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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 18:40
Retour de la question sociale

Ainsi que le signale Jean Philippe Chauvin dans son excellent blog[1], la question sociale revient au coeur des problématiques françaises. Il suffit pour s'en convaincre de prendre connaissance de la longue liste de conflits, parfois très violents, qui, semaine après semaine, alimentent les pages sociales de nos quotidiens. La crise actuelle est, en réalité, le révélateur d'une situation beaucoup plus ancienne qui a progressivement bloqué "l'ascenseur social" et placé une partie de la population dans un état de désespérance et d'atonie. Cette réalité recouvre ce que Denis Clerc, dans un livre paru l'an dernier, appelait "la France des travailleurs pauvres"[2]  et qui constitue aujourd'hui, comme le montre Jean-Philippe Chauvin, une nouvelle forme de prolétariat:

Bien sûr, le « nouveau prolétariat »  n’est plus celui de 1900, mais, au-delà de ses difficultés présentes, sa nature reste la même ; c’est-à-dire une masse de travailleurs interchangeables sans autre lien avec le Travail que celui que les détenteurs de l’Argent veulent et voudront bien lui allouer, à titre temporaire, pour en tirer des profits substantiels sans être obligés de les redistribuer à ceux qui en sont les producteurs « de base », mais plutôt et seulement aux actionnaires ou aux cadres dirigeants, les uns se confondant parfois avec les autres : c’est d’ailleurs là un des éléments forts du « scandale social » qui voit d’immenses fortunes se bâtir sur de simples jeux boursiers et non plus sur la qualité du travail effectué en tant que telle. Le « nouveau prolétariat » comme l’ancien se caractérise par la « dépossession ».

Dans un entretien donné, il y a un an, à l'hebdomadaire Marianne[3], Denis Clerc marquait bien la différence de nature qui existe entre ce monde des "travailleurs pauvres" et le prolétariat de la fin du XIXe siècle : 

D'une part, le prolétariat des années 1850-1950 était organisé et combatif, les travailleurs pauvres – des travailleuses dans plus d'un cas sur deux – sont isolés et résignés ; tandis que de bonnes âmes se chargent de leur expliquer que c'est de leur faute s'ils en sont là. D'autre part, ce même prolétariat avait moins besoin d'emploi –, – il en avait, le plus souvent – que de protection sociale, alors que les travailleurs pauvres ont besoin d'emploi digne plus que de protection sociale, le premier leur assurant l'accès à la seconde. 

A nouvelle donne sociale, nouvelle forme d'intervention de l'Etat. Nous suivons assez Jean-philippe Chauvin lorsqu'il insiste sur la dimension politique des réponses à apporter à la question sociale et qu'il met en valeur le cadre naturel de solidarité que constitue la nation : 

La nation est la première protection sociale, c’est le plus vaste des cercles communautaires à mesure humaine et historique et qu’il offre des solidarités fortes en son sein, en son espace souverain, au-delà des différences professionnelles ou culturelles. Aussi, la question sociale est une question éminemment politique, et, là encore, le « Politique d’abord » doit être compris comme la nécessité d’utiliser ce moyen pour limiter les excès de la globalisation ; susciter une véritable impulsion de l’Etat pour les grandes réformes sociales qui sont urgentes et son arbitrage pour les conflits de « légitimité sociale » entre les divers « décideurs » et les « acteurs du travail », et cela sans tomber dans l’étatisme ou le dirigisme ; permettre et accompagner un véritable aménagement du territoire qui ouvre la voie à une relocalisation de nombreuses activités et à une prise en compte véritable du « souci environnemental » ; etc. Aujourd’hui, traiter la question sociale signifie « ne plus laisser faire la seule loi du Marché » mais redonner au Politique des moyens de pression sur l’Economique.

