Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:54
Azurine
 
Une nouvelle
de René Boylesve
Pourrat.jpg
René Boylesve et l'automobile ! Voilà un bien curieux rapprochement ! Comment le charmant auteur de la Leçon d'amour dans un parc ou du Parfum des Iles Borromées aurait-il pu s'intéresser à cet objet sans âme ?  Et pourtant le monstre d'acier revient régulièrement dans l'oeuvre de notre Tourangeau. Boylesve a non seulement mis l'automobile dans ses romans mais il a longuement médité sur son apparition et sur la place qu'elle a prise dans nos moeurs. Il commença par en trouver l'invention plaisante, à une époque où elle n'était encore qu'un moyen d'agrément. Au début du siècle, c'était le chemin de fer qui apparaissait comme le symbole de la modernité stupide, avec sa rapidité brutale, ses horaires inflexibles, sa négation de l'espace, son entassement de bétail humain. Boylesve, en homme libre, a honnêtement cru que l'automobile réparerait tous ces méfaits et qu'elle nous restituerait le "Voyage", l'itinéraire que l'on choisit, le paysage qui déroule tranquillement sous nos yeux, l'imprévu charmant. Et puis il assista à la glorification saugrenue de la vitesse pour la vitesse, à l'arrivée des courses automobiles et de leurs publics imbéciles, à l'empuantissement de nos villes, à l'enlaidissement de nos campagnes. Et il déchanta. Au point de consacrer deux de ses dernières nouvelles, le Carrosse aux deux lézards verts (1921) et J'ai écrit une petite histoire (1925) à ce qui n'est plus pour lui que l'illustration assourdissante des Temps Modernes. Mais restons sur la première impression de Boylesve et suivons-le avec des amis choisis sur les routes encore désertes de l'Ile de France, de la Bourgogne et du Lyonnais. On est heureux, on s'embrasse, on regarde les jolis minois qui se montrent aux fenêtres au passage de l'automobile. Pour aller de Paris au lac du Bourget, on met neuf jours, mais peu importe... On sent que Boylesve s'amuse et ses tableaux sautillants auraient pu être filmés par les frères Lumière ou par Méliès. En avant donc, droit devant nous, en voiture à pétrole...
eugène charles.
 
Azurine ou le nouveau voyage
 
Un certain nombre de beaux esprits se plaisaient depuis quelque temps, à l'unisson de nos grand'mères, à défendre l'antique usage de la diligence qui créait entre le point de départ et celui d'arrivée, par l'intermédiaire au moins des cahots et de la conversation, un lien qui était à proprement parler «le voyage». Cela laissait à l'humanité en déplacement quelque chose de la personne originale et vivante, bien que contuse ne l'uniformisait pas en cette sorte de paquet de chair bourrue ayant serré son intellect avec des plastrons gaufrés ou des jupes, ayant dit adieu à la civilisation pour un temps donné, étant enfin devenue le véritable « colis voyageur ». Des tentatives de résurrection plus ou moins excentriques de la vieille manière d'aller n'eurent-elles pas lieu ces temps derniers, comme chacun sait? Mais une chose avait par trop vieilli c'était le cheval.
Du moins tel était l'avis qu'émettait devant nous, un soir de l'été dernier, mon excellent ami M. d’Éprouesse, sous les verdoyants ombrages de Passy. Et ce disant il nous ouvrait des perspectives inédites en nous déroulant, non la petite carte à gros filets noirs de l'indicateur, mais une bonne douzaine de belles et larges feuilles teintées sous la direction de l'état-major, dont la dernière contenait, parmi force hachures, la longue plaque bleue du lac du Bourget.
– Mes amis, nous dit M. d'Éprouesse, nous faisons, si vous voulez bien, nos cent kilomètres par petite journée C'est peu, trouvez-vous. Une bicyclette en rougirait. Mais nous en serons mieux pour faire escale à notre guise, bonne chère à notre appétit et dodo tout notre content : nous faisons un voyage d'agrément.
Car, M, d'Éprouesse voyage en voiture à pétrole.
