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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 17:39
Trotski
 
de Robert Service
Mis en ligne : [23-07-2012]
DomaineHistoire  
SERVICE-Robert-Trotski.gif
 
Robert Service, né en 1947, est un historien britannique. Spécialiste de la Russie contemporaine, il enseigne à Oxford et à la British Academy. Il a récemment publié : Stalin, a biography (Macmillan, 2004), Comrades! A History of World Communism (Macmillan, 2007). Une traduction française de sa célèbre biographie de Lénine sera publiée en septembre 2012 chez Perrin. 
   

Robert Service, Trotski, Paris, Perrin, septembre 2011, 606 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Soixante-dix ans après sa mort, que peut-on découvrir sur un homme célébré de son vivant et jusqu'aux années 2000 comme un archange de la "bonne" révolution? La véritable histoire de Trotski est loin des contes de fées longtemps colportés par l'Occident. Révolutionnaire, chef de guerre, mais aussi écrivain brillant, amoureux des femmes, juif en conflit avec ses racines, père de famille, icône puis bouc émissaire et victime traquée, Léon Trotski a vécu l'une des vies les plus extraordinaires qui soient. Fondateur de l'Armée rouge, opposant à son rival Staline qui le pourchasse, à partir de 1929, en Turquie, en France puis au Mexique, sa vie s'achève dans un apogée de violence à l'image de son existence tourmentée. Théoricien "pur" d'apparence, cet homme aussi monstrueux que génial fut habité par l'obsession du pouvoir, sans jamais parvenir à le conserver. Par les documents officiels et les archives privées, Robert Service nous restitue enfin cet homme dans son époque, livrant un récit qui s'achève en thriller, ainsi qu'un condensé psychologique lucide d'histoire politique.
 
Le point de vue de La Revue Critique. 
L'Histoire serait-elle en train de rattraper Léon Trotski ? Ses façons d'intellectuel, son statut d'éternel opposant et, pour finir, de martyr de Staline ont longtemps occulté la part tout à fait réelle qu'il a prise à la terreur bolchevique. Au point de rendre son image sympathique à des générations de jeunes bourgeois, sincèrement convaincus qu'en étant trotskiste on pouvait jouer au révolutionnaire sans avoir à porter sur ses épaules l'héritage sanglant de l'URSS. Mais voilà que les archives parlent et que les historiens nous racontent une toute autre histoire, moins belle, moins glorieuse, mais sans doute plus proche de la vérité. L'ouvrage de Robert Service est à l'image de l'historiographie anglo-saxonne : sérieux, clair, documenté aux meilleures sources. Non, nous dit M. Service, Trotski n'était ni le révolutionnaire impavide, ni le guerrier magnanime, ni le penseur lumineux dont une certaine littérature, complaisante, nous chantait encore hier les louanges. Il était l'inverse : un homme tourmenté, agité, écartelé entre ses origines aisées et ses convictions révolutionnaires, un dissident de la bourgeoisie, angoissé, brutal, et d'autant plus brutal et sans scrupule qu'il était angoissé. Il fut, au même titre que Lénine et Staline, l'artisan du système policier et totalitaire qui régna sur l'URSS jusqu'à la fin des années 50. Ni la terreur de masse, ni l'emprisonnement, la torture et l'assassinat des adversaires politiques, ni les exactions de la police secrète, ni les crimes de l'armée rouge ne lui furent étrangers. Robert Service souligne même qu'il en fut, la plupart du temps, l'instigateur, sinon l'exécutant. Quand à sa doctrine, celle de la révolution mondiale, longtemps présentée comme la "voie juste" vers le socialisme, elle aurait sans doute provoqué plus de victimes encore que le stalinisme si elle avait été vraiment mise en pratique. Les faits parlent d'eux-mêmes : les insurrections allemandes et hongroises des années 20, ordonnées par le Komintern, et qui s'achèvent dans de véritables bains de sang, les grandes grèves anglaises, françaises ou italiennes de 1919 et 1920, commanditées elles aussi par Moscou et réprimées elles aussi dans la violence... La chance du personnage, ce fut finalement d'avoir Staline comme adversaire. Un autre aurait sans doute cherché à ménager ou à récupérer Trotski, en jouant sur son narcissisme bien connu. Staline trancha les choses plus nettement : il le chassa et l'exonéra dans le même temps de leur sanglante histoire commune. Trotski, comme le montre Robert Service, ne tira pas vraiment parti de sa situation de proscrit. Ses longues années d'exil, il les consacra pour l'essentiel à ruminer ses échecs ou à justifier ses positions. C'est un vieil homme aigri, égoïste et sectaire que Malraux découvre en 1933 à Paris et avec lequel il polémique violemment en 1937. Puis ce sera l'exil mexicain. L'homme dispose encore de quelques poignées de fidèles. S'il est souvent d'une grande violence avec le contradicteur et l'adversaire, il sait communiquer et se montrer sous son meilleur jour avec les journalistes, notamment américains. On l'écoute, on le plaint, sa "légende dorée" commence à prendre forme, au point de convaincre Staline qu'il faut en finir. Ce sera fait le 21 août 1940, alors que la guerre fait à nouveau rage en Europe et qu'un cycle de l'histoire se termine. Pour Robert Service, l'échec de Trotski était inéluctable. Sa personnalité égocentrique, discoureuse, assez brouillonne ne lui laissait aucune chance face au tueur géorgien, sûr de lui et décidé. Il avait trouvé son maître. Vae victis ! Ne dit-on pas que la Révolution n'aime que les vainqueurs ?  Jacques Darence.
NB : La remarquable biographie de Lénine, publiée en 2000 par Robert service, sera prochainement disponible en version française chez Perrin. Nous la commenterons dès que possible ! J.S.
       
