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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 01:35
Premiers éléments pour un débat
 
Le socialisme est-il mort il y a un siècle ? Et son fantôme est-il une vieille idole qu’on promène et qu’on révère par habitude ? Notre ami Jean-Claude Adrian le pense et il le dit avec force dans le texte qui suit. Pour lui, aucun doute : en acceptant la guerre de 14, les socialistes européens ont signé en même temps l'arrêt de mort du socialisme. Le capitalisme prend alors définitivement l’avantage. Les social-démocraties, enfermées dans les cadres nationaux, s’embourgeoisent. Elles finissent par devenir les meilleurs chiens de garde du système libéral en mettant, comme on le voit aujourd’hui, la lourde machine des Etats au service du capitalisme financier. Oublions le socialisme et refaisons de l’Etat le garant de notre avenir, nous dit Jean-Claude Adrian, en guise de programme.
Nous ne le suivrons qu’en partie. Si une certaine idée du socialisme disparaît avec la guerre de 14 – Sorel avait même dressé son acte de décès en 1902, au moment des premières compromissions du socialisme politique avec la démocratie bourgeoise –, ce qui l’a fait naître au XIXe siècle, c’est-à-dire la question sociale, est toujours vivante. Cette question sociale fut au cœur de toutes les idéologies et de toutes les aventures politiques qui ont marqué le XXe siècle : du communisme au nationalisme et au fascisme. Et si elle a changé de nature, avec l’arrivée en Europe de millions d’immigrés prolétarisés, la précarité sociale généralisée, le décrochage d’une grande partie de la jeunesse et d’une fraction des classes moyennes, ses réalités – celles de l’exploitation, de la déshumanisation du travail, de l’accaparement du profit, de la marginalisation des plus modestes – sont toujours aussi prégnantes. Comment pourrait-on laisser dans l’ombre ces réalités, alors que la crise va encore assombrir l’avenir de millions d’entre nous.
Les réponses à la question sociale peuvent-elles encore faire appel aux idées socialistes ? Pour partie. Si l’on ne limite pas le socialisme à sa composante marxiste et à sa composante réformiste, qui ont incontestablement échoué, si l’on y inclut ce vieux socialisme français qui trouve son origine dans la pensée de Proudhon, dans le syndicalisme révolutionnaire, dans le mouvement mutualiste et coopératif, il y a là tout un gisement d’idées bien vivaces qui peuvent servir d’antidotes au capitalisme et assurer l’émancipation et la promotion sociale des classes marginalisées. Ces idées ont également l’avantage de ne pas tout miser sur l’Etat, voire d’introduire dans le débat politique une salutaire méfiance vis-à-vis de l’étatisme. Fédéraliste, libertaire, ce vieux socialisme français parie d’abord sur les hommes pour changer les rapports entre les hommes, sur les producteurs pour modifier le sens et le contenu du travail. Dans la grande tâche de renaissance française qui se prépare, comment pourrait-on mettre de côté un corps de doctrine qui a traversé les siècles et qui parait si conforme à notre génie national ?
Henri Valois.
  
 
Socialisme, des « Cloches de Bâle » au « corner »
 
Le 24 novembre 1912, s’ouvre à Bâle le Congrès de la IIe Internationale socialiste. A deux heures de l’après-midi, nous raconte Aragon, les cloches de Bâle retentissent tandis que s’ébranle le cortége de vingt mille militants venus de l’Europe entière ; il se dirige vers la Cathédrale ; « quatre ouvriers (portent) … un énorme livre où (sont) inscrits les mots : BAS A LA GUERRE » ; les orateurs appellent à la paix, Vaillant, Bebel, Jaurès, d’autres noms célèbres encore.
Lecteur, nous sommes émus ; dans « le bourdon grave de la cathédrale », nous reconnaissons le son du tocsin. Le cortége l’ignore, il enterre le socialisme. Le 31 juillet 1914, l’assassinat de Jaurès par un étudiant nationaliste apparaît comme une tragique allégorie, « les passions humaines triomphant de l’utopie socialiste. » Le lendemain, la France mobilisera.
Depuis le milieu du XIXe siècle, cette utopie avait illuminé le monde, porté les espoirs de dizaines de  millions de travailleurs, annoncé la venue d’une société meilleure. Des hommes de grande qualité morale et intellectuelle l’avait incarnée, Blanqui, Barbés, Proudhon, Jules Guesde, Georges Sorel, …, Jaurès.
Dans la bataille ultime, elle venait d’être vaincue. Toutes ses forces rassemblées dans le même élan se révélaient impuissantes ; la guerre l’emportait. « Faute immense pour le socialisme européen ….que de n’avoir pas su bloquer le conflit » constate Braudel.
 