Le lendemain même, nous, étions à Passy à. six heures du matin, avec notre petit bagage autant que possible réduit, et qu'on lie de chaque côté de la voiture avec des courroies. Je vous confierai le petit nom de la voiture, qui est Azurine, et qui prouve que les noms des « voitures à pétrole » comme ceux des bêtes et des gens, n'ont ni queue ni tête.
Ainsi accoutrée, munie de son grand parasol blanc, animée de la forte trépidation du mouvement rendu indépendant de la marche pour l'épreuve avant le départ, exhalant l'odeur ténue de la gazoline d'allumage, Azurine a vraiment bonne tournure. Sans doute elle ne peut se défaire de cette contenance gauche que donne l'absence du cheval. Mais pure habitude d'optique. Et il faut avouer que, pour qui s'accoutume à sentir la présence de la force emmagasinée soit à l'avant, soit à l'arrière du véhicule, la sensation de cet « incomplet », de ce « manque de tête » si vous voulez, disparait absolument, et l'appareil se suffit, comme un corps harmonieux, selon une esthétique bien entendu élémentaire. Ce n'est nullement élégant, mais ça se tient. Nous montons quatre : M. d'Éprouesse, qui conduit, M. Ottimo, Italien d'origine et excellent d'estomac ; à l'arrière, pour les menus soins des rouages, un mécanicien qui répond au nom de Dardare, et votre serviteur.
Par notre approvisionnement d'ustensiles, par le machiné des dessous de la voiture, par l'extrême réduction du bagage personnel et l'attroupement autour de notre équipage, nos préparatifs de sortie ont quelque chose d'un départ en ballon. Par notre tenue, négligée en pré- vision de la poussière, nous ressemblons à des voleurs, et de grands chemins, c'est le cas de le dire.
Nous traversons Paris tout humecté de l'arrosage du matin. Nous roulons en pleine boue, mais la satisfaction de la première heure nous fait trouver tout admirable. Les alentours de la gare de Lyon ne nous parurent jamais si pittoresques : Charenton, un petit coin du bois de Vincennes tout vaporeux et frais de rosée, où nous nous enfonçons pour le plaisir, au mépris de notre plus court chemin, et même la triste traversée d'Alfort nous paraissent également enchanteurs. M. Ottimo entonne un hymne à l'alliance latine; M. d'Éprouesse, la main au guidon et l'œil au compteur kilométrique, se délecte secrètement du ronflement régulier des « brûleurs », du tic tac vigoureux des pistons et de l'espace qu'Azurine enfiévrée dévore. Le mécanicien, qui est marin de sa nature, demeure seul en mélancolie, à cause de la température mal propice à la petite dégustation d'une chique.
On stoppe pour faire eau à Montgaron, sous un soleil de plomb dont l'allure vive de la voiture en marche nous a jusqu'à présent dissimulé l'ardeur. De minuscules jardins fleuris, peignés, brossés, lissés, aperçus au travers de grilles blanches, au pied de bourgeoises maisons proprettes, excitent une fureur inopinée chez Ottimo, sans doute par suite d'un goût naturel pour les pampas et la forêt vierge, qu'en effet il se met à nous développer à l'ébahissement des naturels de l'endroit, groupés autour d'Azurine qui présente pour le moment ses entrailles nues au délectable épanchement des «graisseurs».
Hop, nous voici à la lisière de la forêt de Fontainebleau, et la plaisante vision d'un déjeuner à Barbizon commence à nous dessiner le mirage de ses reliefs sur la route poussiéreuse de Melun. Hélas ! voici les brûleurs qui faiblissent tout à coup, et nous étonnions un village par notre traversée vertigineuse quand nous sommes bruyamment arrêtés. Il faut visiter les mèches. Dardare, du geste dont un prélat dit la messe, amène avec ordre, un à un, ses petits tiroirs, où les outils reposent en des creux de molleton comme des bijoux en leur écrin ; on étire les mèches de coton, on souffle dans les petits cylindres de cuivre, on tourne la manivelle et nous voilà repartis. Deux kilomètres plus loin, même jeu. Un froncement se lit aux sourcils de M. d'Éprouesse, et je me permets de pousser les premières notes d'une lamentation.
- C'est dommage ! fais-je du côté de Dardare.
- Oh ! dit-il flegmatiquement, avec cette chaleur- là ! …
- Eh quoi! vous pensez que la chaleur est cause…
- Pour la chique, assurément, monsieur !
Ottimo est ravi : pas trace ici du moindre bout de jardin peigné des champs, rien que des champs à perte de vue.
Enfin nous revoici lancés ; l'aiguille du compteur enregistre des kilomètres vierges d'incidents nous faisons dix-sept ou dix-huit à l'heure; nous voyons pointer les clochers de Melun; nous opérons dans la ville une descente à tous freins.
A une heure, nous atteignons Barbizon. Tout le monde sait ce qu'est un déjeuner à l'hôtel de la Forêt, qui ne diffère pas sensiblement pour les voyageurs en voiture à pétrole, sinon par la condescendance que nous obtenons du personnel et l'inquiétude mal dissimulée qu'inspirent à d'élégantes jeunes femmes notre tenue et nos barbes saupoudrées de poussière, Une halte de deux grandes heures ne nous paraît pas exagérée. Puis nous faisons une délicieuse traversée en forêt, en vitesse moyenne, nous brûlons Fontainebleau, et, par la charmante vallée du Loing, parmi des prairies et un continuel et reposant voisinage d'eau, nous gagnons à sept heures précises la pittoresque petite ville de Moret aux portes fortifiées, à l'antique ceinture de murailles, où la rencontre fortuite de l'admirable artiste S… et de sa gracieuse femme nous vaut un dîner et une soirée inopinés durant lesquels la conversation, qui ne peut s'écarter du pétrole, nous amène à jeter les bases d'une idéale voiture dont je vous épargne le plan fantastique et que nous souhaitons à la postérité.
Les rêves de la première nuit sont légers, empreints d'images voletantes et fugitives, d'une remembrance d'objets innombrables qui passent et d'une crainte vague de s'arrêter : préoccupation du « brûleur » nouveau, souci humain ! La porte entr'ouverte de ma chambre, qui communique avec celle de M. d'Éprouesse, me fait assister à un brusque réveil où je l'entends prononcer un chiffre à haute voix : il continue de voir son compteur et totalise des kilomètres !
A huit heures du matin, nous inaugurons notre seconde journée par un temps frais, sous un ciel voilé. Azurine file à tout pétrole, nous avons la sensation de prendre un long bain matinal. Dardare silencieux, et confiant en la vertu des brûleurs, imprime à sa mâchoire un lent mouvement de ruminant, tandis que sa lèvre s'agrémente d'un caractéristique filet brun.
- A la bonne heure, Dardare, ça va bien, hé ?
Il explore l'horizon d'un œil de matelot et son regard signifie : de l'eau.
La seule idée d'avoir de l'eau plonge notre ami Ottimo en une expansive jovialité. Comme je me permets de n'y prendre qu'une part médiocre, il m'entame un discours philosophique où il est démontré que les intempéries sont la santé du corps, à l'égal du cresson de fontaine. M. d'Éprouesse, immuable en sa sérénité, se contente de soulever une des portions de son… assiette : « Prenez, dit-il, et soyez à l'abri. » Nous retirons cinq feuilles de caoutchouc soigneusement pliées, et nous avons de quoi transformer notre équipage en le plus imperméable des moyens de transport. On n'attend qu'un avis pour exécuter la manœuvre ; notre souci, dès lors, est que la pluie dédaigne nos préparatifs et manque à tomber. Ah ! voyageurs d'Orient-express et de coupés-lits, eûtes-vous jamais des émotions d'une aussi aimable puérilité ? Aussi bien, je vous dis que la voiture à pétrole est en train de réformer nos mœurs et de nous recréer les tempéraments de nos grand-pères guillerets et galants.
La pluie ne tombait toujours pas, et nous avions seulement trempé nos âmes en l'impression sévère des plaines de Montmirail, quand nous avons le plaisir de rencontrer nos hôtes de la veille partis pour nous surprendre, une demi-heure avant nous, en bicyclette, et qui nous attendent à la porte d'une auberge. Ces sortes de rencontres inopinées sur les grandes routes désertes ont un agrément que l'humanité ignore. On s'embrasserait. Vous verrez qu'on s'embrassera beaucoup plus, avec l'usage de la voiture ; tant pis pour les grincheux ! Nous invitons la jeune femme à goûter quelques kilomètres de notre locomotion. Ottimo chevauche la bicyclette, et tel est l'effet de la présence d'une dame, que Dardare lui-même renonce brusquement, d'un geste que je vous épargne, à toute autre douceur.
La pluie ! la pluie ! d'un coup, des torrents d'eau ! A la manœuvre ! En trois minutes la voiture est entièrement bâchée, et nous avançons, au milieu d'un déluge, parfaitement clos et intacts.
Mais bientôt nos bicyclistes crient grâce. Ottimo ne va pas le mieux du monde ! Nous stoppons et recevons les gens mouillés sous notre toit confortable. On rit : Mme S. ne s'amusa jamais davantage. « Mais si ! déclare Ottimo, tout va le mieux du monde ! »
Cependant, la pluie persistant, nous sommes obligés de déposer nos compagnons d'une heure à la première station du chemin de fer ; impossible de remonter à bicyclette. « Adieu ! Adieu ! » Et nous repartons à toute vitesse sous l'ondée, vers la ville de Sens.
Le trésor de la cathédrale de Sens, de merveilleuses tapisseries du quinzième siècle; les célèbres suaires gothiques de Saint-Potentien, de Saint-Savinien, etc., les verrières de Jean Cousin, quand me serais-je jamais arrêté là pour les voir ? Azurine se fait la servante des arts, et ses voyageurs, échauffés de beauté, éparpillent, sur la route étonnée d'Auxerre, une interminable discussion esthétique. Foin des préoccupations du chemin de fer ! « A quelle heure arrivons-nous à X. ? - Combien d'arrêt à Z. ? - Y a t-il un buffet ? - Aperçoit-on la ville en passant? » Nous nous moquons bien des arrêts et des heures ! Nous ne savons pas quand nous arriverons, nous repartons quand nous avons vu la ville, et nous avons des auberges tout le long de la route où l'on peut toujours tordre le cou à une volaille et où le vin commence à se faire bon ! Oui, foin du « grand frère » qui passe comme un boulet de canon au milieu du paysage qui nous a plu, et où, tranquilles au bord de l'eau, nous donnons à des instants nombreux de notre pérégrination la tournure perdue des idylles.
Avez-vous jamais ouï parler d'Auxerre-en-Auxerrois, si ce n'est en chantant ? Moi, non. Le fait est que le vin y est tout à fait délicieux. On chante dans la rue, on chante dans les cafés, on chante sur la place publique autour d'un lampion fumeux qui éparpille ses lueurs fantomatiques au-dessus d'un harmonium enfantin et d'une foule silencieuse. Oh ! ces refrains entendus à Auxerre, jamais plus ils ne me sortiront de la tête ! L'un surtout, patriotique et lamentable, suivi immédiatement d'un autre purement suggestif, et dont la formule de symbole est :
Avec son petit arrosoir ?
Avec son petit arrosoir !
Je demande la permission de ne pas soulever le voile qui donne à ces couplets leur vertu, et je vous renvoie à Auxerre qui s'en pourlèche, le soir venu. Quant à nous, c'est en chantant aussi que nous quittons Auxerre, le matin, par un ciel clément qui, cette fois, nous fait grâce :
Avec son petit arrosoir !
Bien nous prit de chanter au départ, car ce jour devait être celui de notre marche la plus pénible. Nous avions à escalader la côte d'Or, et toujours Azurine manifesta un médiocre entrain pour les pentes. En revanche, le pays est plus beau et nous avons la consolation, lorsqu'un de ces maudits brûleurs nous fait faux bond, soit à une côte soit à une descente, de reposer nos yeux décontenancés sur des environs pittoresques. Dieu sait, et Dardare aussi, pour avoir manié et remanié le contenu de ses petits tiroirs et tourné la manivelle, combien d'endroits charmants reçurent la caresse de nos mélancolies. Nous nous perdons en conjectures sur la cause de ces extinctions des brûleurs. Quelqu'un hasarde la supposition que le pétrole pourrait bien être mauvais.
- Dardare, vous achèterez du pétrole à Avallon, et nous verrons bien.
Entre temps, nous nous livrons à la chasse involontaire des vaches du pays qui sont blanches et peureuses. Ces bêtes fuient devant la voiture, et nul chien au monde, nulle voix de crécelle écorchante de petite gardeuse aux abois ne peut les faire retourner. Il faut stopper. Remarquez qu'en ces moments les brûleurs fonctionnent toujours à merveille. Par contre, au premier village qui nous contemple avec ébahissement, nous voici encore arrêtés, sans rime ni raison.
- Dardare, n'avez-vous donc pas changé le pétrole ?
- Monsieur ne m'a pas dit de le changer : j'ai mis seulement le nouveau par-dessus.
– !!!
Il ne nous reste qu'à vider complètement le carburateur qui contient le mélange du pétrole ancien et du nouveau. Azurine, après cette opération, et nourrie d'un plus pur aliment, est prise d'un regain de vélocité. N'étaient les maudites côtes, nous avancerions, mais l'intelligent ingénieur qui traça ici la route nationale, épris de la ligne droite jusqu'à la croire constamment idéale, l'a appliquée sur tout le pays sans aucun souci des variations de niveau : bosses, collines, monts et vallées lui sont indifférents, il va droit son chemin.
Depuis cinq grandes heures nous. n'avons pas vu âme qui vive : des mamelons, des vallons, des bois silencieux et déserts. Le soleil baisse. Nous commençons à manquer d'eau, la carte n'indique ni filet bleu, ni village. Enfin, une mare à cinq cent mètres de la route. Ferons-nous ce détour ? Il le faut. Et, arrivés à cette flaque d'eau isolée, large comme un petit lac, où le couchant envoie ses opales, ses émeraudes et des lambeaux épars d'orangé qui s'éteint, la beauté de l’heure nous retient, et nous voilà accroupis près des roseaux, immobiles et insoucieux du reste.
N'avions-nous pas espéré atteindre Dijon dansla soirée ? Hélas ! nous arrivons à lanuit en un petit endroit nommé Précy-sous-Thyl,où nous coucheronsà l'auberge.Une nuée de gamins tout près d'aller au lit,s'abat autour d’Azurine, ronflante ainsi qu'à ses plus beaux jours. Nous avançons parmi de la marmaille criante, sifflante, chantante et d’un effet pittoresque inouï dans la pénombre que nous perçons de nos feux blancs.
Nous devons à la vérité de dire que ce lieu de Précy nous fut mal favorable. A la suite de cette journée fertile en accrocs, M. d'Eprouesse, fatigué sans doute de tenir perpétuellement le guidon et de surveiller sa machine depuis trois jours, gagne aussitôt sa chambre par le moyen d'un escalier dé pierre d'un aspect étonnamment romantique et nous abandonne sa part de dîner. Las ! nous lui fîmes trop d'honneur pour la tranquillité de notre nuit et tentâmes d'oublier nos déboires par des moyens trop vulgaires. Une insomnie insurmontable me tenant vers l'heure de minuit seul à seule avec Phoebé qui planait, pure, sur Précy endormi, j'entends tout à coup 'des aboiements furieux mêlés à une voix humaine, s'il est juste de qualifier ainsi la vocifération de notre excellent ami Ottimo aux prises dans la cour avec le molosse de l'hôtel du Commerce et de l'Industrie.