L'article de Philippe Cohen. - Marianne, 18 septembre 2011
Trotski déboulonné. Staline incarne l'une des principales figures du mal en politique. Son adversaire Léon Trotski était alors devenu, pour ses nombreux partisans, le saint du bolchevisme. Ceux-ci risquent d'être déçus par la biographie de l'historien britannique Robert Service qui s'attaque au mythe trotskiste. L'air du temps est plus sévère avec les idéologies qu'envers ceux qui les ont forgées. Il a fallu attendre près de trente ans après la mort de Staline, du moins en France, pour qu'un large public prenne la mesure de ce que fut la terreur qu'il infligea à la population russe. De même, le prestige de Mao Tsé-Toung a longtemps survécu à la mort du maoïsme, et il se trouve encore quelques épigones pour saluer sa performance d'avoir réussi à nourrir son peuple... Ignorant le bon mot de Simon Leys, rappelant que les maquereaux rendent le même service aux prostituées qu'ils esclavagisent. L'adage des icônes intactes est encore plus vrai de Trotski, dont l'idéalisation historique a assez bien survécu aux déboires du trotskisme. Il est vrai que l'homme a infiniment moins de sang sur les mains que d'autres. Justement. L'icône Trotski a pu prospérer confortablement à l'ombre de celle de son adversaire Staline. Chaque dévoilement des crimes du stalinisme nimbait «le Vieux» ou «Oncle Léon» - deux de ses innombrables surnoms - d'une auréole d'humanité supplémentaire, comme dans un mécanisme de balancelles de jardin d'enfants. Si Staline s'est révélé brutal, inculte, nationaliste et totalitaire, alors Trotski «ne pouvait qu'être» dialectique, infiniment cultivé, internationaliste et démocrate. A l'exception notoire des anarchistes qui ont toujours dénoncé la proximité entre les deux frères ennemis du bolchevisme Staline et Trotski, le stalinisme - et son rejet - a fait de ce dernier, par contraste, un humaniste assez éloigné de ce que furent sa réalité et ses croyances.

