Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 21:33
Ce cher George               ORWELL (George)
 
Le dossier George Orwell prend peu à peu de l’épaisseur. L’image que l’on avait de ce curieux socialiste s’est longtemps résumée à ses deux grands livres – 1984 et La Ferme des Animaux – et à l’épisode mythique du héros de la Guerre d’Espagne. Les essais publiés depuis une vingtaine d’années permettent maintenant de mieux saisir l’importance de l’écrivain et son apport original à l’histoire des idées. Orwell n’est pas seulement le prophète du totalitarisme et le dénonciateur des dérives révolutionnaires de son temps. C’est aussi un esprit positif, dont la doctrine s’est forgée moins au contact des livres que du peuple anglais, des humbles qu’il a côtoyés toute sa vie. Si Orwell a lu Marx, il en a retenu peu d’éléments. Son socialisme est largement pré-marxiste (ou postmarxiste). Il ressemble par beaucoup d’aspects à celui de Proudhon: c’est une morale des producteurs et une éthique de la vie en société. Sa doctrine dessine un monde d’hommes libres, dans lequel les nations et les traditions ont leur place, un monde qu’Orwell veut plus juste, meilleur, mais sans jamais sacrifier aux illusions du progrès et de la modernité. C’est en ce sens qu’il a pu se décrire lui-même comme un « anarchiste tory », un socialiste conservateur.
Ces essais récents permettent aussi de mieux comprendre les relations entre l’homme et son œuvre. Orwell était fait d’une seule pièce. Tous ceux qui l’ont connu confirment l’unité profonde qui existait chez lui entre le penseur, l’écrivain et l’homme d’action. Sa vie durant, il a sacrifié aux mêmes principes. Il ne pouvait pas imaginer la politique autrement qu’au service des gens simples et il avait les politiciens et leurs discours en horreur. La malhonnêteté intellectuelle le révulsait profondément. Il mettait dans le même sac les snobs de la gauche radicale et la social-démocratie « mielleuse ». La guerre d’Espagne l’avait définitivement vacciné contre le fascisme, le communisme et tous ceux qui veulent faire le « bonheur » des autres malgré eux. En revanche, il demeura jusqu’au bout d’un patriotisme intransigeant, sans renier ses opinions révolutionnaires : en 1940, il choisit sans aucune hésitation de soutenir Churchill et de servir l’Angleterre de toutes ses forces. Pour lui, la patrie, y compris dans ses traditions les plus anciennes comme la Couronne, était indissociable des intérêts du peuple.
Chaque saison apporte désormais des détails précieux sur l’homme et sur l’écrivain. Simon Leys, qui publia en 1984 un bel essai sur Orwell et la politique, livre dans le numéro d’été de la revue Commentaire [1] ses réflexions sur deux publications récentes concernant Orwell intime : l’une rassemble ses journaux, l’autre une sélection de lettres qui couvrent une grande partie de la vie de l’écrivain [2]. Les journaux sont à l’image d’Orwell, secs, précis, réalistes, décrivant la vie comme elle vient, sans confidences ni confessions particulières :
 
Ici, il note rarement ses émotions, impressions, humeurs ou sentiments ; et c’est à peine s’il consigne ses idées, jugements et opinions. Il s’attache presque uniquement à fixer des faits et des évènements, de façon sèche et concise ; ce qui se passe dans le vaste monde et ce qui se passe dans son petit jardin. […] En un sens, ces journaux pourraient porter en épigraphe la sympathique déclaration d’Orwell dans son essai Pourquoi j’écris (1946) : « Tant que je serai vivant, je continuerai à aimer la face de la terre et à faire mes délices des objets solides ainsi que de mille bribes d’informations inutiles. »
 
Mais Orwell est souvent rattrapé par son envie de commenter les évènements à chaud et de donner aux faits qu’il rapporte un caractère plus général et plus profond. Ses digressions, souvent d’une grande finesse, dénotent une vaste culture politique et littéraire. Ainsi, alors qu’il enquête sur la condition des ouvriers dans le nord de l’Angleterre, il ne peut s’empêcher de rapporter ce qu’il voit à ses lectures sur l’histoire du mouvement social :
 
