Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 19:42
Ces écrivains
qui nous gouvernent                       

 

Stéphane Giocanti transforme en or tout ce qu'il touche. Après le beau Maurras [1] qui nous a enchanté en 2006, après Kamikaze d'été [2] que nous classons parmi les meilleurs romans récents, voilà qu'il nous apporte une rafraichissante histoire politique de la littérature [3]. Dans quel pays sinon en France voit-on des rois caresser la muse, des cardinaux fonder des académies, des écrivains ratés devenir empereur, des Premiers ministres publier des anthologies, des ambassadeurs s'enflammer pour le théâtre ou pour la poésie ? C'est bien connu : nos littérateurs ont la politique dans le sang et le rêve de tous nos politiques est de finir à l'Académie. Voilà encore un de ces traits qui nous distingue du reste du monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Pour rendre compte de ce phénomène, les historiens ont souvent remué ciel et terre, décompté les écrivains engagés, ils les ont rangé par affinités politiques, par chapelles ou par sous chapelles. Fastidieux et peu probant, nous répond Giocanti. Il propose un autre  critère de classement qui a le mérite de sortir des sentiers battus: la proximité entre écrivains se décelerait moins dans les attaches idéologiques que dans l'attitude qu'ils peuvent prendre vis à vis de la politique, la façon dont ils l'intègrent à leur oeuvre, leurs formes d'engagements. Et Giocanti de nous soumettre une typologie  originale des écrivains en politique : "il y a les auteurs engagés et les tours d'ivoire, les écrivains courtisans et les schizophrènes; à côté des prophètes et des mystiques se dressent les pamphlétaires et les maudits, tandis que les idéologues se tiennent face aux sceptiques." On y trouve aussi quelques vaillants, une légion de prudents, un fort contingent de littérateurs égarés en politique : ceux qu'il appelle plaisamment les "plantés".

Mais  le travail de Giocanti ne consiste pas seulement à bouleverser les catégories de la psychologie et de l'histoire littéraire.  Non content de disposer ses personnages dans de nouvelles boites, il les animent, il les met en scène, il provoque entre eux des discussions animées, parfois véhémentes.  Prenons l'exemple des courtisans : aucun d'entre eux ne revendique cette épithète, bien au contraire. Et pourtant, un sixième sens nous les fait reconnaître à dix lieues. Si Claudel en est une sorte d'archétype, Mauriac et sa gaullâtrerie ridicule en marque la forme dégénérée. Comme le dit assez drolement Jacques Laurent dans Mauriac sous de Gaulle : "le gaullisme est une maladie qui m'inspire de la terreur. Voilà ce qu'il a fait de l'un des écrivains les plus doués de sa génération: une dupe". Autour de ces grandes figures de la flatterie gravitent des personnalités  plus mineures, certaines parfaitement oubliées comme Julien Benda, petit maître à penser de la IIIe République, d'autres bien vivantes comme Denis Tillinac ou Erik Orsenna, incontournables hagiographes de Chirac et de Mitterrand. Giocanti note toutefois que la vraie courtisanerie comme la vraie noblesse se font plus rares. Il va même  jusqu'à prédire son extinction prochaine, faute de grands hommes à caresser.

  Il serait vain de chercher à résumer en quelques phrases ce livre bourré d'érudition, où éclatent à chaque chapitre trouvailles, cocasseries et traits parfaitement ajustés. Ainsi ce portrait de Sartre, plus vrai que nature : " Si Sartre théorise l'engagement et qu'il en fait un outil de terreur intellectuelle, ce n'est pas seulement pour dominer son temps, c'est aussi pour construire à rebours une identité d'écrivain résistant. Son jusqu'au-boutisme moralisateur ou moraliste (dénonciation du colonialisme, du capitalisme et, dans un premier temps, du communisme) découle d'une conscience coupable et d'une tentative de rattrapage. Souillé, Sartre doit poursuivre toutes sortes d'adversaires et débusquer les coupables, dans un interminable  processus d'autoacquittement."  Aragon et Drieu, frères ennemies de la littérature, en prennent également pour leurs grades, tout comme Céline et Rebatet, dont Giocanti retrace les visages de parfaits salauds.

Il est malgré tout assez difficile de faire un aussi long voyage dans la littérature française sans éprouver une sorte de tendresse pour tous ces hommes de lettres, y compris pour les moins fréquentables. Giocanti n'échappe pas à la règle au terme de son enquête. Il regrette que la tribu des écrivains encartés, des prophètes, des inquiets, des mystiques et des pamphlétaires ne trouve plus sa place dans la France actuelle. Il n'accepte pas "qu'un monde de prétendus adultes supporte que des journalistes et des publicitaires établissent le règne consensuel de la porcherie langagière". Il appelle de ces voeux un royaume de la langue littéraire, où Chateaubriand, Hugo, Maurras, Camus, Barrès, Claudel et Aragon se trouveraient réconciliés dans une pure lumière. Nous le suivrions assez volontiers dans son rêve.


Eugène Charles.

 

P.S : Dans le Monde littéraire du 13 novembre, un certain Jean-Louis Jeannelle instruit un véritable procès à charge contre Stéphane Giocanti et son ouvrage. M. Jeannelle n'aime pas Maurras, ce qui est son droit, et lui préfère Aragon et Sartre, ce qui est également son droit. Ces inclinations et cette inimitié ne lui donne en revanche aucun droit à mentir. Dire, parmi dix autres contre-vérités, que Giocanti ne place dans sa catégorie des "plantés" que des auteurs de gauche est archi faux: il suffit d'ouvrir le livre pour y trouver en bonne place, aux côtés d'Aragon et de Sartre, les noms de Claudel, de Montherlant, ou de Céline qui ne sont pas des modèles d'écrivains prolétariens. Ce qui semble géner Jeannelle, c'est le perseverare diabolicum d'Aragon et de Sartre, leur aveuglement maladif, leur endurcissement dans l'erreur, leur foi incurable dans l'abjection communiste. Hélas, les écrits restent et les faits sont tétus.



[1]. Stéphane Giocanti, Charles Maurras, le chaos et l'ordre (Flammarion, 2006).

[2]. Stéphane Giocanti, Kamikaze d'été (Editions du Rocher, 2008).

[3]. Stéphane Giocanti, Une histoire politique de la littérature (Flammarion, 2009).


Partager cet article

Repost 0

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche