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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 22:39
S'engager ?               
                                      
 
CAMUS-Albert.JPG
 

Albert Camus-Michel Vinaver, S'engager ? Correspondance 1946-1947 (Edition établie, présentée et annotée par Simon Chemama). Paris, Arche Editeur, avril 2012, 156 pages.

 

« Venez donc vendredi à 17 heures, chez moi, écrit Albert Camus. Et n’y mettez pas tant de façons, je ne suis pas Greta Garbo. » – C’est la phrase qui ouvre la correspondance entre l’auteur de L’Eté et Michel Vinaver  ; et cette remarque pince-sans-rire n’est pas celle d’un faux modeste, c’est celle d’un homme simple, qui dépassionne la célébrité internationale qui lui est tombée dessus sans crier gare : les lettres que Camus échangera avec Michel Vinaver témoigneront jusqu’au bout de cette simplicité, et de l’attention qu’il porte aux autres.

 

*

 

Nous sommes en 1946, aux États-Unis, où Albert Camus fait une conférence et Michel Grinberg des études. Le premier,qui signera bientôt Vinavert, puis Vinaver, aborde le second, que Le Mythe de Sisyphe et L’Etranger ont rendu célèbre. – C’est le temps des Maîtres, et Camus est de ceux-là, avec Sartre, Malraux et quelques autres, dont la jeunesse recherche les conseils, sinon l’autorité : la vie n’a pas de sens, Dieu est mort, il reste la littérature qui fournit des alibis à l’absurdité d’exister.

Vinaver a dix-neuf ans, et c’est un âge très sérieux (d’autant plus sérieux que l’époque est elle-même très sérieuse : l’intellectuel engagé et le roman à thèse commencent leur pénible règne), où l’on dit avec des mines de pasteur méthodiste les choses les plus définitives, ou les plus baroques (« Seule peut-être l’URSS possède la candeur homérique nécessaire pour la genèse d’un poème épique ») ; et en effet, d’emblée, on sent que l’étudiant n’est pas là pour rigoler : le 15 novembre 1946, il envoie à Camus une longue lettre dont Simon Chemama, qui a annoté le recueil, nous apprend qu’elle est « une synthèse étonnante de George Thomson, de Simone Weil » et de Camus lui-même.

« Chaque homme doit, dit-on, “s’engager”, écrit le jeune intellectuel dans cette lettre. Le seul engagement qui ait pour moi quelque signification c’est celui qui consiste à faire prendre aux hommes la conscience de leur situation. » Bien entendu, c’est aux livres que revient cette tâche, à condition que leur auteur échappe au didactisme ; or c’est bientôt le reproche que Vinaver adressera à certaines œuvres de Camus.

 

*

 

Vinaver a vu Les Justes, et il dit en avoir éprouvé une impression de « décalage » : « Je sais bien que vous avez essayé de montrer comment le meurtre abstrait qui nous caractérise est déjà en herbe dans l’évènement que vous traitez (...). Mais c’est une déduction intellectuelle, dramatiquement peu convaincante sinon pas du tout : il y a pour le spectateur si nettement une différence de nature entre la chose que vous présentez et la réalité qu’il vit, qu’il ne fait pas le lien ».

Davantage, cette pièce n’a même pas la valeur d’une « chronique historique » : « le dialogue a un ton qui ressemble à celui de l’éternité » ; c’est finalement une pièce « nostalgique », qui reflète un temps où l’on pouvait encore « situer tel problème entre tel et tel pôle de la conscience », alors que l’époque voudrait que l’on parlât du « chaos », du « vide au sein de chaque conscience ». Conséquemment, la pièce est « sereine », et non « tourmentée » : « la souffrance de chaque individu est secondaire au fait qu’on sent [les personnages], du début à la fin, en situation de salut. »

Mais Vinaver ne s’en tient pas là ; cherchant les causes de l’échec fondamental – littéraire, théâtral, esthétique – des Justes, il les trouve dans la nasse de la célébrité où Camus s’est trouvé pris, soudainement, au sortir de la seconde guerre mondiale : elle n’a pas seulement fait de lui un écrivain connu, elle en a fait un guide – un « phare », écrit Vinaver.

Ainsi, « vous vous êtes demandé si vous n’aviez pas, vis-à-vis des hommes qui se dirigeaient vers vous, une responsabilité. Vous avez cessé de crier n’importe quoi. » Et tout le problème est là : « Je voudrais, de nouveau, vous entendre crier “n’importe quoi”, sans vous préoccuper d’autre chose que de ce “n’importe quoi”. »

 

*

 

La réaction de Camus est à la hauteur de ce que nous connaissons de lui. (Ce qu’il y a de plus frappant, et de plus touchant, dans ces lettres, c’est Camus lui-même, qui confirme ce que nous savions de sa simplicité, aussi naturelle que sa phrase ; de son absence de dogmatisme, au milieu d’opinions affermies ; de son humilité, maintenue dans sa gloire retentissante ; de sa bienveillance à l’égard d’un débutant qui ne le ménage pas ; et de sa disponibilité, lorsque le jeune auteur cherche du travail – finalement, sans l’aide du maître, il en trouvera dans le rasoir [1] –, puis un lecteur et un éditeur pour ses romans – Lataume sera publié en 1950 et L’Objecteur en 1951.)

La réaction de Camus aux commentaires de Vinaver est donc à la hauteur de ce que nous savions du futur prix Nobel : il donne largement raison à son correspondant. Ce devoir, cette responsabilité qu’il se sent, et qui l’encorde, il l’appelle même une crise. Or « la crise est finie », car, dès qu’il aura publié quelques livres qui correspondent encore à ce rôle qu’il perçoit qu’il doit jouer, il n’écrira plus qu’« au hasard », ce hasard que Vinaver appelle le « n’importe quoi ». (Dans ses Carnets, Camus resserrera en deux phrases cette tension entre devoir et hasard : « L’écrivain est finalement responsable de ce qu’il fait envers la société. Mais il lui faut accepter (et c’est là qu’il doit se montrer très modeste, très peu exigeant), de ne pas connaître d’avance sa responsabilité, d’ignorer, tant qu’il écrit, les conditions de son engagement – de prendre un risque. »)

Cette voie nouvelle, l’auteur de Noces n’aura pas le loisir de la creuser : un autre hasard l’attend, le cherche, et le trouvera dans une Facel-Vega lancée contre un arbre. – Dès lors, et c’est la thèse que défend Simon Chemama dans sa préface, peut-être Vinaver a-t-il « écrit le théâtre de Camus, le théâtre que Camus n’a pas voulu ou n’a pas su écrire » ; à moins qu’il n’en ait pas eu le temps.

 

*

 

C’était le temps des Maîtres, nous l’avons dit, et Camus était de ceux-là ; et ce temps, et Camus, sont morts. Adolescents, nous n’en avions pas conscience : nous vivions encore parmi eux, dont nous vénérions les ombres, car nous n’avions pas consommé toute gratitude ; ou, pour le dire avec les mots de Mauriac, nous bercions encore dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés [2].

Nos professeurs nous y aidaient qui nous apprenaient que l’absurdité moderne commençait avec un indifférent qui ne savait pas le jour exact de la mort de sa mère, que le suicide était le seul problème philosophique vraiment sérieux, que Meursault annonçait Robbe-Grillet comme « Misère de la Kabylie » la littérature engagée, et qu’entre la justice des poseurs de bombes et sa mère il valait mieux choisir sa mère.

Certes, Camus était mort, et Bernanos avant lui, et Mauriac après eux, mais ils étaient vivants pour nous ; et puis, d’autres viendraient bientôt. Certes, ceux qui étaient venus, notamment dans les années soixante-dix, nous assommaient, mais nous les regardions comme une parenthèse.

Ils ne furent pas une parenthèse. La figure du grand écrivain français qui nous en imposait, que nous pensions éternelle comme la littérature, est morte depuis longtemps, et toute gratitude est désormais consommée. – C’est aussi un des intérêts de ces lettres : nous ramener au temps où un jeune homme cherchait auprès d’un Maître des raisons d’admirer. 

Bruno Lafourcade.



[1] A partir de 1953, Vinaver sera employé par la société Gillette, où il fera carrière. – En 1955, l’auteur des Coréens écrivait d’ailleurs à Camus qu’il continuait de lier sa vie « aux lames de rasoir ». « Arrachez donc aux rasoirs le temps d’un livre », lui répondait son correspondant.

