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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 14:40
Crise de confiance

La France n'a plus confiance : ni dans ses responsables politiques, ni dans ses médias, ni dans  ses chefs d'entreprise. Sondage après sondage, enquête après enquête, la réalité est là, implacable et pourtant largement occultée : il y a désormais un fossé entre le peuple français et ses élites et ce fossé va grandissant. Après les dernières élections européennes, où la France s'était illustrée par un taux d'abstention parmi les plus élevés, on annonce un nouveau record d'abstention pour le prochain scrutin régional. Comme si, faute d'être compris et entendus, les Français avaient décidé de faire la grève de la démocratie avec leur pied. 

Deux publications viennent de fournir des données et des analyses intéressantes sur cette profonde lassitude du corps social. La première, qui traite plus particulièrement de la crise de confiance de la jeunesse française, est parue dans le numéro de janvier 2010 de la revue Etudes  [1], sous la plume du sociologue Olivier Galland. Son diagnostic est éloquent :

Les jeunes Français sont parmi les plus pessimistes de tous les Européens. Ils n’ont pas confiance dans l’avenir et ils n’ont pas confiance non plus dans les autres et dans la société en général. Dans une récente enquête de la Fondation pour l’innovation politique, 20 % seulement des jeunes Français se déclarent très confiants dans leur avenir, contre par exemple 60 % des Danois ou des Américains. Cet état d’esprit est inquiétant pour un pays développé comme la France. La jeunesse représente l’avenir, c’est là qu’on devrait trouver l’enthousiasme, l’envie de réussir, de créer et d’innover. Ce n’est pas vraiment l’image que donne la jeunesse française. En plus d’être pessimistes, les jeunes Français apparaissent relativement conformistes : la même enquête montre qu’ils pensent surtout à se conformer à ce qu’on attend d’eux et qu’ils sont moins nombreux que les autres jeunes Européens à penser qu’ils ont la maîtrise de leur destin personnel, comme s’ils avaient le sentiment d’être le jouet de forces extérieures à eux-mêmes qu’ils ne maîtrisent absolument pas.

Comment comprendre et expliquer cette situation ? Olivier Galland avance dans un premier temps un ensemble de causes qu'il appelle générationnelles parce qu'elles sont liées à des discriminations particulières qui frappent la jeunesse. Il est clair que ce que l'on appelle pudiquement la "flexibilité du travail", et qui recouvre en réalité un formidable durcissement des conditions de travail et d'accès à l'emploi, touche en tout premier lieu les jeunes qui sont devenus une sorte de variable d'ajustement de l'économie. Et il est tout aussi vrai que cette situation affecte principalement la grande masse des jeunes issus des classes défavorisées et d'une partie des classes moyennes, qui ressentent leur intégration au monde du travail comme un véritable calvaire. Olivier Galland y ajoute une circonstance aggravante qui tient à la sous représentation de la jeunesse dans un système politique français, tenu depuis toujours par les notables et par les vieux.

Mais notre auteur va plus loin. Pour lui, cette désaffection de la jeunesse trouve surtout son origine dans la crise du modèle méritocratique républicain, c'est à dire d'un système qui se refuse, par conformisme ou par culte de l'égalité, à différencier l'éducation selon les besoins et selon les rythmes des jeunes. Et de citer à l'appui de sa thèse les nombreuses  enquêtes nationales ou internationales qui confirment la médiocrité du système éducatif français et son élitisme absurde qui marginalise une grande partie de la jeunesse, décourage ses projets et ruine par avance son entrée dans la vie active : 

Une autre enquête passionnante de la Direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de l'Education nationale montre un effet de découragement impressionnant au fur et à mesure de l'avancée dans la scolarité. L'étude qui a permis de suivre un échantillon de 8000 élèves au cours de leurs quatre années de collège met en lumière une chute de la motivation scolaire, une montée du stress et un accroissement des attitudes de fatalisme et de démobilisation. Les élèves font preuve à la fois d'un grand conformisme scolaire ("il faut aller le plus loin possible") et d'une forme de résignation et de désenchantement ("je me demande à quoi ça sert de faire des études") et 70% se disent inquiets en pensant à l'avenir. Beaucoup adoptent des attitudes de repli et d'abendon ("je cesse d'écouter, je ne fais pas l'exercice"). Les élèves mettent également en avant le durcissement du style d'enseignement : en avançant dans la scolarité, ils sont plus nombreux à trouver les professeurs moins sympathiques, moins disposés à faire avancer même les faibles. L'enquête montre que le découragement ne touche pas que les élèves faibles, mais qu'il atteint également, et même plus nettement, les élèves justes moyens. Le tableau que dresse cette étude est donc assez sombre et illustre parfaitement l'idée que l'école n'arrive plus à enclencher une pédagogie de la réussite. A mesure de l'avance dans les études, la peur de l'élimination s'accroît, l'image de soi se dégrade.

