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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 10:40

Mourir pour l'euro ?


Laocoon ardenses summa decurrit ab arce,
et procul : "(...); equo ne credite, Teucri.
Quicquid id est, timeo Danaos et dona ferentis."

Virgile, Enéide, Livre 2, 40-49.


Les Eurocrates devraient apprendre à se méfier des Grecs et de leurs cadeaux. Mais ces gens-là ont-ils seulement le temps de lire Virgile ? Depuis quelques semaines, ils assistent, impuissants, à l'effondrement de l'Euroland. La crise grecque a créé un gigantesque effet de dominos. Elle a fait éclater comme des baudruches tous les mensonges, tous les dogmes, toutes les supercheries dont on nous a rebattu les oreilles depuis des mois, voire des années : la solidité de la monnaie unique, l'horizon indépassable de l'euro, la convergence des économies permises par le vertueux traité de Lisbonne, la solidarité sans faille des gouvernements de l'Union. De tout cela, il ne reste rien, plus rien, qu'un petit tas de ruines encore fumantes. Faut-il s'en réjouir ? Oui, diront certains, car on ne construit pas sur le vent ou sur le sable et il est un moment où la réalité reprend ses droits. Non, disons nous, car  les raisonnements absurdes qui ont conduit à désarmer les États, à ouvrir les marchés, à supprimer les régulations, à faire disparaître les contrôles et les frontières nous placent aujourd'hui dans la pire des situations. Le monstre qu'est la spéculation mondiale, car c'est un monstre, a parfaitement cerné nos faiblesses et il peut, d'un moment à l'autre, nous déchirer à belles dents. Face à lui, nos gouvernants en sont encore à se disputer sur les raisons de leur échec. Combien de temps leur faudra-t-il pour comprendre qu'il va falloir se battre ?

Oui, l'euro était un projet imbécile, peut-être même un projet criminel. L'Europe ne remplissait aucune des conditions pour s'engager dans un pareille aventure, à supposer qu'elle fut souhaitable. Penser qu'il suffisait d'unifier les banques centrales, d'harmoniser les droits de la concurrence et de supprimer quelques frontières pour créer un espace économique viable était une vue de l'esprit. Comme le rappelait il y a quelques jours encore le prix nobel d'économie, M. Joseph Stiglitz : " La suppression des barrières légales à la mobilité des travailleurs a créé un marché du travail unique, mais l'instauration d'une mobilité à l'américaine est un objectif irréalisable en Europe en raison des différences linguistiques et culturelles" [1].  Or, c'est exactement le contraire que l'on constate:   la mobilité  a tendance à se réduire à l'échelle de l'Europe et dans la plupart des grands pays européens! De la même façon, qui pouvait sérieusement penser que le modèle économique allemand, celui de la France, de la Grèce ou du Portugal, fruits de réalités industrielles, géographiques, ethniques différentes, arriveraient à converger en aussi peu de temps. L'Europe s'était-elle d'ailleurs donné les moyens de faire face aux tiraillements que la monnaie unique produiraient inévitablement ? Qu'a t'elle fait pour aider un pays comme l'Espagne à juguler un chomage grandissant, comment entendait-elle répondre aux situations économiques difficiles du Portugal, de l'irlande, de la Grèce, de Chypre ou de la Slovénie? Sans doute par la politique des taux d'intérêt élevés mené par la BCE, sous l'influence de l'Allemagne, qui aggrave  la situation économique de ces pays et qui les étouffe financièrement!

En réalité, rien n'a été sérieusement pensé, ni préparé. La course à l'euro à laquelle nous avons assisté depuis 1999 n'avait in fine qu'une seule et unique préoccupation : distordre le cours de l'histoire, imposer à toute force et dans le minimum de temps l'unification politique et économique du continent, cette Europe fédérale, libérale, patronale qui se dissimule depuis 1950 derrière chacun des traités, et que les peuples rechignent à accepter. Du Plan Delors à Maastricht, du sommet de Nice à celui de Lisbonne, c'est toujours la même mauvaise potion que les classes dirigeantes cherchent à nous faire avaler, et l'euro n'en est qu'un ingrédient. La crise grecque a, en quelque sorte, marqué la fin de cette précipitation effrénée. Elle a cruellement montré que derrière les discours, les traités et les règlements, rien de solide n'existait : aucun gouvernement économique de l'Euroland, mais qui en voulait ? Aucun dispositif de redistribution ou de péréquation, mais qui le souhaitait ? Aucun encadrement de la concurrence fiscale et sociale, mais qui était en situation de l'imposer ? Personne. Il faudra, un jour, faire le procès des irresponsables qui nous ont entraînés dans ce désastre. L'histoire les a sans doute déjà jugés.