« Pour cette même raison, dans les pays où il existe une hiérarchie de classes, les membres de la classe supérieure tendent toujours à prendre la tête dans les moments de crise, sans être nécessairement plus doués que les autres. Pareille situation est acceptée un peu partout, presque toujours. Dans l’Histoire de la Commune de Paris par Lissagaray, il y a un passage décrivant les exécutions qui suivirent la répression de la Commune : on fusillait les meneurs sans procès, et comme on ne savait pas exactement qui étaient les meneurs, on les identifiait en partant du principe que ceux qui appartenaient à une classe supérieure devaient être les chefs du mouvement. Ainsi un homme fut fusillé parce qu’il portait une montre, un autre parce qu’il « avait une physionomie intelligente. »
 
Si, à la lecture des journaux, on situe mieux les activités quotidiennes d’Orwell, ses préoccupations, ses curiosités et ses centres d’intérêt, la correspondance permet d’avoir une image plus juste du penseur et de l’écrivain. Les thèmes politiques y sont largement présents. Dans ce domaine, comme le souligne Simon Leys, l’attitude d’Orwell repose sur trois éléments simples : « une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique allant de pair avec une profonde méfiance des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine ». Si Orwell épistolier raffole des discussions d’idées, il n’a pas de mots assez durs pour le jeu des partis et pour ce sectarisme qu’il a vu à l’œuvre en Espagne et qui l’éloignera définitivement des idées communistes :
 
Son évolution politique prit un tournant crucial en Espagne, où il s’était porté volontaire pour combattre le fascisme : après qu’une balle fasciste eut manqué le tuer, il n’échappa que de justesse aux assassins de la police stalinienne : «  Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai vu depuis des mécanismes internes des partis politiques de gauche, m’a donné l’horreur de la politique […]. Je suis définitivement « de gauche », mais je pense qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que dans la mesure où il se garde de toute obédience partisane »
 
Horreur de la politique et des partis mais aussi détestation des intellectuels assis. Orwell n’a que mépris pour l’intelligentsia anglaise mais il est aussi très sévère pour les intellectuels français qu’il connait bien et pour lesquels il a un peu plus de considération. A l’exception signalée de Sartre : « Sartre est une grosse outre gonflée de vent », note-t-il dès 1945, ce qui n’est pas mal vu. Et d’Emmanuel Mounier qu’il considère, à l’instar de Bernanos, comme l’archétype du Tartuffe moderne, entouré de sa paroisse de « compagnons de route » chrétiens :
 
« C’est curieux, en 1945 ? Je n’avais rencontré Mounier que pendant dix minutes mais d’emblée je me suis dit : ce gaillard-là est un « compagnon de route ». Il dégage un relent qui ne trompe pas ».
 
On imagine la surprise d’Orwell en lisant aujourd’hui Esprit et ses dithyrambes enflammés pour DSK et pour François Hollande ! A tout prendre, Mounier et ses « curés rouges » étaient plus présentable que les petits marquis de la social-démocratie moderne !
Quant à la littérature, qui était la vraie passion d’Orwell, elle occupe de longs passages dans la correspondance. Les lettres de 1948 et 1949 attestent que la rédaction de 1984 fut une lutte épuisante, précisément comme le rappelle Simon Leys « parce qu’il s’efforçait de transformer une vision politique en une œuvre d’art ». Confrontation du politique et de l’esthétique qui donne à l’écriture une dimension presque tragique:
 
Dans son essai Pourquoi j’écris, il avait d’ailleurs déjà indiqué : « je ne pourrais pas travailler à la composition d’un livre, ni même à la rédaction d’un long article de revue, si ce n’était pas aussi une expérience esthétique. » Et si, en fin de compte, 1984 ne put pleinement satisfaire les hautes exigences littéraires de l’auteur, c’est pour la simple raison qu’il avait dû travailler dans d’impossibles conditions : il était talonné par le temps, et la maladie qui allait bientôt le tuer l’avait déjà réduit à la condition d’invalide. Qu’il ait réussi en pareil état à terminer à terminer une œuvre aussi ambitieuse constitue une prouesse peu ordinaire. […] Ecrire des romans devint sa profonde passion mais aussi une passion maudite : «  Ecrire un roman est une agonie ».
 