[2] « Ceux qui l’ont lue n’ont pas oublié cette phrase de Beauvoir : “Le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité que pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus.’’ Dans cette volonté d’avilir, où il entre une pompe autrement ostensible, et autrement ridicule, c’est un monde nouveau qui naît, celui où l’on conchie les maîtres, avec leur nom et leur mort. Et c’est un Mauriac, désorienté et atterré par ce geste, qui ajoute dans son Bloc-notes : “Et nous, nous bercions dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés... ’’ » (Bruno Lafourcade, Derniers feux, Conseils à un jeune écrivain, Editions de la Fontaine Secrète, 2012).


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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 22:45
L'invention de la France
Atlas anthropologique et politique
 
de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd
Mis en ligne : [28-05-2012]
Domaine : Idées 
LE-BRAS-Herve-L-invention-de-la-France.gif
 
Hervé Le Bras, né en 1943, est démographe. Directeur d'études à l'Institut national d'études démographiques (INED), enseignant à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est un de nos meilleurs spécialistes en histoire sociale et en démographie.

Emmanuel Todd, né en 1951, est politologue, démographe, historien et sociologue. Il a récemment publié :  L'illusion économique (Gallimard, 1998), Après l'empire (Gallimard, 2002), Après la démocratie (Gallimard, 2008), L'origine des systèmes familiaux. (Gallimard, 2011). 
 

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, L'Invention de la France. Atlas anthropologique et politique. Paris, Gallimard, février 2012, 517 pages.

 
Présentation de l'éditeur.  
Une conviction cheville cet atlas : la nation française n'est pas un peuple mais cent, et ils ont déridé de vivre ensemble. Du nord au sud, de l'est à l'ouest de l'Hexagone les mœurs varient aujourd'hui comme en 1850. Chacun des pays de France a sa façon de naître, de vivre et de mourir. L'invention de la France cartographie cette diversité en révélant le sens caché de l'histoire nationale : hétérogène, la France avait besoin pour exister de l'idée d'homme universel, (lui nie les enracinements et les cloisonnements ethniques. Produit d'une cohabitation réussie, la Déclaration des droits de l'homme jaillit d'une conscience aiguë mais refoulée de la différence. La culture est mouvement, progrès, diffusion, homogénéisation bien sûr, mais de nouvelles différences apparaissent sans cesse, aujourd'hui maghrébines, africaines ou chinoises. Il ne saurait donc y avoir de retour à une homogénéité perdue, parce que cette homogénéité n'a jamais existé. Les défenseurs autoproclamés de l'identité nationale ne comprennent pas l'histoire de leur propre pays. Ils sont aveugles à la subtilité et à la vérité du génie national. L'effondrement du catholicisme puis celui du communisme ont engendré un vide religieux et idéologique qui a fini par couvrir tout l'Hexagone. Cette nouvelle homogénéité par le vide explique l'apparition, parmi bien d'autres choses, dans un pays où les Français classés comme musulmans ne pratiquent pas plus leur religion que ceux d'origine catholique, protestante ou juive, d'une islamophobie laïco-chrétienne, qui prétend que la seule bonne façon de ne pas croire en Dieu est d'origine catholique. L'abysse métaphysique de notre actuel moment politique trouve ici sa source.
   
Recension de Valérie de Senneville. - Les Echos, 27 février 2012.
L'illusion identitaire. Le propos. Ceci n'est pas une nation. L'ouvrage d'Emmanuel Todd et d'Hervé Le Bras « L'Invention de la France » est un peu une paraphrase de ce célèbre tableau de Magritte « Ceci n'est pas une pipe », représentant... une pipe. Bien sûr, il ne vient pas à l'idée des deux démographes de contester l'idée de la nation française, mais plutôt de mettre en doute son homogénéité. « La nation française n'est pas un peuple mais cent », écrivent-ils dans la présentation de cette photographie de la France. Déjà, en 1981, dans la première édition de leur étude, ils démontraient, cartes à l'appui que, malgré la société industrielle et une forte concentration administrative, la France conservait une grande diversité et était une exception en Europe. La France est multiple et a dû « s'inventer » en tant que nation. Ils ajoutent ici un chapitre plus politique que démographique visant à allumer un contre-feu aux inventeurs de « l'identité nationale ». Mais ils le font en chercheurs anthropologues, non en politiques. Des cartes montrent la persistance des différences. Rien, ou presque, n'a changé au niveau anthropologique entre 1820 et aujourd'hui. Edifiant.

L'avis de Paul Gilbert. - La Revue Critique des Idées et des Livres
Hervé Le Bras et Emmanuel Todd poursuivent leur enquête passionnée sur la nation la plus étrange d'Europe, la nôtre. En publiant en 1981 la première édition de cet ouvrage, les auteurs avaient retrouvé les interrogations de Taine et de Renan, un siècle plus tôt : à quel miracle doit-on l’invention de la France ? Selon quel long processus, cent peuples, cent cultures, cent langues, cent histoires diverses ont-ils pu donner naissance à une des puissances les plus solides d’Occident ? Pourquoi, dans un monde qui s’uniformise, la France garde-t-elle au fond d’elle-même autant de variété, sans jamais pourtant se défaire ? Ces questions, Todd et Le Bras continuent à les approfondir, aujourd’hui comme il y a trente ans. La livraison 2012 de leur Invention de la France est du meilleur cru. Elle fourmille de données, de chiffres, de cartes et d’analyses qui sont autant de confirmations de cette diversité française, solide et vivace. Tous ceux qui pensent – comme nous le pensons ici – que la France ne peut pas se résumer à une idée, qu’elle ne se réduira jamais à cette triste République « une et indivisible » qui hante nos constitutions et nos manuels d’histoire, que cette pluralité fait sa force et sa richesse, y trouveront de nombreux motifs d’encouragement et d’espoir. Ils y trouveront aussi beaucoup d’intuitions justes et des passages admirables de vérité comme celui qui suit : "La carte idéologique de la France révèle que le négatif doctrinal du communisme n'est pas le libéralisme ou un quelconque fascisme, mais le catholicisme. Jamais (à l'exception de trois départements) les zones de forte pratique religieuse et d'implantation communiste moyenne ou forte ne se recouvrent. Il existe entre communisme et catholicisme un rapport de répulsion. Cette carte est une confirmation empirique de la pensée contre-révolutionnaire française, qui estime, à la suite de Joseph de Maistre, que la Révolution (et sa prolongation idéologique dans le communisme) est moins un phénomène de lutte de classes qu'un conflit de nature métaphysique entre ceux qui croient au paradis après la mort et ceux qui croient au paradis sur terre, entre les partisans de la cité de Dieu et ceux de la cité du Soleil. Le communisme, c'est avant tout, comme la religion, un rapport à l'au-delà." Voilà un beau livre, écrit par deux hommes de grand talent, de vaste culture et qui partagent à l’évidence une même passion pour la France. Deux auteurs également soucieux de porter leurs analyses et leurs réflexions dans le champ politique. On lira avec intérêt les pages qu’ils consacrent à la montée du vote Front National, en particulier dans les régions du nord et de l’est. Prenant le contrepied de certaines enquêtes d’opinion qui laissent entendre que la géographie frontiste serait celle de l’ancien électorat ouvrier ou des conflits liés à l’immigration, le démographe et le sociologue mettent surtout l’accent sur la rupture du lien social, du système familial et des relations de voisinage. De la même façon, à rebours des discours officiels d’une certaine droite, ils insistent sur l’étonnante vitesse d’intégration d’une grande partie de la jeunesse issue de l’immigration. Voilà des données qu’un gouvernement sans tabou idéologique, soucieux du seul intérêt général, pourrait utilement exploiter. Analyse rigoureuse du présent, confiance en notre avenir, tels sont les principes que nous proposent Todd et Le Bras à l’issue de ce nouveau « tour de France ». C’est sans doute la méthode à suivre.

 

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la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 23:31
Pierre Benoit
Le romancier paradoxal
 
de Gérard de Cortanze
Mis en ligne : [14-05-2012]
Domaine : Lettres 
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Né en 1948, Gérard de Cortanze est écrivain, poète, essayiste et critique littéraire. Il collabore au Figaro Littéraire, au Magazine littéraire et dirige la collection Folio Biographies chez Gallimard. Il reçoit le Prix Renaudot en 2002 pour son roman historique Assam. Parmi ses dernières publications : De Gaulle en maillot de bain (Plon, 2007),  Indigo (Plon, 2009),  La belle endormie (Le Serpent à Plumes, 2009),  Le Clezio (Gallimard, 2009), Le Roman de Ernest Hemingway (Le Rocher, 2011), Miroirs (Plon, 2011)
 

Gérard de Cortanze, Pierre Benoit, le romancier paradoxal. Paris, Albin Michel, février 2012, 560 pages.

