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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 11:40

Vent mauvais

Comme nous l'avions pressenti (RCIL du 9 janvier 2010), les projets de colonisation de Jérusalem Est, que le gouvernement Israélien soutient ouvertement, sont en train de précipiter le Proche-Orient dans une nouvelle crise, sans doute moins brutale que celle de Gaza, mais peut-être plus structurelle. La récente visite en Israël du vice-président américain Joe Biden a montré jusqu'à quel niveau de provocation l'extrême droite israélienne et les ultras orthodoxes juifs sont prêts à aller. L'enchaînement des évènements, qui a conduit en quelques jours l'administration américaine d'une position conciliante à une attitude d'extrême fermeté à l'égard de Tel Aviv, a été bien décrit par la grande presse.  Les tenants et aboutissants de cette situation méritent en revanche d'être mieux explorés.

Le premier constat, que nous faisions d’ailleurs dès janvier dernier, porte sur l'extrême faiblesse politique du gouvernement israélien. M. Netanyahu cherche à donner l'image d'une équipe soudée autour d'une rhétorique guerrière et sans concessions, mais la réalité est toute autre. Pour conserver par tous les moyens le pouvoir, la droite israélienne a fait le choix d'alliances dangereuses avec les petits partis colonialistes et ultrareligieux. Sur 30 ministres, pas moins de 10 sont originaires de l'Israël Beiteinou d'Avigdor Lieberman, du parti ultra orthodoxe Shass ou du Foyer Juif. Ils détiennent plusieurs postes clés, dont la diplomatie, l'intérieur, la sécurité, l'habitat ou l'équipement. Autant dire qu'ils sont en situation de peser de tout leur poids dans les décisions du gouvernement, en jouant s'il le faut de la provocation lorsqu'ils sentent que le Premier ministre et les ministres du Likoud se rapprochent des Palestiniens ou de l'administration Obama.

C'est précisément le scénario qui vient de se produire lors de la visite de M. Biden. Celui ci se rendait en Israël à la faveur de la reprise du processus de paix indirect avec les Palestiniens, pour jouer les bons offices et désamorcer le cas échéant les oppositions qui pouvaient surgir dans l'un et l'autre camp. Or, c’est le jour même ou M. Biden commençait ses consultations que le gouvernement israélien annonçait la construction de 1600 logements dans la colonie ultra orthodoxe de Ramat Shlomo, en plein cœur de la Jérusalem arabe. Cette annonce faisait l'effet d'une bombe, contraignant à la fois les Etats Unis à la condamner sévèrement et M. Netanyahu à multiplier les explications embarrassées. On sait depuis que c'est le ministre de l'intérieur, membre du parti religieux Shass, M. Eli Yishaï, qui est à l'origine de cette décision intempestive, très certainement destinée à faire échouer les pourparlers. Après diverses tergiversations, M. Netanyahu n'a pu que confirmer ce projet, démontrant par là même une nouvelle fois qu'il est devenu l'otage de la droite extrême.

Le deuxième constat concerne l'attitude des Etats Unis. Après son discours du Caire du 4 juin  dernier, le Président  Obama a placé énormément d'espoir dans la reprise du processus de paix au Proche Orient. Tirant à la fois les leçons de la fin des jeux d’alliance issus de la guerre froide et de l'échec du projet de Grand Moyen Orient de George Bush, l'administration américaine a fondé sa stratégie sur l’idée d’une paix profitable à tous. Elle a pris le soin de s'entourer d'alliés solides dans la région, renforçant ses liens avec l'Egypte, la Turquie, la Jordanie et l'Arabie saoudite et prenant même langue avec l'incontournable Syrie de Bashar Al-Assad. Elle a par ailleurs dépêché au Proche Orient un émissaire permanent, M. George Mitchell, chargé de maintenir ouvertes à toute force les discussions entre Israéliens et Palestiniens. Or, force est de constater que ce processus est en échec, essentiellement du fait de l'intransigeance du gouvernement israélien. L'Amérique commence à se lasser de cette situation. Elle est effarée de l'inconscience de l'équipe Netanyahu qui joue avec le feu, sans comprendre que les rapports de force ont changé dans la région et que l'Amérique ne sera plus éternellement dans son camp. La réaction extrêmement violente de l'administration Obama, après le "camouflet" reçu par le vice-président Biden, pourrait marquer un véritable tournant dans le dossier du Proche Orient.

