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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 19:42
Abondance de biens         
ne nuit pas
 

Vous avez perdu vos dernières illusions sur le Goncourt en découvrant Marie Ndiaye et ses Trois femmes puissantes ? Beigbeder vous insupporte et vous ne lirez jamais son "Roman français", même couronné par le Renaudot ? Eh bien, rassurez vous ! Les librairies sont pleines de choses qui peuvent vous consoler, certaines tout à fait sérieuses et d'autres parfaitement charmantes. Prenez Michel Déon par exemple. Il savait que la saison serait mauvaise pour les prix littéraires et qu'il fallait très vite nous faire changer d'air. Il arrive, précédé comme d'habitude par sa petite musique, mais cette fois ci, il ne vient pas tout seul. Il se met même en trois pour nous satisfaire. Trois beaux Déon, qui sortent tout chaud de chez l'imprimeur, c'est de la gourmandise, presque du vice. - Pensez donc ! Quod abundat non vitiat.

Le premier de ces petits présents du ciel est un journal [1] ou plus précisément les pages choisies d'un carnet de notes qui court de 1947 à 1983. N'allez surtout pas croire que Déon va vous livrer quoi que ce soit de ses secrets. Il a beau déclarer que " tenir un journal aide peut-être à croire à sa propre existence", l'existence qui l'intéresse c'est celle des autres, de ces mille autres rencontrés au hasard d'une vie, écrivains, politiques, cinéastes, vieilles gloires ou jeunes talents, croisés dans un dîner, un avion ou au bord d'un lac italien. Déon est excellent dans la prise de notes. Il sait croquer n'importe quelle célébrité en trois phrases et on voit qu'il a été élevé à l'école de Stendhal, celle de la vitesse. Ses personnages se meuvent tout seuls. On a juste à les écouter ou à les suivre. Ainsi d'Eva Peron à Saint Moritz qui lui refuse un interview, "tend sa main baguée et s'en va dans un nuage de parfum"; ainsi de cette rencontre à Venise avec Margherita Sarfati, ancienne égérie de Mussolini, vieille dame fantasque qui l'entraîne jusqu'à l'Accademia chez un jeune peintre communiste, son nouveau protégé. Au détour d'une page, on  croise Léautaud et Benda, "affreux vieillards", Edwige Feuillère, "son visage très beau, l'élégance de son long cou qui eût enchanté Van Dongen", André Fraigneau, Jean Cocteau, Jacques Chardonne et Paul Morand, pleins d'élégance. Et bien sûr cette nuée d'amitié qui siège en permanence au dessus de la tête de Michel Déon et qui égaie les soirées parisiennes et les plus beaux sites de Grèce, d'Italie ou du Portugal.

Après le carnet de croquis, voici que Déon nous offre, sous le titre Lettres de château[2], un recueil d'études plus minutieuses. C'est l'occasion pour lui de retourner le miroir : les écrivains, les peintres nous proposent des vies par procuration, faites d'une multitudes d'images volées à la vraie vie. Mais "qui est réellement derrière le récit, tantôt invisible et secret, tantôt irritant et tonitruant, qui est le magique créateur de ces vies?" Cette question ne souffre pas les platitudes théoriques, elle appelle les travaux pratiques et comment mieux les pratiquer qu'en les appliquant aux artistes et aux auteurs que l'on aime. Qu'est ce qu'une lettre de château, sinon ce témoignage d'amitié que l'on adressait à ceux qui vous avait bien reçu, au temps où la démocratie n'avait pas encore fait disparaitre la politesse? Tel est le style de ces dix petits essais, purement subjectifs, qui sont d'abord des témoignages d'admiration et de reconnaissance. Qu'ont en commun Larbaud, Conrad, Giono, Stendhal, Toulet, Apollinaire et Morand? Quelle mystérieuse alchimie du goût peut relier Poussin, Manet et Braque ? Un amour de la vie, une grande curiosité pour le monde, le sens de la beauté, de la grandeur et de l'éternité, une certaine élégance aussi. Déon a raison de dire que nous sommes "les enfants soumis ou rebelles" des oeuvres qui ont enchanté notre enfance. Le panthéon qu'il nous présente est à l'image de son oeuvre. Il est aussi à l'image d'une certaine civilisation, toute classique et française, qui continue à nous nourrir, presque malgré nous. 

Terminons par un hommage, celui que les Cahiers de l'Herne[3], dans une splendide livraison, viennent de rendre à l'auteur du Rendez-vous de Patmos. Il y a là une trentaine de très beaux textes réunis avec le plus grand goût par Laurence Tacou, prêtresse inspirée des éditions de l'Herne. On y trouve de grands vivants comme Milan Kundera, Olivier Frébourg, Emmanuel Carrère, Eric Neuhoff, Patrick Besson, Félicien Marceau, Frédéric Vitoux, ou Jean d'Ormesson, réunis par l'amitié et par le talent. On y trouve bien sûr le souvenir de tous les amis disparus: Blondin, Jacques Laurent, Roger Nimier, André Fraigneau, Chardonne, Morand, tous restitués de pied en cape. Une sélection de textes de Déon, parmi lesquels un hommage émouvant à Charles Maurras, maître de sa jeunesse, à l'occasion de la restauration du Chemin de Paradis. Et pour finir quelques extraits de correspondance, dont deux lettres assez fines signées ... François Mitterrand ("Vous n'aimez guère ma politique. J'aime vos livres," lui écrit l'ancien Président de la République).

Avec tout cela, nous voilà armés pour passer l'hiver, loin des miasmes de la grippe et de la mauvaise littérature !

Eugène Charles.



[1]. Michel Déon, Journal 1947-1983. (Editions de l'Herne, septembre 2009, 139 pages).

[2]. Michel Déon, Lettres de château. (Gallimard, NRF, août 2009, 168 pages).

[3]. Cahiers de l'Herne n°91: Michel Déon, dirigé par Laurence Tacou. (Editions de l'Herne,  2009, 276 pages).

 

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