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« Les grands hommes ne meurent jamais » assure le jésuite Balthasar Gracian qui écrivait au XVIIe siècle. La guerre finie, les socialistes, refusant d’admettre leur fin, transposèrent cette formule au socialisme ; à moins que, en une sorte de religiosité laïque, ils aient cru non à la résurrection des corps mais à celle des idées.
Ils ne percevaient pas que la Révolution d’octobre les dévalorisait. Le marché se détourne d’une idée dont le rose paraît grisâtre, achète des valeurs chatoyantes, contrastées, capitalisme, communisme, fascisme, royalisme.
Le socialisme se réfugie dans l’anti-fascisme. Et puis, la crise sociale et l’appui des communistes aidant, le Front Populaire arrive au pouvoir en 1936. L’on chante « le temps des cerises » ; des réformes historiques, congés payés, semaine de quarante heures, établissement des conventions collectives sont réalisées. Grèves joyeuses, premières vacances, accordéon, pique-niques, sports de plein air ; un an plus tard, la fête se termine. A l’« embellie dans les vies difficiles » dont parle Blum succèdent des jours sombres - pause dans les réformes, guerre de nouveau proche. En 1940, 36 socialistes voteront contre les pleins pouvoirs attribués à Pétain, 170 pour. Quel malchance, accéder pour la première fois au pouvoir au moment le plus inopportun.
 
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En 1945, le moment semble plus favorable. La SFIO, le MRP et le PCF s’associent pour mettre en œuvre le Programme du Conseil National de la Résistance élaboré en commun. Le tripartisme prendra fin en 1947 avec le renvoi des ministres communistes. La SFIO jouera un rôle central tout au long de la IVe République, mais si la forme  reste socialiste, la pratique est opportuniste.
En 1958, le passage  la Ve République change la donne. Les socialistes choisissent l’opposition ; spéculer sur la chute du capitalisme ne paraît pas déraisonnable, tant l’URSS communiste semble engagée sur la voie du succès. En 1963, dans sa « Grammaire des civilisations », Braudel lui-même écrit, « l’annonce d’un plan de vingt ans qui conduira l’URSS aux félicités de la société communiste n’est pas un vain projet ». Parallèlement, le capitalisme florissant des trente glorieuses bat de l’aile, percuté en plein ciel de gloire par la première crise pétrolière de 1973.
Commença alors une période caractérisée par une association encore inédite, inflation, chômage, récession. On la baptisa « stagflation ».
En France, l’inflation oscilla entre 10% et 13% l’an, le taux de chômage doublait, atteignant 7% en 1980, avec deux millions de chômeurs en 1982. Le taux de croissance jusqu’alors toujours supérieur à 5%, stagnait autour de 3% (chiffre encore miraculeux comparé à ceux d’aujourd’hui !), puis s’établissait en-dessous de 2%.
Aux Etats-Unis, les taux de chômage et d’inflation dépassèrent 10% ; on entra dans un marché boursier baissier qui se prolongera jusqu’en 1982.
Selon l’analyse marxiste, l’on vivait une « crise structurelle du taux de profit », avec la fin du fordisme, avec notamment le ralentissement des gains de productivité.
Encouragée, la gauche socialiste accroît ses positions « vendeuses » sur le capitalisme. Le 26 juin 1972, le PS, les radicaux de gauche et le PC signent un programme commun de gouvernement à la tonalité néo-marxiste. Après l’échec de 1978, le PS et François Mitterrand partent à l’assaut de la Présidence de la République avec les « 110 propositions pour la France ». Mitterrand est élu le 10 juin 1981. Son gouvernement engage hardiment les réformes annoncées.
Las, Napoléon aimait les généraux qui ont de la chance, laquelle demande souvent d’arriver au bon moment au bon endroit – n’est-ce pas, Grouchy à Waterloo ! Guigne persistante, mauvaises analyses récurrentes ? Comme en 1936, les socialistes se retrouvent en décalage avec l’évolution du monde. Ils avaient oublié la formidable capacité du capitalisme à changer de monture quand le fringant coursier qu’il a tué sous lui n’est plus qu’une haridelle poussive. Keynes et la théorie de la demande sont jetées aux orties, vive Friedman et les « supply side policies » ! Le choc est brutal, mais les affaires reprennent, les profits sont restaurés avec un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital  à la faveur. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt et d’inflation baissent, Wall Street s’envole. Au terme du processus, la mondialisation accentuera la pression sur les salaires.
Cette fois, les socialistes sont enfermés dans un « corner », situation boursière où un opérateur qui a joué la baisse d’une valeur, en la vendant à découvert, se voit dans l’obligation de « se racheter » au prix fort, face à la hausse du marché, due à l’action concertée d’opérateurs hostiles. Les pertes subies peuvent conduire à la ruine.
Depuis 1984, la gauche est coincée. Selon la période, les humeurs, elle pratique la surenchère, se positionne « long » en capitalisme : franc fort, course à l’Euro, Acte Unique, oui à la constitution européenne fondée sur la libre concurrence, privatisations. Ou bien, elle tente des sorties, cherche des échappatoires, démondialisation, sortie de l’Euro, décroissance, énergies renouvelables, « pollinisation », …
Le plus souvent, faute de pouvoir changer le monde, elle se retranche dans les problèmes de société, le « sociétal », le « vivre ensemble », les minorités, la diversité, le devoir de mémoire, la repentance, …
 
