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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 00:50
Un article
de Daniel Halévy                

     



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Nous reproduisons ci-dessous la belle étude que Daniel Halévy consacra, au début du siècle dernier, au renouveau des études proudhoniennes. Halévy n'en est plus à ses débuts. Découvreur de Nietzsche, intellectuel républicain, dreyfusard convaincu, créateur de la Société des universités populaires, il est alors au coeur des débats qui secouent la gauche française dans cette immédiate avant guerre. Bien qu'issu de la bourgeoisie libérale, sa curiosité l'entraîne vers les purs du socialisme, Charles Péguy,  Georges Sorel  et ses amis. Et bien sûr vers Proudhon. Mais un Proudhon complexe, contradictoire, présentant de multiples facettes et que peuvent aussi bien revendiquer des universitaires laïques comme Bouglé, les têtes pensantes du syndicalisme révolutionnaire ou les jeunes monarchistes de l'Action française. C'est ce Proudhon, aussi riche que déconcertant, que nous livre ici Daniel Halévy.

Car la période est aux changements idéologiques. C'est l'époque où le syndicalisme révolutionnaire, autour de Victor Griffuelhes, d'Emile Pouget ou d'Hubert Lagardelle, émet ses critiques les plus vives contre la République  bourgeoise.  Ceux qui se  veulent les héritiers de Proudhon s'opposent alors de toutes leurs forces au ralliement  des chefs socialistes à la démocratie parlementaire. Au sein de la CGT, qu'ils ont créée et dont ils inspirent encore pour quelques temps la ligne, ils refusent toute compromission avec l'Etat républicain et plaide pour un syndicalisme politique, au service de la seule classe ouvrière. Cette cassure au sein de la gauche française, qui s'effectue autant au nom de Proudhon que de Marx, fera des inimitiés durables que le bolchevisme et la Révolution de 1917 récupéreront plus tard à leur profit. Mais pour l'heure, ce sont les ralliés, les Jaurès, les Guesde qui tiennent le haut du pavé. Certains, comme Georges Sorel, comme Edouard Berth, prennent du champ et examinent avec intérêt ce qui se passe à l'autre extrémité de l'échiquier politique, avec la montée du nationalisme.

Car c'est aussi l'époque où les jeunes esprits formés par Barrès et par Maurras redécouvrent la question sociale. A droite aussi on stigmatise le régime qui fait tirer sur les travailleurs à Draveil ou dans les usines du nord,  on lit passionnément Sorel et ses Réflexions sur la violence qui sont publiées en 1907, on salue la mémoire de Proudhon lors du bicentenaire de sa naissance en 1910. Le Cercle Proudhon naît sur ses entrefaites en décembre 1911. Il réunira pendant quelques temps, autour de reflexions et de projets sans lendemains, la petite phalange des rénovateurs du royalisme - celle des rédacteurs de la Revue critique des idées et des livres - et des syndicalistes venus de l'extrême gauche et proches des idées soréliennes.  C'est eux que vise Halévy lorsqu'il évoque " les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon".

Le Proudhon de Daniel Halévy, c'est finalement celui de Georges Sorel. Un Proudhon éloigné des caricatures libertaires, qui  ne s'en laisse pas compter, ni sur les illusions du socialisme démocratique, ni sur ceux qui font bon marché de la patrie et de la famille. C'est en lisant l'étude de Daniel Halévy, que Sorel, dans une lettre à Edouard Berth, livre en quelques phrases sa vision de ce qui sépare Marx et Proudhon : " Marx ne parait pas avoir jamais compris que sa théorie du prolétariat était destinée à nous donner une idée claire de certaines luttes industrielles qui ont pris une importance capitale de nos jours; il était persuadé que l'avenir était condamné par une loi mystérieuse de la fatalité, à détruire tout ce qui n'entrait pas dans sa doctrine; en conséquence, il a cru que la patrie et la famille s'évanouiraient avec les préjugés bourgeois. Proudhon a espéré fournir à ses contemporains le modèle d'un régime juridique satisfaisant en combinant, d'après un certain principe d'ordre, les catégories économiques rationalisées par la critique". C'est ce Proudhon, grand assembleur de justice et d'ordre, vers qui va naturellement notre préférence.


