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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 12:42
Limites de
Michel Houellebecq                     
HOUELLEBECQ (Michel) 
  
Sur Houellebecq, sur ses cartes et son territoire, le débat continue. Ici comme ailleurs. Il y a un mois, cette revue publiait un beau texte de Bruno Lafourcade, un admirateur - un brin critique, mais globalement sous le charme - de l'auteur des Particules Elémentaires. Article lu, commenté, apprécié, blâmé aussi par une grosse phalange de lecteurs, bien au-delà du petit cercle d'influence de notre publication. Voilà une autre contribution au dossier Houellebecq, celle de notre ami Gilles Monplaisir. On y trouve un peu de tendresse pour l'homme, un reste d'admiration pour l'écrivain, mais aussi beaucoup de bonnes questions. Et si le personnage que s'est forgé Houellebecq, ce "dernier des hommes" dans le dernier des mondes, était une supercherie ? Et s'il n'était finalement que l'ombre palissante d'un monde qui disparait, d'un mauvaise rêve qui s'achève, celui de notre fausse modernité ? Voilà qui ne serait pas pour nous déplaire !
E. C.

 

   

La carte et le territoire [1] retrace le parcours de Jed Martin – « l’artiste contemporain ». Sa vie se résume à sa carrière : « Lui non plus, croyait-il, n’avait pas tellement changé au cours de ces dix dernières années, il avait produit une œuvre comme on dit, sans davantage rencontrer, ni même envisager le bonheur. » La préparation d’une exposition amène Jed à rencontrer Michel Houellebecq dont il doit réaliser le portrait. Les deux hommes s’entretiennent à plusieurs reprises : « Il y avait dans la voix de l’auteur des Particules élémentaires quelque chose que Jed ne lui avait jamais connu, qu’il ne s’attendait pas du tout à y trouver, et qu’il mit du temps à identifier, parce qu’au fond il ne l’avait plus rencontré chez personne, depuis pas mal d’années : il avait l’air heureux. » Ce bonheur n’est que de courte durée : peu après que Jed Martin lui ait offert son portrait, Michel Houellebecq est retrouvé assassiné dans sa maison du Loiret. Jed Martin se retire dans la Creuse ; poursuit son œuvre ; vieillit ; meurt : « C’est ainsi que Jed Martin prit congé d’une existence à laquelle il n’avait jamais totalement adhéré. »

Jed Martin et Michel Houellebecq sont inaptes au bonheur. Leur vie, châtrée comme un écran plasma, exclut toute iruption du corps. Si les sensations s’invitent parfois, elles tournent aussitôt au négatif. Là où un autre écrivain, par exemple, sent « la projection des désirs» [2], Michel Houellebecq ne retient que la pourriture : « La beauté des fleurs est triste parce que les fleurs sont fragiles, et destinées à la mort, comme toute chose sur Terre bien sûr mais elles tout particulièrement, et comme les animaux leur cadavre n’est qu’une grotesque parodie de leur être vital, et leur cadavre, comme celui des animaux, pue – tout cela, on le comprend dès qu’on a vécu une fois le passage des saisons, et le pourrissement des fleurs. » Résignés devant la castration du temps, Jed Martin et Michel Houellebecq ne perçoivent pas la chance que recèle toute angoisse : celle de jouir – sans contrepartie – de l’instant présent. L’un ne va pas sans l’autre.

Celui qui se résigne à mourir se place ipso facto dans un continuum biologique – base du totalitarisme – qui exclut toute émergence de la parole au profit d’une filiation matrilinéaire des êtres : « Qu’est-ce qui définit un homme ? Quelle est la question que l’on pose en premier lieu à un homme, lorsqu’on souhaite s’informer de son état ? Dans certaines sociétés, on lui demande d’abord s’il est marié, s’il a des enfants ; dans nos sociétés, on s’interroge en premier lieu sur sa profession. C’est sa place dans l’appareil de production, et pas son statut de reproducteur, qui définit avant tout l’homme occidental. » Produire et se reproduire sont les moteurs de toute société. Se définir à partir de ces critères fait entièrement dépendre votre vie de la matrice collective. Michel Houellebecq l’admet : « Ce que je fais, en tout cas, se situe entièrement dans le social. » Lui et Jed Martin demandent à la société qu’elle les reconnaisse, qu’elle leur attribue une valeur, comme une fille l’attend de sa mère : « On peut travailler en solitaire pendant des années, c’est même la seule manière de travailler à vrai dire ; vient toujours un moment où l’on éprouve le besoin de montrer son travail au monde, moins recueillir son jugement que pour se rassurer soi-même sur l’existence de ce travail, et même sur son existence propre, au sein d’une espèce sociale l’individualité n’est guère qu’une fiction brève. »

Pourquoi ne serait-ce pas l’inverse ? « Ce type semblait n’avoir pas de vie privée », remarque l’inspecteur chargé d’enquêter sur l’assassinat de Michel Houellebecq. En faisant du tableau – que Jed Martin donne à l’écrivain – le mobile du meurtre, La carte et le territoire révèle l’incapacité des deux personnages à vivre autrement que dans la valeur d’échange, et donc à être heureux. Car le bonheur, tout comme une fleur, est gratuit. Sa valeur est d’usage, et non d’échange. Il ne peut donc pas faire l’objet d’un contrat social. Incapable de s’extraire de ces rapports d’échange, Michel Houellebecq l’est également dans sa langue : les mots ne sont chez lui que les signes monétaires d’une réalité extérieure au livre : « Nous aussi, nous sommes des produits…», poursuivit-il, « des produits culturels. Nous aussi, nous serons frappés d’obsolescence. » Michel Houellebecq dit juste : ses livres ne survivront pas à une société dont il n’aura été, finalement, que le téléspectateur.

Gilles Monplaisir.

 


[1]. Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Ed. Flammarion, 2010.

[2]. Philippe Sollers, Fleurs dans Discours parfait, Ed. Gallimard, 2009.

 

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