Constat terrible ! Et qui n'est pas sans raison politique. Comme l'explique Olivier Galland, "de leur côté, les politiques ont peur des jeunes et ils croient souvent préférable de les contourner pour tenter de faire passer les réformes éducatives, plutôt que d'entrer de plain-pied dans un débat transparent". Une fois encore, c'est l'arrogance des élites politiques et technocratiques, leur incapacité à sortir des solutions toutes faites ou de partis pris idéologiques qui sont en cause. Au travail comme à l'école, les Français, jeunes ou vieux, ont le sentiment de n'être ni compris, ni entendus par un système qui ne travaille plus pour eux.

"La société française est fatiguée psychiquement", nous dit en écho le médiateur de la République, Jean Paul Delevoye, dans un entretien donné au Monde le 21 février dernier [2]. M. Delevoye, ancien ministre et qui présida pendant de longues années l'Association des maires de France, est un observateur attentif de la société française et son cri d'alarme n'en a que plus de valeur :

Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l'envie de vivre ensemble, où l'on devient de plus en plus consommateur de République plutôt que citoyen. Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement. (...) Je ne peux que constater que l'angoisse du déclassement augmente. Sont déjà confrontés à cette réalité un certain nombre de nos concitoyens, ceux qu'on ne connaît pas, que parfois on ne soupçonne pas, et qu'on peine à dénombrer, formant la "France des invisibles". J'estime à 15 millions le nombre de personnes pour lesquelles les fins de mois se jouent à 50 ou 150 euros près. Je suis inquiet de voir que des personnes surendettées peuvent se retrouver en plan de redressement personnel (PRP) pour la deuxième ou troisième fois parce que leurs dépenses dépassent structurellement le montant de leurs ressources.

Pour M. Delevoye, les réponses sociales sont insuffisantes. Cette crise de la société française a pris une dimension politique et il ne mâche pas ses mots pour dénoncer les responsabilités et la légèreté des classes dirigeantes :

Observez ce qui s'est passé au fil des campagnes présidentielles. En 1995, le grand thème, c'était la lutte contre la fracture sociale, on se demandait alors encore comment vivre avec l'autre. Sept ans plus tard, en 2002, le thème dominant est devenu la sécurité, se protéger de l'autre dans une société fragmentée, inquiète et sans espérance collective. Politiquement, cela peut mal tourner. L'histoire a montré que le ressentiment et la peur nourrissaient le populisme. C'est pourquoi je pense que la question du vivre ensemble va s'imposer comme le thème central de la présidentielle de 2012. (...)  Le moment est difficile pour les politiques : la distanciation par rapport à eux a rarement été aussi forte, en même temps il y a une très forte attente de réponses politiques. Cela traduit une inadéquation de l'offre à la demande. D'un côté, trop de gestion des émotions collectives, le plus souvent médiatisées, de l'autre, pas assez de construction d'une vision collective. La politique n'est pas de l'ordre du magique. La question de l'appropriation, par les citoyens, de la décision politique, est devenue essentielle.

On ne saurait mieux dire. C'est bien l'ensemble de nos institutions qu'il faut rebâtir, par le haut comme par le bas.  Mais il y a peu de chance que cette réforme intellectuelle et morale aboutisse dans une République où les jeux malsains des dirigeants et des partis ont repris de plus belle. A moins que les Français décident d'y mettre eux-mêmes un jour la main... 

Paul Gilbert.

 


[1]. Olivier Galland, La crise de confiance de la jeunesse française, Etudes, janvier 2010.

[2]. Entretien avec Jean-Paul Delevoye, Le Monde, dimanche 21 et lundi 22 février 2010.


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