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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 11:35
Le grand retour de la littérature édifiante
 
Notre ami Bruno Lafourcade n'a rien lu - ou presque rien lu  - d'Olivier Adam et pourtant il en parle à merveille. En mal comme il se doit.  Essayez, comme nous l'avons tenté, de lire quoi que ce soit de cet adamite. Le livre vous tombera des mains, comme il est tombé des nôtres. Olivier Adam ressemble en tous points à ces pages littéraires de Libération ou du Monde où son nom est abondamment cité. On peut en faire de multiples usages, à l'exception de la lecture...
P. G.
 
Je n’ai jamais rien lu d’Olivier Adam, mais ce détail ne m’empêchera pas d’en dire du mal. J’exagère d’ailleurs : je n’ai jamais ouvert un livre d’Olivier Adam, mais j’ai eu sous les yeux un échantillon représentatif de son art poétique. Ces lignes, qui prenaient la forme du journal intime, sont déjà anciennes ; elles furent publiées par Libération, certain samedi, à la rubrique « Mon journal », « l’actualité vue par un intellectuel, un écrivain, un artiste ». [1].
Le premier jour, Adam se leva, prépara du café et alla se baigner ; le lendemain, il remarqua que « les dimanches ressemblaient aux samedis », et le surlendemain qu’il aimerait écrire « comme [la mer] bat » (cette chose, dans la langue du lyrisme néo-durassien, se barbouille : « Écrire comme elle bat, j’ai pensé ») ; mardi le vit « [fermer] les yeux en écoutant Mendelssohn » ; mercredi, il détesta un film sur l’avortement (où il faut entendre qu’Olivier Adam est « favorable à l’avortement », – une prise de position, la seule dans ce néant hebdomadaire, très courageuse et pas du tout attendue, qui n’a pas été écrite seulement pour être idéologiquement impeccable, mais parce que ce garçon (il ne faut jamais négliger la part de la naïveté dans la lâcheté) pense sincèrement qu’il est de son devoir moral d’affirmer qu’il est « favorable à l’avortement » ; jeudi, il eut les « nerfs en pelote », et pensa que Paris « [n’était] fait que pour la lumière » ; il termina en disant qu’il aimait le rugby.
J’en étais là, dans ce vide enlaidi de vent, de vagues et d’averses, au milieu de ce désert moite et poétisé, cherchant vainement une idée paradoxale, une réplique drôle, une phrase harmonieuse, – quand surgit du clavier adamique une page qui me fit partir la tête en arrière, retrousser les babines, découvrir les crocs, et à peu près littéralement hurler de rire : « Sur la plage, un type engueule son gamin, quatre ans pas plus, parce qu’il a du sable dans les chaussures. » Or « du sable sur une plage ça me semble normal », observe non sans à-propos notre homme qui révèle aussitôt les tortures infligées par le pervers : « Le type secoue son fils, lui tord le bras, lui tire un peu les cheveux ». Et évidemment : « Le gamin se met à pleurer ». Cet acte de barbarie, Olivier Adam le commente ainsi : « Ils s’en vont, je regarde Karine [sa compagne, suppose-t-on], ses yeux noyés. Ce genre de scène, c’est tellement tous les jours. Effrayant. Je pense à la une de Libé cet été, le projet de loi, interdire la fessée, et puis l’édito de Barbier dans L’Express cette semaine : une taloche n’a jamais fait de mal à personne il écrit. Cette vieille rengaine de l’autorité, l’éducation à la dure, punitive. Le dressage. Le nombre de gens qu’on peut croiser et qui ne s’en sont jamais vraiment remis de tout ça, pourtant. Les casseroles à traîner que c’est alors, la violence sourde, le défaut de tendresse. À l’inverse, jamais entendu personne me dire : tu sais au fond, mes parents étaient trop doux, trop aimants, trop ouverts, trop compréhensifs, ça m’a détruit, ce qu’il m’aurait fallu, c’est des tartes, du silence et de la peur. »
Faut-il voir dans ces peterpaneries, où des Gamins et des Mamans sont livrés aux crocs des Pères, ces types louches, un échantillon de ce que l’éditeur d’Olivier Adam, dans une quatrième de couverture, appelle la « puissance romanesque » de son poulain ? Sans doute ; mais, à mon avis, au lieu de lui faire croire qu’il est un descendant de Bernanos, il ferait mieux de lui envoyer une grammaire de classe de quatrième, car son barbouilleur n’est pas seulement un grand poète, il est aussi très ignorant. Quelle syntaxe atroce ! Et bête ! Ces averbales ! Ces inversions de sujet ! Si Adam savait comme elles le montrent incapable de faire tenir trois subordonnées au bout de leur principale (sans se tromper sur leurs temps, leurs modes et leurs pronoms) ! Comme elles le montrent loin de l’histoire et de l’esthétique littéraires ! Pire ! Inconscient de cette histoire et de cette esthétique ! Comme on sent qu’aucune de ces phrases n’a connu Flaubert ! Et tous ces « types », ces « gamins », ces « tartes » et ces « taloches » ! Cet argot toujours au bord de vomir son substantif ! Et s’il a l’argot au bord des lèvres, comme nous le cœur, Adam a aussi le cœur au bord de l’argot : avec quelle obscénité il exhibe son âme pure ! Dieu comme cet étalage est sordide ! Et comme la haine a raison d’être laide et pudique !
Cependant, un peu par masochisme rentré, mais par acquis de conscience aussi bien (qu’il ne fût pas dit que je n’eusse pas laissé à cette prose sa chance, et donc que je ne me fusse pas trompé), j’ai ouvert Des vents contraires, un roman de notre poète à la mode de Bretagne. – J’ai tenu deux chapitres, bien que les dix premières lignes, spectaculairement niaises, d’une gentillesse triste et spécialement obscène (le fond de cet auteur, dans sa fade réputation de grand modeste, est la tristesse gentille), qui en vérité donne envie de hurler, de devenir pyromane, pornographe, pédophile, de se trancher les veines, de s’injecter de l’héroïne, d’attaquer une banque, m’eussent déjà convaincu que j’avais raison.
Il s’agit d’un père qui, cette fois-ci, apparemment, n’a pas le rôle de l’ogre (une révolution dans l’œuvre adamique) ; il a deux enfants ; sa femme l’a quitté ; il déménage. Bien. Les dix premières lignes disent : « Les enfants quittaient la classe un à un, abandonnaient leurs coloriages et se levaient de leurs chaises miniatures pour se précipiter dans les bras de leurs parents sous le regard bienveillant de l’institutrice, une fille timide et fluette à qui je n’avais rien eu à reprocher en presque trois mois. En guise d’adieu, Manon l’avait embrassée sur les lèvres et l’instit n’avait pas bronché, les yeux brillants elle nous avait souhaité bonne chance : aller vivre au bord de l’eau elle nous enviait. J’ai rejoint Manon dans le fond de la pièce, au beau milieu des étals de légumes en plastique elle serrait Hannah contre son cœur, elles s’accrochaient l’une à l’autre, inquiètes de se perdre. » – Ça pleurniche comme ça pendant trente pages ; trente pages de modestie triste, timide et courageuse ; trente pages où les personnages, les enfants surtout, sont tristement modestes et timidement courageux.
On a envie de convertir Adam à la violence ; au mépris ; à la haine ; à l’injure ; à l’humour noir ; à la vanité (bien que, on aurait tort de s’y tromper, derrière toute cette triste humilité, notre auteur est très content de lui). On a envie de lui demander de gifler ses enfants ; ou de les pendre par les pieds ; ou au moins de les secouer assez fort. On a envie de le forcer à écrire des horreurs sur les femmes ; les Juifs ; les Nègres ; les Arabes ; les pédérastes. On a envie d’en faire un vertébré à nouveau, à défaut d’en faire jamais un romancier. (En réalité, tout le mal, probablement, vient de la poésie. Notre homme avoue d’ailleurs, dans un entretien publié sur Internet, qu’il a « commencé par ça », avant de préciser qu’il a « plutôt commencé par écrire des chansons », et que ses « premières lectures ont été poétiques ». – Il est certain qu’il existe une race particulièrement nulle d’écrivains édifiants : celle qui a « commencé par ça ».)
On s’en doute, quand on a été capable de produire de si vastes quantités d’océan coléreux, de vent mouetteux, de ciels plats et lourds comme une poêle à crêpes, sur fond d’humble pudeur morose, dans le caoutchouc post-durassien néo-angotiste où syntaxe et ponctuation sont livrées au hasard du clavier d’ordinateur, quand on a été capable d’écrire une seule fois dans sa vie ces nouilleries pleurnicheuses, il y a fort à parier que ce n’est pas un hasard, que cela fait partie d’une certaine structure mentale, pleinement en accord avec l’époque ; et donc que l’on ne s’en tiendra pas là, hélas, que l’on continuera, en toute impunité, d’en faire des livres, – que nous continuerons de ne pas lire sans hésiter, évidemment, à en dire le plus de mal possible.
 