Vincent Maire.



Sur l’interprétation de Proudhon

 

Dénonciateur, et glorificateur de la propriété; maître, et diffamateur du socialisme ; magnifiquement homme du peuple, dévoué au peuple, et antidémocrate si rude que la démocratie murmure encore de ses coups : tel est Proudhon, tel il paraît du moins, au premier abord une énigme.

Qu’est-ce donc ? « un sophiste », disaient ses ennemis ; et ceux qui l’appréciaient : « Non, c'est un brave homme qui pense par boutades. » Ils se trompaient tous. Sophismes et boutades n'amusent pas longtemps, et l’oeuvre de Proudhon, après soixante années, ne cesse de captiver, d'instruire. Nos jeunes gens, là-dessus d’accord, modérés de droite ou de gauche, syndicalistes monarchistes, le nomment parmi leurs maîtres et veulent de lui conseil. Assurément une force spirituelle, une source est là, ouverte au plus profond du génie français. Mais l'énigme n'est pas éclaircie : cette source vive et bouillonnante, quel sera le sens de son cours ?

Nombreux sont les commentaires : Voici, de M. Berthod. P.-J. Proudhon et la propriété ; de M. Bouglé, la Sociologie de Proudhon ; voici, sur ce livre même une discussion de la Société de Philosophie ; voici une publication périodique, toute consacrée à l’élucidation, à l’élaboration des influences proudhoniennes : les Cahiers du Cercle Proudhon ; voici enfin un recueil de lettres inédites, que publie M. E. Droz.

Prenons ce recueil en main; mettons-nous devant l'homme. Son portrait d’abord: elle est belle et peu connue, cette photographie; elle date de l’été 1864 ; en l'année 1865. Proudhon mourait. Regardons-le, marqué par l’âge et les travaux ; son large et haut visage nous fait face, ses bras croisés, soutenant le corps qui s’affaisse, reposent sur le dossier de la chaise qu’il enfourche. Pourtant l’œil est vif, la tête droite. Proudhon n’est pas vieux ; il a cinquante-cinq ans – cinquante à peine, dirions-nous, n’était cet air de grave bonté qui n’apparaît guère sur les visages des jeunes hommes, n’était aussi cette expression non pas lasse, mais éprouvée, qu’ont faite les ans sévères. Droiture, calme, équité, noblesse, voilà l’homme. Nous le voyons, et c’est le plus sûr pour juger.

Après le portrait, les lettres : certaines tout fait inédites ; ce ne sont pas les plus curieuses. Les autres, simples fragments dont la valeur est grande. M. Droz a pu rectifier, compléter certains textes qui figurent dans la Correspondance, mais émondés, adoucis, diminués du plus mordant. Voici le Proudhon irrité, impatient de ses contemporains. Il attrape, il happe au passage les plus vénérés, les plus grands. C'est une vraie impatience. Il déteste les romantiques : « Est-ce que votre ami Ullbach n'a pas honte de prôner comme il fait les Misérables ? écrit-il. J'ai lu cela. C'est d'un bout à l'autre faux, outré, illogique, dénué de vraisemblance, dépourvu de sensibilité et de vrai sens moral; des vulgarités, des turpitudes, des balourdises, sur lesquelles l’auteur a étendu un style pourpre; au total, un empoisonnement pour le public, Ces réclames monstres me donnent de la colère, et j’ai presque envie de me faire critique ». Pas plus qu’Hugo, Mme Sand n'est épargnée. Proudhon déteste son dévergondage sentimental : « George Sand à elle seule a fut plus de mal aux mœurs de notre pays que toute la bohème… S'il y a un grand coupable, c'est cette femme-là

Proudhon lui-même, lassé de ses colères. se cherchait parfois des amis. Il lui arrivait alors de sympathiser avec des esprits mesurés, modérés il les préférait aux déclamateurs, aux jacobins. Il lisait le Courrier du Dimanche et s’intéressait aux articles de Paradol. Ces indulgences étaient courtes: tous les compagnonnages l'irritaient, chacun de ses contemporains était un ennemi pour lui. Voici Renan : Proudhon n'aime pas, il condamne ce laïque ambigu, prêtre apostat, blasphémateur poli. Voici Taine, About, Paradol : ces jeunes gens écrivent bien, pensent juste; mut quoi ! la justesse n’est méritoire que si elle contrôle, domine une nature passionnée. Or, ce qui manque à ces jeunes gens, à ces grands génies de l'Ecole normale, c'est la passion. Proudhon, homme du peuple, homme de foi, les dénonce : « Tous sont de même étoffe, et l’ensemble est pédantesque et affadissant. Nous avons eu les avocats ; nous aurons les cuistres…Quand je rêve à toutes ces choses, il me semble assister à un travail de décomposition, et, par moments, je regrette de n’être pas Autrichien ou Russe.  La, au moins, dans ces pays où l'on marche, je me sentirais vivre… Alerte ! Et ne vous laissez pas aborder. » Voilà pour les « normaliens » ; et les juifs ont leur tour : « Le Juif et l’Anglais sont les maîtres en France, écrit-il. Qui s’en émeut ? Personne. Si un homme avisé osait dire un mot contre les Juifs, on crierait que c’est un attardé du Moyen Age, un vieux superstitieux. »

Alerte ! et ne vous laissez pas aborder… cri de marcheur et de soldat, cri de Proudhon. Compagnon populaire portant la canne et les couleurs, il combat à travers son siècle. Ses colères ne sont pas vaines, ni ses impatiences maniaques. Il défend, c’est son premier devoir, le génie secret qui l’anime. II frappe les gêneurs et maintient autour de lui, par ses polémiques, un peu d’espace et d’air pur. Communistes, étatistes : vilains mots et plates gens, comme il les hait ! Spéculateurs, individualistes : mauvaises gens, comme il les méprise! Ce n’est pas la spéculation, c'est le travail qu'il veut enseigner. Ce n'est pas l'Etat, c'est le groupe vivant, famille ou patrie, qu'il veut recommander aux hommes. Mais les bureaucrates sont les maîtres, et toute l'Europe se plie aux règlements des administrations. Dignité, fidélité, voilà les vertus qu’il aime, et il ne voit autour de lui que des orgueils et des rébellions. Qui l'écoutera ? Qui l'aidera à formuler ses dernières pensées.

Proudhon, génie éminemment créateur, aurait eu besoin du vaste savoir et des méditations prolongées dont un Auguste Comte, par exemple, sut disposer. Or, les circonstances de sa vie l’en privèrent. Typographe, prote, comptable ou commis, il fit seul, hâtivement et mal, ses études supérieures ; il apprit comme il put l'économie politique, la métaphysique; il crut posséder dépasser des philosophies à peine entrevues : de là un fatras dialectique dont il faut d’abord débarrasser son œuvre. Et par surcroît cet autodidacte était un impatient. Il ressentait les sévérités sociales dont il souffrait ; il voulait au plus tôt les combattre, et, se jetant dans les bagarres, il détruisait le calme indispensable à la pensée : de là un fatras politique et polémique dont il faut, pour trouver le fond, se débarrasser encore.

Un homme a grand’peine à dire sa pensée quand il n'est pas soutenu par la collaboration de son temps. Tel était bien le cas de Proudhon. Il était seul, et au lieu d’accepter sa solitude, il se cherchait, il s’imaginait des alliances qui l’égaraient dans des impasses.

Il était peuple, certes ! Il croyait à l'éminente dignité du travailleur, à la plénitude des plus humbles vies ; il voulait un ordre social où l'homme probe, chef de famille, gagnant sa vie avec ses bras, n'eût à s'incliner devant qui que ce fût. Et parce que cet idéal était en lui, il formait l’alliance avec ces partis démocrates, partis de foule et de plèbe, non de peuple ; partis où les rhéteurs sentimentaux l’emportent sur les hommes de la pratique et du droit ; partis qui travaillent à la destruction des familles par l’émancipation des femmes, à l’humiliation du travailleur par l’exaltation de l’intellectuel, à la diminution de l’individu par la soumission aux bureaucraties. Sans doute : Proudhon, allié pour l’action, entendait rester autonome pour la pensée. Mais il avait beau faire et parler net, le public ne fait pas ces distinctions-là. Proudhon marchait avec les démocrates contre la bourgeoisie, contre l’église ; il était donc un démocrate ; et si d’aventure il réussissait à faire entendre, par quelque éclatante saillie, son invariable pensée : « Comme il est paradoxal, disait-on, comme il se contredit ! »