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L’on reproche à la gauche socialiste son absence de programme. Elle n’en peut mais ! Un poulet du Colorado, Mike, aurait survécu 18 mois, après que sa tête a été coupée en 1945. Le socialisme tient, lui, depuis un siècle. Alors, applaudissons l’illusionniste. Mais ne croyons pas au « réenchantement ».
Tel Horace face aux Curiaces, le capitalisme a vaincu l’un après l’autre le socialisme en 1912, le fascisme en 1945, le communisme en 1989. C’est lui qui a résolu toutes les grandes crises. L’économie penche toujours du côté de l’offre ou de la demande. A la sortie de la Première Guerre, Henry Ford II annonce, avec le « welfare capitalism », la production de masse et la société de consommation, payant bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Après la grande dépression, liée à une crise de surproduction, Keynes privilégie la demande ; après la stagflation, Paul Friedman remet l’accent sur l’offre.
Seul au monde, le capitalisme ? Non, en dernier ressort l’Etat, le politique décide. C’est Roosevelt qui fait voter le Premier New Deal en 1933, l’influence de Keynes ne jouera que pour le Second New Deal de 1936, plus interventionniste, avec relance de la consommation, grands travaux, acceptation du déficit. Roosevelt, de crainte de l’inflation, cessera d’injecter des capitaux publics et la reprise tournera court.
 De même, ce sont Margaret Thatcher et Ronald Reagan qui se feront élire sur la base des théories des Chicago’boys et mettront en œuvre les mesures correspondantes. En 1958, c’est de Gaulle qui nommera la Commission Rueff-Armand et s’appuiera sur ses propositions pour lancer un Plan de modernisation de notre économie. En revanche, en 1984, François Mitterrand qui avait voulu nager à contre-courant sera rejeté dans les eaux de l’orthodoxie.
 
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Le capitalisme n’est pas un cheval fou, ni l’Etat un cow-boy. Sympathie, connivence, conflit, la longue histoire de leur relation en montre la complexité, mais aussi leur nécessaire cohabitation.
Non un dogme, le capitalisme autorise des écoles de pensée différentes, sans crier au schisme. Non kantien, il n’oblige pas chaque intervenant d’agir de telle sorte que sa manière de faire puisse devenir une loi universelle – ce qui interdirait le mercantilisme allemand fondé sur l’exportation.
Chaque Etat-Nation a la possibilité de l’adapter à son génie propre. En France, la meilleure façon de l’interpréter s’appelle colbertisme.
La finalité étant de parvenir à ce que Maurras définissait, « l’objectif idéal des sociétés, c’est leur prospérité générale ».
Jean-Claude Adrian.

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