Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 mai 2010 3 26 /05 /mai /2010 18:42
San Miniato
 
Un récit d'Edouard Schneider
Edouard Schneider.jpg
La revue Le Divan publiait en 1922 ce très bel hymne à la Toscane du dramaturge  Edouard Schneider (1880-1960). L'homme de théâtre  a complètement disparu de nos scènes. Les bibliothèques ne conservent de lui qu'une histoire des monocales (Heures bénédictines, 1925) et de somptueux récits de voyages transalpins (Promenades d'Italie, 1926. -  Sur les traces de Saint François, 1926. -  Assise, 1933.). L'évocation des heures et des saisons qui passent sur le couvent des Olivétains rappelle insensiblement deux autres amoureux de Florence, plus proches de nous, Michel Déon et Jean d'Ormesson.
 
San Miniato al Monte
 
I. – D'inverno.
 
Comme un visage aux traits trop doux qu’il faut longuement interroger, il convient de fixer la colline sainte avec toute l’attention de notre curiosité recueillie. A cette condition, sans hâte, sans souci étranger, nous la laisserons gagner notre regard, puis chacun de nos sens, puis notre cœur, ce mystère de nous-mêmes qui ne cesse de nous étonner par son pouvoir d’intelligence spontanée.
Devant ma fenêtre, sous laquelle le fleuve roule son lourd fot d’ambre porteur d’herbes et de limons, dominant de haut les maisons couleur de terre du Lungarno Serristori, voici le sein gonflé de la colline. Des toits s’y étagent, aux tuiles roses, brunes, grises, des villini aux façades blanches ou boucanées de soleil, parmi la forêt moutonnante des oliviers, des pins verts dont les rameaux évoquent le temps de Noël, des peupliers, des cyprès surtout, des cyprès issus de cent jardins, qu’on dirait morts au monde extérieur. Stylisés dans l’attitude de la méditation, voici monter les arbres de la prière, en procession, d’une marche au pas invisible, vers le sommet où les attendent le temple consacré et la découverte des espaces parmi lesquels l’âme, libre de toute chaîne, prend le large.
Les beaux cyprès de Toscane, cierges sveltes et graves, sculptés dans l’air par la Puissance et par la Grâce, surgis en leur relief linéaire sur l’argent bleu de lune des oliviers, avec quelle netteté ils prennent ici leur sens et leurs valeurs ! Ici, comme à Fiesole, ils composent l’un des éléments forts de l’atmosphère liturgique. Avec eux, au milieu d’eux, soutenue par leur geste spirituel, l’âme gravit le flanc de la colline et d’un mouvement d’adagio joint la crête verte et rousse.
Voici le sein dormant, soulevé du rythme des joies calmes, couché au reposoir de sa paix mystique. Voici, ceinte de ses cyprès, la chiesetta de San Salvatore, et la tour, et la basilique aux marbres blancs et noirs, et le palais crénelé où s’abritèrent évêques, bénédictins, moines olivétains. Voici encore, voici toujours les cyprès et les peupliers, et les pins infléchissant la file de leurs cimes duvetées pour remonter aussitôt la pente voisine de San Giorgio .
Le ciel de janvier qui nimbe cette nature, même quand les vapeurs de pluie se sont dissipées et que tremble le jour dans sa flamme limpide, le ciel de janvier s’offre sans tache, en sa teinte d’azur qu’irise le gris de la perle. Le dôme céleste vers quoi, pareille au souffle d’un plein amour, se hausse l’oraison de la colline monacale, répond par le jeune sourire de sa lumière. C’est l’heure, c’est le lieu d’une harmonie entre la terre et le ciel. Si la mélancolie traîne ici sa vie ralentie, la main de l’exil ne nous oppresse plus, et cette frêle étreinte qui nous enserre le cœur, c’est la nostalgie qui porte en elle la promesse de guérison.
A s’oublier parmi la douceur de ces courbes féminines sur quoi brûle la flamme des cyprès immobiles, n’éprouve-t-on pas soudain, au fond de soi, un sentiment qui ne se peut comparer qu’à la seule Amitié ? Il semble alors qu’on découvre un trésor dont bien souvent nous avons parlé, mais parlé sans savoir, et de qui  le visage se lève pour nous du sein de la colline, frais de sa tendresse matutinale, indemne encore de toute atteinte humaine.
L’Amitié, il n’est pas d’autre mot. Une amitié, ce mystère du bon silence qui vient nous trouver dans la retraite sûre ou les choses essentielles ne se devinent et ne s’unissent qu’au-delà de la parole. Une amitié, cette chaleur secrète où de rares heures nous font glisser sur l’eau aérienne de la musique, au sein de quoi deux voix humaines ne sont plus qu’un chant prenant son vol sur un plein, sur un tendre accord. Une amitié, cet instant où le jour décline, où les nerfs tombent, où le regard ébloui par le vertige des horizons s’ouvre indéfini, absorbe l’espace livide des mourantes lumières, et ne voit plus qu’un petit sanctuaire, une tour, une basilique blanche et noire, un cloître immergé en la nuit des pins et des cyprès, puis se fixe sur l’océan du ciel, dans l’attente de l’étoile qui, tout à l’heure, y va jeter  le feu de son agrafe d’or.
 
II. – Di notte.
 
Soir sans lune. Abîme de velours. Nulle lueur au flot des ténèbres. J’entends mourir le trébuchement de bascule des derniers tramways sur les rails.  Le fleuve dort entre les quais taciturnes. Je ne le vois plus, mais je respire son haleine humide. Les lignes modelées sur la courbe de seins purs se dérobent à mon regard. Pourtant, l’ombre est lavée et fraîche. Une alerte présence y frémit à laquelle je ne puis donner un nom ni prêter une image. Vers l’ouest, un sifflet ouaté hurle, long cri d’exil au silence de l’espace.
Des tremblements d’or sablent le ciel, s’y noient le temps d’un éclair, scintillent de nouveau. Défiant tout calcul, la vie de l’éternel mystère palpite. Et plus bas, devant moi, ces points lumineux dont la flamme se lamente, ne sont-ils pas les rares flambeaux où se guideront cette nuit les promeneurs attardés sur les pentes de l’Erta Canina, au long des cyprès à présent invisibles, par l’allée d’oraison qui monte, dolent soupir, à la piazza déserte ?
Minuscules lanternes, de vieillards ou d’enfants, qui, dans l’heure avancée ont froid, grimpent, lierre de lumière, vers le dôme sans limites, y abordent enfin, s’y glissent avec humilité, étoiles pauvres parmi les astres limpides et durs.
 
III. – Al tramonto.
 
Six heures. L’angélus règne. Des vols hâtifs s’incurvent et se croisent. Un monde de pépiements ocelle la nue. S’éveillent les cloches dont les bourdonnantes lames moutonnent par l’espace en un concert à la majesté triste. Santa Felicità, San Spirito, Santa Maria del Carmine, Ogni Santi, Santa Croce, Santa Maria del Fiore, de tous les campaniles, de toutes les coupoles, de toutes les flèches, roule l’armée de bronze.
A la cime de ma terrasse, je suis au cœur de la symphonie. Chaque vibration assaille mes nerfs, ébranle mon sein. Ample beauté sonore ! Liquide clarté ! Les murs vieillis, les toits centenaires plongent en une mer aux ondes de musique. Et les choses qu’on croyait mortes s’ouvrent à l’universel émoi.
La rumeur du jour n’est point tombée que déjà ce baume du chant apaise les fatigues. Du montant crépuscule nagent aux horizons les premières cendres. Et pourtant, au-dessus des plans brouillés, limpide sur le ciel, se découpe la tendre arête des collines. De Fiesole j’aperçois la Rocca, la Badia, le palais médicéen. Je distingue l’étoile grise que forment les maisons de Settignano. Le reflet lunaire des cimes de Vallombrosa n’est pas encore fondu dans le soir. Et plus près de moi, de l’ancienne tour San Niccolo à l’église posée là comme un émail, voici les cyprès de San Miniato que coupe, en une libre clairière, la piazza Michelangelo au sein de quoi jaillit, comme une eau d’airain le jeune corps de David.
De ma terrasse qui veille au flanc de la Costa di San Giorgio, je saisis un aspect nouveau de San Miniato. On dirait que la colline, d’un mouvement souple et tranquille, descend au fleuve afin de s’y baigner. Mais, par la détente de cette heure d’angélus, rien se fait-il plus désirable que la paix de San Salvatore lové dans ses cyprès et les écartant d’un geste timide pour tendre au soir le front nu de sa façade ?
De lentes fumées montent de la ville. Leurs ouateuses colonnes d’ombre, voici que soudain un souffle les renverse, fantomatiques pins parasols qu’emporte le mol balancement de l’air. Des langues de cuivre mauve lèchent la crête des horizons. Les lilas du soir dénouent leur gerbe sur les nacres du ciel, s’essaiment au-dessus des collines et des toits. Le battement d’une cloche s’obstine, cœur mélancolique que n’étourdit point le bonheur de vivre, mais où résonne le volontaire appel d’une petite mort.
Et sous mes pieds, tandis que deux ailes apeurées rasent mon front, voici éclore aux bords obscurs du Lungarno deux rampes fraîches d’étoiles.
 
Firenze, janvier-mars 1922.
edouard schneider.  

Partager cet article

Repost 0

commentaires

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche