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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 22:08
Actualité de Barrès
 
On ne saurait trop remercier les Éditions des Equateurs. En entreprenant de republier l'ensemble des Cahiers de Barrès [1], avec un appareil de notes augmenté et mis à jour, elles offrent un superbe cadeau aux lecteurs du grand Lorrain. Les onze premiers Cahiers sont sortis de l'imprimerie en octobre dernier, avec une belle préface d'Antoine Compagnon et les huit suivants nous ont été livrés en janvier. L'oeuvre comprend au total quarante-sept tomes que Barrès remplira de 1896 à sa mort, en 1923, sans s'interrompre une seule année. Voilà presque toute une vie sous nos yeux et on connaît trop l'auteur pour penser qu'il se soit arrêté sur des détails insignifiants. Une véritable mine. Après la réédition l'an dernier chez Bartillat des Déracinés [2] , avec la publication chez Bourin d'une nouvelle et belle édition du Voyage de Sparte [3] , Barrès revient auprès de nous après le détour d'un long purgatoire. Il faut y voir un signe des temps.
Quelle plume ! Quel verbe lumineux ! Quel enchantement ! Massis prétendait que tout ce que touchait Barrès se transformait en or. C'est vrai. Et tout particulièrement ces quatre premiers Cahiers de 1896 à 1898, où Barrès connaît une première croisée des chemins. Il vient de subir son premier échec électoral à Neuilly sur Seine. C'est une période de doute où on le sent hésiter entre les bruits et la fureur de la politique et l'ataraxie littéraire. La République parlementaire n'est pas encore le régime abject qu'elle deviendra sous Combes et sous Rouvier. Barrès se définit comme socialiste, même s'il fustige déjà "l'à peu près romantique, la misère intellectuelle" de Jaurès, "ce vaniteux sonore". Son adhésion au nationalisme reste une adhésion douloureuse, qui vient de loin, "du fonds éternel" :
 
Le problème religieux, douloureux, qu'ils [nos prédécesseurs] ont connu : abandonner le moral et le poétique de la religion, parce que l'intelligence humaine ne la sent plus vraie, nous l'éprouvons pour la notion de patrie. On va à préférer la médiocrité, l'uniformité dans la sécurité de la paix.
 
mais aussi de son goût des causes difficiles, goût des minorités. "Goût malsain", ajoute-t-il avec un certain sourire d'ironie, "goût d'un homme qui n'a pas l'esprit social".
Pour un temps, Barrès s'éloigne de l'arène politique. Il n'y reviendra que progressivement. En 1898, où il tente en vain de reprendre son siège de député de Nancy. Puis, d'une façon plus déterminée, en 1899, après le procès de Rennes où Dreyfus sera à nouveau condamné. D'ici là, il met ses idées à jour. Finie l'anarchie littéraire et intellectuelle d'Un Homme Libre et de L'Ennemi des Lois, même si Barrès revendiquera jusqu'au bout le droit à l'égotisme. Il se rapproche de son vieux maître Jules Soury qui lui fait l'éloge de l'émotivité et de l'intuitif. Barrès en tire quelques formules définitives : "l'homme est bien plus intérieur comme être sensitif, affectif, que comme être intelligent " ou encore "Comprendre, ce n'est jamais que saisir les rapports. La vérité, les vérités il n'y en a pas. Il y en a une pour chaque homme. Et il n'en sera jamais autrement". Il lui faut néanmoins une vue générale de la nature, un fond de paysage qui évite la désespérance, la plongée dans le nihilisme. Il la trouve dans la philosophie de Lucrèce et de Démocrite. Le voilà mûr pour cette grande mue intellectuelle qui aboutira en 1897 à l'écriture des Déracinés.
L'heure est aussi à la famille, à ses joies et à ses drames. Juillet 1896, c'est la naissance de Philippe, de ce fils qui l'émerveille, qu'il épie, dont il suit les premiers pas avec étonnement et avec délice : "Je suis très frappé de la majesté des petits enfants quant à leur figure. Ce ne sont pas du tout des bêtes. Philippe a vraiment une expression royale". Et qu'il glorifie dans ce passage où s'allient si subtilement la tendresse et l'ironie de Barrès :
 
