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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 12:02
L'héritage
de Renan
  
IDEES
La nation,
la religion, l'avenir.
Sur les traces
d'Ernest Renan.
François Hartog.
Gallimard.
Mars 2017.
156 pages.
 

 
François Hartog, né en 1946, est historien. Directeur d'études à l'EHESS, son oeuvre mêle étroitement l'histoire des idées, l'historiographie et l'étude des rapports des sociétés avec leur passé. Il a récemment publié : Croire en l'histoire. (Flammarion, 2013), Partir pour la Grèce. (Flammarion, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Savant indubitable, Ernest Renan (1823-1892) fut aussi un homme controversé. Après la publication de sa Vie de Jésus, l'ancien séminariste est devenu pour les catholiques "le grand blasphémateur". Bien que rallié tardivement au camp républicain, il allait être une des figures tutélaires que la IIIe République honora. Trois questions guident le voyage qu'entreprend François Hartog sur les traces de Renan : l'avenir, la religion, la nation. Evolutionniste convaincu, Renan croit fortement à l'avenir, mais quel sera le devenir de l'idée même d'avenir ? Il pense que le christianisme a fait son temps, mais quelle sera la religion de l'avenir, puisqu'un avenir sans religion est inconcevable ? Forme politique de l'époque, la nation n'échappe pas non plus au travail du temps : quels seront l'avenir de la nation et celui de l'Europe ? Car dans le monde alors dominé par l'Allemagne, la question de la nation et celle de l'Europe sont liées. Ces trois interrogations sont-elles encore les nôtres ? Dans la distance qui nous sépare de Renan et en nous servant de son oeuvre comme d'un prisme, que nous donnent-elles à voir de notre contemporain ? Jusqu'à il y a peu, l'avenir de Renan pouvait être encore le nôtre ; la religion, jusqu'à il y a peu, semblait être derrière nous ; la nation paraissait, elle aussi, une forme politique épuisée et en voie d'être dépassée. Et voici que tous ces thèmes reviennent et nous portent à reconsidérer ce que nous avons cru savoir de notre situation.
 
Recension de Jean-Luc Pouthier. - Etudes septembre 2017.
Ernest Renan (1823-1892) est presque aussi oublié aujourd'hui qu'il a été admiré ou détesté de son vivant. Dans son dernier livre, François Hartog, auteur d'une œuvre puissante, consacrée pour partie à l'historiographie du XIXe siècle, n'entend pas « actualiser Renan » ou opérer un quelconque « retour, même oblique, à lui ». Pour cet essai dense et incisif, il en use « comme d'un prisme pour mieux voir notre moment contemporain ». Sur trois plans : la nation, la religion et l'avenir. Renan, qui se voulait philologue davantage qu'historien, a contribué, selon Hartog, à l'émergence du « régime moderne d'historicité ». Jusqu'à la Révolution, le passé éclairait l'avenir. Désormais, c'est l'avenir (qu'un Tocqueville est allé chercher en Amérique) qui éclaire le passé et le présent. C'est lui qui porte l'intelligibilité de tout ce qui précède, tandis que le progrès et les efforts de la science font avancer l'Humanité. Dès lors, l'Incarnation n'a pas eu lieu avec Jésus (désigné par l'ancien séminariste Renan, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, comme « un homme incomparable » ; ce qui lui vaut une suspension immédiate). L'Incarnation sera le moment où l'Humanité adviendra à la pleine conscience de soi. Le christianisme n'est pas, chez Renan, la religion de la sortie de la religion. Il est la religion de la sortie du christianisme… par « la transition entre l'Un divin antérieur, celui de la tradition chrétienne, et un Un divin reconfiguré, en phase avec l'âge actuel de l'Humanité ». Sur le plan politique, cette temporalisation d'un divin spiritualiste et idéaliste, séparé du miracle, s'opère au sein de la nation, définie comme un « plébiscite de tous les jours ». « Bigot dissimulé » pour Michelet, « blasphémateur européen » pour Pie IX, Renan nous tend un miroir magnifiquement encadré par Hartog.

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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 12:18
François Bernouard
 
 
regrets
 
 
 
D'avoir trop aimé ma maîtresse
Qui ne m'as jamais bien compris
J'ai beaucoup souffert et j'ai pris
Une haine obscure des caresses

D'avoir trop aimé ma maîtresse
Et son cœur que je n'ai compris
J'en ai méprisé mon esprit
Et mon amour et ma jeunesse...

... Comme le temps est passé
Notre amour est trépassé
Tout est bien... tu m'as quitté
En emportant tes caresses

Ah qu'aurions-nous fait l'été
Dans les mois où l'églantier
Jette au cœur des bonds d'ivresse
Toi de ta jeune beauté
Moi de ma vieille jeunesse.
 
 
 
françois bernouard (1884-1948). Les Regrets à Futile. (1912).
 
 
fin
 
 
 
Posséder dans son lit, longtemps, même maîtresse
Me semble un peu pareil à demeurer toujours
Dans le même logis. L’esprit prend chaque jour,
Au refrain de sa voix un regain de tristesse.

Les tableaux sont au mur ; on en a l’habitude
Et on ne les voit plus. Les bibelots rangés
N’évoquent plus d’envie aux regards étrangers,
Et cette vie à deux semble une solitude !

On s’aime en vieux amis qui veulent bien se rendre
Un service futile avant de s’endormir.
On parle d’une fin mais sans oser agir,
Et chaque soir on sent la vieillesse descendre.
 
 
 
françois bernouard (1884-1948). Revue « Schéhérazade ». (décembre 1909).
 
 
la bohémienne
 
 
 
Vielle et laide et bavarde et prétentieuse aussi
Elle farde sa bouche afin d’être encore belle
Et recherche le vierge adolescent transi
Pour mettre en ses pensers l’espérance éternelle.

Assise sur la borne à chaque coin de rue,
D’une voix contrefaite elle dit le passé
Et lorsqu’elle entrevoit la jeunesse accourue
Pour boire à sa parole un espoir dépassé,

Elle charge ses ans de la gloire infinie
Des grecs et des romains et de cent peuples morts,
Qui vécurent, amants, de son triste génie
Voyant dans leurs espoirs la beauté de son corps.

Et cette bohémienne affectueuse et nue
Qui tour à tour inspire à la gloire, à l’amour ;
Qui montre des tarots où l’on croit voir ses jours
Et fit boire à Socrate une infâme cigüe.

Ah ! quand tu verras jeune homme, en ta jeunesse,
En ton désir fleuri d’un rêve adolescent
Fuis son regard trompeur, méprise sa tendresse ;
La Vérité est vieille et la Vérité ment.
 
 
 
françois bernouard (1884-1948). Revue « Schéhérazade ». (mars 1911).
 
 

 

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 15:36
L'Amérique et
notre avenir
  
IDEES
Civilisation.
Comment nous sommes
devenus américains.
Régis Debray.
Gallimard.
Mai 2017.
240 pages.
 

 
Régis Debray, né en 1940, est essayiste et philosophe. Cet éternel révolutionnaire, "gaulliste d'extrême gauche" ou "réactionnaire de progrès" comme il aime à se définir, est à la pointe de tous les combats pour la liberté de l'esprit et contre le conformisme intellectuel.  Il a récemment publié : Madame H. (Gallimard, 2015), Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses. (Gallimard, 2016), Le nouveau pouvoir. (E. du Cerf, 2017).
 
