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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 23:53

Crépuscule de l'euro
 

Nous reprenons cette chronique européenne au moment où la crise de l'Union rentre dans une phase nouvelle et peut-être décisive. Une première série d'articles, publiée ici il y a un an sous le titre "Le front de Lisbonne" [1], avait permis de mettre en évidence la montée des oppositions antifédéralistes dans l'ensemble des pays du continent. Après la France, après le Danemark, le front des peuples rétifs s'est élargi à l'Irlande, à la Belgique, aux pays d'Europe de l'est; l’euroscepticisme atteint des niveaux record dans l’opinion britannique; il s’est renforcé aux Pays Bas, en Autriche et en Suède. Dans une série plus récente intitulée "Sale Europe" [2], c'est la situation des pays du sud  qui nous préoccupait. La Grèce, l'Espagne, le Portugal, principales victimes d'une crise financière que l'Union n'avait ni anticipée ni préparée, faisaient amèrement les frais du piège de l'euro. Privés de tous moyens de contrôle sur leur économie, ces pays se retrouvaient brutalement livrés à l'Allemagne, à l'Eurogroupe de Juncker, aux restructurateurs de la Commission et du FMI. On leur imposait des plans d'austérité délirants, socialement dramatiques, économiquement inefficaces. Ils découvraient aussi à cette occasion les limites de la solidarité européenne : une Commission qui les montrait du doigt, une Europe du Nord, qui après les avoir largement exploités, les méprisait ouvertement, une Allemagne qui faisait montre vis-à-vis d’eux de l'égoïsme le plus abject.

C'est maintenant l'euro lui-même qui est en danger. Confrontée à la guerre des devises, ballottée entre le dollar et le yuan, la monnaie unique est aujourd’hui le maillon faible de l’Europe. Son éventuelle disparition entrainerait une crise majeure des institutions européennes. Bruxelles le sait et le craint. La crise de l’euro, annoncée il y a quelques mois puis démentie, est désormais patente. Le feu qui couvait un peu partout prend petit à petit des allures de brasier. Après la Grèce, c’est au tour de l’Irlande et du Portugal de dévisser et l’Espagne n’est pas loin. Malgré les canadairs lancés par Van Rompuy, Barroso, Trichet et Juncker, il semble que rien n'arrive à réduire l'incendie. Plus l'euro brule, plus les politiques d'austérité se durcissent et plus les peuples rentrent dans la danse. Après Paris en octobre, après Rome, ce sont les rues de Dublin, de Lisbonne, de Madrid qui se remplissent alors que celles d'Athènes accueillent toujours les mêmes foules imposantes. Au Portugal, la grève générale contre l’austérité décidée par les syndicats le 24 novembre dernier a paralysé tout le pays et mobilisé plus d’un salarié sur deux. Du jamais vu.

Ces mouvements ont déjà des conséquences politiques. Le gouvernement socialiste de M. Papandréou vient de subir un échec aux élections locales et si la correction n'a pas été plus rude c'est que le bilan laissé par la droite libérale, lorsqu'elle était au pouvoir, reste dans la mémoire de tous les Grecs. Il est clairement en sursis. En Irlande, il n’est pas sûr que la coalition menée par M. Cowen soit en situation de faire voter le plan d’austérité draconien que Bruxelles vient de lui imposer et elle sera sans doute balayée lors des élections législatives prévues début 2011. En Espagne, sous l’effet des mesures d’austérité, la croissance est nulle depuis des mois et le taux de chômage dépasse les 20%, rendant toute reprise impossible ; l’opposition de droite appelle ouvertement à la démission du gouvernement Zapatero, qui paye sa servilité à Bruxelles. Le Portugal n’est pas mieux loti et le socialiste José Socrates, dont le gouvernement n’a plus de majorité à la Chambre, devrait faire lui aussi les frais de sa politique d’alignement sur la BCE. Même chose pour l’équipe Berlusconi, rongée par les scandales mais aussi par la montée du chômage dans la péninsule, et qui ne passera sans doute pas l’hiver.

Cette instabilité politique inquiète évidemment Bruxelles et les dirigeants européistes. A court terme, il suffit qu’un des pays les plus exposés, Irlande, Grèce ou Portugal, rentre en crise politique pour que l’euro s’effondre et que l’Eurozone se déchire. Les mouvements spéculatifs que l’on a enregistré la semaine dernière contre le Portugal ou l’Irlande montrent que ce scénario reste ouvert et qu’il faut peu de chose pour qu’il se déclenche. Mais, pour les partisans de l’euro, la situation n’est pas sensiblement meilleure à plus long terme: la disparition d’alliés comme Zapatero, Owen, Socrates ou Berlusconi, l’arrivée au pouvoir dans ces pays d’équipes nouvelles, moins dociles, sans doute plus à l’écoute de la rue fait partie des choses plausibles. Ces équipes ne seront-elles pas tentées d’user d’autres moyens, plus expéditifs, pour régler le problème insoluble de leur dette tout en s’ouvrant des capacités de rebond ? Rééchelonnement unilatéral des emprunts, moratoire sur une partie de la dette, nationalisation du crédit, retour au contrôle des changes, autant de mesures qui mettraient les marchés sous tension. L’euro n’en réchapperait pas, l’Eurozone non plus.

Ce n’est donc pas un hasard si la Commission et le directorat européiste de l'Union ont annoncé une prochaine révision des traités européens, dans le sens, naturellement, d'un durcissement des critères de convergence. Derrière ces manœuvres il y a d’abord l’Allemagne. L’Allemagne, dont l’euro est l’instrument, et qui n’entend pas laisser d’autres qu’elle en manipuler le cours au profit de ses intérêts. L’Allemagne, qui détient tous les pouvoirs de fait au sein de la BCE et du système financier de l’Union, et qui s’emploiera à monnayer les aides apportées aux pays fragiles en échange d’un alignement sur ses vues. L’Allemagne, dont la soit disante vertu dissimule en réalité une stratégie claire de domination des économies européennes : mainmise sur les grandes filières automobile, mécanique et énergétique en Europe de l’est, forte emprise sur les industries d’Europe centrale et de Scandinavie, monopole de fait des exportations hors d’Europe, contrôle des économies des autres pays par la régulation de son énorme marché intérieur… L’Allemagne, qui a payé par 50 ans de silence, d’humiliation et d’abnégation son retour politique en Europe, et qui n’entend pas gâcher ses chances. On peut donc s’attendre, une fois les affaires portugaises et irlandaises réglées, à une offensive sans précédent de Berlin et de tous ses alliés pour mettre l’ensemble de l’économie européenne sous contrôle, en introduisant dans les traités des dispositifs de régulation sans précédent. Et cela sous prétexte de préserver l’euro. Gageons que la France, selon son habitude, suivra les injonctions allemandes s’en broncher et sans en comprendre les fins.

Alors que le modèle européen voulu par le Traité de Rome s’efface devant les réalités du monde tel qu’il est aujourd’hui, et notamment devant la puissance retrouvée de l’Allemagne, force est de constater qu’aucun autre schéma cohérent d’organisation du continent n’émerge encore dans l’espace politique. Des pistes se dessinent pourtant : le tabou du « protectionnisme européen » semble levé, on commence à évoquer l’idée d’une autre Europe, confédérale celle-ci, fondée non plus sur la chimère d’un « Etat européen » mais sur des coopérations renforcées, sur la protection de nos emplois et de notre industrie, sur l’innovation, la recherche et l’Intelligence. Une Europe des ingénieurs et des créateurs, des producteurs et des artistes et non plus l’Europe des énarques et des juristes que nous connaissons aujourd’hui. Une Europe des nations qui ferait de sa diversité et de son dynamisme une force pour demain. Ces idées sont reprises dans des cercles et des clubs, elles commencent à faire école en France autour d’Emmanuel Todd, de Paul Thibaud, de Jacques Sapir, de Jean-Luc Gréau, de Bertrand Renouvin, de philosophes comme Pierre Manent, Marcel Gauchet, de sociologues comme Jacques Julliard. Hubert Védrine pourrait leur donner une forme politique s’il consentait à descendre dans l’arène. Car ces voix sont encore faibles, elles ont du mal à se faire entendre dans un débat politique où le libéralisme et la social démocratie ont décidé de jeter leurs dernières forces. Et surtout, elles sont encore trop françaises. Il leur reste à structurer dans le reste du continent un « corpus partagé » qui n’existe pas encore. La renaissance d’une pensée catholique, qui se manifeste avec force y compris dans le domaine de l’économie et des idées politiques, l’avènement d’une nouvelle gauche critique, libérée des dogmes marxistes [3], sont autant d’opportunités à saisir pour accélérer l’évolution des esprits.

Crépuscule de l’euro, crise des institutions européennes, révoltes sociales de grande ampleur, jeu de l’Allemagne, construction d’un modèle alternatif pour le continent, voilà les quelques grands thèmes que nous nous efforcerons de couvrir et d’éclairer dans cette troisième série de chroniques qui s’ouvre « sur le front de l’euro ».

François RENIE.



[1]. La Revue critique des 4 avril, 12 mai, 24 juillet, 29 septembre, 2 octobre, 8 octobre, 17 octobre, 11 novembre 2009.

[2]. La Revue critique des 3 mars, 7 mars, 18 mars, 24 mars, 29 avril, 15 mai, 21 mai, 24 mai 2010.

[3]. Des dogmes marxistes et non pas des idées de Marx, qui restent largement pertinentes pour ce qui est de la critique de l’économie politique libérale. Nous restons de ce point de vue fidèle à Georges Sorel qui chercha jusqu’au bout à préserver les intuitions de Marx de l’esprit routinier et conservateur de ses épigones français et allemands. C’est en cela que la nouvelle gauche critique, libertaire, proudhonienne mais aussi gramscienne, nous intéresse.


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