Troisième constat, la stratégie des Palestiniens est, elle aussi, en train d’évoluer. M. Abbas, le Président de l’autorité palestinienne n’a pas surréagi aux annonces concernant les logements de Ramat Schlomo. Il s’est contenté de suspendre le processus de négociation avec Israël dans l’attente d’un moratoire des constructions dans le secteur arabe de Jérusalem. Cette attitude responsable a d’ailleurs été salué par le vice-président Biden qui n’a pas manqué d’opposer «  le courage et la conviction » de Mahmoud Abbas et de son Premier ministre, Salam Fayyad, et les provocations de la partie israélienne. Elle n’est pas, comme on l’imagine, sans calcul. En cherchant à apparaître, aux yeux de la communauté internationale et en premier lieu des Etats Unis, comme des victimes et non plus comme des agresseurs, les Palestiniens veulent se donner le rôle des bons élèves. Ils espèrent ainsi faire avancer l’idée de créer rapidement un Etat palestinien indépendant, sous l’égide de l’ONU et avec la bénédiction de Washington. Pour autant, il n’est pas exclu qu’on assiste à de nouvelles manifestations violentes contre les projets de colonisation, à Gaza et dans les territoires occupés, forçant les Israéliens, comme on l’a vu hier à Jérusalem, à utiliser des moyens de répression disproportionnés. Cette double attitude palestinienne – sang froid au sommet et contestations à la base – pouvant même participer d’une même stratégie visant à souffler le chaud et le froid.

Reste un dernier constat, qui concerne l’attitude des grands voisins d’Israël. La Turquie qui fut longtemps pour Tel Aviv un allié et interface précieux vis-à-vis du monde arabe, a repris sa liberté et se refuse aujourd’hui à servir d’intermédiaire pour des négociations avec la Syrie et l’Iran. Là encore, c’est l’attitude inconsidérée du gouvernement israélien qui est à l’origine de ce divorce diplomatique, bien plus que l’orientation islamiste du gouvernement d’Ankara, qui sait être pragmatique dans d’autres occasions. Les bonnes relations, construites dans la durée avec l’Egypte, ne sont plus qu’un lointain souvenir après la guerre de Gaza. Quant à la Syrie, elle estime, à juste titre, que la situation d’Israël se dégrade chaque jour un peu plus et que ce n’est évidemment pas le moment de négocier quoi que ce soit. Ses intérêts d’aujourd’hui sont au Liban. Elle ne sortira du bois qu’à partir du moment où la création d’un Etat palestinien sera à l’ordre du jour et pour, autant que faire ce peut, tirer quelques marrons du feu.

L’imbroglio du Proche Orient change d’aspect. Ce qui apparaissait jusqu’à présent comme immuable est en train de bouger. La clé du dossier reste bien sûr à Washington mais les Américains d’aujourd’hui, concurrencés par la Chine dans leur rôle de superpuissance mondiale, ne sont plus ceux d’autrefois. Ils n’ont plus l’éternité devant eux et l’opinion américaine, qui veut sortir des bourbiers du Proche et du moyen Orient, veut des résultats. L’isolement du gouvernement israélien, sa mauvaise appréciation des rapports de force et, pour tout dire, sa légèreté, en font la victime toute désignée des évolutions en cours. L’opinion israélienne commence à comprendre que la pente est mauvaise. Réagira-t-elle à temps ?

Claude Arès.


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