 
Présentation de l'éditeur.  
50 ans après sa mort, l'auteur de L'Atlantide reste, pour la majorité des lecteurs, un écrivain mythique. Célèbre dès la publication de son premier roman, président de la SGDL, académicien à 45 ans, il connut toutes les gloires et la déchéance suprême lorsqu'il fut injustement jeté en prison en 1944 pour " collaboration avec l'ennemi ". Reporter passionné, journaliste prophétique, voyageur invétéré, il fit 5 tours du monde, romancier du bonheur et séducteur impénitent, il écrivit des dialogues de films, des opérettes, des nouvelles, plusieurs centaines d'articles, et 43 romans dont les héroïnes ont toutes un prénom qui commence par un A. A Cocteau qui lui disait qu'il avait " le génie de l'imprévu ", il répondait que " le devoir d'un romancier, c'est d'être de son temps". Le XXème siècle et ses soubresauts lui donnèrent, ô combien, l'occasion d'être ce romancier paradoxal dont cette biographie retrace le destin.
   
Critique de Bernard Pivot. - Le Journal du Dimanche, 4 mars 2012.
Faut-il ressusciter Pierre Benoit ? Mort dans la nuit du 2 au 3 mars 1962 – il y a donc exactement un demi-siècle –, Pierre Benoit eut droit à de gros titres dans la presse et à des émissions spéciales à la radio. Aujourd’hui, pour les lecteurs de moins de 60 ans, son nom ne dit rien. La Châtelaine du Liban, L’Atlantide, Mademoiselle de la Ferté, quèsaco? Des romans qui ont connu des succès fous. Un nouveau roman de Pierre Benoit – il en a écrit une cinquantaine – se tirait d’emblée à 100.000 exemplaires, ce qui pour l’époque – il est né en 1886 et son premier best-seller, Kœnigsmark, a été publié le 11 novembre 1918, jour de l’armistice – était considérable. Il fut si vite oublié que Le Petit Larousse le retira de ses pages. Cela déclencha dans l’association Les Amis de Pierre Benoit une telle colère que le dictionnaire le réintégra. Il y est toujours.Gérard de Cortanze a raison d’intituler sa biographie de Pierre Benoit Le Romancier paradoxal. Car tout chez lui paraît contradictoire, bizarre, antithétique. Ainsi, n’y a-t-il pas plus français que lui – classique dans son écriture, son patriotisme de droite, ses valeurs, son parcours, qui le mena à l’Académie française – et son goût pour l’étranger et les voyages. De son enfance maghrébine, Tunisie et Algérie, il tira une vraie curiosité pour les civilisations méditerranéennes et orientales. Combien de fois fit-il le tour du monde? Combien d’années passées ailleurs qu’en France? La majeure partie de son œuvre est bâtie sur l’exotisme, le reportage, sans pour autant, affirme Gérard de Cortanze, avoir été un chantre de l’épopée coloniale. Il n’y a pas plus mondain que Pierre Benoit. En témoignent son ambition, ses relations, ses affaires, sa correspondance, et même son éternel nœud papillon ! C’est pourtant le même homme qui déménage sans cesse, fuit Paris, s’établit en province, s’installe dans des chambres d’hôtel pour écrire ses romans et ses articles. Pierre Benoit est un anachorète attiré par la lumière du salon. C’est aussi un farceur, au jeu, un tricheur, un pasticheur, un mystificateur. Gérard de Cortanze raconte quelques-unes des blagues perpétrées par cet homme, rescapé de la Grande Guerre et des tranchées, qui sera président de la Société des gens de lettres. Son entourloupe la plus osée? Avoir simulé un premier enlèvement sur les Grands Boulevards à Paris, par le Sinn Féin irlandais, puis un second, place Vendôme, toujours par les indépendantistes irlandais. Plus fort que Jean-Edern Hallier, qui, lui, n’inventera qu’un seul enlèvement ! Pierre Benoit avait manigancé tout cela, qui mit en effervescence policiers et journalistes, pour se dépêtrer d’un imbroglio de trois amantes soupçonneuses. Car ce petit homme engoncé, aux yeux bleus, aux traits sans grâce, a été un fieffé séducteur. Une princesse, des chanteuses, des comédiennes, des dames du beau monde, des mariées ou pas, il a été, dans son œuvre comme dans sa vie, un homme à femmes. Chacun de ses romans est d’abord le portrait d’une héroïne, vamp ou victime, intrigante ou amoureuse, aristocratique ou plébéienne. Et toutes, c’était sa marque, sa manie, ont un prénom ou un nom qui commence par A. Enfin, quoique jalousé pour ses succès en tout genre, Pierre Benoit eut beaucoup d’amis, surtout parmi les écrivains : Cocteau, Carco, Mac Orlan, Bourget, Simenon, Dorgelès, Pagnol, son éditeur Albin Michel. Sa fidélité à Maurras, à Pétain, ses idées royalistes, lui valurent à la Libération beaucoup d’ennuis, quelques imprudences pendant la guerre lui étant imputées à crime. Gérard de Cortanze raconte et décortique ces années sombres avec à la fois gourmandise et indignation. Car Pierre Benoit, maquisard dans le Périgord, auquel Aragon et les intellectuels communistes apportèrent leur soutien, fut enfin innocenté par la cour de justice après plusieurs mois de prison. Antisémite? Il avait fait l’éloge de "l’âme juive" dans Le Puits de Jacob. Excellemment documenté et écrit, le livre de Gérard de Cortanze ouvre pour Pierre Benoit un procès posthume : la cour de justice littéraire lui rendra-t-elle son honneur et sa réputation? "Comme tout ce qui vit très fort, il a beaucoup vieilli. Je souhaite aux autres vivants d’avoir un jour d’aussi belles rides", écrit Amélie Nothomb. Ce n’est pas gagné.

 

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la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 09:41
Henriot
 
 
je vous dirai l'odeur
 
 
 
Je vous dirai l'odeur de la campagne après
Que la pluie a trempé l'herbe épaisse des prés,
Le doux balancement des roses sur leur tige,
La forme du nuage au vent qui le dirige,
L'hirondelle et son jeu de navette, et l'azur,
Et l'avoine qui tremble au faîte du vieux mur
Je vous dirai l'heure dorée, et l'ombre lente,
Et la source où bruit la Nymphe diligente,
Et la cloche qui sonne, égale, et chaque instant
Mesure nos plaisirs et notre part de temps...
 
 
 
émile henriot (1889-1961). Aquarelles (1922).
 
 
l'automne
 
 
 
Adieu ! Voici l'automne et son triste présage.
On a coupé les fleurs, on a cueilli les fruits,
Et dans le pâle ciel que l'hirondelle a fui
Déjà monte un néfaste et ténébreux nuage.

Adieu ! L'été n'est plus. Son doux sourire a lui.
Le regard éclatant s'éteint dans le visage,
Et le coeur qui se calme, hélas ! et devient sage
S'abandonne aux langueurs du monotone ennui.

Hélas ! Rien ici-bas ne dure. Tout s'efface.
Seule une éternité de rêve prend la place
Des chers biens qu'on croyait jamais ne voir finir !

Mais non ! l'amour n'eût-il bati que sur le sable,
De nos bonheurs passés le reste impérissable
Ta cendre nous le garde, ô brûlant souvenir !
 
 
 
émile henriot (1889-1961). Aquarelles (1922).
 
 
esquisses
 
 
 
J'aime les frais matins peuplés de tourterelles,
Les ciels purs et lavés comme des aquarelles,
L'azur, tout ce qui chante et tout ce qui sourit,
L'humble lilas qui s'ouvre et doucement fleurit,
L'oiseau, comme un désir, posé de branche en branche,
Et dans un jardin clair, avec sa robe blanche,
Une rose au corsage ainsi qu'un cœur de feu,
Légère et douce à voir, mon amie à l'œil bleu
Qui rêve, et longuement presse contre sa bouche
Une autre rose rouge et dont l'odeur la touche...
 
 
 
émile henriot (1889-1961). Les Temps innocents (1921).
 
 

 
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la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 22:33
Le rire de Barbey
 

Comme il est loin le temps où la République fêtait ses héros avec faste et où elle fleurissait avec éclat les autels de la Religion de 1789 ! Rousseau, dont on devait célébrer cette année le tricentenaire, n’aura droit à rien ou à presque rien. La seule manifestation d’importance se tiendra non pas à Paris mais à Genève et elle traitera « des amis et des ennemis de Jean-Jacques », ce qui laisse entendre que notre philosophe pourrait ne pas avoir le dernier mot. La région Rhône-Alpes, qui compte à sa tête quelques amis du prophète d’Ermenonville, s’est bien juré de mobiliser fin juin les foules lyonnaises et grenobloises autour de « pique-niques républicains », mais il y a fort à parier qu’à cette date les candidats piqueniqueurs ressembleront davantage à des touristes en goguette qu’à des sans-culottes. Rien donc d’exceptionnel, rien qui ne justifie en tout cas qu’on bouscule l’agenda d’un ministre ou qu’on prive nos parlementaires de leurs premiers jours de vacances. Aucun discours d’importance ne viendra distraire Rousseau de ses rêveries posthumes.

C’est sans doute mieux comme cela. Paul Bourget ne disait-il pas avec un brin de méchanceté que « chaque fois que nos gouvernants s’essaient à célébrer quelque fête révolutionnaire, qu’il s’agisse de l’un des grands faits ou de l’un des grands hommes de cette moderne latrie, ils se heurtent à l’Intelligence ». Jugement rude, mais au fond assez juste. Que l’on se souvienne de l’échec des festivités du bicentenaire de la Révolution, boudées par tout ce que l’Europe et le monde comptaient d’esprits et de talents et que le mauvais temps acheva de ruiner ! Que l’on en juge également par le bicentenaire de Rousseau que le régime voulut célébrer avec pompe à l’été 1912 et qui déchaina dans tout le pays des polémiques et des manifestations violentes. L’heure était, il est vrai, à la bataille d’idées. La Revue Critique y prit toute sa part. Elle publia le 25 juin 1912 un numéro spécial contre la glorification de Rousseau. Maurras, Bourget, Clouard, Marie de Roux et quelques autres y montaient à l’assaut de l’idole démocratique. Barrès, dans un superbe discours à la Chambre, refusait de voter les crédits destinés à la célébration du bicentenaire. Le 28 juin, la séance solennelle organisée à la Sorbonne en l’honneur de l’auteur du Contrat Social se terminait en émeute et en bataille rangée. Aux cris de « Vive le roi ! A bas Jean-Jacques !», répondaient ceux de « Vive la République ! Vive Rousseau ». Il y eut plus de deux cent interpellations. Le 30 juin, lors de la cérémonie de clôture des fêtes parisiennes au Panthéon, le Président de la République fut conspué par plus de deux mille contre-manifestants.

L’indifférence et le silence qui accompagnent, un siècle après, le souvenir de Jean-Jacques peuvent surprendre. Ils ont pourtant une profonde signification. C’est que le bilan de Rousseau laisse encore moins place au doute qu’en 1912. Si l’écrivain, si l’auteur des Rêveries et des Confessions mérite à coup sûr la place éminente qu’il occupe dans notre littérature, il n’en est plus de même de l’idéologue et du faiseur de doctrines. Qui peut encore lire sans bailler les niaiseries pseudo-naturalistes du Contrat Social, de l’Emile ou du Discours sur l’Inégalité ? Qui peut accorder le moindre intérêt, après Darwin, après Comte, après Taine, après Renan, et tant d’autres plus proches, aux sophismes d’un homme qui place la société en dehors de la nature ? Et qui dresse l’individu contre la société au nom de cette même nature ? Comment une pensée aussi frustre, aussi éloignée des géniales intuitions des Grecs et des trouvailles des modernes, peut-elle occuper encore aujourd’hui autant de pages dans nos manuels de philosophie, au grand désespoir de générations d’étudiants qui en mesurent toute l’irréalité ? Sinon parce que cette pensée fausse, qui repose sur une conception erronée du monde et de la vie, est le viatique du régime que nous subissons depuis deux siècles et dont nous avons inoculé le poison à la moitié de l’humanité. Sans culte de Rousseau, c’est tout l’édifice républicain qui s’écroule, ce sont toutes les singeries de nos démocraties bourgeoises qui disparaissent subitement en fumée. Jean-Jacques est devenu une vieille idole qu’on révère par habitude ? Qu’importe ! Même si son culte est vide, il importe qu’il soit toujours desservi.

Mais il y a pire que le silence et l’indifférence. Il y a la gêne. Il y a le trouble. Car le culte de Jean-Jacques ne s’est pas seulement vidé de son sens, il est aussi devenu embarrassant. Les critiques les plus vives qu’on puisse lui faire concernent moins les écrits du philosophe que les œuvres humaines que ses écrits ont enfantés. On pouvait encore être sincèrement rousseauiste en 1912. Malgré les mises en garde de Proudhon, de Balzac ou de Benjamin Constant, on pouvait continuer à penser que les ennemis de Jean-Jacques étaient avant tout les ennemis du progrès et de la liberté. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. En un siècle, l’histoire, la sociologie, la philosophie des idées ont instruit le procès en responsabilité de Rousseau. Trop de preuves ont été accumulées pour qu’il en sorte indemne. Que sa pensée ait profondément influencé les figures les plus marquantes de la Révolution et de la Terreur ne fait plus aucun doute et les travaux d’historiens comme Pierre Chaunu ou François Furet sont là pour en témoigner. Oui, il existe un lien, un lien terrible, un lien de sang entre l’utopie du Contrat Social et la « société fraternelle » que les hommes de la Convention rêvaient d’imposer, du haut de leurs échafauds. Oui, les massacres de septembre, les noyades de Nantes, les colonnes infernales, les lois terroristes, les tribunaux populaires traduisaient l’impuissance des Jacobins à transformer une société qu’ils considéraient, à l’instar de Rousseau, comme « dénaturée ».

D’autres, par la suite, ont voulu eux aussi « tout refaire à neuf », selon la formule de Barrès, « comme si nous n’avions pas été civilisés ». Ils étaient rouges en 1917 et malgré les conseils des meilleurs d’entre eux, de Sorel, de Gramsci, ils reprirent, vers une société sans classe, elle aussi « fraternelle », le chemin du sang qu’avaient emprunté leurs prédécesseurs jacobins. D’autres encore, un peu plus tard, vêtus de noir ou de brun, devaient rêver, à leur tour, aux formes pures – nation, empire ou race – qui viendraient régénérer notre vieille Europe fourbue d’âge, de sagesse et de civilisation. On sait ce qu’il en fut, de part et d’autre. On sait ce que Nietzsche, un demi siècle avant, avait écrit de « toutes ces choses folles plus qu’à moitié, histrionesques, bestialement cruelles (…) qui, réunies, composent la véritable substance révolutionnaire et qui, avant la Révolution, s’étaient incarnés en Rousseau ». On sait ce qu’en pensait Bernanos lorsqu’il écrivait, le cœur lourd, Les Grands Cimetières sous la lune, ce qu’en pensait Simone Weill, lorsqu’elle dénonçait dès 1940, la machine à terreur jacobine. On connait les terribles essais d’Hannah Arendt sur le totalitarisme et sur la révolution. Partout, dans ces textes subséquents ou prémonitoires, comme dans bien d’autres signés Maritain, Orwell, Thibon, Gabriel Marcel ou Thierry Maulnier, on trouve toujours l’ombre du Genevois. Il y  fait figure d’inspirateur, d’initiateur et de pygmalion.

Toutes ces raisons plaident pour que, comme en 1912, et sans doute plus encore qu’en 1912, la Revue critique fasse, cette année encore, sa fête à Jean-Jacques. S’il est vrai que l’oubli et le silence creusent les meilleurs tombeaux, il ne serait pas juste qu’un aussi mauvais maître parte sans qu’on fasse autour de lui, une dernière fois, un peu de bruit. Nous publierons à cet effet dans les semaines qui viennent un florilège de textes à charge sur Rousseau que nos lecteurs ne trouveront bien entendu dans aucune autre gazette. Nous les invitons d’ailleurs à nous adresser les réquisitoires de penseurs français ou étrangers qui pourraient leur passer entre les mains.

Nous commencerons comme il convient par le rire. Celui de Barbey d’Aurevilly n’a pas d’égal pour chasser les miasmes et disperser les brumes rousseauistes. L’article ci-dessous fut publié en août 1858 dans le Réveil, puis dans le recueil des Œuvres et des Hommes. Barbey, sûr de sa proie, s’en donne à cœur joie. Il s’en prend à Jean-Jacques et à son clapier, qui a fait depuis d’autres émules. Il est des rires qui valent cent bonnes pages et une avalanche de coups de bâton…

Paul Gilbert.

 

Jean-Jacques Rousseau et son clapier [1]
 
I
 

Il va bien, son clapier ! C’est-à-dire qu’il va trop ! Il croît, il multiplie, il fourmille et frétille. Chaque jour nous sommes envahis par des générations nouvelles de Jean-Jeannot, fils de Jean-Jacques. Mais ces enfants, perdus ou trouvés, d’un tel père n’en sont pas pour cela (qu’on nous passe le mot !) de plus fameux lapins ! Il y en a, dans ce clapier, de toute espèce, de tout poil et de toute catégorie. Voulez-vous seulement les compter ?

D’abord, voici la grande portée des philosophes purs, des faiseurs de sociétés comme leur propre père, la portée pesante des Saint-Simon, des Charles, Fourier, des Cabet, des Proudhon, des Pierre Leroux.

Puis celle des Sismondi, des Louis Blanc, des Blanqui, — l’affreuse ventrée des économistes, — et la non moins horrible des hommes politiques, des Ledru-Rollin et des Mazzini !

Enfin il y a la portée des vrais brouteurs de thym, la portée des artistes, comme George Sand, à laquelle il faut en ajouter une autre tardivement arrivée, tardivement aperçue, mais charmante, celle des philologues comme Renan, laquelle commence à dresser de si jolies oreilles en faisant sa cour à l'Aurore.

Tous, en effet, ces fourmillants et ces frétillants dans le champ de la pensée, comme ils disent agréablement, procèdent de Jean-Jacques et en sont sortis. Ils n’existeraient pas sans Jean-Jacques. C’est lui qui leur a réellement donné leur place au soleil. Quels qu’ils soient, impuissants ou funestes, — et cela ne s’exclut point, hélas! au contraire ! ils l’ont bien prouvé ! — ils sont tous les bâtards du génie de Jean-Jacques. Mais ceux-là, s’il avait pu les connaître, il n’eût pas voulu les étouffer !

 
II
 

Certes ! l’individualisme était dans le monde avant Jean-Jacques Rousseau, et cette poudre-là, il ne l’a pas inventée. L’anarchie de l’orgueil humain se date du même jour que la chute. Dans ce monde chrétien qui l’avait dompté, une possession d’Etat avait été, bien avant Rousseau, octroyée à l’individualisme ; et c’est un autre homme que Rousseau, c’était Descartes, qui avait fait le coup, lorsqu’il avait mis dans sa philosophie le Cogito, ergo sum : « Je pense, donc je suis», dont il répondra devant Dieu ! Seulement, de même que celui qui achève un homme est plus coupable que celui qui a commencé de le frapper, Rousseau acheva le mal commencé par Descartes, et le Traité de la Méthode fut complété par le Contrat social. Descartes, ce Robinson de la pensée, qui fait le désert dans l'intelligence pour s’y retrouver, fut continué effroyablement, et jusqu’à l’absurdité, par un autre Robinson sans patrie, sans principes, — la patrie de l’esprit, — échoué à Paris chez les encyclopédistes, qui lui appliquèrent le droit d’aubaine et s’en firent une de ses écrits. Eh bien, c’est ce Contrat social qui est tout Rousseau et sa descendance ! c’est ce Contrat, l’emphythéose du XIXe siècle, hors duquel il n’y a de salut philosophique pour personne parmi ceux qui s’appellent de la libre pensée, mais que nous appelons, nous, de la très servile; c’est ce Contrat social que nous demandons la permission d’analyser en quelques mots. On verra le peu qu’il faut de largeur à l’erreur pour tenir tant d’esprits sous son ombre.

 
III
 

Jean-Jacques, dans son Contrat social, commence par se moquer de l’histoire d’Adam, qu’il ose comparer à Robinson lui-même. Voici ce texte ricaneur ; c’est le rire de Voltaire, avec des dents noires :

« Je n’ai rien dit du roi Adam, ni de l’empereur Noé, père des trois grands monarques qui se par- tagèrent l’univers, comme firent les enfants de Saturne, qu’on a cru reconnaître en eux. J’espère qu’on me saura gré de ma modération, car, descendant directement de l’un de ces princes, et peut-être de la branche ainée, que sais-je si, par la vérification des titres, je ne me trouverais pas le roi légitime du genre humain ? Quoi qu’il en soit, on ne peut disconvenir qu’Adam n’ait été souverain du monde, comme Robinson de son île, tant qu’il en fut le seul habitant ; et ce qu’il y avait de commode dans cet empire était que le monarque, assuré sur son trône, n’avait à craindre ni rébellions, ni guerre, ni conspirateurs. »

Telle est la froide bouffonnerie qui ouvre le Contrat social. A peine l’a-t-il risquée que le railleur d’Adam en invente dix mille d’une seule fois, après le refroidissement de la terre en fusion de Buffon, d’abord essayés, puis réussis. Dix mille Adams, ni plus nimoins, nés où ?... Sous les champignons ou dessus ? Dans les forêts ou dans l’humus en fermentation ? Immergeant un beau matin, après combien d’années ! de la putréfaction et de la moisissure de la terre ? Ou encore sortant d’un œuf; — et l’œuf lui-même, d’où sort-il ?... Mais ceci est obscur ! passons.

Toujours est-il qu’une fois créés, ce fut un événement superbe ! Ces dix mille Adams se donnèrent, spontanément, bien entendu, un rendez-vous commun, on ne sait quand (la date est restée supra-historique et métaphysique, comme il convient à une bonne philosophie de l’histoire), on ne sait comment (car alors il n’y avait ni courriers ni télégraphie : on a mis quatre mille ans, dit Jean-Jeannot Fourier, l’aîné des fils de Jean-Jacques, pour inventer l’étrier), on ne sait où (le point est resté vague sur la mappemonde, et si ce fut partout, ce fut difficile à trouver), et enfin pourquoi? dans quel but?... N’avaient-ils pas l’autonomie ? Et tous et chacun de ces dix mille n’étaient-ils pas l'incarnation vivante de la justice, de la conscience et de la loi ?

 
IV
 

Eh bien, passons encore ! Passons ! On les vit arriver sans boussole, sans route et sans itinéraire, militairement, à heure dite, polis et exacts comme des rois! De moyen connu de s’entendre, ils n’en avaient point. La langue n’était pas faite. Mais ils n’en tinrent pas moins leur première assemblée... préparatoire. Où était-ce ? Sur la place publique ? Ces messieurs étaient nus, sans vivres, sans logements, sans ménage, sans femmes (étaient-elles nées, et comment ?), sans travaux ni chefs. Ils étaient les premiers des égalitaires. Or, en cette qualité, nul ne s’imposant, ils délibérèrent sur l'ordre social qu’ils allaient faire, au scrutin... et dans un bonnet ! Était-il phrygien, celui-là ? A cette première assemblée, fut-ce le doyen d’âge qui présida ? Les secrétaires étaient-ils les plus jeunes ? Où se trouve le procès-verbal de la séance ? Montrez! C’est un monument. Il dut être beau !

N’oublions pas qu’il y eut aussi (préfiguration de l’avenir!) la question préalable. Pour discuter, il fallut un règlement... D’abord, et pour discuter le règlement, il fallait une langue. Par où commencèrent-ils?... Nouvelle délibération impossible. S’ils commencèrent par la langue, il leur fallut un règlement pour commencer la discussion ; et s’ils commencèrent par le règlement, il leur fallut une langue pour en discuter les articles. Difficile de se tirer de là, et l’auteur du Contrat social ne s’en tire pas ; — il y reste !

Et vous figurez-vous le magnifique embrouillamini, comme dit M. Jourdain, qui suivit les dix jours de cette genèse grotesque ? A côté et en comparaison, Gulliver et les Mille et une nuits sont des monuments de haute évidence. A côlé et en comparaison, Gargantua est sage, don Quichotte raisonnable, le Roi de Bohème et ses sept châteaux, de la lumière, et surtout de la réalité ! Mais passons toujours. L’assemblée devint permanente. Tous votèrent, et votèrent sans dis- continuer. Il ne fut question ni d’enfants, ni de pères, ni de majeurs, ni de mineurs, ni de hiérarchie, ni de famille, mais de boules; et l’honneur, la vérité, la conscience, ce fut le scrutin. Inepte et incroyable roman que Rousseau eut le front d’opposer à l’histoire I C’est ainsi, nous dit-il, que la société débuta. Et on le crut, non parce que c’était clair, cet imbroglio d’impossibilités, cet entre-choquement de folies, mais parce que c’était insolent pour Moïse et nos livres saints ! Et on le crut, dans cette race de gens d’esprit, depuis les philosophes qui croient à tout, excepté à l’Église, jusqu’aux gamins intellectuels qui ne croient à rien. Et pour prouver qu’on le croyait, on fit une révolution avec ses idées. Et le clapier de Rousseau, ce clapier qui vit et prospère, pense peut-être à la recommencer !