Déconstruction de la légende trotskiste
Un historien anglais, Robert Service, tente donc d'en finir, par une biographie publiée en 2009, avec la «mythologie Trotski». Dans les milieux trotskistes, tout croyant potentiel est invité à commencer l'oeuvre de Trotski par son autobiographie, Ma vie. La lecture, agréable, est moins ardue que le coeur de l'oeuvre du révolutionnaire, la Révolution trahie ou la monumentale Histoire de la révolution russe. Les trotskistes recommandent aussi la biographie de l'historien marxiste Isaac Deutscher. Une chose est sûre : la biographie de Robert Service ne fera jamais partie de la biblio de base du sympathisant trotskiste du XXIe siècle. Dès l'introduction, ce dernier révèle le sens général de sa recherche : «Staline, Trotski et Lénine avaient bien plus de points communs que de différences.» Il pousse le bouchon encore plus loin en prétendant que si Trotski avait triomphé de Staline, «le risque de voir l'Europe plongée dans un bain de sang aurait été bien plus grand». Après une telle mise en bouche, le livre ne pouvait se montrer trop indulgent envers le chef de l'armée Rouge de 1918. Robert Service entreprend une déconstruction méthodique, et souvent convaincante, de la légende Trotski, voulant grosso modo que celui-ci ait été à la fois un théoricien génial, un prophète accompli, un stratège hors pair et un esthète élégant. Robert Service lui reconnaît, certes, quelques qualités et faits d'armes aux sens propre et figuré. Trotski avait ainsi défendu, à l'inverse d'un Lénine, marxiste plus «conventionnel», l'idée que la Russie n'avait pas besoin d'une «étape capitaliste» avant de passer au socialisme. L'historien lui accorde également une conduite brillante de l'armée Rouge après la révolution d'Octobre, durant ce moment crucial où le jeune pouvoir soviétique devait affronter une guerre civile dans laquelle les forces contre-révolutionnaires étaient appuyées par des puissances étrangères. On en apprend au passage sur ce qu'était la vie concrète du révolutionnaire, et notamment l'existence de l'incroyable «train de Trotski» dans lequel plus de 200 personnes, de l'artilleur au cuisinier, veillaient sur son intégrité et son confort. Trotski excella également dans les manoeuvres diplomatiques conduisant à la paix de Brest-Litovsk, épisode qui lui valut les félicitations de Staline lui-même. Mais, comme dans le cas du cholestérol, il y eut aussi, selon Robert Service, un «mauvais Trotski», que le «bon» ne doit pas occulter.

Une vision putschiste de la révolution
Il se révèle d'abord un piètre interprète de sa théorie de la révolution permanente en poussant (avec Staline d'ailleurs), au début des années 20, les communistes allemands sur des barricades minoritaires et catastrophiques, témoignant, quoi qu'il en dise, d'une vision parfois putschiste de la révolution socialiste. Plus tard, Trotski discerne bien la nécessité d'une unité d'action des partis sociaux-démocrates et communistes contre la montée du fascisme, qu'il oppose à la théorie stalinienne du social-fascisme, laquelle prétendait que la social-démocratie était plus dangereuse que les hordes hitlériennes puisqu'elle semait davantage d'illusions dans la classe ouvrière. Mais cette lucidité n'alla point jusqu'à accepter l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Pour Léon Trotski, celle-ci avait le même caractère «impérialiste» que la guerre de 14-18, et la jeune section américaine de la IVe Internationale fut incitée à combattre l'engagement de l'Amérique dans la lutte contre Hitler. Autre illusion à cultiver, selon l'auteur : l'opposition entre Staline et Trotski n'a pas été aussi radicale que le prétendent les trotskistes. Leurs divergences concernant l'industrialisation de la Russie ou la conduite à adopter face aux milieux agricoles étaient une affaire d'opportunité plutôt que de principes, Trotski n'ayant jamais rechigné à employer des manières autoritaires en ces domaines. Pour Robert Service, l'apport de Trotski à la théorie marxiste s'est par ailleurs révélé plus que modeste. Son incursion sur les terres de la philosophie, à travers son ouvrage Leur morale et la nôtre, pour contrer Boris Souvarine ou Victor Serge, relève de la scolastique marxiste plutôt que d'une quelconque percée épistémologique. Enfin, son approche de la littérature et de l'art (lire son ouvrage Littérature et révolution devenu culte dans les organisations trotskistes) nous ramène, toujours selon Service, au «stalinisme culturel». La formule aurait toutefois mérité davantage de développements. Reste l'esthétisme de Trotski. Le biographe pointe une coquetterie vestimentaire surprenante pour l'époque. Ses partisans «pablistes» - l'une des scissions de la IVe Internationale -, sensibles à cette caractéristique, auront été les dandys du trotskisme. Service, lui, détecte dans le comportement du «Vieux» la marque indélébile d'un narcissisme envahissant. Venons-en donc au noeud gordien du trotskisme : si le maître était si supérieur à son adversaire, et son art de la dialectique si sophistiqué, pourquoi donc a-t-il essuyé une défaite si cuisante, qui nous est retracée avec une précision parfois cruelle, chaque défaite succédant à la précédente et chaque exil l'éloignant un peu plus du coeur de la révolution mondiale et des affaires du monde ? Faut-il, comme les trotskistes d'hier et d'aujourd'hui, penser que son échec était inévitable et qu'il ne pouvait faire mieux que laisser derrière lui une IVe Internationale croupion de quelques centaines de membres, qu'une villa suffisait à réunir les délégués pour sa création ?

Intransigeant et égoïste
Robert Service propose, en pointillés, une autre interprétation. Trotski a tué Trotski et son échec est le fait, d'abord, de sa personnalité finalement plus réfractaire qu'on ne le croit à l'exercice du pouvoir. A plusieurs reprises, Trotski - le fait est méconnu - a argué de son origine juive pour refuser la direction du gouvernement ou devenir en 1922 le second de Lénine, ce qui lui aurait donné toutes les chances de lui succéder. Son argument laisse pantois : une telle promotion aurait favorisé, disait-il, une recrudescence de l'antisémitisme. Si l'auteur y perçoit un prétexte, il ne nous suggère pas directement une véritable explication. Mais on devine un homme finalement trop soucieux de sa liberté intellectuelle pour assumer le pouvoir dans des périodes de paix civile. Trotski, finalement, apparaît ici davantage comme un écrivain manqué - ses écrits, auxquels il prêtait une attention quotidienne, ne l'éloignent jamais de la révolution - que comme un révolutionnaire épanoui. Robert Service décrit bien toutes ses erreurs dans la lutte contre le stalinisme montant. Intransigeant, trop peu soucieux des autres pour engranger des soutiens ou des alliances, indifférent aux conséquences de ses actes et de ses discours, hésitant à porter l'estocade quand le moment s'y prêtait, il a finalement offert un boulevard à Staline alors que le fameux testament de Lénine - décrivant le Géorgien comme trop brutal pour exercer le pouvoir - lui donnait toutes les chances d'affaiblir son adversaire dans le Politburo du parti bolchevique. Trotski préférait toujours, nous explique cette biographie, se réfugier dans l'éloquence de ses discours ou l'élégance de ses écrits, quand le coeur de la bataille antistalinienne aurait dû le mobiliser à plein-temps. Les mêmes défauts du leader conduisent l'opposition de gauche puis la IVe Internationale à des déboires étincelants en URSS comme dans le reste du monde. L'égoïsme et le narcissisme ici pointés se retrouveraient aussi dans sa vie privée, domaine dans lequel le jugement historique devient plus délicat. Service rappelle l'abandon de sa première épouse et leurs deux enfants avant 1917, avec l'exil révolutionnaire comme alibi. Le biographe lui reproche d'avoir mis sur le compte de Staline la mort d'une fille schizophrène dont il était trop éloigné pour comprendre la maladie. Il le cloue enfin au pilori pour son attitude peu aimante envers son fils Liova, pourtant devenu son principal représentant en Europe dans les années 30. Robert Service apporte de nombreux éléments sur la personnalité de Trotski, utiles pour comprendre sa «face cachée». Mais certaines de ses critiques sèment le doute. Reprocher à Trotski d'en appeler aux libertés démocratiques bourgeoises alors qu'il s'est prononcé pour la terreur révolutionnaire paraît un peu faible (le fait est banal pour des marxistes révolutionnaires). Et surtout, Robert Service ne nous instruit pas suffisamment sur ses sources - les notes en russe non traduites ne facilitent pas la vie du lecteur qui en est curieux - et notamment celles qui furent ignorées par les hagiographies qui ont précédé son travail historique. Espérons toutefois que ces critiques ne prédisposeront pas à une réhabilitation en creux de Staline. Le travail sur Trotski de Robert Service procède de toute façon d'un révisionnisme historique salutaire. Martyr de la politique ou plutôt de sa version stalinienne, Trotski mérite mieux qu'une apologétique qui finit par obscurcir la vérité d'un homme forcément plus complexe que les portraits - caricature ou hagiographie - qu'en firent ses ennemis puis ses partisans.  
 

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