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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 10:18
L’Europe des imbéciles
 
Rien ne sera donc épargné à la Grèce, au peuple grec, à nos amis grecs ! Pas même les aboiements des imbéciles ! Après les campagnes venimeuses, aux limites du racisme, des tabloïds allemands, après les petites phrases désobligeantes des gnomes de Bruxelles, de Francfort ou du FMI, voilà que la presse française se met de la partie. Scrutez l’Express, le Point, les Echos, le Nouvel Observateur ou le Figaro de ces dernières semaines, vous y trouverez des propos bien peu amènes sur le pays des Hellènes. Pensez donc : un ramassis de méditerranéens mal lavés, de feignants, de voleurs et de tricheurs ! Des levantins, plus habitués à trafiquer qu’à payer leurs impôts ! Des rastaquouères qui se sont gobergés pendant des décennies avec notre argent et les subsides de Bruxelles ! Ruinés par les banques, les Grecs ? Abusés par les aigrefins de la finance internationale ? Humiliés, dégradés, pillés ? Peu importe, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Quant à la soi-disant solidarité européenne, qu’ils aillent là chercher ailleurs, … chez les Turcs, par exemple !
La palme du pire revient sans conteste au journal Le Monde. Notre quotidien suisse de langue française a déployé pour l’occasion tous ses talents de jocrisse, de tartufe, de cafard et de faux derche. Un vrai festival ! Vous n’y trouverez naturellement aucun mot blessant, aucune formule à l’emporte-pièce, ligue des droits de l’Homme oblige. On laisse à d’autres l’image du petit grec noiraud, bronzé, voleur de poules. A la presse de droite et aux journaux boursiers. Mais on frappe plus fort encore. « Les Grecs sont-ils européens ? » s’interrogeait le plus sérieusement du monde, jeudi dernier, notre torchon du soir [1]. Sur une double page, les deux polygraphes commis d’office, MM. Gautheret et Vitkine, examinaient sous toutes ses coutures le peuple qui a donné à l’Europe, Platon, Aristote, Eschyle, Sophocle et quelques autres. Et nos enquêteurs helvétiques de conclure que ces Grecs sont décidément trop pauvres, trop farfelus, trop rebelles pour faire d’honnêtes européens. La Grèce : « un petit pays faible et désorganisé. Et moins européen qu’il n’y parait ». L’argent de Bruxelles : « il a contribué au renforcement des clientélismes », ce qui ne fut évidemment pas le cas ailleurs, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Allemagne de l’est !!! Sans parler des plaisanteries fines, du type « Ce serait bien si une junte militaire prenait le pouvoir à Athènes, car on aurait une bonne raison de sortir la Grèce de l’UE» ! Comme on le voit, une enquête soignée, argumentée, équilibrée, sans parti pris, comme le Monde nous en sert régulièrement depuis qu’il est passé sous la férule des amis des banques, MM. Pigasse, Bergé et Niel.
Pour caricaturales et irritantes qu’elles soient, les canailleries du Monde ont au moins un mérite : celui de révéler dans quel état de fébrilité, d’inquiétude et de panique sont les milieux européistes, alors que la crise de l’euro repart de plus belle. Rien ne semble plus pouvoir arrêter les marchés, ni les moulinets de Mme Merkel, ni les simagrées de M. Sarkozy, ni l’arrivée du satrape Papadémos à Athènes, ni celle de M. Monti à Rome ou celle de M. Draghi à la BCE. Malgré la prise de contrôle de l’Union européenne par le gouvernement Goldmann-Sachs, les affaires de l’euro ne s’arrangent pas, bien au contraire. Les bourses mondiales poursuivent leur plongeon, les taux d’intérêt sur les dettes souveraines s’amplifient et la monnaie unique commence, lentement mais surement, à piquer du nez. La prochaine étape a toute les chances de toucher la France et de la priver de son emblématique « triple A ». La Grèce sortira-t-elle de l’euro avant ou après Noël ? A quelle vitesse emportera-t-elle derrière elle tout l’échafaudage de la monnaie unique ? Voilà les scénarios sur lesquels travaillent aujourd’hui les Etats avisés, comme l’Allemagne. L’heure de vérité approche et ce qui nous en sépare  se compte en mois, peut-être en semaines.
Mais, chez nous, l’oligarchie, trop confiante n’a élaboré aucun Plan B. Elle assiste, impuissante, à l’effondrement de ses rêves, à la fin de ses chimères, à l’incendie de son Europe de carton-pâte. Aveuglée hier par la démesure, elle l’est aujourd’hui par la rage, par la haine. Haine des Grecs, demain des Italiens, des Espagnols, de la jeunesse laissée pour compte, des chômeurs révoltés, des retraités ruinés, de tous ceux qui vont briser l’euro de leurs propres mains, parce qu’il les empêche de vivre. Au fond, le rêve de nos oligarques, c’était une Europe sans peuples, sans gêneurs, une Europe d’individus sans attaches aucune, sans appartenance, sans passé. Une Europe de robots. Le séisme qui va nous débarrasser de ce cauchemar sera violent. Le fait que son épicentre se trouve en Grèce n’est pas indifférent et l’on peut même y voir un signe des Dieux, une manifestation de la Némésis ou une ruse de l’Histoire, comme on voudra. Que nos amis grecs se rassurent, l’aventure commune qui nous rassemblera à nouveau demain fera le lit de toutes les injures qu’on leur adresse aujourd’hui. Et d’abord de celles des imbéciles.
Paul Gilbert.


[1] . « Grèce-Europe, le grand malentendu », Le Monde du 17 novembre 2011.

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