie portugaise formée en agglomérant aux arrivées successives de portugais, des esclaves africains (réception de 42% de la traite atlantique), des libanais et des immigrants européens. Ni son destin, la dissolution dans un vague assemblage multi-culturel.

Les quatre piliers de la France sont la philosophie grecque, la pensée juive, la loi romaine, la religion catholique. Ce bloc n’est pas monolithique. Il peut s’enrichir de nuances, d’apports extérieurs, se piqueter de taches de couleurs, en provenance de notre ancien Empire, à condition que le noyau dur reste inaltéré. Et que de ce noyau dur rayonne notre action.

Et l’économie ? Eh bien, elle « suivra ». Car JM Keynes nous l’a appris, l’économie est avant tout une question de confiance. De politique, en somme.

Sortie ou non de l’euro et protectionnisme, déficits commercial et public, … la France est face à des problèmes importants. Mais ne l’oublions pas, elle n’est pas un nain économique. Elle reste, malgré son pessimisme généralisé, la 5ème ou 6ème puissance économique mondiale. Sa productivité horaire est la deuxième du monde, après celle des Etats Unis, avant l’Allemagne. Avec 65 Mds d’Euros, elle est demeurée en 2009 la troisième destination mondiale des flux d'investissement directs étrangers et la première destination européenne, résistant mieux à la crise que le Royaume-Uni et l’Allemagne. Seul Paris détone, tombant au 5ème rang des capitales les plus attirantes, après Londres, Shangaï, Hong Kong et Moscou - mais qu’attendre d’une politique tournée vers  « l’homo festivus » ?

Cela ne tient pas du miracle, mais de nos forces et talents. Coûts d'implantation les plus faibles des pays européens, taille du marché national, position géographique stratégique, qualités des infrastructures, de l’administration et des hommes.

Sans la foi, aucune recette purement économique ne réussit. Quand de Gaulle revient au pouvoir, il dévalue le Franc de 17,5%, en l’accompagnant d’un plan global de modernisation et d’ouverture de notre économie, le Plan Rueff-Armand. L’expansion dans la stabilité sera assurée pour dix ans. A l’inverse, une dévaluation menée dans un climat délétère ne procurerait qu’un court instant de répit – « encore un moment, Monsieur le bourreau », sans effets positifs durables. Alors, oui, redressons la tête, retrouvons notre fierté.

Mais, comprenons-nous bien. Cet appel, s’il l’est en partie, n’est pas que vaine nostalgie à « une certaine idée de la France ».

C’est, beaucoup plus concrètement, le rappel d’une idée simple, souvent oubliée, que l’on vit mieux au sein d’un pays puissant, dynamique, proche du cœur de l’économie-monde et non rejeté à ses lointains confins. Qu’en dépend (et non d’une politique du « care ») le maintien de notre « art de vivre », fondé sur une certaine douceur dans l’atmosphère.

Toute civilisation repose sur une part d’égoïsme vis-à-vis de l’extérieur. L’art de vivre en est le joli fruit. Alors cultivons nos vertus. Sans nous soucier des importuns.

Jean-Claude Adrian.


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