29 décembre 1896. - Aujourd'hui Philippe a ri pour la première fois devant un jouet, un bonhomme qui fait de la gymnastique autour d'une barre fixe. Evidemment il n'a pas vu la ressemblance; il n'a pas vu que c'était un gymnaste et que ce gymnaste avait un désossement grotesque et par là amusant. C'est le bruit et l'agitation qui l'ont égayé. Mais il y avait dans ce sourire, dans cette appréciation d'un jeu, d'une chose d'art, quelque chose qui classe Philippe au-dessus de l'animal et, si faible, en fait un membre de l'humanité. En outre la qualité de ce  sourire était d'une grande bonté un peu hautaine : "Est-il farce, cet animal-là, disait le sourire au gymnaste. Il va  se donne bien du mal. C'est un rigolo. Mais cet enfant si bienveillant, tout de lait, bientôt pour assurer sa vie va commencer l'indéfinie série des meurtres.
 
C'est aussi la mort de Stanislas de Guaita - Stanis, l'ami d'enfance, le compagnon de jeunesse d'un Homme Libre, le modèle de Saint-Phlin, l'aristocrate lorrain du voyage mosellan de l'Appel au Soldat -. Puis, quelques mois plus tard, c'est le père de Barrès qui disparaît. Disparition qu'il évoque d'une phrase, avec une émotion que l'on sent fortement contenue:
 
Nuit du 2 au 3 juin, vendredi 3 au matin. - Je veux inscrire pour me les rappeler : le terrible vent de la mort passait, avec une force ! Il m'a dit : "je vous ai bien aimés".
 
Ces morts n'ont jamais quitté Barrès. Il voue déjà un culte à cette grande famille des morts qui vient à nous, dans les moments de solitude, lorsque tout notre être se confond avec la nature:
 
Sur la campagne, en toutes saisons, pour moi s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur par où s'oriente mon génie. Au cliquetis des épées, Achille, jusqu'alors distrait, comprit, accepta son destin et les compagnons qui l'attendaient sur leurs barques. Le chant des morts que me communiquent la gorge des fauvettes, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes du ciel et le silence des espaces m'assigne pour compagnons tous les éléments mouvants dont est faite l'incessante décomposition.
 
Ces passages somptueux éclatent presque à chacune des pages des Cahiers. Comme dans le reste de son oeuvre littéraire, Barrès y ménage ses effets. Il mêle les images fortes et brillantes aux soucis de la vie publique ou familiale, aux moments de joie, de tristesse ou de repos. Telles ces belles journées passées en Provence, où notre rhénan découvre, émerveillé, le paysage des Baux et de Saint-Remy :
 
Quand on regarde vers la plaine, des intensités d'arbres, des accentuations de vigueur sur un décor très doux de plaine semée d'oliviers et ondulé à l'horizon par les Alpines du nord. Au Midi, la sévère Sierra. Le petit bruit d'une fontaine. En automne, les hêtres ayant des branches jaunes parmi un ensemble encore vert semblent présenter de longs fruits d'or.
 
Ou lorsqu'il rend visite à Mistral. Et qu'il ressent, brusquement, au détour d'un discours du vieux lion provençal, cette prodigieuse alliance, cette alchimie puissante de la pensée qui unit, du nord au sud, les enfants de la terre française.
Paul Gilbert.
 

[1]. Maurice Barrès, Mes Cahiers, Editions des Equateurs (les tomes I et II sont parus).
[2]. Maurice Barrès, Les Déracinés, Bartillat, 2010.
[3]. Maurice Barrès, Le Voyage de Sparte, Ed. Bourin, 2011.
 

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