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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 14:40
 

Au nom du développement durable

L'échec du sommet de Copenhague donne lieu à des commentaires exagérément alarmistes, certains franchement hallucinants. Que les dirigeants écologistes hurlent à la fin prochaine de l'humanité, rien de plus normal, cela fait partie de leur fonds de commerce. Mais on est frappé par le nombre d'esprits d'ordinaire plus mesurés qui leur emboîtent le pas. Au point que l'on peut se demander si le monde n'est pas en train de revivre une de ces séquences millénaristes qui plonge brusquement l'humanité dans les transes. Le discours vert se fait lui-même plus inquisitorial et plus inquiétant; il passe insensiblement de la décroissance au malthusianisme et du malthusianisme à l'idée que c'est l'existence humaine qui est la cause du dérèglement de la nature. Sur le blog de l'hebdomadaire Marianne [1], un certain Malakine avait mis il y a quelques mois ces raisonnements en équation et son article a aujourd'hui quelque chose de prophétique :

Pour stigmatiser les effets déflationnistes du libre-échange, Emmanuel Todd indique souvent avec ironie qu’il attend avec impatience le jour où un homme politique ou un économiste dirait qu’il fallait réduire le nombre de Français ! C’est maintenant chose faite. Le député vert Yves Cochet s’est illustré récemment à l’occasion d’un colloque sur la crise économique et écologique, par une proposition assez étonnante : « La grève des ventres! ». Il faudrait selon lui instaurer une dégressivité des allocations familiales afin de décourager la natalité car chaque européen a un coût écologique « comparable à 620 aller-retour Paris New York ».  Cette position n’a en réalité rien de neuf chez les Verts qui sont anti-natalistes depuis toujours, mais elle éclaire d’un jour nouveau les théories de la décroissance qui connaissent en cette période de crise un inquiétant développement. L’écologie radicale est en train de devenir le nouvel extrémisme qui apporte « de mauvaises réponses a de bonnes questions » Elle risque fort d’être au XXIème siècle ce qu’auront été le communisme et le fascisme au XXème. Portée par de nouveaux fanatiques bon chic bon genre, ces théories pourraient bien, à la faveur de la crise, engendrer un nouveau totalitarisme fondé sur une haine de l’espèce humaine et une irrationnelle pulsion d’autodestruction. 

Au coeur des dérives de l'écologie politique, on trouve en effet la notion de décroissance. Le Monde diplomatique [2] consacrait en août dernier un dossier à cette "idée qui chemine sous la récession", et qui rassemble aujourd'hui des intérêts plus que divers. Qui y a t-il de commun en effet entre ceux, comme le chercheur Paul Ariès, qui se réclament d'une vraie tradition, celle de la gauche antiproductiviste, et des bateleurs d'estrade, comme Nicolas Hulot ou comme le photographe Yann Artus-Bertrand, qui instrumentent le concept au profit de leurs entreprises médiatiques ?  Et comment ne pas flairer dans les prises de position sans nuance de certains des pionniers du mouvement, comme Serge Latouche, ou  de ses idéologues, comme Yves Cochet,  les relents de discours totalitaires, où la catastrophe sociale est appelée à la rescousse du raisonnement :

Certains partisans de la décroissance sont convaincus que la crise actuelle constitue une formidable opportunité pour leur cause. « Que la crise s’aggrave ! », s’exclame Latouche, reprenant le titre d’un ouvrage du banquier repenti François Partant. « C’est une bonne nouvelle : la crise est enfin arrivée, et c’est l’occasion pour l’humanité de se ressaisir », explique ce tenant de la « pédagogie des catastrophes » jadis développée par l’écrivain Denis de Rougemont. Sans aller aussi loin, M. Cochet estime que c’est en butant sur les limites de la biosphère que l’humanité sera contrainte de devenir raisonnable. « Il n’y aura plus de croissance pour des raisons objectives. La décroissance est notre destin obligé », prévient le député écologiste, « géologue politique et profond matérialiste ». Ne reste alors qu’à espérer que la crise accélère les prises de conscience, et à « préparer la décroissance afin qu’elle soit démocratique et équitable » [2].

Dans un pareil bouillon de culture idéologique, on ne s'étonnera pas de retrouver quelques vieilles connaissances ou de vieux réflexes qui ne sont pas vraiment là pour nous rassurer sur le contenu des idées "décroissantes" :

Si cette mouvance est majoritairement ancrée à gauche, sa critique radicale du productivisme peut nourrir des interprétations d’inspirations très différentes. Politiquement, comme le reconnaît Cheynet, cela va « de l’extrême droite à l’extrême gauche ». Le penseur de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist, a ainsi publié en 2007 un ouvrage intitulé Demain, la décroissance ! Penser l’écologie jusqu’au bout (e/dite, Paris). Le rapport à la démocratie divise également. Tout oppose ceux qui veulent investir les institutions et se présenter aux élections, comme Cheynet, à ceux qui privilégient la démocratie directe ou le mandat impératif. « La méfiance envers la démocratie représentative est très forte dans ces milieux », observe le chercheur Fabrice Flipo. « On a besoin d’un renforcement de la démocratie directe, mais aussi de la démocratie représentative », nuance Ariès. Latouche exprime autrement cette ambiguïté. « Je me crois profondément démocrate », affirme-t-il, avant, toutefois, d’ajouter aussitôt : « Je ne sais pas très bien ce que c’est, la démocratie.  [2]»

Bel exemple de confusion intellectuelle ! Là où les choses se corsent, c'est lorsque ce type de discours est repris sans précaution par les institutions internationales. Dans un article paru  il y a quelques semaines dans le Monde et intitulé "la tentation du retour au malthusianisme" [3] , Frédéric Lemaître montrait comment l'ONU couvrait de son autorité scientifique cette forme d'argumentation délirante :

Bien qu'elle s'en défende, une agence de l'ONU a estimé nécessaire, à trois semaines du sommet de Copenhague, de revenir sur le sujet, constatant que "la crainte de paraître favorable à une régulation de la démographie a jusqu'à une date récente fait éviter toute mention de la "population" dans le débat sur le climat". Pourtant, note l'ONU, "chaque naissance entraîne non seulement les émissions imputables à ce nouvel être durant tout le cours de sa vie mais aussi les émissions produites par tous ses descendants". Bien sûr, les modes de vie ont aussi une influence sur le climat - certains spécialistes jugent par exemple qu'en réduisant le nombre d'habitants par foyer, un divorce a plus d'impact sur le réchauffement qu'une naissance -, néanmoins la question démographique est centrale. L'ONU semble faire sien ce constat énoncé dès 1992 par l'Académie des sciences aux Etats-Unis : "De solides programmes de planification familiale sont conformes à l'intérêt de tous les pays sur le plan des émissions de gaz à effet de serre aussi bien que sur celui du bien-être social."

Et ces directives sont exposées avec le plus grand sérieux, alors même que la plupart des démographes convergent pour dire que les perspectives  d'évolution non maîtrisée de la population mondiale font partie des fantasmes des années 60, que le nombre d'êtres humains sur cette terre devrait vraisemblablement plafonner autour de 9 milliards dans la seconde moitié de notre siècle pour diminuer par la suite et que le problème aujourd'hui est davantage celui de l'accroissement des inégalités sociales, y compris dans l'accès à la nourriture ou à l'eau, qu'une poursuite des politiques de planning familial : 

Changer nos comportements alimentaires sera d'autant plus impérieux qu'il est vain de vouloir réguler la population. Dans un petit essai très pédagogique, Vie et mort de la population mondiale (Editions Le Pommier/Cité des sciences et de l'industrie, 2009), le démographe Hervé Le Bras note que "l'invocation de la population mondiale donne l'illusion qu'on peut la modifier mais il n'existe aucune institution capable d'imposer une législation destinée à limiter la croissance démographique (ou à l'encourager)". L'aspiration des femmes à plus d'égalité et les espoirs d'ascension sociale de leurs enfants par l'éducation sont, selon lui, les deux moteurs de la baisse de la fécondité. La parité et l'égalité des chances constitueraient-elles deux piliers du développement durable ? Ce serait en tout cas la meilleure réponse à apporter à Malthus qui, lui, n'envisageait pas que les pauvres puissent bénéficier de la moindre ascension sociale.

On le voit bien, l'équilibre entre l'homme et la nature réside moins dans la norme, l'interdit et l'anathème - qui sont généralement des formes d'impuissance à comprendre et à changer le monde - que par l'éducation et l'appel à l'intelligence. Et pourtant, la nouvelle doxia du développement durable, et la race d'imprécateurs qui la véhiculent, envahissent chaque jour davantage l'espace public. C'est l'expérience qu'a faite récemment le sociologue Jean-Pierre Le Goff en étudiant sur plusieurs années l'évolution du discours des responsables du parc naturel régional du Lubéron. Il raconte pour la revue Le Débat (septembre-octobre) [4] comment les idées et les actions d'une communauté humaine, pourtant adossée aux fortes réalités du monde rural, sont peu à peu prises en main  par la nouvelle morale et la bureaucratie qui lui sert de support. Édifiant ! Et Jean-Pierre Le Goff de conclure :

Au nom du développement durable, une nouvelle avant-garde militante et bureaucratique s'est mise en place qui entend façonner les générations nouvelles selon sa propre conception du bien. La notion ambiguë et fourre-tout de développement durable s'affirme comme la solution la solution enfin trouvée pour que le monde ne coure pas à la catastrophe. A dire vrai, le parc naturel régional du Lubéron n'a rien inventé. Il n'est en fait qu'une des parties visibles d'un mouvement général qui depuis plus de trente ans entraîne les sociétés démocratiques européennes dans un angélisme moralisateur dont les effets sont délétères. Celui-ci creuse  toujours un peu plus la "fracture sociale" et le fossé entre gouvernants et gouvernés. Dans le domaine de l'environnement comme dans les autres, la crise actuelle constitue à sa façon une épreuve du réel dont on pourrait espérer qu'elle débouche sur une réorientation des politiques publiques en rupture avec le nouveau désordre écologique qui s'est instauré au nom du développement durable.

Décroissance punitive, malthusianisme, pseudo-scientisme, moralisme totalisant, haine de l'humanité... voilà les signes de ce que Le Goff intitule assez plaisamment "le nouveau désordre écologique". Prenons garde, ce désordre établi tend partout à se faire passer pour l'ordre, à prendre possession des consciences, des tribunes et des lieux du pouvoir. Il appelle une vigilance de tous les instants, à  une renaissance de l'esprit critique comme à un renouveau de l'esprit public. Faute de quoi, nous n'aurons tiré aucun enseignement des drames produits par d'autres religions séculières dans le siècle précédent.

Paul Gilbert.

 


[1]. Marianne2.fr, L'écologie radicale, nouvelle peste verte.

[2]. Eric Dupin, La décroissance, une idée qui chemine sous la récession, Le Monde diplomatique, août 2009.

[3]. Frédéric Lemaître, La tentation du retour du malthusianisme, Le Monde, 26 novembre 2009.

[4]. Jean-Pierre Le Goff, Au nom du développement durable, Le Débat, septembre-octobre 2009.


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