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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 16:44
Eloge des forêts               TESSON-Sylvain.jpg
 

Quel beau livre que celui de M. Sylvain Tesson ! On n’est plus tout à fait le même après la lecture de ses Forêts de Sibérie [1]. On en sort regonflé, ragaillardi, presque réconcilié avec le monde. Nous suivions depuis quelques temps ce jeune auteur du coin de l’œil. Nous avions aimé ses premiers livres, son Axe du loup, son charmant Petit traité sur l’immensité du monde. Il avait publié il y a deux ans un recueil de nouvelles – Une vie à coucher dehors – qui manifestait déjà une belle maturité d’écriture et un sens du récit peu commun. Mais son journal sibérien est d’une espèce supérieure, c’est une sorte de petit chef d’œuvre à mettre à côté des meilleurs récits de retranchement, de solitude et d’ermitage. On pense à Jünger, à Stevenson, à Stendhal lorsqu’il n’est pas trop bavard, souvent aussi à notre Giono.

Entendons-nous bien : M. Tesson n’a rien d’un herboriste, ni d’un promeneur, ni d’un touriste. Son départ pour le désert ne s’est pas fait sur un coup de tête et il ne faut y voir aucun prétexte à littérature. C’est d’abord un pari, l’un de ces paris réfléchis qu’on se lance à soi-même lorsqu’on s’aperçoit soudain qu’on est au mitan de la vie : « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois ». Certains remâchent ce genre de défi toute leur existence, ils se voient l’an prochain à Jérusalem, s’imaginent l’année suivante à Marienbad mais ne quittent jamais leur deux pièces-cuisine. Pas Sylvain Tesson. Aussitôt dit, aussitôt fait, ses malles prêtes, il attrape le premier vol pour Irkoutsk, fonce en camion sur des étendues gelées pour prendre possession d’une cabane sibérienne au bord du Lac Baïkal. « Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de route d’accès, parfois une visite. L’hiver des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis ». Robinson, parlant de son île, n’aurait pas mieux dit.

Vivre en solitaire n’est ni un jeu, ni une aventure. L’imprévu n’y est pas admis. Il y faut de la discipline et une bonne dose d’humilité. Un certain goût du confort aussi. On s’y lève de bonne heure. On passe ses journées à casser la glace, à couper du bois, à pêcher, à se nourrir et à entretenir sa cabane. On y dort beaucoup, aussi. Les livres, les cigares et la vodka sont les ingrédients indispensables d’une existence où le froid, la neige envahissante, le vent immense, vous forcent souvent à rester entre quatre murs. M. Tesson n’a  rien laissé au hasard : les ouvrages qui vont colorer, saison après saison, sa solitude ont été choisis avec le plus grand soin : « J’ai Michel Tournier pour la songerie, Michel Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité, Mishima pour les froids d’acier, Daniel Defoe pour le mythe », Giono, Jünger bien sûr, l’indispensable Vie de Rancé de Chateaubriand, quelques philosophes, Lao-tseu, Nietzsche, Schopenhauer, Kierkegaard, les stoïciens. Voilà, comme le dit plaisamment M. Tesson, pour combler la pauvreté de sa vie intérieure !

Dans ce paradis du bout du monde, si le travail ne manque pas, les distractions sont rares. Peu d’animaux, très peu d’hommes. Un lynx, quelques ours dont on relève par instant les traces dans la neige. Un ou deux couples de forestiers, commis à la garde d’immensités neigeuses, et qui viennent, de temps à autre, partager la vodka et l’ordinaire de l’auteur. On évoque les rumeurs qui remontent, déformées, de la civilisation, on échange des nouvelles, on s’enivre et on se quitte au plus vite. Le monde du Baïkal retrouve presque immédiatement sa fixité, sa beauté écrasante, la solitude reprend ses droits et la vie se partage à nouveau entre ses deux pôles, la cabane chaude et maternelle, le lac, nappe liquide, puissante, froide et paternelle.

C’est là, entre ces deux points fixes, la cabane et le lac, que M. Tesson va pratiquer son ascèse. L’existence, réduite à l’essentiel, c’est à dire à l’utile et au fécond, se libère de ses pesanteurs. Elle se déleste et se fait progressivement plus libre et plus heureuse. « Habiter joyeusement des clairières sauvages vaut mieux que dépérir en ville », prophétise notre ermite qui n’est dupe ni des plaisirs faciles de la société de consommation, ni du contre discours alternatif ou écologiste qui empeste la fausse morale et le ressentiment. Le rebelle appointé qui s’exprime à la télévision ne vaut pas plus cher que le yuppie festif. Ils sont les deux faces d’un même monde, sordide, sinistre, minéral. L’ermite, lui, n’acquiesce ni ne s’oppose. « Il ne menace pas la société des hommes. (…) Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. (…) Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. » La solitude agit en profondeur, elle favorise les gestations, les métamorphoses. C’est le même être, non un autre mais meilleur, plus fort, plus libre qu’elle rend à la société des hommes. Après six mois, Sylvain Tesson quittera sa taïga. A son arrivée au désert, il avait trouvé l’air glacé de l’hiver, les épreuves du grand froid, les doutes affreux, le désespoir et les larmes. Il repartira avec l’été, paisible, maître de son temps, homme neuf, délivré des chimères et des amours anciennes, délesté à jamais du sublime mais stérile cocon de la jeunesse.

 « Le luxe de l’ermite, c’est la beauté », nous confie M. Tesson. Il fait mieux que l’affirmer. Il l’exprime dans des pages somptueuses où le cycle de la nature, le rythme des  saisons, l’harmonie du monde sont mis en scène dans une très belle langue. Comme dans ce passage où « la lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de la banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé ». Ou dans cet autre encore : « Le soleil de 6 heures a transformé les marais en pièces d’eau de forêt arthurienne. Une vapeur de légende ouate la surface, y ménage des trouées où se fichent mille diffractions. Spectacle pour écrivain gothique victorien. Dans un monde fantastique de la fin du XIXe siècle, les libellules deviendraient les montures ailées de fées, les scintillements de la lumière sur l’eau seraient les baisers des ondines, les brumes l’haleine des sylphes, les araignées revêtiraient le statut de gardiennes des portes du vent, les eaux dormantes abriteraient le caveau d’un dieu tutélaire, et les coulées de soleil, immiscées entre les crêts, symboliseraient la voie pavée d’or vers le royaume du Ciel. Mais nous ne sommes que des hommes dans un monde d’atomes. Il faut rentrer avant la nuit. ». A cette débauche de nature, nous préférons toutefois d’autres images, plus fortes et peut-être plus belles encore : celles de ces matins de froid sec, ensoleillés, où Sylvain Tesson patine, ivre de joie, sur son lac engourdi. Ces matins-là, Nietzsche et son dieu qui danse ne sont pas très loin de lui.

Eugène Charles.

 


[1]. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2011). L'ouvrage a reçu le Prix Médicis essai en 2011.

 

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