Présentation de l'éditeur.
C'est quoi, une civilisation ? Comment ça naît, comment ça meurt ? L'effacement de la nôtre nous aide à répondre à ces questions vieilles comme le monde. De la CIA au rap, de House of Cards à Baron noir, des primaries à nos primaires, c'est cette imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine que Régis Debray dévoile avec une gaieté frondeuse, en reliant les menus faits de notre quotidien à l'histoire longue de l'humanité. Illustrée par l'exemple de la Grèce antique face à l'Empire romain, l'invariable grammaire des transferts d'hégémonie éclaire notre présent d'une façon insolite et pénétrante. Une prise de recul qui, tout en abordant de plein fouet l'actualité, surprendra également pro- et antiaméricains.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste n°1124 - 6 juin 2017.
La civilisation américaine. La question des civilisations, de leurs valeurs, de leur éventuelle supériorité est, en général, très mal considérée, tant il est vrai qu’il y a risque d’établir une hiérarchie valorisante ou dévalorisante entre elles. Régis Debray s’est épargné cette difficulté, en se gardant bien de rentrer dans une querelle byzantine piège. Pour lui, la civilisation américaine n’est pas la meilleure des civilisations, c’est celle qui a réussi à dominer les autres par son dynamisme inégalable. Français, européen, il mesure les dégâts de cette domination qui associe la puissance matérielle à l’imprégnation des mentalités et des mœurs. Mais il lui faut s’incliner devant une réalité massive qu’il ne diabolise ni ne divinise. Résistant à la vague qui submerge tout, il reconnaît l’incroyable performance de l’american way of life, ce code de vie qui s’est diffusé à l’échelle mondiale. Comment s’opposer frontalement à cet idéal contenu dans la déclaration d’indépendance des États-Unis, où la liberté et la recherche du bonheur commandent toute l’existence ? Ce qui ne serait que pur vœu de l’imagination prend consistance lorsque la prospérité et la supériorité vous assurent l’empire universel.
Le prodigieux talent d’écriture de Régis Debray permet de comprendre ad intra et ad dextra la nature de cette domination et de cette emprise, avec toujours la charge d’humour qui confère à son phrasé sa souplesse et son élan. Le styliste surdétermine le sociologue, l’historien, l’économiste, le politique, en pénétrant la substance des choses et en faisant percevoir la musique du monde, musique qui ici s’égale à la Symphonie du Nouveau monde : « L’armée rouge a gagné la Seconde Guerre mondiale contre le nazisme, les États-Unis ont gagné la paix qui a suivi. L’Union soviétique, après 1945, a constellé l’Europe orientale et l’Asie centrale de garnisons et de missiles, mais il n’en est pas sorti une civilisation communiste susceptible de transcender et fédérer les quant à soi locaux. Manquait le bas-nylon, le chewing-gum et le hot-dog. Plus Grace Kelly et Jackson Pollock. Les États-Unis, peu après, ont fait encore plus et mieux en matière d’arsenaux, mais si, à leur deux mille implantations militaires sur les cinq continents, ne s’étaient pas adjoints trente-cinq mille Macdo dans cent-dix-neuf pays (dont mille cinq cents en France) accompagnés d’une langue idéale pour la traduction automatique, du rasoir Gillette, des microsillons du saxophoniste Lester Young, dit The Prez (pour Président), et du décolleté de Marilyn, il n’y aurait pas aujourd’hui de civilisation américaine. » On admettra qu’un pareil tableau vaut toutes les monographies et les rapports sur la puissance américaine, dont l’écrivain concentre le secret d’une formule : « En résumé, une suprématie est installée quand l’empreinte survit à l’emprise, et l’emprise à l’empreinte. »
Cette empreinte, Hibernatus peut la découvrir, plutôt ahuri, lorsqu’il déambule dans le quartier le plus parisien de notre capitale, celui qu’on appelle encore latin. Hibernatus avait quitté ce quartier quand il avait vingt ans en 1960, pour être proprement cryogénisé peu après. Fort heureusement décongelé en 2010, c’est avec stupeur qu’il redécouvre son cher Boul’mich. À la hauteur du Panthéon, rue Soufflot, un Mc Donald avait remplacé le café Mahieu et un Quick s’était substitué au Capoulade. La suite était à l’avenant : « Deux boutiques sur trois étaient de fringues, leurs enseignes en anglais ou en dialecte approchant. À la file, Derby, “Very Good Soldes” en lettres rouges, H.P. Caterpillar, New Shop, Luxury Outlet. Un opticien s’affichait OnOptic, un autre Optical Discount, un pharmacien Sagacosmetics, un autre The Body Shop. Le bureau de tabac, Altersmoke.» Je suis obligé de couper la citation qui se prolonge, non sans signaler le coup au plexus que constitue la métamorphose de la célèbre librairie Les Presses Universitaires de France, dont comme beaucoup (avec Hibernatus), je ne manquais jamais la station, quand mes pas s’aventuraient entre le Luxembourg et la Sorbonne. Le sacrilège est vraiment consommé, lorsque notre témoin constate qu’un magasin Nike, fastueux, occupe désormais l’espace.
Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Régis Debray accomplit le parcours complet, il rend compte de l’ensemble, en ses multiples aspects, d’un génie unique : « D’autres pays ont eu besoin, pour se grandir et croire en leur destin, de s’épingler au revers une doctrine ou un système ou une théologie – Luther ou Rousseau, Auguste Comte, Marx ou Nietzsche... La République américaine a fait choix, dans ce domaine, de l’économie. Idéologie minimale. Plutôt qu’au papier elle a confié son merveilleux à des supports photosensibles, qui ont le don d’imprimer dans toutes les rétines, y compris celles des illettrés. » On a saisi que l’Amérique triomphait par la photo et surtout par Hollywood...
Donc l’Amérique a établi sa domination, et l’Europe, qui fut pourtant sa mère, vit désormais sous sa garde. Impossible d’échapper à l’emprise. Analogie de situation. La Palestine s’est trouvée autrefois sous le joug de l’Empire romain. Deux attitudes s’offraient à elle : celle d’Hérode et celle de Macchabée. L’hérodien est une sorte de collabo intelligent qui sait prendre parti de la situation. Le zélote, héritier des frères Macchabée, se lance dans une résistance désespérée qui s’achève dans la tragédie du suicide de Massada. Faut-il choisir ? Régis Debray préconiserait un moyen terme qui associe l’intelligence du compromis et la sourde résistance. En consolation, il nous laisse méditer sur la Vienne flamboyante de la culture, alors que l’Empire des Habsbourg s’effondre. On aimerait toutefois, lui poser quelques questions. Que pense-t-il de la mutation qui s’impose tout de même aux États-Unis, blancs, anglo-saxons, protestants, avec l’arrivée massive des latinos ? Et puis, quid de la puissance chinoise, menaçant tout de même le nouvel empire ?

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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 11:32
Louis Mercier
 
 
les vieux nids
 
 
 
Au printemps, lorsque les oiseaux,
A l'ombre des feuilles nouvelles,
Le long des bois, aux bords des eaux,
Couvent leurs amours sous leurs ailes,

Si par hasard vous découvrez,
Reliques des saisons dernières,
Solitaires et délabrés,
Quelques vieux nids dans les bruyères,

Ayez pitié de ces vieux nids
Qu'afflige un printemps égoïste,
Et qui de leurs bonheurs finis
Gardent comme un souvenir triste.

Songez aux toits inhabités,
A la masure démolie,
Aux berceaux, aux cœurs dévastés,
Aux vieilles choses qu'on oublie.

Mais surtout ne les brisez pas,
Ces vieux nids qu'en vos rêveries
Vous découvrirez sous vos pas,
Parmi les bruyères fleuries.

Car, au retour des mauvais mois,
Quand la neige, emplissant les haies
Et s'entassant au front des bois,
A recouvert toutes les baies,

Las d'avoir faim, las de souffrir,
Plus d'un petit oiseau, peut-être,
Les soirs d'hiver, revient mourir
Dans le vieux nid qui l'a vu naître.
 
 
 
louis mercier (1870-1951). L'Enchantée. (1897).
 
 
un soir de grand hiver
 
 
 
Un soir de grand hiver. La neige emplit la nuit
Et sa sourde blancheur rend l'ombre plus étrange.
Il neige dans la cour, il neige sur la grange,
Et sur l'étable, et dans la mare et sur le puits.

Tout ce que la maison peut découvrir du monde,
Les champs des siens et ceux des autres, les hameaux
Et les bourgs éloignés qu'on voit lorsqu'il fait beau,
Tout appartient ce soir à la neige profonde.

On dirait qu'elle tombe ainsi depuis des ans,
Et qu'elle tombera durant toute la vie ;
Il semble qu'à jamais la terre est endormie
Et qu'on ne reverra jamais plus le printemps.

Mais, pendant que la neige innombrable accumule
Du froid et du silence autour de la maison,
Et que ses flocons fous meurent dans les tisons,
Le feu, paisible et fort, au cœur de l'âtre brûle;

Le feu divin, source de joie et de clarté,
Fils du soleil qui dort dans les arbres antiques,
Rayonne, et sa lueur joyeuse et prophétique
Annonce la splendeur prochaine de l'été,

Et soudain, du réduit obscur dont il est l'hôte,
Sentant un lumineux bien-être l'envahir,
Un grillon se réveille et chante au souvenir
Du chaud parfum des prés quand les herbes sont hautes.
 
 
 
louis mercier (1870-1951). Le Poème de la maison. (1910).
 
 
offrande d'une rose
 
 
 
Pour bien dire ton los, glorieux Vendômois,
Plutôt que de tenter, d'un doigt lourd, sur la lyre
Un chant dont Apollon et toi vous pourriez rire,
Que j'aimerais mieux être un jardinier françois,

Maître en son art, habile à seconder les lois
Des subtiles amours où les fleurs se désirent !
Lors, m’unissant à ceux que tes grandeurs inspirent
Et qui vont t'acclamant du luth et de la voix,

Je saurais inventer une rose nouvelle,
Mignonne, veloutée et purpurine, telle
Qu'elle égale en parfum, en charme, en volupté,

Les lèvres de Cassandre et les lèvres d'Hélène ;
Par elle avec honneur ton nom serait porté
Et des roses, Ronsard, ta rose serait reine.
 
 
 
louis mercier (1870-1951). Revue « La Muse française ». (juillet 1924).
 
 

 

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16 juillet 2017 7 16 /07 /juillet /2017 10:34
L'héritage de la
deuxième Rome
 

 

HISTOIRE
Pourquoi Byzance ?
Un empire de onze siècles.
Michel Kaplan.
Gallimard.
Avril 2016.
496 pages.
 

Michel Kaplan, né en 1946, est historien. Spécialiste de l'histoire médiévale, qu'il a longtemps enseignée à l’université Panthéon - Sorbonne, il est l’auteur d'une oeuvre importante sur la chrétienté orientale et la civilisation byzantine. Il a récemment publié : Byzance : villes et campagnes (Picard, 2006), Byzance (Les Belles Lettres, 2007), Le Moyen Âge en orient : Byzance et l’Islam (en collaboration, Hachette, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Le mardi 29 mai 1453, les armées ottomanes de Mehmet II prennent Constantinople, la capitale inaugurée par Constantin plus de mille ans auparavant, le 11 mai 330. L'originalité profonde de l'ouvrage de Michel Kaplan est de restituer l'histoire de l'Empire byzantin en fonction des contraintes et des nécessités (politiques, religieuses, physiques, géographiques, culturelles) qui dictèrent cette histoire singulière. Ce faisant, il évalue la présence de l'héritage byzantin dans l'Europe d'aujourd'hui. Notre civilisation doit à Byzance la transmission du legs de la Grèce antique : la totalité des ouvrages conservés depuis l'Iliade jusqu'aux Pères de l'Eglise nous a été transmise par les manuscrits copiés par les Byzantins. Sur le plan artistique, largement lié à la religion, l'héritage byzantin est presque limité à l'Europe orthodoxe, avec le plan en croix grecque et l'art de l'icône, suite à l'événement le plus important de l'histoire byzantine, le rétablissement du culte des images en 843. Enfin, l'Etat byzantin a constitué durant tous ces siècles un Etat de droit. La justice reposait sur le corpus de Justinien ; le pouvoir impérial reste jusqu'au bout autocratique par principe, mais le droit prime la force. L'histoire de l'Occident plonge ses racines dans Théodoric l'Ostrogoth, Clovis le Franc et son continuateur Charlemagne, Otton Ier et ses successeurs, autant de souverains qui prenaient leurs exemples à Constantinople.
 
Recension de Pierre Chuvin. - L'Histoire. - septembre 2016.
Pourquoi Byzance ? Sous un titre légèrement provocant, Michel Kaplan, ancien président de l'université Paris-I, a caché une vraie question. Oui, pourquoi l'historiographie occidentale a-t-elle préféré ce nom réducteur pour désigner la Ville sur le Bosphore, plutôt que celui qui fit sa gloire, Constantinople, ou tout simplement la Ville, comme Rome était et reste l'Urbs ? Manière d'indiquer sa vocation mondiale, de souveraine universelle, détachée de toute définition. Les Grecs et les Turcs ne s'y sont pas trompés et ont retenu Polis, ou (Istan)bul, « la Ville ». Ce n'est pas seulement la coupole de Sainte-Sophie qui évoque irrésistiblement la voûte des cieux et l'horizon circulaire des terres et des eaux. Il en allait ainsi chez les Byzantins puis chez les Ottomans et aujourd'hui le vieux symbole garde sa force. Cette ténacité, cette continuité d'un rêve, de Constantin à Erdogan, expliquerait que cette Byzance sous-jacente, malmenée, pillée, mais jamais détruite, ait résisté à toutes les défaites, infligées de l'ouest ou de l'est, des ravages des Perses au dépeçage par les Occidentaux, de 1204 à l'occupation de 1918-1923. C'est le grand mérite du livre de Michel Kaplan d'offrir le panorama en continu, depuis la refondation de la ville en 330 jusqu'à la conquête ottomane en 1453, d'une résistance et de rebonds inouis, tout en mettant l'accent sur l'histoire politique de l'empire, et sur les questions de légitimation. Le vocabulaire administratif byzantin perd, sous cette plume alerte, un peu de sa rugosité. Loin de tous les clichés sur la décadence et les catastrophes dont il donne des analyses décapantes, par exemple à propos de la défaite byzantine de Manzikert devant le sultan seldjoukide (1071), le livre est bien au fait d'une byzantinologie française brillante et variée et animé par un réalisme manifeste et un humour certain. Un condensé d'une histoire intelligible, dans toute son ampleur.

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 11:08

Eté 2017
Le temps
du mépris
 

- Le paraître et le néant, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Le retour de la CED, par Hubert de Marans. [lire]
- Barrès et la France, par Paul Gilbert. [lire]
- Le temps du mépris, textes présentés par Hubert de Marans. [lire]
- De Gaulle avec et sans Napoléon, par Jacques Darence. [lire]
- Le centenaire de Rodin, par Sainte Colombe. [lire]
- Les aventures du major Brown, une nouvelle de J. K. Chesterton. [lire]
- Le jardin français, poèmes de L. Mercier, F. Bernouard, Pourtal de Ladevèze. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Les nouveaux godillots. - Les affaires reprennent. - Impasses souverainistes. - Le député Mélenchon.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Trump sous tutelle. - Le Brexit continue - Tensions dans le golfe.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Promesses guyanaises. - Loi Travail. - Divisions syndicales. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Duteurtre. - La Rochefoucauld. - Leroy. - Mohrt. - Monfreid. - Quignard.

- Idées et histoire, par Pierre Gilbert et Jacques Darence.
Debray. - Weil. - Spengler. - Bergson. - Leroy-Ladurie. - Bloy. - Catulle.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Louis du Fresnois.
Cézanne. - Pissaro. - Venise. - Brecht.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Démocratie. - Ve République. - Populisme. - Allemagne. - Valéry. - Croisades.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Histoire des droites en France. (Gilles Richard). - La Nation, la religion, l'avenir. Sur les traces de Renan. (François Hartog). - Maintenant. (Comité invisible). - Souveraineté, nation, religion. (Bernard Bourdin et Jacques Sapir). - Quatre-vingt-quinze. (Louis Chavanette). - Les Monarchies à l'époque moderne. (Yves-Marie Bercé). - Ecrivains et artistes. (Léon Daudet). - Saint-François d'Assise. (G.K Chesterton). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 14:38
Frédéric Saisset
 
 
été
 
 
 
Un vol d'abeilles tourne au-dessus des rosiers
Où la lumière matinale glisse et joue.
Une enfant passe avec du soleil sur la joue,
Dans la ronde des buis autour des balisiers.

Sur la crête du mur parmi les groseilliers
Un paon dresse son col turquoise et fait la roue ;
Le peuple d'animaux de la ferme s'ébroue
Et l'on entend les coqs chanter à pleins gosiers.

La chaleur se répand comme une onde muette
A travers les halliers et les jardins en fête ;
L'arbre vibre de joie et danse en ses rameaux.

O saison du soleil dont les âmes sont pleines,
Tu traverses les champs, les forêts, et les eaux,
Comme un grand oiseau d'or qui vole sur les plaines.
 
 
 
frédéric saisset (1873-1907). Revue Poésie. (1928).
 
 
airs du pays
 
 
 
Lo Pardal s'est couché sur l'oranger, mignonne,
Et l'air du soir fraîchit sur les montagnes d'or ;
Le Canigou neigeux dans du soleil s'endort,
N'est-ce pas ton amour qui se penche et se donne ?

La Bèpe à la rivière agite l'eau sonore,
Frappant de son battoir expert son tablier...
Si longtemps qu'elle va sûrement oublier
Qu'on l'attend, pauvre Bèpe, et qu'on la cherche encore.

Mais voici Jean del Riu, le vigilant garçon
Qui va, faisant danser, de village en village,
Jeunes filles et jouvenceaux sur son passage,
Ce brave Jean del Riu, avec son violon !...

Et c'est, là-bas, un groupe où la flûte module,
Au son de la guitare, un air lent et rythmé
Où notre Roussillon natal s'est enfermé...
Goigs dels ous, chant du nostalgique crépuscule.

Mais L’Hortolana cueille au jardin des fruits verts.
Ventura de la mort de son âme soupire...
Pour le quadrille !... en place! ô couples en délire !
C'est tout le Roussillon qui passe dans ces airs !
 
 
 
frédéric saisset (1873-1907). Paysages de l'âme. (1912).
 
 
les filles de la ferme
 
 
 
Les Filles de la ferme, au sourire d'enfant,
Qui cueillent tout le jour le raisin d'or des vignes,
Ont des gestes naïfs et doux comme des cygnes
Et des yeux où l'amour s'étale, triomphant.

Elles rentrent le soir sous l'ombre des prairies
Où leurs rires joyeux s'échappent en essaims.
Un parfum jeune et chaud s'exhale de leurs seins.
Leurs lèvres ont le goût des campagnes fleuries.

Elles chantent. L’air clair qui caresse leur chair
De sonores baisers les berce et les enivre ;
Elles chantent la joie et la fierté de vivre,
Et leurs rires ailés s'envolent dans l'air clair.

Le Soir semble écouter, grave, au fond de la plaine,
Le rythme paresseux de leurs folles chansons.
Leur candeur fait rêver les oiseaux des buissons.
Le ciel, plus doux, semble ridé de leur haleine.

Elles chantent en chœur, et les sources des bois
N'ont pas de sons plus purs que leur fraîche musique ;
Et la Nuit à pas noirs, descend, mélancolique,
Sur les rires derniers et les dernières voix.
 
 
 
frédéric saisset (1873-1907). Les Soirs d'ombre et d'or. (1898).
 
 

 

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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 15:33
La démocratie
loin du réel
  
IDEES
Malaise dans
la démocratie.
Jean-Pierre Le Goff.
Stock.
Février 2016.
272 pages.
 

 
Jean-Pierre Le Goff, né en 1949, est sociologue et philosophe. Observateur attentif de l’évolution de nos sociétés, il porte un regard très critique sur les idées libérales-libertaires qui polluent le débat politique et intellectuel depuis 30 ans et dont il pronostique la fin prochaine. Il a récemment publié : La France morcelée. (Gallimard, 2008) ; La Gauche à l'épreuve. 1968-2011. (Perrin, 2011) ; La Fin du village. Une histoire française. (Gallimard, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Les bouleversements qui se sont produits des années 1960 à aujourd’hui et la « révolution culturelle » qui les a accompagnés ont entraîné des fractures dans les pays démocratiques révélant des conceptions contradictoires du rapport au travail, de l’éducation, de la culture et de la religion. Ce livre met en lumière les postures et les faux semblants d’un conformisme individualiste qui vit à l’abri de l’épreuve du réel et de l’histoire, tout en s’affirmant comme l’incarnation de la modernité et du progrès. Il montre comment une nouvelle conception de la condition humaine s’est diffusée en douceur à travers un courant moderniste de l’éducation, du management, de l’animation festive et culturelle, tout autant que par les thérapies comportementalistes, le néo-bouddhisme et l’écologisme. Une « bulle » angélique s’est ainsi construite tandis que la violence du monde frappe à notre porte. Faute d’affronter ces questions, les démocraties se condamnent à demeurer aveugles sur leurs propres faiblesses internes qui les désarment face aux nouveaux désordres du monde et aux ennemis qui veulent les détruire. Camus disait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Cet impératif est plus que jamais d’actualité.
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste n°1097 - mars 2016.
L'individualisme désintégré. Auteur du meilleur livre qui soit paru sur Mai 68 et ses suites (1), Jean-Pierre Le Goff s’est signalé à notre attention comme l’observateur perspicace de nos évolutions sociales récentes. La qualité de son regard de sociologue se rapporte à ce qu’on peut appeler ses présupposés culturels. L’objet singulier de sa discipline suppose un éclairage adéquat à notre humanité, capable de la saisir dans ses profondeurs. Aussi ne craint-il pas de se réclamer aussi bien de la littérature que de la philosophie, parfois même de la théologie. Ceux qui pourraient le lui reprocher sont-ils indemnes de toute problématique préalable ? Sûrement pas. Les néo-marxistes se sont contentés de recycler leur métaphysique de l’aliénation, qui suppose que tout rapport social résulte d’un effet de domination ou d’exploitation. Il s’agit là d’ailleurs d’un paramètre utile, même s’il pèche par exclusivité. Les paramètres de Jean-Pierre Le Goff ont le mérite de problématiser, à mon sens, plus complètement l’espace social, surtout lorsqu’il s’agit de rendre compte de phénomènes de mentalité, dès lors que la mutation des mœurs correspond à un changement de paradigme global.
Son dernier essai décrit « une nouvelle conception du monde et de la condition humaine » qui « s’est diffusée en douceur à travers tout un courant moderniste de l’éducation, du management, de l’animation festive et culturelle tout autant que par l’écologie fondamentaliste, les thérapies en tous genres et les nouvelles formes de religiosité diffuses. » Ce qui résulte en premier lieu de son analyse pourrait se définir comme une sorte de pathologie qui concerne l’ensemble du corps social, mais résulte d’un éclatement de l’individu. Si, en effet, l’émancipation moderne consiste, aux yeux de la plupart des sociologues et des historiens, en l’affirmation de l’individu se libérant du carcan holiste des sociétés traditionnelles, la consistance de cet individu, la réalité de son libre arbitre, sa force de détermination peuvent se trouver entamées par un affaiblissement psychologique, une désintégration intérieure, des processus de déliaison qui entraînent sa déresponsabilisation. Dans la mesure où la démocratie moderne est née de l’individu-citoyen, il convient de s’alarmer, selon Jean-Pierre Le Goff, de ce considérable « Malaise dans la démocratie qui corrode la citoyenneté ».
Tocqueville avait prévu l’évolution fâcheuse que nous subissons : « Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le séjour de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. » L’auteur de La démocratie en Amérique avait même été plus loin, dénonçant un despotisme nouveau : celui d’un festivisme proche de celui qui sera dénoncé par Philippe Muray, où il ne s’agit que de faciliter les plaisirs de tous, au point, selon une formule fameuse, d’ôter aux individus « le trouble de penser et la peine de vivre. » Christopher Lasch vérifierait pleinement cette intuition en dénonçant en 1979 La culture du narcissisme. Gilles Lipovetsky la confirmerait dix ans plus tard en parlant « d’ère du vide » : désaffection pour les questions politiques, culte narcissique de l’ego, règne de l’image et de la séduction.
Jean-Pierre Le Goff reprend le dossier en le complétant et en l’approfondissant sur certains points. L’éducation requiert d’abord son attention, mais pas exclusivement sous l’angle de l’école, où son jugement rejoint ceux d’Alain Finkielkraut et de Jacques Julliard. Il insiste à la suite de Paul Yonnet sur la notion d’enfant du désir qui souffre constitutivement d’une blessure (Paul Yonnet, à qui il a d’ailleurs dédié son livre, ce qui me touche, ayant été très proche de cet ami trop tôt disparu). « L’enfant du désir est constamment en demande. Cherchant continuellement à se faire remarquer, il guette en permanence dans l’échange symbolique de la relation quotidienne un élément possible de la réponse à cette question : « Ai-je vraiment été désiré ? » Et Yonnet avait fait cette remarque terrible : « Il y a une sorte de légitimité introuvable à vouloir s’opposer aux désirs des enfants, puisqu’on les a désirés. » Le tout petit qui n’est plus considéré comme une sorte de don gratuit, qui émerge du désir comme une grâce, est forcément enfant roi, dont l’éducation est par avance difficile, sinon impossible.
Jean-Pierre Le Goff a déjà longuement étudié les pathologies particulières qui résultent de la crise du travail, du chômage et du management social qui a plus aggravé que guéri les fragilités des membres des entreprises. Mais il consacre deux longs chapitres aux évolutions proprement intellectuelles. Celui qui concerne la culture proprement dite rejoint la charge de Philippe Muray contre l’homo festivus, où l’écrivain voyait un processus de déshumanisation au sens où il s’agit d’un bouleversement ontologique total, avec la fin de l’histoire dans ses aspérités et la perte de la densité d’être emportée par la futilité d’un divertissement, pire que celui que Pascal avait stigmatisé. Mais Le Goff se distingue de Muray, en notant l’insatisfaction que suscite ce festivisme absurde, dont certaines manifestations ont été sifflées à Avignon lorsqu’elles bravaient le bon sens. Cela ne l’empêche pas d’insister sur la vacuité de certaines transgressions de type gauchiste, telle celle que Jean Vilar avait dénoncée en 1968. Le happening informe n’aura jamais la force des grands textes classiques : « Ce pseudo spectacle n’était qu’une caricature de l’audace et du courage, de la pensée et de l’invention. »
Du courage, Jean-Pierre Le Goff en fait preuve, lorsqu’il ose mettre en question ce qu’il appelle le bazar psychologique et spirituel des nouvelles religiosités. La mutation qui, en Europe, fait préférer un pseudo bouddhisme à la mode psy aux disciplines théologiques du christianisme est non seulement considéré avec indulgence par la doxa dominante, elle est encouragée par un état d’esprit qui loue l’abandon des exigences dogmatiques. D’où d’étranges compromissions, où l’État laïque se prête à des discours fumeux et déréalisants. Mais, pour notre sociologue, il ne s’agit pas de s’abandonner à des constats désenchantés, il s’agit de contrer une évolution ruineuse et de rendre notamment au politique sa puissance d’intervention, en l’articulant à nouveau dans l’histoire et toute sa densité. Et d’insister sur l’importance de la relation à la nation et à la civilisation, dont l’identité « n’est pas une substance immuable et fermée, mais ne signifie pas pour autant une recomposition constante et indéfinie. » Seul le rapport à l’héritage donne un sens à la projection dans le futur.
 
(1) Mai 68, l’héritage impossible, La Découverte, mai 2006, 490 pages.
 
Autres articles recommandés : Jean-Pierre Le Goff, « Comment être à la fois conservateur moderne et social  », Le Débat n° 188 - janvier-février 2016. - Marc Weitzmann, « Le Malaise français », Le Magazine littéraire n° 566 - avril 2016.
 

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 16:48
Charles Guérin
 
 
ton cœur est fatigué des voyages
 
 
 
Ton cœur est fatigué des voyages ? Tu cherches
Pour asile un toit bas et de chaume couvert,
Un verger frais baigné d’un crépuscule vert
Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne va pas plus avant : Voici l’enclos.
Cette porte d’osier qui repousse des feuilles,
Ouvre-la, s’il est vrai, poète, que tu veuilles
Connaître après l’amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l’étable obscure. Ecoute.
L’agneau bêle, le bœuf mugit et l’âne brait.
Approche du cellier humide où, bruit secret,
Le laitage à travers les éclisses s’égoutte.

C’est le soir. La maison rêve ; regarde-la,
Vois le feu qu’on y fait à l’heure accoutumée
Se trahir dans l’azur par une humble fumée.
Mais tu cherchais la paix de l’âme ? Entre : Elle est là.
 
 
 
charles guérin (1873-1907). Le Semeur de cendres. (1901).
 
 
soir de juin
 
 
 
Il a plu. Soir de juin. Ecoute,
Par la fenêtre large ouverte,
Tomber le reste de l’averse
De feuille en feuille, goutte à goutte.

C’est l’heure choisie entre toutes
Où flotte à travers la campagne
L’odeur de vanille qu’exhale
La poussière humide des routes.

L’hirondelle joyeuse jase.
Le soleil déclinant se croise
Avec la nuit sur les collines ;

Et son mourant sourire essuie
Sur la chair pâle des glycines
Les cheveux d’argent de la pluie.
 
 
 
charles guérin (1873-1907). Le Coeur solitaire. (1898).
 
 
la nuit
 
 
 
La nuit répand sur le village
Son ombre et sa tranquillité ;
L'Ame inquiète du feuillage
Soupire aux souffles de l'été.

En face du jour qui s'achève
Des groupes sombres sont assis,
Pleins d'un impénétrable rêve,
Au fond des porches obscurcis.

Un chariot crie. Une fille
Retire sous l'arche d'un pont
Son seau clair où l'eau noire oscille.
Des bœufs chargés d'herbe s'en vont.

Il sort une tiède buée
De l'étable où les bêtes font
Leur bruit de paille remuée.
Une fumée au ciel se fond.

C'est l'heure grise des veillées ;
Le vent limpide emporte au loin,
Hors des granges entrebâillées,
L'enivrant arome du foin,

Et ramène des hameaux proches
Le grand bourdonnement d'amour
Que lui jette l'essaim des cloches
Par ses ruches de pierre à jour.
 
 
 
charles guérin (1873-1907). Le Semeur de cendres. (1901).
 
 

 

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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 15:27
Les idées neuves
du socialisme
  
IDEES
Notre ennemi,
le capital.
Jean-Claude Michéa.
Climats.
Janvier 2017.
320 pages.
 

 
Jean-Claude Michéa, né en 1950, est philosophe. Critique infatigable du libéralisme et d’une gauche progressiste qui est devenue son plus sûr allié, il dénonce, essai après essai, les ravages du système capitaliste et plaide pour un socialisme populaire et soucieux du bien commun, tel que Proudhon et Orwell l’avaient imaginé. Il a récemment publié : Le Complexe d’Orphée. (Climats, 2011), Les Mystères de la gauche. (Climats, 2013), La Gauche et le peuple. (Avec J. Julliard, Flammarion, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Si l'on veut réellement rassembler la grande majorité des classes populaires autour d'un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste (et non pas simplement accroître ses privilèges électoraux), il faut impérativement commencer par remettre en question ce vieux système de clivages fondé sur la "confiance aveugle dans l'idée de progrès", dont les présupposés philosophiques de plus en plus paralysants (du type "parti de demain" — celui de la Silicon Valley — contre "parti d'hier" — celui de l'agriculture paysanne ou de la culture du livre) ne cessent d'offrir depuis plus de trente ans à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme sous les dehors beaucoup plus séduisants d'une lutte "citoyenne" permanente contre toutes les idées "réactionnaires" et "passéistes"
 
L'article de Marc Riglet. - Lire - février 2017.
Solidarité oblige. Désigner un ennemi ne promet pas qu’on le terrasse. Ainsi de la finance avec François Hollande. Mais, avec Jean-Claude Michéa, c’est une autre affaire. De livre en livre, voici le quatorzième, notre philosophe sudiste dénonce le capitalisme, étrille ses idéologues et, peut-être plus encore, ses idiots utiles. Sous le triple patronage de Marx, de Proudhon et de George Orwell, il conduit la critique serrée du mode de production capitaliste, estime ne pas pouvoir distinguer entre le « mauvais » libéralisme – celui qui commande l’exploitation – et le « bon » - celui qui assure nos libertés -, pense qu’une économie du don n’est pas moins « anthropologique » qu’une économie de la concurrence, promeut, enfin, une morale de la common decency – il y a des choses « qui ne se font pas » - dont les dépositaires seraient les « gens ordinaires », ceux que les élites désignent comme des « ploucs », fourriers de ce nouveau spectre qui hanterait le monde : le populisme !
Dans ces registres, Jean-Claude Michéa n’est évidemment pas seul. Mais il est le théoricien le plus érudit, le dialecticien le plus serré, le polémiste le plus cruel et aussi le plus drôle. En outre, sa méthode d’exposition, invariable, est vraiment originale. Un exposé de base – là, l’entretien fait de quatre questions qu’il accorde à « un jeune site socialiste et décroissant, Le Comptoir » - puis seize scolies, chacune assortie d’une vingtaine de notes qui développent la pensée et établissent les sources. Une pensée arborescente, « permettant un mode d’exposition plus dialectique » ou, comme il dit, « si l’on préfère une formule plus jeune, en 3D ».
Une fois reconnu ces qualités, il reste loisible de saluer la force de certains développements et d’être plus réservé sur d’autres. Dans la première catégorie, on retiendra l’utile mise au point sur la distinction entre la gauche et le socialisme. Non seulement l’une n’emporte pas nécessairement l’autre, mais l’histoire du mouvement ouvrier rappelle que ce n’est qu’occasionnellement que le socialisme a estimé devoir avoir partie liée avec la gauche. Dans la seconde, on restera sceptique sur la promesse d’une fin prochaine du capitalisme à raison de la baisse tendancielle du taux de profit. Que la crise du capitalisme s’aiguise, que sa dernière ruse, le welfare state, ait épuisé sa force propulsive, est une chose ; que l’économie du don, l’auto-organisation et l’altruisme soient inscrits à l’ordre du jour, en est une autre, moins établie.
 
Autres articles recommandés : Gérard Leclerc, « La Vigie Michéa », Royaliste - 14 février 2017. - Jean-Claude Michéa, « Les intellectuels, le peuple et les réseaux sociaux», Le Comptoir - 11 janvier 2017.
 

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N°1 - 2009/01
 
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