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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 22:40

Le retour du "gaullisme immobilier"
 

En feuilletant récemment la collection de la Nouvelle Action française[1], je suis tombé en arrêt sur un numéro de juillet 1971, titré "Garantie foncière : le panier de crabes", qui aurait presque pu être écrit hier. L'auteur du papier titre - sans doute le regretté Arnaud Fabre de Rieunègre - faisait le lien entre la série de scandales qui venaient d'éclabousser le parti gaulliste et les relations plus que malsaines qui avaient fini par s'établir entre  "l'Etat batisseur" et le monde de la construction. Le "mal de la pierre", cette croyance absolue dans les vertus de l'immobilier est un vieux mal français, mais on assistait alors à de véritables débordements.  Comme le soulignait l'article :
L'exemple manifesté par l'Etat dans la gestion de ses propres crédits, joint à la faveur dont le secteur immobilier a longtemps bénéficié, constitue sans nul doute un climat favorable au développement d'escroqueries qui ne sauraient trouver meilleur terrain de prédilection que le marché immobilier. Depuis 1962, celui-ci a pris le relais de la Bourse dont la baisse régulière a découragé les épargnants. L'investissement dans la pierre était devenu un véritable mythe social auquel une opinion publique conditionnée accorde encore une confiance quasi aveugle. En effet, tout ce qui a trait à la construction intéresse au plus haut point les Français auxquels, paradoxalement, on a présenté les opérations immobilières comme plus morales que les placements boursiers.[2]

Le sarkozysme à mi parcours est-il en passe de connaître les mêmes dérives que le gaullisme finissant? On y trouve en tous cas des similitudes frappantes : le goût démesuré du Président et de ses ministres pour les "grands travaux", une forte influence, jusqu'au sein même du pouvoir, des majors de la construction et des services urbains, un marché immobilier fébrile, qui se prête parfaitement à la spéculation et aux plus-values juteuses, une "nouvelle" bourgeoisie " prise d'une véritable fringale d'argent facile et d'affaires vite et bien faites.... L'actualité de ces dernières semaines semble d'ailleurs nous donner de premiers signes avant-coureurs de cette épidémie de "grippe immobilière".

Le premier d'entre eux, c'est évidemment la comédie de l'EPAD. Soyez rassuré, nous dit-on ce soir, finalement Jean Sarkozy n'ira pas. Nous sommes ravis de le savoir, mais nous serions encore plus heureux qu'on nous dise pourquoi on en est arrivé là. Tous ceux qui s'intéressent au monde des affaires savent que depuis plus d'une dizaine d'années, l'opération de la Défense n'est plus que l'ombre d'elle même. Mal conçu, très coûteux en aménagement et en entretien, fruit d'un urbanisme largement obsolète, le quartier d'affaires parisien ne fait plus recettes. On dit même que près du quart de sa surface est considéré comme invendable en l'état. La situation est particulièrement grave pour le monde immobilier parisien (opérateurs mais aussi banques, compagnies d'assurances...), qui y a investi dans les années 90 une grande partie de ses actifs. Seule stratégie possible, sauf à provoquer un "assainissement forcé" de la profession, celle de la "relance" des investissements, c'est à dire de la fuite en avant. C'est la stratégie à laquelle Sarkozy a attaché son nom depuis 2005, en tant que ministre de l'aménagement du territoire, puis comme président du conseil général des Hauts de seine et aujourd'hui en tant que chef de l'Etat. Si son plan de relance devait réussir, c'est de l'ordre d'un milliard d'euros de recettes supplémentaires qui pourraient rentrer dans les caisses de l'EPAD, 4 à 5 milliards dans celles des investisseurs et l'opération serait sauvée pour quelques années. S'il échoue, c'est une nouvelle correction financière sévère pour toute la profession. On comprend mieux pourquoi le président de la République cherche à garder la haute main sur un dossier qui lui vaut le soutien indéfectible du monde des affaires. Qui mieux que son fils pouvait jouer le rôle d'intermédiaire zélé entre les aménageurs et l'Elysée? Gageons, qu'à défaut, on trouvera des candidats moins en vue mais tout aussi dociles. Il n'en manque pas dans les Hauts de Seine ou dans la haute administration!

Deuxième exemple, le dossier du Grand Paris. Là encore, il s'agit d'un projet suivi personnellement par le chef de l'Etat, piloté depuis l'Elysée par sa garde rapprochée, Claude Guéant en tête, et dont l'exécution est confiée à un "homme sûr", en l'occurrence Christian Blanc. A l'origine, l'affaire est présentée comme hautement stratégique et on sait la parer de toutes les couleurs de l'intérêt général : Paris et l'Ile de France décrochent de la compétition mondiale, ce qui est évidemment inacceptable; il faut lancer un grand projet mobilisateur, hauts les coeurs et retroussons nous les manches... Afin d'endormir au mieux les grandes consciences, on commence par confier le chantier à dix équipes d'architectes qui vont faire assaut d'imagination sur le thème du Paris de 2050. Les résultats sont d'une pauvreté, voire d'une laideur insigne [3] - preuve supplémentaire qu'il ne faut pas confier notre avenir aux architectes! - mais cela n'a strictement aucune importance. On juge qu'on a assez amusé la galerie et le gouvernement sort en moins d'un mois, sans aucune concertation avec qui que ce soit, un texte de loi qui sera discuté dans quelques semaines au Parlement. Bien entendu, le contenu de la loi n'a strictement rien à voir avec les rêveries de nos hommes de l'art, puisqu'elle propose, de la façon la plus prosaïque qui soit, la réalisation d'une rocade en métro souterrain de 130 km de long, l'implantation de 40 nouvelles gares en proche et moyenne couronne et la possibilité pour l'Etat de préempter le foncier jusqu'à plus d'un km autour de ces gares. C'est à dire sur une surface  équivalente à 3 fois la surface de Paris ! Même les aménageurs gaullistes, dans leurs rêves les plus fous, n'avaient pas osé aller jusque là ...

Naturellement, tout le BTP français et européen regarde cette affaire comme la poule aux oeufs d'or. Le BTP mais aussi le monde de l'immobilier qui guette sa proie. Christian Blanc a d'ailleurs pour partie vendu la mèche en déclarant que la réalisation du projet de transport ne devra pas peser sur les budgets publics et que ce sera donc aux recettes tirées du foncier - c'est à dire à la spéculation immobilière - d'en assurer le financement. Voilà qu'on nous refait le film de La Défense,  mais en accéléré et en très grand format. On découvre d'ailleurs au passage que le projet de métro aura aussi vocation à valoriser le site de la Défense, plan de relance oblige... et la boucle est bouclée.

Le "mal de la pierre" s'attrape vite et il ne connaît malheureusement aucune  frontière, ni physique ni idéologique. S'il commence  souvent par frapper à droite, il n'épargne  que rarement la gauche, surtout lorsqu'elle dispose du pouvoir. L'équipe parisienne en est aujourd'hui la première victime. Depuis le début de son second mandat, M. Delanoë s'est juré de relancer la construction de tours à Paris parce que c'est beau et parce que c'est moderne! On pensait que la crise financière aurait fait son oeuvre et que le Maire de Paris renverrait ses fantasmes à beaucoup plus tard. Point du tout ! On annonce la réalisation d'une première tour de 200 m dans la ZAC des Batignolles, et ce n'est qu'un début... Pourquoi recommencer les erreurs du passé? Pourquoi infliger aux parisiens l'urbanisme détestable, la laideur, les conditions de vie inhumaines auxquels tant de citadins dans le monde sont confrontés, sans possibilité de choix. La bêtise, l'ignorance, le copinage et le conformisme intellectuel y sont pour quelque chose. Mais c'est demain la spéculation et l'affairisme qui en feront leur miel, en pesant à nouveau sur les affaires de Paris d'un poids étouffant

La "fièvre immobilière" est de retour. Elle est la manifestation d'un capitalisme qui a perdu tous ses repères et qui ne sait plus quoi faire de ses profits.  Méfions nous que tout cela ne se termine pas très mal. Une succession de scandales retentissants, surtout si ils impliquent l'épargne publique, peut balayer d'un revers de main les régimes les mieux établis. Le pouvoir actuel prend le risque de flirter dangereusement avec ces sujets, il est dans sa logique et tant pis pour lui. Mais si le reste de la classe politique n'allume pas les contre-feux nécessaires, c'est à la démocratie dans son ensemble à qui les Français demain demanderont des comptes.

Hubert de Marans.

[1]. Sur l'excellent site des Archives Royalistes.
[2]. Jacques Delcour, Garantie foncière : le panier de crabes, La Nouvelle Action française, 26 juillet 1971.
[3]. Les résultats de ces cogitations sont exposés jusqu'au 22 novembre à la Cité de l'architecture (1, Place du  Trocadéro, Paris 16e). Si vous voulez prendre conscience du niveau de confusion intellectuelle qui règne dans la tête de nos "grands" architectes, courez-y, c'est absolument édifiant. Nous y reviendrons dans un prochain billet.
[4]. Alors que toutes les enquêtes montrent que les Parisiens et les visiteurs étrangers sont massivement hostiles à l'érection de telles horreurs, Delanoë persiste. Il faudra qu'il paye un jour ce déni de démocratie. Notre site relaiera toutes les initiatives visant à s'opposer par tous les moyens (même légaux!) à ces constructions. A quand la reconstitution du Comité "Sauver Paris"?

 

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Hubert de Marans - dans Politique
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