Le dernier numéro de la revue Agone [3] traite lui aussi des relations entre littérature et politique chez George Orwell. Les textes présentés sont de grande qualité. Nous conseillons vivement à nos amis la lecture de cette belle publication dont nous ne pouvons donner ici – faute de place – que quelques aperçus.
Signalons en premier lieu l’article très argumenté que M. Rosat, maitre de conférences au collège de France, consacre à « Orwell et la Révolte intellectuelle ». Non, nous dit M. Rosat, Orwell n’était ni « anarchiste » ni « tory », il n’avait rien d’un anticonformiste de droite façon Swift ou façon Evelyn Waugh. Utiliser cette formule – que l’écrivain anglais a lancée de façon un peu légère -, c’est prendre le risque de mutiler la pensée d’Orwell, de la positionner aux marges de la politique alors qu’elle peut constituer une vraie alternative au socialisme autoritaire. L’objection est sérieuse. Elle semble viser au premier chef le philosophe Jean-Claude Michéa, dont le livre « Orwell, anarchiste tory » [4] participa à la redécouverte d’Orwell à la fin des années 1990. On suivra M. Rosat lorsqu’il défend qu’Orwell est authentiquement socialiste, même s’il lui arrive de mettre la pensée conservatrice au service de ses idées. On approuvera M. Michéa lorsqu’il soutient que pour Orwell, comme pour Proudhon ou pour Péguy, le socialisme ne signifie ni rejet du passé ni des traditions et qu’il appelle une lecteur critique de la modernité. La controverse n’a donc pas lieu d’être.
On retiendra également la contribution de M. Crowley sur la référence au peuple chez Orwell, une notion omniprésente dans l’œuvre – politique mais aussi littéraire – du penseur anglais. Le peuple chez Orwell n’a rien à voir avec la masse indifférenciée des marxistes. Ce n’est pas un groupe social empirique, ni même une classe sociale, mais « une catégorie fondamentale dont la signification est à la fois politique, sociologique et morale ». Un peuple qui doit être pris tel qu’il est, avec ses vertus (une certaine méfiance vis-à-vis de la bonne conscience, de l’autosatisfaction), ses coutumes et ses contradictions. La peur du peuple, l’absence du peuple sont au cœur de la crise du socialisme et des gauches contemporaines. A l’époque d’Orwell, cette critique s’adressait au socialisme autoritaire.  Elle pourrait aujourd’hui tout aussi bien s’adresser à la social-démocratie européenne, tentée d’oublier le peuple au bénéfice des nouvelles classes bourgeoises :
 
Ce qui mérite d’être ravivé, dans ce monde mielleux de tolérance, de réforme modeste, de pluralisme et de « gauche propre sur elle », c’est la colère qu’Orwell puisait dans sa haine de l’indécence. […] Ceci montre à quel point les pauvres et les parias ont disparu du discours politique, et confirme la conviction profonde d’Orwell : la gauche, au bout du compte, accepte les distinctions de classe. Par conséquent, il nous faut réapprendre auprès d’Orwell cette décence qui naît de la colère ; son indignation face à l’état du monde, mais également face aux excès des gens de gauche et des intellectuels de gauche, qui, à bien des égards, ont l’indécence d’ignorer le peuple et ses contradictions.
 
Mais on doute qu’avant longtemps ce programme soit celui de la gauche française !
Paul Gilbert.


[1].  Simon Leys, « Orwell intime », Commentaire n°134, été 2011.
[2]. George Orwell, Diaries, Londres, Harvill Secker, 2009. - George Orwell, A life in Letters, Londres, Harvill Secker, 2010. 
[3]. « Orwell, entre littérature et politique ». Agone n°45, 2011 (www.agone.org)
[4].  Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.
 

Partager cet article

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Revue des revues
commenter cet article

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche