Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 20:25
Deux enchanteurs
 
Parlons un peu de poésie. Sait-on assez que la France reste une terre de poètes, de vrais poètes ? Les petites revues en sont pleins. Il suffit de trier un peu, de retirer du lot les produits périmés, les derniers fac-similés du surréalisme ou du lettrisme et l'on finit toujours par trouver quelques pépites, une strophe aimable, quelques beaux vers. Même les grands magazines littéraires se sont remis à la poésie, preuve qu'on l'achète et qu'on la lit. Quant aux poètes du passé, les éditeurs nous disent qu'on ne les a jamais autant publiés. Des montagnes d'élégiaques, de lyriques, de classiques, de symboliques, de romantiques, de parnassiens occupent les rayons de nos libraires. Valéry se vend comme des petits pains et Boileau était en "rupture de stock" à la Fnac la semaine dernière !
A cela une explication simple : la poésie est chez elle en France. C'est un tour d'esprit qui nous est familier, une musique qui s'accorde à notre langue, une seconde nature, quelque chose qui a à voir aussi avec nos paysage, la couleur des villes, les nuances du ciel, l'harmonie des campagnes. Chez nous, il y a des vers pour chaque saison: ceux que l'on chuchote, chaudement emmitouflé devant l'âtre, en hiver, ceux que l'on chante au printemps lorsque la nature se fait belle, ceux que l'on déclame avec courage au mois d'août sous le soleil des batailles, ceux que l'on écrit plein de tristesse quand vient l'automne. C'est la poésie, chez nous, qui organise le passage des solstices et qui apaise les coeurs lors des marées d'équinoxe.
Jacques Reda fait partie de ces poètes que l'on retrouve avec bonheur quelle que soit la saison. Il est d'humeur égale, même si aucune variation, aucune nuance ne lui échappe. On sait qu'il aime Paris et qu'il destine une strophe, un sonnet à chacun de ses quartiers. Mais Reda aime aussi varier les plaisirs. En cela il est du même bois que Carco, Derème, Pellerin et Bernard dont la palette était vaste. Reda fantaisiste ? Pourquoi pas. Son dernier recueil publié chez Gallimard, la Physique amusante  [1], allie humour et profondeur. Tout y est parfait, y compris, en ouverture, une belle invocation aux muses :
 
A vous, Muses des jours fleuris d'Attique et d'Arcadie :
Veuillez, avant que le destin sourd ne me congédie
Entendre mon appel et, dans votre cercle de soeurs
Un instant ouvert, accueillir mes vers comme danseurs.
 
Mais je dois invoquer d"abord Mnémosyne, la mère
Qui, du plus grand des dieux, en neuf nuits d'amour vous conçut,
Afin qu'elle affermisse en moi la trame du tissu
Où la vie a déjà perdu sa couleur éphémère.
 
Nous voilà brusquement projeté sur d'autres rives : celles des sciences exactes et de la musique des sphères. Mais qu'on se rassure, rien d'ennuyeux dans la physique de Réda. Il conjugue avec malice théories et  axiomes, ses équations prennent des airs de formules magiques et les mots du poète donnent de l'épaisseur aux grands principes. Qu'on en juge lorsqu'il rêve sur le Temps :
 
Étale dans l'Espace ou prise dans un drain,
La substance du Temps s'écoule tout entière
A travers l'épaisseur sans fond de la matière
Et ne rechigne pas devant l'alexandrin.

Chaque fois que j'entame une nouvelle strophe,
C'est lui qui tient ma main et guide le crayon;
Il emprunte le vers comme un lièvre un layon;
Le poème se taille à même son étoffe.

Ou lorsqu'il vagabonde sur la lumière :
 
Elle se réfléchit, contourne, au besoin se diffracte
Puis reprend tout droit son élan
Et parfois s'avance masquée à nos yeux mais intacte,
Ultraviolette, infrarouge, X, devin ondulant.
 
Ou sur la création du monde, à la façon d'un Gassendi parlant des secrets de Dieu :
 
Tout aurait ainsi commencé :
Un Dieu qui n'était pas pressé
Tirait des plans sur la comète
Et dans un gaz surconcentré :
Bang ! (l'aurait-on enregistré ?)
Craqua soudain une allumette.
 
Voici les Neutrinos, qui entrent en scène comme dans une opérette d'Offenbach :
 
Partout dans notre univers,
En long, en large, en travers,
Le Neutrinos neige, neige.
Nulle part il ne s'agrège,
Toujours à déménager
Pour neiger, neiger, neiger,
Infiltrant par myriades
Andromède, les Hyades,
L'air, le feu, l'eau, le moellon.
 
Et cette définition de l'Ordre que n'aurait pas rejeté certain positiviste de ma connaissance :
 
- C'est que l'ordre naquit d'un éclat fulminant,
D'un concentré de Rien qui s'excède et se lance
Hors de soi vers un Tout et, dans la turbulence,
Dans la fournaise, adapte, en tous sens rayonnant,

Chaque nouveau progrès de cette violence
A son projet encore obscur, imaginant
Un nouvel équilibre et l'écart imminent
Qui requiert promptitude, audace, vigilance.
 
Et l'on aime tout à la fin ce retour  au mystère poétique :
 
N'esquivons pas l'énigme et cherchons la réponse,
Mais faisons nous légers comme la pierre ponce
Qui flotte sur les eaux, fussent-elles torrents;
Comme l'Esprit peut-être issu de leur abîme
Ou descendu pour que son souffle nous anime,
Souffles errants.
 
Si, malgré tout cela, la lumière de Reda vous aveugle et que vous préférez les brumes de la  mer du Nord aux clartés méditerranéennes de Pythagore, d'Euclide ou d'Archimède, alors mettez vous dans le sillage de Jean-Claude Pirotte. Son dernier recueil Autres Séjours [2] raconte une longue migration vers les rives boréales. Pirotte est né à Namur. Son enfance a été bercée par la Meuse, cette Meuse lente, terrestre, continentale, fleuve de vallées profondes longeant de vieux massifs forestiers, qui soudain s'ouvre au monde dans les plaines belges et néerlandaises, jusqu'à l'apothéose de l'embouchure. Autres Séjours, c'est aussi un voyage dans le temps où l'on glisse tranquillement de l'enfance vers aujourd'hui, vers la mer pour oublier la mort :
 
Quand je me sens prêt à mourir
chaque matin et chaque soir
j'entends soudain la mer venir
et s'emparer de mes peaux mortes

Alors je remets à demain
Les derniers codicilles noirs
d'un testament indéchiffrable
et je renonce à la lumière

Pour en sauver le souvenir
 
Il y a chez Pirotte de la nostalgie, une tendre ironie, mais la pudeur interdit toute amertume et tout débordement. Des mots simples et clairs, de courtes strophes qui ressemblent souvent aux poésies de l'enfance. Nous retrouvons chez lui également cette veine fantaisiste que nous détections tout à l'heure chez Reda et qui est la marque de fabrique de la bonne poésie. Chez lui, l'espoir couronne toujours l'horizon de l'élégie :
 
Comme si la vie était une terre remembrée
qui n'était pas en voie d'épuisement
et qu'au soleil des emblavures
le temps propice aux longs repaires
devait épanouir les solitudes
et révéler l'envers du monde.
Eugène Charles.


[1]. Jacques Réda, La Physique amusante, Gallimard, 124 pages.
[2]. Jean-Claude Pirotte, Autres séjours, éd. Le Temps qu'il Fait, 200 pages.
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Littérature
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche