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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 22:00

L'Europe d'Habermas et la nôtre.

 

A quelque chose malheur est bon. Dans la tourmente qui secoue aujourd'hui l'Europe et qui balaie toutes les idées reçues depuis le traité de Rome, la bouille effarée, stupéfaite, hagarde de nos intellectuels européistes est une sorte de rayon de soleil. Leur désarroi est réjouissant à souhait, réconfortant, et, dans le même temps, presque émouvant. Ils ont tout du dormeur qui s'éveille d'un long rêve et qui reçoit en pleine figure le choc du monde réel. Nos journaux sont remplis d'articles où des économistes, des écrivains, des politiques, des chroniqueurs en vue semblent remonter à la surface du monde. Leur étonnement, leur surprise devant la réalité telle qu'elle se dessine, l'intelligence qui leur fait saisir brusquement où ils sont, la façon presque mélancolique avec laquelle ils se débarrassent  des vieilles frusques du XXe siècle ont quelque chose de touchant.

L'aveuglement de ceux qui continuent à s'accrocher aux certitudes d'hier n'en est que plus triste. C'est qu'ils ont généralement une part importante de responsabilité dans les errements du passé, par leurs actions ou, le plus souvent, par leurs écrits. Tel est le cas du philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas. Sa pensée imprègne depuis plus de vingt ans tous les esprits qui révent de transformer l'Europe en une démocratie d'un type nouveau, débarrassée de ses racines nationale, uniquement fondée sur les notions de citoyenneté et de droit. Pierre Manent, Marcel Gauchet et, derrière eux, les penseurs de la nouvelle école française de sociologie ont fait justice de ces concepts fumeux qui séparent artificiellement la forme politique - ici la démocratie - et la communauté réelle - la nation - qui lui donne naissance. Il n'empêche que les idées d'Habermas ont séduit et qu'elles séduisent encore. L'adversaire n'est d'ailleurs pas médiocre, ses intuitions parfois justes et son procès de la démocratie représentative ou du nationalisme allemand généralement plein d'intérêt. Raison de plus pour écouter ce qu'il a à dire au moment même où ses rêves s'éloignent.

Le point de vue d'Habermas sur la situation actuelle est parfaitement résumé dans l'article qu'il a donné le 26 mai dernier au quotidien allemand Die Zeit et dont nous publions ci dessous de larges extraits. L'Allemagne de Merkel, cette Allemagne nationale, au prestige retrouvé, qui est présente, ce 9 mai, à Moscou pour fêter avec Poutine et le peuple russe la victoire sur le nazisme, voilà l'image qui ouvre le papier d'Habermas et qui marque sa stupeur. Car, à côté de l'Allemagne renaissante, il y a l'Allemagne médiocre, tatillonne, celle de la crise grecque, celle qui approuve de l'extrême bout des lèvres la création d'un fonds commun pour sauver l'euro. Quel contraste entre la photo de Merkel radieuse avec Poutine sur la Place Rouge et celle des dirigeants européens lors de la conférence de presse sur le sauvetage de l'euro ? "Cette photo grinçante fixe les visages de pierre de Merkel et de Sarkozy - des chefs de gouvernement éreintés, qui n'ont plus rien à se dire. Cette image deviendra-t-elle le document iconographique symbolisant l'échec d'une vision qui, pendant un demi-siècle, à marqué l'histoire de l'Europe de l'après-guerre ?" Voilà le décor planté, celui du drame qui hante aujourd'hui Habermas et ceux qui l'ont suivi dans ses pensées.

Et pourtant l'Europe solidaire s'est mise en place et elle fonctionne, nous dit Habermas.  Ne voit-on pas la Commission européenne multiplier les tours de table pour réunir les sommes colossales - 750 milliards d'euros - qui pourraient sauver la monnaie commune ? Ne voit-on pas depuis un mois la BCE racheter sur les marchés tout ce qui traîne en matière d'emprunts d'Etat grecs ou portugais ? Le fameux "gouvernement économique européen" n'est-il pas en train de se mettre en place ?  Et pourtant ...

Pourtant, pas une trace, nulle part,d'une quelconque conscience d'une rupture profonde. Les uns minimisent les relations de cause à effet entre la crise bancaire et la crise de l'euro, et attribuent exclusivement le désastre actuel à un manque de discipline budgétaire. Les autres s'acharnent à réduire le problème de la discordance des politiques économiques nationales à une question de gestion.

