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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 08:18
Un rapport utile 
 
Le Médiateur de la République a remis, il y a quelques semaines, son rapport annuel au gouvernement. M. Delevoye ne mâche pas ses mots. Il tire à nouveau le signal d’alarme sur l’état social et moral du pays. Dans le rapport qu’il avait remis l’année dernière, il avait posé le diagnostic d’une France "en grande tension nerveuse, comme si elle était psychiquement fatiguée". Il pointe cette année les causes de cet épuisement moral et intellectuel. Beaucoup de Français ne savent plus à quel saint se vouer, nous dit-il. Ils ont le sentiment de lutter seuls contre les démons du chômage, de la précarité, du stress et des licenciements abusifs. Sans soutien, sans projet collectif, sans perspective, ils se sentent abandonnés par les élites qui nous gouvernent. "Jamais l'engagement individuel et collectif n'a été aussi nécessaire, jamais le découragement et la lassitude n'ont été aussi grands", souligne, dans une formule terrible, notre médiateur républicain. 
Il est regrettable que ce rapport n’ait pas fait davantage de bruit dans les médias. Les commentateurs s’en sont tenus, comme l’an dernier, à l’écume des choses, alors que le texte regorge de chiffres, d’exemples et d’analyses qui auraient fait, dans d’autres temps, les choux gras des chroniqueurs politiques. Le réquisitoire du Médiateur a été plutôt mal reçu dans les allées du pouvoir, ce qui était prévisible. Mais il n’a non plus suscité l’enthousiasme dans les rangs de l’opposition. Il est vrai que M. Delevoye pointe des évolutions qui ne datent pas d’hier : l’insécurité sociale, le sentiment de déclassement d’une partie croissante de la population, la montée des inégalités, le blocage de « l’ascenseur social » sont des phénomènes qui ont massivement émergé  à la fin des années 80. Tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir y ont plus ou moins leur part. « Les enjeux déterminants pour notre avenir ne trouvent pas de réponse politique à la hauteur », note le Médiateur. Là encore, droite et gauche sont renvoyées dos à dos.
Le diagnostic de M. Delevoye a-t-il été mieux compris par les milieux économiques ? Pas du tout, et l’on devine pourquoi. Le patronat et la presse d’argent n’ont généralement  pas de mots assez durs pour dénoncer la mauvaise habitude qu’ont pris les Français de s’apitoyer sur leur sort, alors qu’ailleurs, les fourmilières du monde regorgent de travailleurs souriants et heureux. Assez de mauvais esprit ! Ne dit-on pas d’ailleurs un peu partout que la France a plutôt bien tiré son épingle du jeu dans la dernière crise, que nos atouts sont intacts, que le modèle social français résiste plutôt mieux que d’autres à la mondialisation? De brillants économistes ne vont-ils pas jusqu’à dire – avec Jean-Hervé Lorenzi – que tous les espoirs d’une « moyenne grande puissance » nous sont ouverts? Alors, pourquoi nous lamenter? Et n’est-il pas paradoxal que des gaullistes, comme M. Delevoye, des patriotes, comme M. Chevènement, et, ici même, des nationalistes et des royalistes tiennent le discours d’une France entreprenante, vigoureuse, renaissante et qu’ils relayent dans le même temps un constat social aussi alarmiste?
Il n’y a là aucun paradoxe. Et ceux qui prétendent le contraire ont mal lu M. Delevoye, comme ils ont mal lu MM. Lorenzi et Chevènement  et comme ils nous ont mal lus. Les Français ne sont pas inquiets pour eux-mêmes. Ils sont parfaitement conscients de leur capacité à produire, à innover, à rebondir dans la compétition mondiale. Nos entreprises tournent, leurs succès sont réels, elles gagnent de l’argent, et, pour certaines, beaucoup d’argent. Toutes les enquêtes d'opinion confirment que les Français ont une vision positive de leur avenir personnel, de celui de leur famille, de leurs proches, de leurs affaires. C'est sur le résultat d’ensemble que leur jugement s'inverse mais le constat qu'ils font est moins celui d'une faillite que d'un formidable gâchis. Comme le dit très justement M. Delevoye : "Le burn out de la société française trahit un besoin urgent de bâtir de nouvelles espérances à la hauteur des efforts fournis". Les Français ont le sentiment que le fruit de leur travail est mal employé, que l'effort accumulé par trois générations depuis la dernière guerre n’est plus mis au service d’un projet collectif, d’un dessein national. Ils ont l’impression que les hommes qui nous gouvernent travaillent à un avenir qui n'est pas pour nous, qu'ils poursuivent des intérêts qui ne sont plus les nôtres.
Non, la France n’est pas ce pays qui a peur de lui-même, qui doute de ses hommes, de ses talents, de son avenir, comme on veut trop souvent nous le faire croire. Ce n’est pas ce que la réalité nous révèle. Le malaise français est d’une tout autre nature : il exprime une perte de confiance profonde, irrésistible, entre la nation, ses institutions et ses élites. Malaise politique, qui conduit des millions de citoyens, élections après élections, à se retirer du « jeu » des partis, à se mettre volontairement en marge des institutions démocratiques. Malaise social dû à la désindustrialisation, au chômage de masse et, d’une façon plus générale, à une organisation du travail qui ne profite plus aux salariés et qu’ils rejettent massivement. Malaise des classes moyennes et populaires vis à vis d'une école publique qui ne joue plus son rôle d'ascension sociale, et que l'on déserte sans faire de scandale, sur la pointe des pieds, lorsqu'on en a les moyens. Malaise enfin vis à vis d'un projet européen qui a perdu tous ses charmes, et que les Français ressentent de plus en plus comme une mauvaise potion qu’on cherche à leur faire avaler de force.
Ces malaises, ces angoisses, ces mécontentements sont-ils susceptibles, à plus ou moins brève échéance, de déboucher sur des ruptures ? Rien de moins sûr, selon M. Delevoye, qui parle plutôt de résignation, de découragement et qui évoque, comme il y a 40 ans, la perspective d’une société bloquée. Il nous semble au contraire que les choses se mettent en mouvement et que la photographie du Médiateur est en train de bouger. Certaines perspectives, impensables il y a encore cinq ans – sortie de l’euro, renégociation de notre adhésion à l’union européenne, nationalisation du secteur bancaire, politique industrielle active  - ne sont plus taboues aujourd’hui. Même si aucun programme révolutionnaire n’est encore sur la table, les premiers éléments d’une alternative à la « société de la désespérance » commencent à s’esquisser. Après l’apathie, le fatalisme et le calme plat, voici que le vent semble se lever et qu’il souffle dans notre sens. Il est temps d’agir.
Henri Valois.
 

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