Tout le monde ne s'y trompait pas : ni un Montalembert, qui citait volontiers Proudhon: ni un Veuillot, qui ne l'attaqua jamais ; ni un Paradol, qui le tenait pour un maitre; ni tels autres fins lecteurs, « libéristes » solitaires, amis de la bonne prose et des saines pensées. Et par ailleurs, il est remarquable que la plupart de ceux qui se sont formés en lisant Proudhon, d’abord ont milité avec les socialistes puis se sont séparés d’eux, et ont vécu solitaires, parfois en bon rapports avec la droite, même extrême. Je pense à Louis Ménard, qui défendit dans le journal de Proudhon, en 1849, les insurgés de 1848 : nous l’avons connu un étrange vieillard, polythéiste, pratiquant le culte des morts, nationaliste municipal et Parisien exclusif, comme Aristophane état athénien. Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres : le 18 mars 1871, il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris, et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr. Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires. Et je pense à Georges Sorel, parmi nous le rénovateur du proudhonisme ; il donna, voici dix ou quinze ans, en une brochure et un livre, tous ses principes au syndicalisme révolutionnaire, il les donna, mais ne se donna pas, et, présentement, il travaille seul, entouré de quelques jeunes gens, auxquels il enseigne inlassablement le mépris et la haine des dégénérescences démocratiques.

Voilà bien des signes, et tous les éléments d’une tradition silencieuse, ignorée. Mais quand le public a classé un auteur, il le laisse longtemps où il l'a mis d’abord. Proudhon reste malgré tout, par devant l'opinion, un socialiste, un démocrate, un « homme de 1848 ». Les choses vont changer peut-être: il y crise et guerre ouverte a l'intérieur du proudhonisme.

A qui Proudhon ? Les proudhoniens antidémocrates, syndicalistes ou monarchistes, s’organisent pour la première fois et réclament leur maître. Les démocrates ne veulent pas lâcher prise, ils trouvent scandaleuses la réclamation. En vérité, ils n’ont nul droit à s’étonner s’ils se trouvent scandalisés par ces nouveaux disciples d’un nouveau maître qui les scandalisa lui-même et si  souvent Que leur mine était piteuse quand Proudhon glorifiait la guerre : quand il déclarait sans façon que mieux valait pour l’Europe et pour nous l’Italie fédérale et le Pape dans Rome ; et quand il refusait de s’enthousiasmer pour la croisade des Américains du Nord, libérateurs des esclaves du sud.  C’étaient des récriminations, des murmures, des atténuations. « Ne l’écoutez pas, disaient les disciples, il exagère : sa vraie pensée, nous la savons… » Ils se croyaient tranquilles depuis sa mort, et garantis contre les surprises. Ils se trompaient ; l’œuvre est vivante et par les lecteurs qu’elle trouve elle se défend d’eux.

Qui a raison ? Disons, c’est le plus simple, que Proudhon connaissait mieux que ses disciples sa pensée. Cherchons-la dans son œuvre tumultueuse, cherchons-la avec lui, comme lui. N’oublions pas qu’il commença d’écrire assez tard, vers trente ans : qu’il mourut assez jeune, à cinquante-six ans, qu’il travailla dans la contrainte et dans la hâte, perfectionnant sans cesse ses pensées ; donc, qu’il faut considérer surtout la direction de l’œuvre et son dernier état.