 
V
 

De telles idées (comme il arrive toujours, du reste) n’étaient en Rousseau que le reflet de ses antécédents et de ses mœurs. Dans l'homme le plus fort, et Rousseau était le plus faible, le génie n’est jamais que le vassal des mœurs. Et si sublime qu’il soit, ce génie, les mœurs ne manquent jamais de lui passer au cou ce collier de cuivre que Walter Scott met au cou de Gurth, le gardeur de pourceaux. Lumière biographique universelle ! Je conçois le mot lâche de Voltaire, qui disait : « La vie des hommes littéraires n’est que dans leurs écrits. » Il voulait y cacher la sienne. Mais il se trompait, s’il ne mentait pas ! Le talent réfléchit la vie, et il nous en renvoie toujours l’ignominie ou la noblesse. On sait ce qu’a été Rousseau. Son Contrat social fut un héritage de Genève. On a dit dernièrement qu’il ne s’appelait point Rousseau, mais Renou, et que, s’il épousa Thérèse ailleurs que devant le soleil de la forêt de Saint-Germain, c’est qu’elle l’y contraignit, la commère!  Cet être d’origine indécise, qui vida ses petits (on dispute sur le nombre en disant qu’il se vante) dans le trou creusé par l’adorable saint Vincent de Paul, qui lui épargna l’assassinat ; cet ingrat monstrueux, qui glorifia l'ingratitude et publia le Vicaire savoyard pour chasser et abolir saint Vincent de Paul, le dépositaire et le nourricier de ses enfants, dut vouloir bâtardiser l’humanité, et son Contrat social n’est que la tentative de l’orgueil malade et insensé, qui crée le monde à son image!

Heureusement, saint Vincent de Paul, chassé, en 1793, par l’école de Jean-Jacques, revint, quatre ans après, avec les enfants, catéchisés et communiants, légitimés devant Dieu par la foi, l’humilité et la pratique des vertus chrétiennes. Les petits du cynique, élevés honnêtement, balayèrent les ordures de leur père en 1804, au 2 décembre, et ses arrière-petits, à la même date providentielle, en 1851. On recommence à croire au testament d’Adam, qui est le vrai Contrat social du pouvoir, à la famille qui est le vrai Contrat social du père, des enfants, de la mère, et à l’ordre, qui est le vrai Contrat social des anciens de la famille, appelés en premier par la vocation, les études, le diplôme, et en second par le pouvoir, qui les fait officiers, évêques, magistrats !

Oui! on reprend la Tradition chrétienne ; mais le clapier... l’ignoble clapier vit cependant toujours.

Jules Barbey d'Aurevilly.



[1]. Jules Barbey d'Aurevilly, "Jean-Jacques Rousseau et son clapier", Le réveil, 14 aout 1958. 


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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 22:19
Inventaires
du communisme
 
de François Furet 
Mis en ligne : [7-05-2012]
Domaine : Idées 
FURET-Francois-Inventaires-du-communisme.gif
 
François Furet (1927, 1997). Publications récentes :  La Révolution en débat (Gallimard, 1999),  Itinéraire intellectuel, 1958-1997 (Calmann-Lévy, 1999). 
 

François Furet, Inventaires du communisme. Paris, Ed. de l'EHESS, mars 2012, 96 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Janvier 1995 : François Furet publie son ultime ouvrage, Le passé d'une illusion, où est dévoilée la stratégie de séduction de l'idée communiste. Quelques mois plus tard, l'historien enregistre avec le philosophe Paul Ricoeur une conversation autour des thèses de son livre. On reproduit ici ces propos de François Furet, qu'il a relus et ciselés peu avant sa brutale disparition en juillet 1997.
   
Recension de Jean Birnbaum. - Le Monde des livres, 20 avril 2012.
Furet, introduction. En 1997, deux ans après la parution du Passé d'une illusion (Robert Laffont), son célèbre essai sur la « croyance » communiste, l'historien François Furet (1927-1997) dialogua avec le philosophe Paul Ricoeur, à l'initiative de l'éditeur François Azouvi. Foudroyé par un accident cérébral, Furet ne put mettre la toute dernière main à ces entretiens. Leur texte est aujourd'hui édité par Christophe Prochasson dans la collection « Audiographie ». Pour les néophytes, ce bref volume tiendra lieu d'introduction à l'oeuvre de l'historien : comme à son habitude, il mêle ici les réflexions aux souvenirs, avec style et sensibilité. Quant aux connaisseurs, ils porteront une attention particulière à quelques passages précis : ceux où Furet revient sur sa relation avec l'historien controversé Ernst Nolte, et se montre réticent à l'égard de la notion de « totalitarisme » ; ceux également où l'on saisit que, par-delà l'espérance communiste, c'est la passion de l'universel en général qui suscitait sa perplexité. L'universalisme ne fournit jamais un cadre valable pour l'action politique, voilà, selon Furet, l'une des vérités du siècle, « vérité dont il existe tant de témoins, qui ne sont pas tous amnésiques ».

 

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 23:07
L'héritage de Jean-Jacques 
 
Notre ami Bruno Lafourcade n'aime pas les combats douteux et il a raison. Surtout lorsqu'ils touchent à l'école et à l'avenir des enfants. Alors que notre système éducatif prend l'eau de toute part, voilà que la gauche enseignante et la gauche parentale repartent à l'offensive, bras dessus bras dessous, contre les devoirs à la maison ! Comme s'il n'y avait pas de sujet plus urgent à traiter, comme s'il fallait à tout prix se boucher les yeux sur les vraies causes d'échecs de l'enseignement français ! Ces causes d'échecs, la Cour des Comptes vient d'en pointer un certain nombre dans un récent rapport qui souligne qu'en France, l'Education nationale n'a plus de "nationale" que le nom. Le fameux "élitisme républicain", qui conduit à traiter chaque élève selon la même norme, à refuser de reconnaître les différences, les particularismes, les individualités et à rejeter toute idée d'enseignement différencié, ce mode de pensée est en faillite. C'est lui qui est à l'origine du système éducatif inefficace, inégalitaire, conservateur, en un mot absurde qui est aujourd'hui le nôtre. Et tout cela au nom des sacro-saints principes d'égalité et de refus des différences qui sont depuis deux siècles au fondement de notre enseignement. Le refus du travail à la maison procède de ces mêmes principes. Au nom de l'égalité, on refuse de reconnaître que des milliers d'enfants, issus souvent de milieux modestes, ont besoin de l'aide de leurs parents pour rester dans le rythme scolaire. Et au nom d'une conception dévoyée de l'éducation, on refuse d'admettre que l'effort des parents est tout aussi important que celui des maîtres dans une éducation réussie. Rousseau n'est jamais très loin de ces absurdités. Sa conception naturaliste de l'éducation, son Emile embrument toujours les cerveaux de nos éducateurs. Si le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques, que la République célèbre cette année sans grand faste, pouvait voir le reflux de ses idées funestes, la France serait libérée d'un grand poids. 
Paul Gilbert.
 
 
Plus bas ! Toujours plus bas !
   

Plus bas ! Plus bas ! Toujours plus bas ! Et vive l’égalité ! La putain ! La sacro-sainte égalité ! « Nous dénonçons depuis longtemps la persistance des devoirs à la maison, dont personne n’a jamais prouvé l’utilité et qui ne font qu’accentuer les inégalités entre les enfants selon qu’ils peuvent ou non bénéficier d’aide à la maison. » (Comment les « devoirs à la maison » arrivent-ils à accentuer les inégalités alors qu’ils n’ont pas d’utilité prouvée ? Mystère et tapioca.)

Les auteurs de cette « dénonciation », qui nous saisit par l’ampleur désespérante de sa bêtise, sont des parents d’élèves [1]. – Je me demande d’ailleurs pourquoi ces humanistes s’arrêtent en si bon chemin. Et les livres ? Et la musique ? Et Breughel ? A-t-on jamais prouvé leur utilité ? N’accentuent-ils pas les inégalités ?

Le même communiqué dénonce « cette forme de “sous-traitance pédagogique” aux familles » ; et annonce, plus loin : « à partir du 26 mars une “quinzaine sans devoirs” débutera. » Sous-traitance ! (Pourquoi pas « mal-traitance » !) Une quinzaine ! Les soldes, quoi ! – Les mots ne mentent jamais.

Aura-t-on jamais manifesté, et avec autant d’arrogance, au nom de la régressive béchamel égalitaire, pareille haine pour le savoir et sa transmission, pour l’instruction, pour l’enseignement, pour l’éducation ; et finalement, surtout, pour ses propres enfants ? Car il faut bien les détester, ceux-là, et furieusement encore, pour espérer qu’ils restent sur le barreau le plus bas de l’échelle de l’esprit, de l’intelligence, de la culture !

Sur le site de cette association de soldeurs névropathes, chacun est également invité à dire tout le mal qu’il pense de la sous-traitance en question. Ainsi, ces deux témoignages, que je donne sans en changer une virgule :

« Mon fils a été diagnostiqué tdah, l’école est source d'angoisse et de mauvaise estime de lui. Des devoirs en plus a la maison le soir après 6h d’école plus une prise en charge lourde pour lui en dehors, c’est tout juste impossible. Comme la maîtresse en donne toujours (malgré des discussions à ce sujet et bien c’est moi qui les faits ! Je ne vois pas l’intérêt d’en donner le programme est déjà bien chargé comme ça et se n’est vraiment pas bénéfique ! »

« Entièrement d’accord avec votre action. Quand j’étais enseignant, en CP, je refusais que mes élèves emportent leur livre de lecture le WE. Je proposais aux parents de leur lire simplement des histoires ... Ce n’est pas aux parents de faire l’école à la maison. Parent, je me désole de voir mes enfants crouler sous les devoirs, faisant le dimanche ce que l’enseignant n’a pas pu ou voulu faire en classe. Cela me révolte, mais je me tais, ne voulant pas mettre mes enfants en porte à faux. »

Des parents qui ne veulent pas éduquer leurs enfants, des instituteurs qui ne veulent pas enseigner leurs élèves, des parents et des professeurs qui préfèrent que tous les enfants soient ignorants plutôt que d’offrir à un petit nombre la chance de ne pas l’être : ce monde est devenu si stupéfiant de démence, si perdu pour le sens commun, qu’il laisse interdit et incrédule. Je ne peux rien lui répondre tant je suis loin de lui. L’un de nous deux est fou, et si ce n’est pas moi, ce n’est que provisoire.

Bruno Lafourcade.



[1]. Ils appartiennent à la Fédération des Conseils de Parents d’Élèves.


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la Revue critique des idées et des livres - dans Société
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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 22:34

Une étape

Le scrutin du 22 avril n’est ni un accident, ni une rupture. Ceux qui n’ont voulu y voir qu’une manifestation passagère de « malaise » ou de « défoulement » et qui n’ont d’yeux que pour le second tour se trompent et ils trompent les électeurs qu’ils essaient de rassurer. Mais ceux qui parlent de coup de force, de situation prérévolutionnaire, de comportement insurrectionnel des Français (dans un quotidien de gauche du matin !) trompent tout autant l’opinion, quand il ne cherche pas à la manipuler. Ce scrutin a une signification. Il marque à l’évidence une nouvelle étape dans le rejet du système politique actuel. On peut penser – et nous le pensons - que ce système est à bout de souffle et qu’il se terminera par une crise. Mais il n’est pas sérieux de dire ou d’écrire, sous le coup de l’émotion, que cette crise de régime est pour demain.

Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes : lors de l’élection présidentielle de 1995, les candidats antisystème avaient rassemblé 10 millions de suffrages ; ils en rassemblent près de 12 millions en 2012.  Plus du tiers des électeurs refusent désormais de jouer le jeu des candidats et des partis traditionnels. Chiffres énormes, considérables et, qui plus est, tendanciellement croissants ! Sont-ils pour autant de nature à ébranler le régime ? A l’évidence non. Les partis du système gardent la main sur une majorité de l’électorat et l’on a encore vu dimanche dernier qu’ils savent mobiliser quant il le faut les abstentionnistes. Sous la IVe République, il a fallu attendre plus de 10 ans pour que la conjonction des mécontentements tourne à l’émeute et mette le pouvoir à genoux. Il en faudra plus pour venir à bout du système que nous subissons aujourd’hui.

Car pour qu’il y ait crise, il ne suffit pas que la méfiance hante les urnes. Il faut un programme révolutionnaire et une personnalité qui l’incarne. Ce programme et cette personnalité n’existent pas. Les électeurs de Mme Le Pen et ceux de M. Mélenchon n’ont pas de projet commun, même s’ils font souvent le même diagnostic sur l’état du pays et s’ils subissent les mêmes injustices. On a pu penser au début de cette campagne que la gauche révolutionnaire et que la droite de combat allaient croiser leurs tirs sur les mêmes objectifs : l’euro, la dictature des marchés, les traités allemands, l’austérité, la mondialisation, l’Europe ouverte à tous les vents qui détruit nos emplois et ruine notre économie… Eh bien non ! Chacun a préféré son petit fond de commerce : l’insécurité, l’immigration pour Mme Le Pen, l’antifascisme et le laïcisme pour M. Mélenchon.  Si ces deux-là ont gagné leurs galons de chefs de partis, aucun d’eux n’a l’envergure d’un révolutionnaire ou d’un homme d’Etat. Au point que certains de leurs électeurs se demandaient le 22 avril au soir si leur vote n’avait pas servi à rien.

Qu’ils se rassurent, leur vote a servi à quelque chose. Et d’abord à apeurer le système, à défaut de le déstabiliser. La classe politique et les médias aux ordres ne s’attendaient pas à une telle ampleur du vote protestataire. Ils s’étaient fait à l’idée que l’élection se jouerait au centre autour des électeurs de M. Bayrou, que le Front national ne retrouverait pas son niveau de 2002 et que la vigoureuse campagne du Front de gauche ne se traduirait pas dans les urnes. C’est le scénario inverse qui est apparu dimanche soir et les commentateurs avaient la mine des grands soirs de défaite. Qu’on prenne les chiffres comme on voudra – par région, par classe sociale ou par classe d’âge -, on est toujours ramené aux mêmes résultats : un profond désenchantement des milieux populaires et d’une partie des classes moyennes pour la démocratie bourgeoise, un vote massif de la jeunesse en faveur du Front national, de la gauche et de l’extrême gauche révolutionnaire. Le visage de cette France-là n’était jamais aussi clairement ressorti des urnes !  

L’autre surprise de ce scrutin, c’est l’évolution des rapports de force au sein de la gauche et de la droite. Le vote protestataire ne s’était manifesté jusqu’ici que d’un côté de l’échiquier politique et il était facile à la classe politique, comme on l’avait vu en 2002, de jouer sur les réflexes « antifascistes » ou « antiautoritaires » des Français. Avec l’émergence du Front de gauche et la montée du Front national à un niveau inégalé, la situation est complètement nouvelle. Le système est pris en tenaille entre deux forces qui, à gauche comme à droite, ont les moyens de peser sur l’orientation des majorités et des gouvernements futurs. On voit d’ailleurs que les deux candidats du second tour ont été obligé d’infléchir leurs discours pour tenir compte de ce nouveau rapport de force : sur l’Europe, sur l’Allemagne, sur le contrôle des banques, sur la mise au pas des marchés, sur l’affirmation de notre souveraineté nationale, les déclarations de M. Hollande et de M. Sarkozy se font, chaque jour, plus fermes et plus affirmatives. Les électeurs antisystème savent à quoi s’en tenir : ils ne se font aucune illusion sur ces discours, ni  sur ce que sera la pratique réelle du vainqueur du second tour, une fois qu’il sera élu. Mais ils savent aussi que les batailles politiques finissent par se gagner sur les idées : c’est autour des questions sociales et nationales que s’organise ce second tour et ce sont ces questions qui vont durablement structurer le débat politique en France.

D’autant qu’ils ne sont plus seuls à exprimer ces préoccupations. Toutes les enquêtes d’opinion confirment qu’elles sont partagées par une partie croissante de l’électorat modéré. On l’avait vu lors des primaires du PS avec l’excellent score fait par M. Montebourg et ses amis. On le voit aujourd’hui au sein de l’UMP où de véritables factions s’organisent contre le discours dominant. Les législatives qui vont suivre le second tour déboucheront-elles sur une profonde recomposition du paysage politique ? On peut le penser, en particulier à droite. Et l’échec de M. Bayrou permettra plus difficilement à l’oligarchie de se recomposer autour d’un pôle centriste, atlantiste et européiste qui n’existe plus qu’à l’état de trace. Voilà une autre bonne surprise du scrutin du 22 avril.

Le second tour s’annonce sous de mauvais auspices pour le pouvoir. L’actuel chef de l’Etat est promis à une défaite cuisante et sa majorité pourrait voler en éclat à l’issue des législatives, voire même avant. Dans cette configuration, c’est l’ensemble du système politique qui sera ébranlée par la secousse sismique du 22 avril.

