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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 19:42
Cartographie             d'une France morte  
michel houellebecq

 

La carte et le territoire, de Michel Houellebecq  [1], s’ouvre sur une page ambiguë ; et cette ambiguïté est le sujet même du roman. Il s’agit d’une conversation entre Jeff Koons et Damien Hirst : « Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection. » On a compris que ce qui est décrit n’est pas une scène réelle : « Le front de Jeff Koons était légèrement luisant : Jed l’estompa à la brosse, se recula de trois pas. »

Le lecteur qui a hésité sur le sens de cette scène, avant de comprendre qu’il s’agissait de la description d’une toile, est dans la même situation que Jed Martin, l’auteur du tableau, et Michel Houellebecq, le créateur de Jed Martin : comment l’art et la littérature d’aujourd’hui, s’ils cherchent à être réalistes sans être véristes, vraisemblables sans être académiques, peuvent-ils donner au lecteur, au spectateur, « une vision juste de la société » [2] ? – Toutes les questions posées par ce livre, que les créateurs se posent depuis toujours, sont livrées dès cette première scène.

 

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Jed Martin est le petit-fils d’un photographe et le fils d’un architecte ; mais, s’il s’inscrit au moins en apparence dans une filiation de créateurs, il est le seul à devenir un artiste : son grand-père et son père n’y sont jamais parvenus. Le premier vivait dans la Creuse et n’a jamais dépassé l’artisanat, le second est devenu entrepreneur et s’est installé au Raincy. Tous les deux se sont élevés socialement, mais ils ont dû renoncer à donner à leur ambition une dimension vraiment esthétique : les nécessités matérielles les ont obligés à se spécialiser, dans les mariages et les communions pour l’un, dans les constructions balnéaires pour l’autre.

Seul Jed, donc, qui n’a plus la Creuse et le Raincy pour ancrage, pour perspective, est un artiste, qui se sert d’ailleurs des disciplines de ses devanciers pour créer. C’est l’exposition d’un travail photographique à partir de cartes routières Michelin qui va le lancer : « Dans la salle proprement dite, sur de grands portants mobiles, Jed avait accroché une trentaine d’agrandissements photographiques – tous empruntés aux cartes Michelin “Départements”, mais choisis dans les zones géographiques les plus variées, de la haute montagne au littoral breton, des zones bocagères de la Manche aux plaines céréalières de l’Eure-et-Loir. »

Ces cartes d’une France rurale, d’une France passée, morte et mise au tombeau, Houellebecq les décrit avec suffisamment de précision pour nous en faire sentir l’étrange beauté plastique ; et c’est précisément la question (très abstraite) qui court tout du long de ce livre (si concret) : d’où vient la beauté qui émane de ces cartes qui montrent en quelque sorte la France sans la France, i.e. la stylisation, plane et colorée, de ses montagnes, de ses forêts, de ses cours d’eau, – de tout ce qui a servi aux peintres et aux écrivains pour représenter la beauté ? Est-ce encore la France ? Est-ce encore un art ? La réponse à ces questions est la clef de la réflexion que mènent Jed Martin, et Michel Houellebecq, sur la représentation du monde, sur le but de l’art aujourd’hui, sur la volonté de donner « une vision juste de la société ».

La carte Michelin est donc la métaphore d’une réalité moins véridique et moins belle que sa représentation : le « littoral breton », les « zones bocagères de la Manche », les « plaines céréalières de l’Eure-et-Loir » ont désormais infiniment moins de valeur esthétique que leur visualisation sur une carte. On doit ce paradoxe au fait que la France, dont les paysages, le terroir, la cuisine, sont désormais le bien le plus précieux, la principale ressource, la seule industrie viable, et finalement l’unique chance de survie économique, n’est plus qu’une firme touristique, une usine de retraitement de déchets touristiques : la plus petite commune de la région la plus reculée est à présent le siège, la cible, la proie du tourisme. Cette évolution ne va pas sans dégâts, bien entendu, et, si l’on en croit cette description d’une commune rurale muséifiée, Houellebecq en a la claire conscience : « Le village en lui-même lui avait fait très mauvaise impression : les maisons blanches aux bardeaux noirs, d’une propreté impeccable, l’église impitoyablement restaurée, les panneaux d’information prétendument ludiques, tout donnait l’impression d’un décor, d’un village faux, reconstitué pour les besoins d’une série télévisée. Il n’avait, du reste, croisé aucun habitant. »

Cette France « impitoyablement restaurée », et donc vidée de ses indigènes, ce pays-simulacre, Jed a l’intuition que sa représentation cartographique lui est indiscutablement supérieure. Le titre de son exposition est d’ailleurs : « La carte est plus intéressante que le territoire » ; ce qui pourrait aussi se dire avec les mots de Guy Debord : dans le monde réellement inversé, la beauté est un moment du faux.

On note également que, par rapport aux disciplines pratiquées par son grand-père et son père (la photographie et l’architecture), l’art de Jed (au moins dans cette étape de son travail dite des « cartes Michelin ») est paradoxalement plus visuel et moins réel, au plus près de la réalité sans en être la reproduction fidèle. – Et peut-être est-ce la voie que le romancier assigne à la création d’aujourd’hui.

 

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Cette France finie, fantomatique, qui n’a plus de valeur esthétique que dans son simulacre, et de valeur économique que dans son tourisme, Jed Martin (et Michel Houellebecq si l’on en croit certaines de ses interviews) n’éprouve pour elle aucune nostalgie, et d’abord parce qu’il ne la connaît pas : « De la France Olga ne connaissait au fond que Paris, se dit Jed en feuilletant le guide French Touch ; et lui-même, à vrai dire, guère davantage. À travers l’ouvrage la France apparaissait comme un pays enchanté, une mosaïque de terroirs superbes constellés de châteaux et de manoirs, d’une stupéfiante diversité mais où, partout, il faisait bon vivre. »

Ne connaissant pas le pays où il est né, il ne peut pas regretter sa perte. On entend d’ailleurs dans le nom de ce héros l’éloignement du pays originel, Martin renvoyant au patronyme français par excellence, et Jed à l’itinéraire international, anglo-saxon, du créateur [3].

Si Jed regarde cette agonie sans mélancolie, c’est aussi parce qu’il se défie de la nature : l’homme, dit-il, n’en fait pas partie, il s’est élevé au-dessus d’elle et s’en est rendu maître : il n’y a donc aucune raison de la trouver admirable, de lui vouer un culte ; et l’artiste de trouver même impie que l’on disperse les cendres d’un homme « dans les prairies, les rivières ou la mer » : un homme est « une conscience unique, individuelle et irremplaçable », dont le passage terrestre doit trouver sa marque dans « un monument, une stèle, au moins une inscription ». Ainsi, puisque se trouve apparemment enterrée la part lyrique de l’art d’autrefois, autant que la nature serve de produit touristique.

Aucune tristesse, chez Jed Martin, pour ce monde qui meurt, et pas davantage sans doute chez Michel Houellebecq, pour cette France crevant sous l’industrie touristique. Lorsque le plasticien se lance dans ses premiers tableaux (« la série des métiers simples »), où il peint des représentants de professions en voie d’extinction (« Ferdinand Desroches, boucher chevalin », « Claude Vorilhon [4], gérant de bar-tabac »), ce n’est pas la mélancolie qui le pousse, mais la volonté de « fixer leur image sur la toile pendant qu’il [est] encore temps ». (C’est ce qui distingue Jed de Jean-Pierre Pernaut [5], celui-ci figurant dans le récit la raréfaction de la France rurale, paysanne et artisanale.)

C’est sans doute ce désir de décrire, objectivement, comme un primatologue étudierait des gorilles menacés de disparation, un monde qui meurt, avec un autre qui naît, qui sert de principe à l’auteur de Plateforme lui-même : « Le regard que Jed Martin porte sur la société de son temps (...) est celui d’un ethnologue bien plus que d’un commentateur politique », écrit Houellebecq (qui apparaît comme personnage dans le roman). Gageons qu’il s’agit là de l’ambition de Houellebecq lui-même (l’écrivain, cette fois-ci) : dire ce qu’il voit, et uniquement ce qu’il voit, à l’heure où tant d’artistes offusquent le réel, et l’art conséquemment [6].

C’est d’ailleurs sa description objective du monde qui fait souvent passer ce romancier pour un provocateur [7] : c’est un contresens, – à moins de considérer, et ce n’est pas sans fondement, la peinture de la réalité, d’une réalité que l’on s’obstine à cacher sous le tapis, comme une provocation [8]. Houellebecq, comme Jed Martin, est essentiellement un ethnologue.

 

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Ce roman où la fin d’un pays et d’une civilisation n’est pas l’objet d’une émotion particulière n’en est pas moins un roman nostalgique ; seulement la mélancolie ne s’attache ni aux êtres ni aux paysages mais, c’est un des aspects originaux du livre, à des objets manufacturés (vêtements, automobile, par exemple), auxquels est accrochée l’image d’un produit parfait, qui ne sont plus fabriqués, et pour lesquels Houellebecq éprouve le sentiment d’une perte irrémédiable. La mélancolie moderne va désormais aux objets plus qu’aux êtres.

On ne sera d’ailleurs pas étonné de trouver, associée à l’idée du bonheur, un bonheur tel que l’imagine Houellebecq, c’est-à-dire un bonheur par défaut, une ataraxie, l’absence de douleur donc, une automobile chaude, confortable, où protéger sa solitude : « A la hauteur de Melun-Sud l’atmosphère s’emplit d’une brume blanchâtre, la progression des voitures ralentit encore, ils roulèrent au pas pendant plus de cinq kilomètres (...). [Jed] se rendit compte qu’il allait maintenant quitter ce monde dont il n’avait jamais véritablement fait partie (...), il serait dans la vie comme il était à présent dans l’habitacle à la finition parfaite de son Audi Allroad A6, paisible et sans joie, définitivement neutre. »

Telle est la France de Jed Martin et de Michel Houellebecq, la France où nous vivons : « paisible », « sans joie », « définitivement neutre », – aussi morte que Fenouille, la paroisse décrite par Bernanos dans Monsieur Ouine.

Bruno Lafourcade.



[1]. Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (Flammarion, 2010).

[2]. C’est le mérite que se reconnaît d’ailleurs Houellebecq, si l’on en croit ce qu’il fait dire de lui-même par le père de Jed : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société. »

[3]. Les prénoms et les noms des personnages (Marylin Prigent, l’attachée de presse ; Forestier, le Directeur de Michelin ; Pépita Bourguignon, la critique d’art du Monde) mériteraient un long commentaire ; on se contentera de souligner qu’ils vont souvent de l’allégorie au sarcasme.

[4]. On n’oublie pas qu’il s’agit du fondateur de la secte de Raël, que Houellebecq a approché, notamment pour un de ses romans.

[5]. Dans un article, récent et rempli de contresens, sur lequel reviendra une autre note, on pouvait lire : « Jean-Pierre Pernaut, longuement moqué dans le roman... » Or, à aucun moment, bien entendu, on ne se « moque » de ce journaliste ; il n’y a aucun second degré dans le portrait que Houellebecq fait de ce présentateur de journal télévisé.

[6]. Puisque La carte et le territoire s’ouvre sur Jeff Koons (et son « apparence de vendeur de décapotables Chevrolet », écrit drôlement Houellebecq), dont on a vu récemment les lapins et les homards à Versailles, au moment même où l’on montrait des tags et des graffitis au Grand-Palais, il est opportun de se demander quelle réalité et quel art ces salauds et leurs salauderies nous cachent, puisque le seul rôle de ces salisseurs et de leurs salissures n’est pas de faire voir, mais d’empêcher de voir Versailles et le Grand-Palais, c’est-à-dire d’offusquer l’art, de le recouvrir, de le détruire.

[7]. Très récemment, c’était encore le cas dans l’article (« Michel Houellebecq peut-il encore rater le Goncourt ? ») publié dans Le Figaro littéraire du 27 octobre. Selon les auteurs de cet texte, l’écrivain en aurait fini avec les « les rodomontades » puisque dans son nouveau livre on ne trouverait « plus d’érotisme glauque, ni de considérations douteuses sur l’islam, les femmes, l’eugénisme, etc. » Or il n’y a pas de « rodomontades » dans les idées, les descriptions ou les propos de Houellebecq, il n’y a que le constat général de l’état du monde ; et cette façon que l’on a de ramener l’écrivain à de la provocation facile n’est qu’une façon de diminuer son point de vue, d’en réduire la portée, – quand la qualité essentielle de l’auteur de Lanzarote est au contraire la lucidité.

[8]. On pense par exemple aux passages où sont décrites les mutations à venir dans certaines banlieues aisées (Le Raincy, dans le roman) : « ... son père qui refusait de quitter obstinément cette maison bourgeoise, entourée d’un vaste parc, que les mouvements de population avaient progressivement reléguée au cœur d’une zone de plus en plus dangereuse, depuis peu à vrai dire entièrement contrôlée par les gangs. » Quand on connaît la vigilance idéologique sans faille des milieux médiatiques en règne – LesInrockuptibles, notamment –, on se demande comment Michel Houellebecq échappe à leurs fourches caudines ; et obtient même leur fidèle soutien.

 

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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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