Bruno Lafourcade.
(Cet article est également publié sur le site hodie)
 
[1]. Olivier Adam, Libération et sa rubrique « Mon journal » : en réalité, cet article pourrait s’arrêter à ses premiers mots, tant ils sont une condensation du néant. Quand je lis la page « Mon journal » de ce quotidien, je pense à ces lignes de Moderne contre Moderne, de notre Karl Kraus, le regretté Philippe Muray : « Cela fait quatre ans maintenant que Libération, semaine après semaine, demande à des “écrivains” de commenter la “rumeur du monde”. (...) C’est ce qu’ils appellent, à Libération, Le Roman de l’an 2003, sous-titré fallacieusement Journal de cinquante-deux écrivains. (...) À regarder dans son ensemble ce seul Roman de l’an 2003, on dispose d’un assez bon portrait de famille de l’homme de gauche, que l’on voit se déployer à cinquante-deux exemplaires sans pour autant augmenter si peu que ce soit sa clairvoyance ni son talent. Il y a bien sûr deux ou trois exceptions, mais nous n’en parlerons pas (...). Il n’est d’ailleurs pas question non plus de parler des autres, du moins pas individuellement ou nommément, car leurs propos mornes, prévisibles et corrects, s’unifient sans peine au moyen de tout ce qui leur manque (l’humour et le sens du paradoxe pour commencer, la conscience de la désaliénation générale et du chaos spécifique qu’elle provoque ensuite), de sorte que le véritable auteur de ce texte collectif n’est autre que le quotidien Libération lui-même : ils pourraient tous n’être qu’un, tant ils errent comme un seul homme. (...) Ils ne récapitulent de l’année 2003 que ce qu’il convient de ne pas en avoir pensé. Ils lisent les journaux, où la non-connaissance de ce qui arrive est organisée avec méthode quotidiennement, et ils les commentent. Ou ils ne les commentent pas et cela donne le même résultat. »
 

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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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