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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 22:42
Une mer, trois destins
 
Le « Printemps arabe » est l’occasion de poser le regard sur la Méditerranée d’en face. Sur ces rives de l’Afrique et du Proche Orient qui font partie de notre part de rêve, tout en étant, depuis toujours, le siège de mondes différents du nôtre, dont le temps long fait apparaître les continuités. C’est la Méditerranée de Fernand Braudel, que notre ami Jean-Claude Adrian évoque ici. Une Méditerranée aux trois visages, celle de Tir et de Carthage dont l’islam a recréé l’unité, celle de Rome qui se prolonge jusqu’à nous, et celle d’Athènes et de Byzance qui retrouve aujourd’hui de nouvelles couleurs.
 
Au début des années quatre-vingts, Braudel écrit certains chapitres et dirige la rédaction de deux livres, « La Méditerranée », parus aux éditions Champs Flammarion.
Après avoir campé le cadre géographique, la Terre, la Mer, il s’attarde sur « l’Aube », les premiers millénaires. En Crète, une civilisation souriante, se développe et disparaît dans des conditions inexpliquées ; l’écriture naît en Mésopotamie ; les échanges commerciaux se multiplient par le troc, avant même qu’apparaisse la monnaie ; les phéniciens, s’aventurent les premiers loin des côtes, partis de l’Orient ils conquièrent une partie de l’Ouest méditerranéen, fondent Carthage, bientôt rivale de Rome.
« C’était à Mégara, faubourg de Carthage dans les jardins d’Hamilcar ». Flaubert nous a plongés dans les fastes et cruautés d’une métropole, placée sous le culte de Tanit. L’historien confirme le romancier. A Carthage, une « vie d’affaires intense » se conjugue avec le culte d’un Dieu s’abreuvant de sang lors des sacrifices humains.
Remontent nos souvenirs de sixième, où l’Antiquité nous était contée. Ceux, personnels, d’un voyage lumineux en Syrie, l’émotion ressentie à longer l’Euphrate, l’amusement à croiser paysans et paysannes à la riche parure, inchangée depuis des siècles, entassés sur des tricycles, de retour du marché, où ils ont vendu leurs primeurs, le thé brûlant et sucré, remède improvisé contre l’insolation menaçante, avalé sous un auvent, seul endroit ombragé du site de Mari plombé par le soleil.
Braudel, l’homme de la longue durée, dépasse l’anecdote. Réunissant cet ensemble de faits, il met en évidence que depuis l’origine existe, face à la nôtre, latine, une « autre Méditerranée ». Elle « s’articule au long des rivages sahariens de la mer Intérieure, du Proche Orient aux colonnes d’Hercule.». Elle sera un moment en mesure de saisir la Méditerranée entière. Rome bisera ce rêve en vainquant Carthage. Nous retrouverons cet espace ; ce sera celui de l’Islam.
Mais ce n’est pas tout. De ce lointain passé à nos jours, sous la surface des événements, Braudel appréhende la permanence de « trois communautés culturelles, trois façons cardinales de penser, de croire, de manger, de boire, de vivre… En vérité, trois monstres toujours prêts à montrer les dents … » Trois civilisations, donc, qui recouvrent, expliquent toutes les péripéties de l’Histoire.
Trois ? Nous avons déjà rencontré deux protagonistes.
La « Romanité », latine puis catholique, s’étend jusqu’au monde protestant et, Outre-Atlantique, en Amérique du Sud. Rome survit en nous, Charlemagne, le Saint Empire Romain Germanique, Charles Quint maître d’un Empire « sur lequel le soleil ne se couchait jamais »… A chaque fois, même tentation utopique de reconstituer la « pax romana »– aujourd’hui encore?
L’Islam, du Maroc jusqu’à l’Insulinde, c’est, pourrait-on dire, « un Contre-Occident » « Quels ennemis, quels rivaux » ! Aux croisades répond le djihad ; à Rome, La Mecque. Cet Islam, comment expliquer qu’il ait si vite arraché à la Romanité les territoires du Proche-Orient autrement qu’en reconnaissant dans l’autre Méditerranée une civilisation préislamique dont il sera l’héritier. Les indices abondent. Hérodote s’offusque du salut des babyloniens, « ils se prosternent l’un devant l’autre ; ils font les chiens, abaissant les mains jusqu’aux genoux. » Les vêtements qu’il décrit, ce sont ceux de la rue musulmane de 1980.
Reste le troisième acteur. Moins visible. Une autre chrétienté, le monde orthodoxe. La Grèce, les Balkans, la Bulgarie et l’immense Russie. Son centre originel est Constantinople. Aujourd’hui ? Braudel hésite, Moscou ? Le flou sur la position du centre n’altère pas la consistance de l’ensemble. C’est le monde grec qui a survécu à plusieurs siècles de domination romaine, puis musulmane. Car, idée chère à Braudel, une civilisation ne se « soumet qu’en apparence » à son vainqueur. Que celui-ci subisse à son tour des revers de fortune, elle resurgit, reconnaissable, car le christianisme orthodoxe est une manière spécifique de comprendre le monde.
Tout est donc en place depuis l’aube de l’Histoire, les acteurs prêts à jouer leurs rôles. Hélas, les civilisations se heurtent, « trouvent dans leur combat leur raison d’être. » Car « les civilisations, c’est donc la guerre, la haine, un immense pan d’ombre les mange presqu’à moitié. La haine, elles la fabriquent, s’en nourrissent, en vivent. »
D’un seul coup, nous comprenons la guerre des Balkans des années 90, postérieures à la « Méditerranée » et à la mort de Braudel. Les trois civilisations, romaine catholique,  orthodoxe, musulmane sont au contact. Que disparaisse la Yougoslavie qui les tenait en lisière sous une unité de façade, elles s’incarneront en trois Nations ; la Croatie, la Serbie, la Bosnie se jetteront les unes sur les autres, avides de s’entre-déchirer, comme si elles n’avaient occupé cette longue veille qu’à fourbir leurs armes, bander leurs forces.
Ne restons pas sur ces images, tournons nos regards sur la partie non mangée par le pan d’ombre. Les civilisations sont aussi « sacrifice, rayonnement, accumulation de biens culturels, héritages d’intelligence. » ; « la Méditerranée est une mosaïque de couleurs ».
Sainte Sophie fut tour à tour basilique orthodoxe, mosquée et musée ; à Cordoue, après la Reconquista, au milieu de « la forêt d’arcs et de piliers de la plus belle mosquée du monde » fût comme incrustée une cathédrale mariant style gothique, renaissance et baroque – Charles Quint l’aurait regretté : « vous avez détruit ce qui était unique au monde pour faire ce que tout le monde fait. »
« Ombra et sombra » dans l’arène de l’Histoire. Trente ans après Braudel, où en sommes-nous ?
Jean-Claude Adrian.

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Jean-Claude Adrian - dans Idées
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