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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 12:42
Mérites de
Michel Houellebecq              
Réponse à Gilles Monplaisir
  HOUELLEBECQ (Michel) 2
  
Houellebecq! encore et toujours Houellebecq! Gilles Monplaisir évoquait ici-même il y a quelques jours (La Revue critique du 6 juin 2011) les limites du personnage et de l'écrivain. Bruno Lafourcade revient à la charge et prétend qu'on lui reconnaisse aussi quelques mérites. Il en a, incontestablement. Les vues de nos deux amis ne sont d'ailleurs pas aussi éloignées qu'il n'y parait. Monplaisir décrit Houellebecq comme une sorte de dandy lunaire, sans éthique et sans esthétique, pris d'une joie mauvaise, celle de vivre son siècle en téléspectateur et d'en chasser sciemment, définitivement l'espérance. Lafourcade ne dit pas l'inverse, mais il insiste sur le savoir-faire de Houellebecq, sur ses capacités d'observation, sur ses talents d'entomologiste. Il est vrai que peu d'auteur auront aussi bien traduit la vacuité d'un monde qui ne semble plus habité que par des fantômes. Houellebecq préfigure-t-il le monde qui vient? Lafourcade le pense. Nous n'avons rien trouvé de tel dans son oeuvre, pas même une pensée neuve. Il n'est pour nous qu'un embaumeur subtil. L'avons nous mal lu ?
E. C.

 

Dans un article récent, Gilles Monplaisir relève les « limites de Michel Houellebecq ». Elles seraient morales et esthétiques, et auraient pour fondement l’inaptitude au bonheur et à la joie sensuelle dont souffre l’auteur de La carte et le territoire.
« Si les sensations s’invitent parfois, elles tournent aussitôt au négatif. » Cette noirceur est une évidence depuis Extension du domaine de la lutte, qui était déjà la désespérante chronique de deux informaticiens ; et les romans ultérieurs n’ont fait que confirmer la description de l’accablement spécifique au monde d’aujourd’hui. Or, de cette façon de voir et de sentir, Gilles Monplaisir déduit une morale  [1] , puis une esthétique, également médiocres. 
Le manque de joie de vivre serait donc moralement douteux. C’est très audacieux (sans être bien nouveau) : on ne sache pas que les écrivains aient l’obligation contractuelle d’être des professeurs de vitalité et d’énergie. J’espère qu’on ne veut pas les forcer à ne pas désespérer Billancourt, ni les obliger à nous donner de la joie comme la bonne de Trenet s’en donne avec sa passoire  [2] ... (Au vrai, ils n’ont pas davantage pour devoir de nous accabler. Quelle que soit l’humeur, noire ou blanche, avec laquelle l’artiste ressent ce qui l’entoure, le public n’a aucune morale à en tirer. Je constate que les fleurs puent, que l’espèce humaine est une ordure, et que je crèverai bientôt d’un cancer de l’estomac : ça ne me donne pas du génie, ça ne m’en retire pas non plus.)
Dans le taedium de Houellebecq, dit Gilles Monplaisir, il entre l’idée que le bonheur a une valeur « d’usage, et non d’échange » ; qu’il « ne peut donc pas faire l’objet d’un contrat social. » Or toute la lucidité de Michel Houellebecq a été de montrer précisément que le bonheur en Occident était bien l’objet d’un contrat ; qu’il relevait d’un légitime commerce (que le touriste achète du plaisir sexuel à Phuket, comme dans Plateforme ; ou que l’art soit une marchandise culturelle et la France un produit touristique, comme dans La carte et le territoire). 
L’esthétique, ensuite. « Incapable de s’extraire de ces rapports d’échange, Michel Houellebecq l’est également dans sa langue : les mots ne sont chez lui que les signes monétaires d’une réalité extérieure au livre » ; en conséquence, « ses livres ne survivront pas à une société dont il n’aura été, finalement, que le téléspectateur ».
Outre le fait que la télévision, parfois à son insu, donne du réel une image juste et irremplaçable, celle que peinent à montrer tant de nos romanciers, Houellebecq fait ce que font tous les écrivains de quelque intérêt : il décrit la fin d’un monde, avec la naissance du nouveau. Il a montré la consommation touristique, le supermarché comme solitude et comme esthétique, le confort morne et paisible de l’Audi Allroad A6, l’art et les sentiments dans leurs rapports marchands, la névrose de l’employé du tertiaire à l’heure des raviolis en boîte, la pornographie à forfait illimité, le caractère inédit de la mélancolie contemporaine, and so on.
D’ailleurs, tout le mérite de Houellebecq est qu’il regarde le monde en face, et c’est bien là que se manifeste sa sensibilité ; et que celle-ci soit noire ou blanche importe peu pourvu qu’elle soit. S’il n’est pas un professeur d’énergie, il est un maître en lucidité. 
L’art de Houellebecq, explique incidemment Gilles Monplaisir, a la valeur médiocre de la nourriture sous vide. Pour le dire autrement : il est sans style.
On ne sait si Houellebecq a un style, mais il a un ton ; et ce ton, parce qu’il est fondé sur la distance, et sur la maîtrise de l’oxymore, de l’ironie, de l’ellipse et du paradoxe, donne du désenchantement contemporain une image précise, exacte : « ... après un démarrage catastrophique, où je m’étais signalé par des notes ridiculement élevées » ; « Et puis, évidemment, tout se calmera ; squelettes » ; « Comment tu as fait pour t’arrêter de boire ? lui demandai-je. – Morphine » ; « ... tout cela me donnait un peu envie de mourir, mais je me contins » ; « Le jour du suicide de mon fils, je me suis fait des œufs à la tomate» [3]; etc.
Cette manière distancée, essentiellement anti-mélodramatique, détourne les sentiments, les ramène à la relation neutre d’évènements tragiques et révoltants. L’auteur scrute en biologiste les rapports sociaux, comme le savant des bactéries, curieux de cette vie étrangère, s’interrogeant sur leurs mouvements, sincèrement étonné d’en découvrir les ressorts.
Ces quelques exemples ne montrent certes pas que Houellebecq survivra « à une société dont il n’aura été que le téléspectateur » ; ils prouvent cependant que ses mots ne sont pas seulement « les signes monétaires d’une réalité extérieure au livre » et à l’art.
Bruno Lafourcade.
 

[1]. On aura reconnu ici, dans ce devoir d’être heureux, d’avoir du plaisir, et autres salades immâchables, la vieille laitue que Sollers mastique depuis quarante ans avec une patience de tortue.
[2]. « Les jours de repassage, / Dans la maison qui dort, / La bonne n’est pas sage / Mais on la garde encore. / On l’a trouvée hier soir, / Derrière la porte de bois, / Avec une passoire, se donnant de la joie. » (La folle complainte, Charles Trenet)
[3]. Phrases extraites de livres de M. Houellebecq.

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