  De la même façon, se désole notre philosophe, la Commission de Bruxelles veut contrôler les plans budgétaires nationaux avant leur adoption, ce qui aurait été salué avec enthousiasme, il y a encore quelques années, par les dirigeants des pays membres. Aujourd'hui, point du tout. Les parlements rechignent, les opinions publiques grondent, les gouvernements font le dos rond. Un comble!  Et qui sont les premiers sur la brèche, les premiers à la barricade ? Les Allemands, les Allemands encore, les Allemands toujours!

Où est donc cette période de Cocagne, où les Allemands, au sortir de la seconde guerre mondiale, acceptaient de jouer les banquiers de l'Europe, les pères bienfaiteurs, sans revendiquer une once de reconnaissance ou de souveraineté ? Disparue et depuis longtemps, à supposer même qu'elle ait jamais existé ailleurs que sous le crâne de Jürgen Habermas. L'Allemagne réelle contre l'Allemagne rêvée, l'Allemagne qui a trahi le projet européen pour son projet national, voilà l'unique objet de son ressentiment :

Aujourd’hui, les élites allemandes jouissent de la normalité retrouvée de leur Etat-nation. Mais c’en est fini de la bonne volonté d’un peuple vaincu, y compris sur le plan moral, qui était contraint à l’autocritique, et qui était disposé à trouver sa place dans une configuration postnationale. Dans un monde globalisé, chacun doit apprendre à intégrer la perspective des autres dans sa propre perspective.Or, notre volonté d’apprendre est visiblement sur le déclin, comme le montrent les jugements rendus par la Cour constitutionnelle fédérale sur les traités de Maastricht [en 1993] et de Lisbonne [en 2009], des jugements qui se cramponnent à des représentations dépassées et dogmatiques de la souveraineté. La mentalité égocentrique, dépourvue d’ambition normative, de l’Allemagne, ce colosse tourné sur lui-même au milieu de l’Europe, ne garantit même plus que l’Union européenne sera préservée dans son vacillant statu quo.En soi, une évolution des mentalités n’est pas condamnable ; mais cette nouvelle indifférence a des conséquences sur la perception politique du défi actuel. Qui donc est vraiment prêt à tirer de la crise bancaire les leçons que le sommet du G20 à Londres a depuis longtemps inscrites dans de belles déclarations d’intentions – et de se battre pour elles ?

A force de refuser la réalité, M. Habermas finit par devenir injuste et aveugle. Oui, incontestablement, il y a en Europe un retour des Nations. Oui, sa puissance économique et sa légitimité retrouvée redonne des ailes à l'Allemagne, au point qu'elle cherche à imposer partout et, s'il le faut, par le truchement d'une Commission européenne et d'une Banque européenne qui sont à ses ordres, la défense de ses intérêts. Mais on ne suivra plus Jürgen Habermas lorsqu'il exonère les marchés de leurs immense responsabilité dans la crise actuelle, et qu'il finit par dire : "les bonnes intentions se heurtent moins à la “complexité des marchés” qu’à la pusillanimité et au manque d’indépendance des gouvernements nationaux". Là, nous ne sommes plus dans l'analyse et le commentaire, nous sommes dans le dépit et dans l'amertume!

De la même façon, M. Habermas perd pied lorsqu'il affirme, contre toute évidence : "Jusqu’à présent, dans aucun pays de l’UE, il n’y a jamais eu une seule élection européenne ou un seul référendum dont les enjeux ne se limitaient pas à des thèmes nationaux. Or, avec un tant soit peu de volonté politique, cette crise de la monnaie unique peut faire naître ce que certains ont un jour espéré que la politique extérieure européenne nous apporterait : la conscience, par-delà les frontières nationales, de partager un destin européen commun." Et Maastricht !  Et le référendum français de 2005 ! Et les référendums sur Lisbonne, là où ils ont eu lieu! Si l'on donnait aujourd'hui, librement, la parole aux peuples d'Europe, c'en serait fini au contraire de l'Union européenne et des rêves de Jürgen Habermas.

Les philosophies des hommes sont mortelles. Celle de M. Habermas a visiblement fait son temps. Ce sont d'autres idées qui permettront d'appréhender les bouleversements en cours, d'y mettre de l'ordre et de construire le destin européen commun qu'il appelle de ses voeux. Un destin qui s'appuiera davantage sur ces réalités que sont les nations, le génie des peuples, les valeurs de civilisation que portent chacun d'entre eux. Il n'en sera que mieux partagé.

Paul Gilbert.

 


[1]. Jürgen Habermas, Notre destin impose l'action, Die Zeit, 26 mai 2010. Texte à consulter ici

  

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Paul Gilbert - dans Idées
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