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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 00:18
Gide et Maurras
 
M. Frank Lestringant, éminent professeur de littérature à la Sorbonne, vient de publier le premier volume d'une imposante biographie d'André Gide [1]. Dans la livraison d'avril du Magazine des Livres, il nous livre une série de détails sur la "personnalité incroyablement complexe et mobile" de l'auteur des Faux-Monnayeurs.
Non, Gide n'a pas toujours été cette "grande conscience de la littérature et de la vie politique française", qui a fait soupirer d'ennui des générations de lycéens [2] . A l'orée du siècle précédent, lorsqu'il lanca l'aventure de la NRF, il fut d'abord un dandy, nourri de poésie et de littérature classiques, à la recherche de formes pures mais aussi d'idées nouvelles. Ses débats passionnés de l'époque avec les jeunes rédacteurs de la Revue critique des idées et des livres sont là pour en témoigner. En 1909, l'enquête d'Henri Clouard dans La Phalange, ses articles des Guêpes et de la Revue critique lancent le débat sur le nouveau classicisme. Gide y rentre et n'hésite pas à marquer son accord avec Clouard. Il avoue même son "horreur" du romantisme et de "l'anarchisme littéraire". Le débat est relancé quelques mois plus tard sur la question de l'engagement et du nationalisme littéraire. Clouard et Gilbert montent en première ligne et se déclarent écrivains engagés. Gide leur répond dans trois articles de la NRF ("Sur le nationalisme littéraire", NRF, juin, septembre et octobre 2009) où il finit là encore par reconnaître son accord: "Plus je serai français, plus je serai humain; et plus je serai Gide, plus je serai français; rien ne m'empêche donc de faire un bout de chemin avec les nationalistes littéraires".
Comme le signale M. Lestringat, c'est pendant la Guerre qu'André Gide subira le plus fortement l'attrait des idées néoclassiques et maurrassiennes :
 
Même chose pour la guerre de 1914-1918 : Gide, qui sera pacifiste au tournant des années 1930, n'est pour le moment pas insensible aux sirènes de l'Action française, à laquelle il est près de se rallier en 1916, l'année de Verdun. Ce nationalisme, largement partagé par les membres de la NRF, excepté Martin du Gard, explique d'abord le dernier sursaut de la foi chrétienne [de Gide], dont témoigne le cahier vert de Numquid et tu ?, puis par une sorte de choc en retour l'éloignement irréversible de toute religion...
 
A cette époque, c'est non seulement André Gide mais toute la rédaction de la NRF qui est sous le charme de Maurras et des idées de l'Action française. En janvier 1915, Copeau va jusqu'à déclarer : "Je le dis sincèrement : Maurras seul et ses amis, mais Maurras surtout me paraît avoir une tenue digne de l'heure présente et digne de la patrie. Je le lis chaque matin. Auprès de lui je trouve approbation, conseil et protection". Chez Jean Schlumberger, l'accord avec les idées de Maurras accompagne sa "conversion au nationalisme" et, chez Henri Ghéon, son retour à la foi catholique. Mais Gide ira plus loin : il proclamera ouvertement son admiration pour l'auteur d'Anthinéa dans une lettre que l'Action française publiera le 5 novembre 1916. Et Maurras de commenter :
 
[Un texte] nous arrive d'une région philosophique et littéraire où nous n'espérions nullement conquérir cette rare amitié. [...] la carrière littéraire d'André Gide décrit une courbe brillante, mais dont les contacts avec l'Action française étaient jusqu'ici rares ou fugitifs, et nos relations personnelles, datant de notre plus ancienne jeunesse à l'un et à l'autre, furent aussi clairsemées qu'il était possible. 
 
Tout concourrera, une fois la guerre terminée, à éloigner Gide et Maurras. Le dilettantisme de Gide et, au fond, son assez faible appétit pour les questions politiques et idéologiques, l'intransigeance de Maurras, conjuguée à la véhémence de certains de ces disciples, comme Massis, à l'égard de Gide, expliquent ce divorce croissant. Il restera malgré tout quelque chose de ces affinités littéraires. Chez Gide, en particulier, qui restera fidèle toute sa vie à une forme d'écriture et de pensée claire, dénuée de toute marque de romantisme. C'est un des traits qui fait de lui un de nos grands écrivains modernes.
Paul Gilbert.
 

[1]. Frank Lestringant, André Gide l'inquiéteur : tome 1, le ciel sur la terre ou l'inquiétude partagée (1869-1918), Flammarion, 2011 .
[2]. D'où l'horrible calembour d'Antoine Blondin : "la nature a horreur du Gide" ! 

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