Dans ce contexte, quel peut être le choix des patriotes pour ce second tour ?

Certains lecteurs et amis de la Revue Critique s’orientent vers l’abstention. S’ils souhaitent la défaite de M. Sarkozy, ils n’entendent pas cautionner la politique de son adversaire et ils veulent continuer à faire entendre le 6 mai la puissante clameur antisystème qui s’est exprimée le 22 avril. Nous comprenons leur attitude.

D’autres lecteurs, d’autres amis nous ont confirmé leur intention de voter pour M. Hollande. Ils n’ont aucune illusion, ni sur l’homme, ni sur sa politique. Mais ils savent que la réélection de M. Sarkozy signifierait à nouveau cinq ans de malheurs pour notre pays. Alors que sa défaite peut rouvrir le jeu politique en France et envoyer dans toute l’Europe un puissant message de lutte et d’espoir. Ce choix d’espoir sera aussi le nôtre.

Le groupe de la Revue Critique.

 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 22:16
Guerre de mouvement
et guerre de position
 
choix de textes d'Antonio Gramsci
présentés par Razmig Keucheyan
Mis en ligne : [30-04-2012]
Domaine : Idées 
GRAMSCI-Antonio-Guerre-de-mouvement-et-guerre-de-position.gif
 
Antonio Gramsci (1891, 1937). Publications récentes : Jean Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci (Lux, 2010), Augusto de Noce, Gramsci ou le suicide de la Révolution (La Nuit surveillée, 2020). Razmig Keucheyan est maître de conférences en sociologie à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV). Il est l’auteur de Le constructivisme. Des origines à nos jours (2007) et de Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques (2010).
 

Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position. Anthologie de textes présentés par Razmig Keucheyan. Paris, La Fabrique, février 2012, 338 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Gramsci en France : une série de contresens. Non, Gramsci n’est pas le « classique » qu’ont instrumentalisé les héritiers italiens et français du marxisme de caserne. Il n’est pas non plus, sur le bord opposé, une pure icône du postmodernisme, limité au rôle de père des subaltern et autres cultural studies. On ne peut pas le réduire aux concepts « gramsciens » toujours cités, toujours les mêmes – hégémonie, intellectuel organique, bloc historique, etc. Il faut dire que Gramsci, si prestigieux qu’il soit, reste difficile à classer, et pas si facile à comprendre : les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ce sont des notes rédigées dans les pires conditions, et il est remarquable que cet ensemble qui s’étale sur plus de cinq ans ait tant de cohérence dans sa circularité. Dans le choix et la présentation des textes, ce livre a pour but de faire comprendre l’actualité de Gramsci, son importance dans la réflexion stratégique, dans la compréhension des crises du capitalisme, dans l’adaptation du marxisme à la crise du mouvement ouvrier et aux luttes anticoloniales, antiracistes, féministes et écologiques. On y trouvera les raisons qui font aujourd’hui de l’œuvre de Gramsci un outil révolutionnaire essentiel, de l’Argentine à l’Allemagne en passant par l’Inde et l’Angleterre. Pour la France, il était grand temps.
 
Note de lecture. - Le Monde des livres, 6 avril 2012.
Relire Lénine et Gramsci. Les éditions La Fabrique poursuivent leur redécouverte du marxisme en rééditant deux grands classiques du communisme : le fameux livre de Lénine (1870-1924), L'Etat et la Révolution (présentation de Laurent Lévy, 232 p.), et les Cahiers de prison du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), sous forme d'une anthologie (Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, 338 p.).  Ecrit peu avant la révolution d'Octobre 1917, l'essai de Lénine développe sa théorie du " dépérissement de l'Etat " dans le sillage de Marx et Engels, en soulignant ses fortes convergences, mais aussi ses désaccords avec l'anarchisme. Vingt ans plus tard, mourrait Gramsci dans les geôles fascistes, après avoir renouvelé profondément le marxisme. Pour lui, la révolution bolchevique était une " révolution contre Le Capital " de Marx, puisqu'elle avait explosé dans des conditions qui n'étaient pas " mûres ". Dans sa préface stimulante, Keucheyan explique pourquoi il faut relire Gramsci. Théoricien souvent caricaturé de " l'hégémonie culturelle ", l'Italien ouvre des perspectives à une " pensée critique " qui manque cruellement de " réflexion stratégique ". Et en écrivant, avant bien d'autres, sur les " groupes subalternes ", Gramsci aiderait à penser " la pluralité des situations de domination, tout en tâchant de concevoir la spécificité de la logique du capital ".

 

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 16:39
 
 
le jardin sur le canal
 
 
 
Le jardin finit en terrasse
Au bord du Canal glorieux
D'où les gondoliers curieux
Regardent par la grille basse.

C'est un jardin rempli de fruits,
De fleurs, d'arbres et de statues.
On y voit des déesses nues
Sous les cyprès et sur les buis.

Un citron que lâche sa branche
Tombe parfois sur le sentier;
Il parfume l’air tout entier
De l’odeur que sa plaie épanche.

Le cortège secret du Temps
Sur ce jardin passe en silence,
Trahi par la double cadence
Des églises et des couvents.

Et, le soir, quand le ciel arrose
De rubis et de perles d’eau,
Un nuage de Tiepolo
Vient décorer le couchant rose.
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Poésies. (1913).
 
 
mars en provence
 
 
 
Vois, l’amandier en fleurs au cyprès et au chêne
Annonce le printemps prochain, et, dans les cieux,
Phœbus répand un or jeune et délicieux
Qui fait de chaque source une riche Hippocrène.

Suivons la route blanche et brillante, elle mène
Au bois où Marsyas enfle son roseau creux;
Une Muse sourit sous l'arceau langoureux
De la colline rose où verdit le troène.

Ici, les Dieux, hier encor, vivaient cachés.
Tu ne découvrais pas, au milieu des maires,
Dans ces joueurs malins, les fils de Palamède;

Mais la Fable est venue avecque la Saison,
Et, si cet aigle plane au-dessus du sillon.
C'est que l’Olympe cherche un nouveau Ganymède.
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Rayons croisés. (1921).
 
 
ombres stendhaliennes
 
 
 
I. — ROME

Je vous ai rencontrée à Rome,
Ombre en habit de drap marron :
Vous aviez le corps d'un gros homme,
Mais le regard malin et prompt ;

Non dramatique et grave comme
Chateaubriand et lord Byron,
Ayant moins l'air d'un gentilhomme
Que d'un voyageur lazzaron;

Aux peintres vous donniez des notes
Dans les salles du Vatican :
Guerchin, dix-huit ; neuf, Parmesan ;

Et, sauf dans les maisons dévotes,
La nuit, du fumoir au divan,
Vous recueilliez des anecdotes.

II. — MILAN

A Milan aussi je vous vis,
Dans la Scala poudreuse et vide.
Vous dépendiez d'un œil perfide
Qui régnait sur vos favoris.

Est-ce Angela ou bien Métilde,
Dans la loge, en face, qui rit ?
Vous songez : « Ayons de l'esprit ! »
Mais votre aplomb n'est pas solide.

Plus amoureux qu'heureux amant,
Cher Stendhal, curieux des femmes,
Vous trembliez comme un enfant

Près d'elles, combinant vos trames ;
Mais vos détours de sentiment
Dérangeaient les meilleurs programmes.

III. — PADOUE

Pedrotti, café de Padoue,
Je n'y puis entrer, Henri Beyle,
Sans y voir votre ombre fidèle,
La barbe teinte sur la joue.

Votre grosse breloque joue ;
Le sang d'un camée étincelle
Au doigt d'une main toujours belle
Qu'un geste, par instant, secoue.

Car vous causez, l'œil plein de feu,
Avec cet aimable « neveu »
Qui vous raconta la Chartreuse.

O soirée à jamais fameuse !...
Vous demandâtes au garçon
De vous servir un zambayon.

IV. — PARME

A Parme, j'ai vu vos enfants :
Gina, qui se cache qu'elle aime ;
Mosca, que le doute rend blême,
Mais qui rit pour les médisants.

Fabrice cherche un stratagème
Pour voir Clélia un instant ;
Marietta passe en chantant ;
Ranuce-Ernest, trompé, blasphème.

Moi, dans le grand jardin désert
Où ne vont plus les Parmesanes,
J'ai repris, pour flatter vos mânes,

Votre livre, au hasard ouvert.
Je longeais les bosquets humides :
« Les prisons de Parme étaient vides... »
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Rayons croisés. (1921).
 
 

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