M. Berthod fait le contraire. S'il étudie la propriété dans Proudhon, il retient la première théorie, écrite en 1839, à trente ans, et qui est sensiblement socialiste. Mais il repousse la dernière théorie de la propriété, écrite en 1860, à cinquante ans, et qui affirme la nécessité, pour la sauvegarde du droit, des propriétés individuelles et familiales absolues en face de l’Etat absolu. Il préféré la première. »On peut regretter, écrit-il naïvement, que Proudhon ne s’y soit pas tenu. » Si M. Berthod veut nous donner une utilisation de certaines pensées de Proudhon, c’est parfait. S’il veut nous restituer la pensée même de Proudhon, c’est nul.

Quelle est donc la direction de l’œuvre ? Ecoutons M. Edouard Berth : « Il est éclatant, écrit-il dans une récente étude, que plus la pensée proudhonienne s’approfondit elle-même et plus elle s’attache à mettre en relief le côté mystérieux et sublime des institutions humaines et le rôle du divin dans le monde ». Voilà la vraie méthode et, croyons-nous, la vraie définition. Oui. Proudhon a d’abord été touché par l’optimisme et le rationalisme de son siècle ; il en a partagé l’espérance et, par là, s’est laissé mener fort près du socialisme et du démocratisme. Mais il a rectifié ses vues, courageusement et à grand’peine ; il a reconnu le caractère permanent, inéluctable des antagonismes qui traversent la vie des sociétés comme celle des individus. Et mieux que nul autre il a compris, fondé en droit, la guerre, la famille, la propriété.

La Guerre : elle constate la force du corps et de l’âme, la promptitude au sacrifice.  C’est elle qui décide, et, lointaine ou proche, latente ou déclarée, juge en dernier ressort. La Famille : « Institution mystique, la plus étonnante de toutes… » La seule qui soit certaine, la seule que nous saisissions dans sa perfection : elle fixe les rangs, distribue les fonctions, elle donne l’exemple des mœurs. La Propriété : base matérielle des familles, elle les appuie contre les hasards, et figure leur éternité. – Telles sont les vérités fondamentales de Proudhon, tel est Proudhon. Nous avons fouillé, le voici : un homme des temps antiques.

Mais prenons garde : par là-même que nous le définissons ainsi, nous fixons l’étendue de ses pensées. Elles sont certaines. Proudhon avait l’âme grande, mais limitée, et ce n’était pas la moindre de ses forces. Il concevait une Société de chefs de famille, chefs de domaine ou d’ateliers et, à la rigueur, au dessus d’eux, un chef suprême, dictateur ou roi, pour les mener aux guerres. C’est tout. Il n’entendait rien aux architectures sociales, il lui plaisait de n’y rien entendre, il les niait brutalement.

Les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon se tromperaient donc s’ils pensaient tirer des œuvres de leur maître un système complet de restauration nationale, une théorie de l’Etat, de la monarchie héréditaire, de l'aristocratie et du peuple. Proudhon ne donnera jamais ces choses-là. Mais, si tout leur dessein (et je l’entends ainsi) est de considérer d’abord, pour étudier les problèmes de l’heure, un type achevé du paysan, de l’artisan français, un héros de notre peuple, ils ne pouvaient mieux choisir : qu’ils lisent, qu’ils connaissent Proudhon.

L’homme moderne vaut si peu, disait Nietzsche, qu'il est indigne même de servir à la création d’une société. Qu’il est peu moderne l’homme selon Proudhon, homo proudhonianus ! C’est l’homme de la vieille France ; il a la bonhomie, la verve, la gravité  aisée ; il n’est pas rebelle, mais fier ; pas orgueilleux, mais digne ; il est réfractaire aux décrets d’Etat, mais pliable aux nobles contraintes de la coutume, aux obligations du droit. Garantissez-lui sa terre et sa droiture, il travaillera, il servira, serviteur résistant et d’autant plus fidèle. Mais ne lui demandez pas de saluer trop bas : il casserait tout. Cette sorte d’homme se relie à travers les siècles aux traditions de la glorieuse humanité aryenne, laborieuse, justicière et guerrière, toujours chantante. Avec ses pareils, ses pères, Cyrus et Charlemagne fondèrent des empires, Saint Louis et Henri IV un royaume.

Daniel Halévy.

 (Le Journal des Débats, 2-3 janvier 1913)

 

 

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