Les réponses concoctées pour répondre à la crise grecque et tenter d'enrayer sa progression sont du même acabit : mal conçues, péniblement mises au point, in fine sans effet. Par quel miracle un prêt de 110 milliards d'euros, consenti dans le plus grand désordre, à des conditions à peine favorables, pourrait-il sauver un pays déjà insolvable ? C'est évidemment reculer pour mieux sauter. Et qui peut croire  une seconde à un mécanisme de garantie des dettes des pays membres, bricolé en quelques heures et qui n'a  reçu qu'un appui du bout des lèvres des pays d'Europe du Nord, à commencer par l'Allemagne. Tout cela ne tient pas. La seule solution viable pour Athènes, et demain sans doute pour Madrid, pour Lisbonne et pour Rome, c'est un très large rééchelonnement de leur dette publique et sans doute un moratoire sur une partie des remboursements. Tout le monde le sait parfaitement, mais qui veut l'entendre ?  - Ce serait la fin de l'euro et le retour aux monnaies nationales, nous dit M. Trichet. - Sans doute, mais n'y va t'on pas tout droit ? - Ce sont de grosses pertes  à provisionner pour les banques allemandes et françaises, qui sont les premiers créanciers de la Grèce ? - Certes, mais la correction arrivera tôt ou tard. N'est-il pas préférable de l'anticiper ? - Vous n'y pensez pas ! Les actionnaires de ces banques viennent de sacrifier deux ans de dividendes, ils n'accepteront pas d'aller plus loin !

Comme ces demi-mesures ne sont pas de nature à convaincre les marchés, les dirigeants européens se sont jetés têtes baissées, jeudi dernier, dans un piège plus redoutable encore. Sous la pression de l'Allemagne, chacun a fait de la surenchère sur la réduction de ses déficits et de son endettement : gel des salaires, réduction drastique des budgets sociaux, moratoire des dépenses publiques sur deux, trois, voire quatre ans, augmentation de la TVA. La France, qui n'a pas voulu être en reste, a annoncé un plan de stabilisation sur 3 ans, qui prend effet dès le budget 2010. Or, comme le soulignait le lendemain l'éditorialiste du Monde, la médecine risque d'être bien pire que le mal : l'Europe s'apprête à subir une récession massive, alors même qu'une reprise timide commençait à poindre. Dans les pays les plus exposés - Grèce, Portugal, Espagne -,  les augmentations d'impôt envisagées pourraient se traduire par des baisses de consommation et de croissance telles que la dette publique continuera à flamber. Les opinions publiques sont-elles capables d'accepter ces cures d'austérité ? La réponse est non, si l'on en juge par ce qui se passe actuellement dans les rues d'Athènes. L'acharnement contre nature à défendre l'euro peut-il justifier des millions de chomeurs en plus, des années de stagnation, un climat de trouble qui va se répandre dans toute l'Europe ? La réponse est encore non.

Qui est en situation d'arrêter ces folies ? Certainement pas les dirigeants européens, confits dans leurs dogmes ou tétanisés par la peur de prendre leurs responsabilités. Les marchés, quant à eux, poursuivent leur offensive: vendredi et samedi, l'euro a continué à perdre du terrain et les bourses européennes ont clôturé à nouveau en forte baisse, preuves supplémentaires que la "confiance" n'est pas rétablie, malgré les annonces de la semaine dernière.  On s'attend  à d'autres mauvaises nouvelles la semaine prochaine. En réalité, les milieux financiers ont parfaitement analysé que l'austérité va aggraver la situation en Europe et que les gouvernements du Vieux Continent n'ont plus les moyens politiques et intellectuels de controler quoique que ce soit. Paradoxalement, c'est des Etats-Unis et d'Asie que pourrait venir la solution. On sait que l'administration Obama a donné la semaine dernière des signes d'inquiétude, de même que le gouvernement chinois. La crise européenne menace de contaminer Wall Street et ses banques et d'étendre la récession à l'ensemble de la planète. Un conseiller de la Maison Blanche parlait ouvertement samedi "d'en finir rapidement avec l'expérience de l'euro" et il n'était contredit que du bout des lèvres par le secrétaire d'Etat au Trésor. Cette idée chemine également à Pékin et à Tokyo. Le pire serait qu'elle nous soit imposée par les autres. S'en serait alors fait d'une certaine fiction européenne, ouverte il y a 60 ans par le Traité de Rome.

  François Renié.

 


[1]. Joseph E. Stiglitz, Peut-on encore sauver l'euro ?, Les Echos, 10 mai 2010.

  

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