Ces convictions sont partagées par Hilaire de Crémiers, qui consacre également l'éditorial de Politique magazine (Octobre)[4] à la question sociale: 

Les rapports économiques dans leur nécessité - et souvent leur implacable nécessité - s'inscrivent naturellement, pour trouver leur sens humain, dans la logique du bien commun où la société, la nation  ont toute leur finalité et l'Etat son sens précis de serviteur public. La mondialisation ne saurait être une réduction des cultures au plus petit dénominateur commun mais exige un juste équilibre dont aucun des organismes internationaux actuels, dans leur philosophie, leur structure et leur fonctionnement, ne peut assumer la responsabilité : il y faudrait une autorité - et non un pouvoir - qui soit le garant de l'avenir de la civilisation humaine. [...] Bref, pour résoudre la question sociale, se pose à tous les niveaux une plus grave question, celle de la légitimité.

Respect du cadre national,  légitimité de l'Etat, capacité d'arbitrage entre les groupes sociaux sont à l'évidence des  conditions nécessaires pour pouvoir traiter la question sociale. Mais sont-elles suffisantes ? Et ne faut-il pas aussi s'interroger sur l'orientation des politiques sociales qui doivent être mises en oeuvre, sur leur contenu même ?

Dans son dernier livre[5], le sociologue Robert Castel insiste sur un certain nombre de pistes de diagnostic et de solutions. Pour lui, l'effritement du salariat et de la précarisation massive du travail, qui sont à l'oeuvre depuis la fin des années 70, sont les premières causes de fragilisation de la cohésion sociale. Elles font naître une différence fondamentale entre celui qui maîtrise son avenir, possède son travail et celui qui exerce un travail dévalorisé, sans perénnité d'embauche. S'il est illusoire, sauf à retomber dans des utopies dangereuses, d'espérer pouvoir protéger partout l'emploi salarié garanti, une réponse prometteuse repose sans doute dans la sécurisation des trajectoires professionnelles, qui doit permettre, par un jeu régulier de formation et d'apprentissage, d'aboutir à un travail revalorisé.

Cette réponse, qui suppose de remobiliser très largement la société sur la valeur "travail", ne se construira pas spontanément. Robert Castel montre d'ailleurs assez bien, sans s'en réjouir, que l'essor de l'individualisme et de la "culture consumériste" ne vont pas spontanément dans ce sens. De la part des acteurs sociaux, et en premier lieu des syndicats ouvriers, elle appelle une volonté d'agir sur l'orientation de la production, les métiers, les qualifications et l'évolution des carrières au sein des entreprises, toutes choses sur lesquelles il sera impossible d'avancer en l'absence d'un syndicalisme de masse, présent à tous les niveaux de la société. Enfin, comme concluait Denis Clerc dans Marianne[2]., ce chantier est impensable sans réviser profondément les modes de faire de la sphère publique, et en premier lieu ceux de l'Etat :

Cela ne se fera pas tout seul : et c'est pourquoi je pense que l'État de demain, s'il sera interventionniste, sera davantage un Etat d'investissement social, veillant à ce que les travailleurs affrontent le marché du travail avec suffisamment d'atouts, qu'un État producteur, à la manière de celui des Trente Glorieuses.

Pour tous ceux qui veulent sérieusement construire une alternative au capitalisme mondialisé, et qui commencent à émettre des doutes sur le fait que la politique ne se devrait plus se résumer qu'aux questions d'écologie, voici en tous cas quelques chantiers prometteurs!

Paul Gilbert.

 


[1]. Jean-Philippe Chauvin

[2]. Denis Clerc, La France des travailleurs pauvres. (Grasset, 2008, 221 pages).

[3]. Marianne2.fr Entretien avec Denis Clerc "Vers un retour de la question sociale au coeur de la crise, 9 octobre 2008.

[4]. Hilaire de Crémiers, La question sociale, Politique magazine, n°78, octobre 2009.

[5]. Robert Castel, La montée des incertitudes. (Le Seuil, 2009,  457 pages).


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Paul Gilbert - dans Idées
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