- Qu'y a-t-il donc, monsieur Ottimo ?
– Mais, clame mon infortuné compagnon, n’est-il pas apparent qu'il y a là une rosse de chien vis-à-vis d'un homme incommodé ?
- Aussi quelle idée de s'exposer à pareille heure à là sévérité de ce gardien d'ailleurs honnête, j'en suis convaincu ?
̃– Je vous en souhaite, en effet, de plus continente, monsieur le maître d'école, me lance Ottimo dans l'instant qu'il atteignait, au fond de la cour, le lieu sans doute de ses désirs. Mais faites dont taire cette maudite bête, car, ajoutait-il par une lucarne en cœur, je compté repasser… malgré que ma santé soit altérée…
Et j'avisais un pot de fleurs que j'eusse certainement sacrifié aux dieux Pénates, pour le repos de la maison, sur le dos dû chien, quand différentes têtes apparurent aux croisées en même temps que grognaient des voix épaisses de sommeil. Quelqu'un cueillit sur l'appui de sa fenêtre des bribes de chaux et les lança à l'animal hurlant. Phœbé qui vit ce spectacle dut sourire. Mais la maîtresse de l'hôtel en faillit gronder. Elle se montra sur un palier de pierre, en jupe courte et en camisole. C'était une personne accorte et de tournure imposante ; le seul timbre de sa voix adoucit l'animal et nous engagea tous à la conversation. Elle s'établit sur le sujet de l'indisposition d'Ottimo que l'on nommait « le monsieur de la voiture ». De sorte que lorsqu'il se montra, il n'y eut qu'une voix aux cinq ou six fenêtres qui donnaient sur cette cour, pour lui demander de ses nouvelles.
- Mais cela va, dit-il, le mieux du monde. Et son sang méridional reprenant le dessus, il esquissa, tourné vers la lune, quelques entrechats qui tassèrent son indisposition et le rendirent aussitôt populaire.
Cependant nos mines étaient longues au matin. M. d'Éprouesse conservait la migraine ; et Ottimo, qui dut à son caractère familier d'expliquer à toute la commune assemblée les secrets des entrailles d'Azurine, rêvait d'interroger l'apothicaire sur de plus intimes rouages. Toutefois, tandis que nous achevions de monter la côte d'Or, Ottimo se rétablissait dans la mesure que nous paraissions nous affaisser davantage.
La descente nous remit. Le pays devint adorable, la route serpentant en une vallée infinie où nous voyions les teintes des collines se dégrader jusqu'au bleu pâle. Nous arrêtâmes le mécanisme, et pendant une heure Azurine descendit sur ses freins. Notre entrée, le soir à Dijon, fut des plus honorables, et nous n'eûmes plus d'embarras qu'en nous regardant les uns les autres sous le hall de l'hôtel de la Cloche, en face d'un maître d'hôtel dont la raie descendait jusque sous le faux col. Nous avions l'air d'anarchistes, nuance « par le fait », rien même des «intellectuels» [1]. La poussière et le soleil avaient brûlé nos vêtements, nos barbes incultes, poudreuses et desséchées nous donnaient la sensation d'un hérissement de fils de fer, et la légèreté de notre ballot nous permettait tout juste de changer de chemise. Ottimo ne retrouva pas son petit succès de Précy, et les dames, à table d'hôte, précipitèrent visiblement leur repas.
J'espère que tout le monde connaît Dijon. Cette ville a des églises et un palais des ducs qui valent mieux que sa moutarde. Azurine nous a promenés partout. Objet de curiosité pour tous les Dijonnais. Quand nous venons la rejoindre après la visite d'un monument, elle est entourée d'une si compacte ribambelle de gens que nous pensons malgré nous, et sauf votre respect, à un essaim de mouches abattu sur un petit tas douteux. A notre approche, tout s'écarte et se disperse. On nous entoure, mais à distance, d'une sorte de vénération muette.
Mais les chevaux bourguignons, sans doute mal renseignés, manifestent contre cette nouveauté une opposition déclarée. Quelques-uns nous lancent à la rencontre des regards obliques et partent à fond de train d'autres, pour plus d'éclat, arrivés à dix mètres de nous sans aucun signe d'effroi, virent tout à coup et complètement, rebroussant chemin avec un entrain sans égal. Nous allions quitter les faubourgs de Dijon, quand nous rasons une voiture de déménagement attelée d'un joli cheval noir, de tout repos probablement, puisque les déménageurs sont, à ce qu'il nous semble, au cabaret d'en face. Nous donnons, à distance, quelques coups de cornet. Rien ne bouge. Nous passons à toute vitesse et n'avons plus qu'à contempler le cheval qui fait un détour du côté d'un fossé profond. La voiture se penche et s'affaisse sur le côté de la façon la plus paisible du monde nous distinguons de loin quelques vases, des meubles, un ou deux matelas projetés. On sort du cabaret on lève les bras, on crie : Azurine traverse les catastrophes avec le dédain qui sied aux instruments du progrès. Nous comptâmes, ayant d'arriver seulement au clos Vougeot, quelques douzaines de choux, de salades et un nombre indéterminé, de carottes et menus légumes répandus par les maraîchères aux chevaux impétueux. Et c'est, de notre voyage entier, tout ce qui peut nous être imputé d'accidents.
Nous traversons les célèbres crus de Bourgogne, excellent entraînement à savourer le yin de Beaune que la plus jolie des maîtresses d'hôtel nous sert elle-même en des verres de la contenance d'un demi-litre. Nous allons voir le célèbre hôpital de Beaune, un coin intact du quinzième siècle, une cour fleurie ensoleillée, au cloître de bois, aux grands auvents pointus, aux pignons d'ardoises, aux délicates ouvertures gothiques, où la cornette et le visage gracieux des petites nonnes qui courent, enchantent un instant les yeux d'une déconcertante résurrection historique. Dans les salles, des Gobelins, des Aubussons, et le splendide triptyque attribué à Van Dyck et dont le Louvre serait fier. Ottimo ne veut plus s'en aller, il s'installe dans la cour et prend des croquis. Nous nous asseyons sur la margelle d'un puits en fer forgé du quinzième siècle, où des liserons soignés grimpent comme sur les images, et nous faisons durer ce ravissement rétrospectif. Nous savons qu’Azurine est patiente et qu'elle se rallume instantanément. Et dire qu'il y a de pauvres gens qui voyagent, en chemin de fer !
Ne nous flattons jamais ! Un des avantages du voyage en voiture est de vous induire à chaque instant en réflexions philosophiques. Voilà-t-il pas qu’Azurine a toutes les peines du monde à s'éloigner de Beaune ! Plus de côtes cependant, une belle route plane qui devrait nous mener en moins de deux heures à Chalon. On visite la machine, on renouvelle les brûleurs. Les mouvements font entendre un bruit inusité, une sorte de râle de mauvais augure. Nous sommes obligés d'aller en petite vitesse. Misère ! Nous rougissons en passant dans les nombreux villages de Bourgogne, où nous vîmes tant de jolis minois se pencher aux fenêtres. Il y a dans tout ce pays des figures charmantes. Le bruit de la voiture surprend des femmes à leur toilette ; quelques-unes se montrent, la serviette ou l'éponge à la main, curieuses ayant tout, découvrant une épaule ou davantage ; puis elles se cachent, mais veulent voir, et elles rient et nous rions, c'est délicieux. Mais Azurine va comme une tortue, nous nous donnons des airs pas pressés, nous n'atteignons Chalon qu'à l'heure du dîner.
Alors, pour la première fois, la grande ville nous intimide ; quelle piteuse figure nous allons faire ! Où se trouve l'hôtel X…? – A l'autre bout de la ville. Nous jurons tous à la fois, quoique Ottimo trouve la chose très bouffonne. Sauvés ! Sauvés ! la grande rue descend en pente rapide jusqu'à son extrémité. La main aux freins, en avant ! Nous faisons une entrée magnifique, troublés uniquement par l'angoisse de voir tout à coup le niveau s'aplanir. Cela descend encore ! Dieu, soit loué ! car tout Chalon est dehors comme exprès ; nous fendons une foule épaisse assemblée pour le passage de la course de cycles Paris-Lyon ; nous bénéficions de dispositions enthousiastes et pénétrons à l'hôtel au milieu des applaudissements.
Il n'y avait pas de quoi. Nous étions destinés à la suprême humiliation. - Quoi donc ! – Oh C'est terrible à confesser ! – Mais encore ?... hein ? le chemin de f… ? –Vous l'avez dit : le chemin de fer ! le « grand frère » dédaigné, bafoué tout le long de la route, nous l'allions prendre et faire prendre à Azurine jusqu'à Lyon, pour la raison qu'un des rouages essentiels que je n'ai point la mission de vous décrire était usé et ne se pouvait remplacer qu'à Paris, d'où il fallait le faire venir et l'attendre. J'affirme que jamais le train de P. L. M. ne reçut de voyageurs plus confus et plus mal disposés. Nous passâmes trois heures en chemin de fer et deux jours à Lyon, qui nous parurent des siècles…
- Eh bien ! Ottimo, cela va-t-il le mieux du monde?
- Rien ne pouvait nous être meilleur que ce qui nous arrive, répond, imperturbable, cet animal d'homme ; car nous eussions pu, avec un organe usé à demi, traîner quinze jours sur les chemins ; un organe usé tout à fait va nous en valoir un neuf, qui nous vaudra à Aix – les - Bains une entrée triomphale !
Et Ottimo avait encore raison. Azurine restaurée nous fit, à la sortie de Lyon, brûler tellement d'étapes que nous allongeâmes à plaisir notre itinéraire, allant jusqu'à toucher la Grande Chartreuse, d'où nous redescendions le lendemain, par le plus long toujours, Pierre- châtel, le col du Chat, aux bords du lac du Bourget. Des amis nous attendent près de l'arc antique de Campanus, et l'ombre du soir est assez favorable pour qu'Ottimo croie passer dessous et remercie en vocables sonores les populations de l'avoir élevé pour nous.
On nous embrasse : nous embrassons, et quiconque nous a touchés vient avec nous se débarbouiller, ce qui n'est pas inutile. Nous étions partis de Paris depuis neuf jours; enfin on allait pouvoir s'offrir la sensation du linge blanc Nous allons dans la soirée à la villa des Fleurs, on ne nous regarde pas avec effarouchement, des Parisiennes même ne s'éloignent pas de nous.
M. d'Éprouesse se penche de gauche à droite et murmure un chiffre énorme de kilomètres. Il triche un peu, car il ne défalque pas ceux que nous devons à la compagnie du P.-L.-M. Mais qui ne lui serait indulgent ? Il nous a donné l'occasion de faire un voyage long, agréable et sans fatigue, où nous avons éprouvé les points faibles de la locomotion à gaz - qui sont pour la plupart supprimés aujourd'hui, et l'an prochain nous emmènerons nos familles entières sans la moindre crainte qu'elles soient incommodées. L'inconvénient de la poussière est évité par une disposition nouvelle des places d'arrière ; les brûleurs ne sont pour nous qu'une institution tombée en désuétude ; nous emmagasinons de l'eau pour une journée entière et du pétrole pour une semaine ; nous transportons notre garde-robe grâce à un aménagement particulier; enfin, par la puissance d'un moteur mieux proportionné, nous nous soucions des côtes autant que des vieilles diligences où même du chemin de fer, moyen barbare destiné au transport des gens affairés et des marchandises, des aveugles et des névrosés, des gens bilieux ou sans conversation, mais contre quoi toutes les personnes bien nées, amies de la nature, des incidents aimables et de la bonne compagnie, doivent organiser la plus farouche réaction.
rené boylesve.
 

[1]. Allusion aux attentats anarchistes de 1894..

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Récits et nouvelles
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche