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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 22:15
La France
qui se bat...        

 

le joint français
 
Mardi 4 septembre
- A Carcassonne, les salariés de l'usine de glaces Pilpa, filiale du groupe britannique R&R, bloquent leur site, menacé de fermeture. L'employeur a annoncé, en juillet, vouloir fermer l'usine et licencier l'ensemble des 124 salariés, en raison d'une "surproduction" dans ses quatre sites français. Selon la CGT, les exigences financières des actionnaires seraient à l'origine des difficultés de Pilpa.
Mercredi 5 septembre
- La Communauté urbaine de Marseille acquiert les terrains et les bâtiments de l'usine Fralib. En accord avec  Unilever qui les a cédés en août "pour l'euro symbolique", la collectivité marseillaise récupère également les matériels et équipements de production. Mais les discussions avec les repreneurs marquent le pas.
Jeudi 6 septembre
- Le fabricant de matériel ferroviaire Lohr Industrie va se séparer de 168 salariés sur son site de Duppigheim (Bas-Rhin). Le groupe Lohr, qui emploie environ 630 salariés, supprime ainsi un peu plus du quart de ses effectifs. Les représentants du personnel décident de lancer un audit de l'entreprise et refusent à ce stade de discuter du plan social. 
Lundi 10 septembre
- L'usine de DVD Cinram de Louviers est mise en liquidation, faute de repreneurs. Ancien site Phillips, Cinram est passé sous la coupe d'un groupe canadien, puis d'un fonds de pension américain qui n'a pas souhaité perennisé l'activité. Les 105 salariés bloquent l'usine depuis une semaine, à l'appel des syndicats.
Mardi 11 septembre
- Dans un entretien au Monde, M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, réclame "un droit de regard syndical sur la gouvernance des entreprises" et s'inquiète des dérives du capitalisme financier qui fragilisent l'économie mondiale.  
Mercredi 12 septembre 
- Le gouvernement rend public les conclusions du rapport Sartorius et accepte le principe d'une restructuration chez PSA Aulnay. M. Montebourg promet toutefois de "renégocier, reformater et réduire le plan social". De stratégique, la réponse à la situation d'Aulnay devient purement sociale. Les syndicats ont du mal à contenir la colère des salariés qui perturbent le Mondial de l'Automobile.
Jeudi 13 septembre
- L'intersyndicale d'ArcelorMittal Florange occupe les bureaux de la direction et réclame une table ronde sur l'avenir du site. Les approvisionnements du site sidérurgique sont également bloqués. Les occupants redoutent une intervention policière.
- les syndicats du chantier naval STX France de Saint-Nazaire demandent à l'Etat de reprendre le contrôle de l'entreprise, actuellement entre les mains d'un groupe coréen. Le chantier, qui emploie plus de 6000 salariés et sous-traitants, ne dispose plus que d'un carnet de commande de quelques mois.
- La papeterie des Vosges Souche Papers est définitivement liquidée. L'entreprise, qui avait été  reprise, quelques années auparavant, par son encadrement, laisse 114 salariés en plein désarroi.
Mardi 18 octobre 
- Selon une enquête du Monde, plus de 200 fermetures de sites industriels ont été constatées en  France depuis le début de l'année 2012, soit 50% de plus que pour la même période de 2011. 
Jeudi 20 septembre
- Partie de bras de fer entre le papetier finlandais UPM, propriétaire de l'usine Stracel de Strasbourg, et les syndicats. UPM s'apprête à céder son activité au groupe germano-belge Blue Paper, qui souhaite licencier l'ensemble des 250 salariés avant de recréer 130 à 140 emplois. "Licenciement boursier", s'indigne la CGT, qui appelle l'ensemble du personnel à débrayer. 
Vendredi 21 septembre
- Les syndicats refusent le plan de restructuration du groupe Sanofi qui pourrait entrainer la supression de 1200 à 2500 postes en France. Des manifestations ont lieu à Toulouse et à Montpellier où les sites de recherche sont les plus menacés. Les salariés s'insurgent contre la logique "purement boursière" des dirigeants du groupe pharmaceutique.
- M. Chérèque confirme que son successeur sera désigné le 28 novembre prochain par le congrès de la CFDT. En revanche l'impasse reste totale à la CGT pour la succession de M. Thibault.
Lundi 24 septembre
- 250 salariés du laboratoire pharmaceutique danois Lundbeck manifestent devant le siège français du groupe à Issy-les Moulineaux pour protéger contre un plan social qui prévoit la suppression de 200 postes.
Mercredi 26 septembre
- Le gouvernement contraint Sanofi à revoir son plan social. Mais les suppressions d'emploi concerneront malgré tout 900 salariés et l'avenir du site de Toulouse "reste à définir".  Les syndicats, qui ont refusés de participer au CCE convoqué le 25 septembre, restent très mobilisé. 
Jeudi 27 septembre
- Les évènements se précipitent autour de l'usine ArcelorMittal de Florange. La direction annonce la tenue prochaine d'un comité central d'entreprises, au cours duquel l'avenir du site devrait être examiné. Les discussions entre le Gouvernement et d'éventuels repreneurs se poursuivent et M. Montebourg devrait se rendre dans la journée sur le site.
- Le blocage de l'usine Ethicon de Auneau (Eure et Loir) a été reconduit par les 365 salariés du site qui sont en grève depuis le 17 septembre. Le groupe américain Johnson & Johnson, propriétaire de l'établissement, a décidé de délocaliser l'activité en Amérique du sud. La justice a repoussé au 7 novembre sa décision sur la validité du plan social.
Vendredi 28 septembre
- Le gouvernement confirme que le seuil des 3 millions de chomeurs a été franchi en août. La France compte plus de 1,7 millions de chômeurs de longue durée. 
Samedi 29 septembre
- Le gouvernement engage le "bras de fer" avec le groupe Mittal sur l'avenir de Florange. Le projet de loi obligeant les entreprises rentables à céder les usines qu'elles veulent fermer serait prochainement discuté au Parlement.
Henri Valois.
 

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:45
Portrait
 
Une nouvelle d'Alain-Fournier               
 
ALAIN-FOURNIER.jpg
 
Le futur auteur du Grand Meaulnes publie cette courte nouvelle dans la NRF de septembre 1911. "Gide l'accepte avec compliments", nous dit Fournier, "mais sans enthousiasme" car le jeune écrivain ne fait pas vraiment partie de ses disciples. Le titre du récit ainsi que la citation en exergue sont inspirés de Péguy (Oeuvres choisies (1900-1910). "Portraits d'homme"), que Fournier lit alors avec passion et qui sera jusqu'au bout un de ses grands inspirateurs. L'actualité lui fournit le sujet de la nouvelle  : il apprend par la presse au printemps 1911 le suicide d'un jeune enseigne de vaisseau, Yves-Marie Pony, qui avait été son condisciple à Brest, lorsqu'il préparait l'Ecole Navale. Et voilà les souvenirs qui resurgissent : la vie de lycéen, que Fournier a détestée, Brest, ville froide et morne, loin de sa famille, "les âmes brutales" de ses camarades, futurs officiers de marine. Le texte est achevé en juin 1911. L'auteur l'adresse à l'un de ses amis : si la fin du récit lui semble raté, il est satisfait de plusieurs belles pages, ce qui l'encourage à écrire un ouvrage plus complet. De fait, Fournier est en pleine rédaction du Grand Meaulnes et ces courts récits lui fournissent la matière du futur roman. On trouve ainsi dans Portrait l'ambiance du lycée de province, la féerie du cirque, la nostalgie de l'enfance, les amitiés adolescentes, l'ombre du suicide. On y trouve aussi, sous forme de trace, les deux figures de femmes qui hantèrent l'existence d'Alain-Fournier : la jeune fille des rencontres miraculeuses, qui préfigure "la demoiselle du Pays sans nom" [1]; l'amie ou la confidente, que l'on traite parfois durement, et qui servira de modèle à la Valentine du Grand Meaulnes. On y trouve enfin la marque étrange de cette génération de poètes ou d'écrivains - Alain-Fournier, Paul Drouot, Ernest Psichari, Jean de La Ville de Mirmont, Gustave Valmont, André Lafon, Emile Despax, Louis Pergaud, Paul Gilbert, et combien  d'autres - hantée très tôt par cette guerre qui allait les faucher en peine jeunesse.
Eugène Charles.
 
 
Portrait
 
 
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords... de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables
Charles Péguy.
 
 
Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé — dix mois — le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pèlerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.
Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts, et la bouche avancée, comme un poisson ; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe...
 
J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j’arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'étaient une dizaine d'anciens mousses de « La Bretagne », grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets : La Bique, Coachman, Peau-de-chat... Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy : « Dis donc, Davy, s'il te plaît... » il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement :
— On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.
Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.
 
Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...
 
Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne ; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie ; il faisait l'aimable, le plaisant ; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout-à-fait ridicule.
De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret...
 
Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n’y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.
Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans la creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau ; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait...
Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. « La Bique » interpellait « Peau-de- Chat ». Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres, ils venaient se rasseoir.
C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique :
 
La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège ; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée... etc.
 
Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par cœur :
 
...Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois de me dire :
« Je suis bien fière, mon cher Dominique », ou « c'est très bien »
Il y avait dans ses yeux tout-à-fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune femme timide... Qui sait ! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.
 
Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le cœur de l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis : « Tiens, lis donc ça ! » Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé : son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant :
« Voilà, voilà ce qui arrive !»
Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais maintenant : il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes « pour voir ce que nous disions ». Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français ; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut complet. Il s'efforçait de lire avec naturel ; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation ; il faisait disparaître tous les e muets avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant au hasard des bourrades et des coups de pied.
A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désœuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le cirque américain.
Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'œil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.
Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient ; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.
Il était près d'onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau d'un ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.
Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire : Ne fais pas de bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.
 
C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement :
— Vous savez ? J'ai été raccrochée par deux officiers !...
Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit :
— Eh bien ! Si jamais j'arrive officier, c’est pas encore après toi que je courrai !
Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire : « Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons… »
 
Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent :
 
Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X., s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son frère une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.
Il eut la boîte crânienne traversée.
Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime
 
Qui eût jamais pensé cela de Davy ! personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit : « Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout ! » Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter...
Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.
Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête : Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l’avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin... Ah ! dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t’a gonflé le cœur !
Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique ; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l’avais inconsidérément mené. Je n’étais pas là pour l’encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m’écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...
Alain-Fournier
 

[1]. Il s'agit d'Yvonne de Quiévrecourt, que Fournier croisera dans un éclair le jeudi de l'Ascension et qu'il rencontrera plus longuement le dimanche de la Pentecôte 1905. Elle sera "l'aventure capitale de sa vie" et lui inspirera le personnage d'Yvonne de Galais du Grand Meaulnes


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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 16:00
Le grand Coeur
 
de Jean-Christophe Rufin
Mis en ligne : [23-09-2012]
Domaine : Histoire  
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Jean-Christophe Rufin, né en 1952, est médecin, diplomate, journaliste et historien. Ancien ambassadeur de France en Sénégal et en Gambie, il a été élu en juin 2008 à l'Académie française, dont il esr le plus jeune membre. Il a récemment publié : La salamandre (Gallimard, 2005), Le parfum d'Adam (Flammarion, 2007), Un léopard sur le garrot (Gallimard, 2008), Katiba (Flammarion, 2010).
   

Jean-Christophe Rufin, Le grand Coeur, Paris, Gallimard, mars  2012, 497 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Dans la chaleur d'une île grecque, un homme se cache pour échapper à ses poursuivants. Il évoque sa vie hors du commun et tente de démêler l'écheveau de son destin. Fils d'un modeste pelletier, il est devenu l'homme le plus riche de France. Il a permis à Charles VII de terminer la guerre de Cent Ans. Il a changé le regard sur l'Orient. Avec lui, l'Europe est passée du temps des croisades à celui de l'échange. Comme son palais à Bourges, château médiéval d'un côté et palais Renaissance de l'autre, c'est un être à deux faces. Aussi familier des rois et du pape que des plus humbles maisons, il a voyagé à travers tout le monde connu. Au faîte de sa gloire, il a vécu la chute, le dénuement, la torture avant de retrouver la liberté et la fortune. Parmi tous les attachements de sa vie, le plus bouleversant fut celui qui le lia à Agnès Sorel, la Dame de Beauté, première favorite royale de l'Histoire de France, disparue à vingt-huit ans. Son nom est Jacques Cœur. Il faut tout oublier de ce que l'on sait sur le Moyen Age et plonger dans la fraîcheur de ce livre. Il a la puissance d'un roman picaresque, la précision d'une biographie et le charme mélancolique des confessions.
     
Le point de vue de La Revue Critique. "Tous les hommes rêvent, disait Thomas Edward Lawrence, mais pas de la même façon. Ceux qui rêvent de jour sont dangereux, car ils sont susceptibles, les yeux ouverts, de mettre en oeuvre leur rêve afin de pouvoir le réaliser". Ainsi fut Jacques Coeur. Fils d'un marchand pelletier de Bourges, lui-même marchand, il se fait négociant, puis banquier, puis armateur, pour devenir le grand argentier du roi Charles VII. La guerre de Cent ans se termine et il souffle sur le pays un air de reconstruction. Jacques, qui a découvert la puissance de l'argent à vingt ans, celle du négoce à vingt-cinq, commence à rêver les yeux ouverts. L'un des hommes les plus intelligents de son temps, selon Michelet, est distingué par le roi et rentre au service de la couronne. Il remet de l'ordre dans les finances du royaume et permet au "roi de Bourges" de consolider son trône et de gagner définitivement sa guerre contre les Anglais. Le bourgeois se fait alors gentilhomme et le pouvoir lui tourne la tête. Alors que Charles VII met toute son énergie, la paix retrouvée, à reconstruire l'Etat, son ministre s'achète des domaines, joue à l'humaniste et dépense des fortunes pour décorer son palais de Bourges. Son amitié débordante pour Agnès Sorel, maîtresse en titre de Charles VII, lui retire progressivement la faveur du souverain. Emprisonné, il s'évade et fait le tour de l'Europe à la recherche de nouveaux protecteurs. Le Pape l'envoie sur l'ile de Chios où il déjoue une offensive des Turcs et il y meurt en 1456. Jean-Christophe Rufin nous raconte cette incroyable histoire de grâce et de disgrâce avec les mots du conteur, tout autant qu'avec ceux de l'historien. Il a raison car Jacques Coeur a un profil de héros de roman. L'homme n'est pas fait d'une seule pièce, il se fie à la raison mais aussi au hasard, il a foi en l'argent mais aussi en l'amour, il aime l'ordre mais l'aventure ne lui déplait pas. Il a déjà un pied dans la Renaissance alors que l'autre est encore au Moyen-Age. Ses revers de fortune n'entament en rien la confiance qu'il met en sa bonne étoile et il sert le Pape, comme il a servi le roi, avec ferveur et avec enthousiasme. Jean-Christophe Rufin nous livre aussi un beau portrait du roi Charles VII : le gentil Dauphin a fait sa mue, il s'est transformé en Prince de la Renaissance, les épreuves de la jeunesse lui ont appris le courage, la tenacité et la ruse. C'est lui qui choisit Jacques Coeur, qui use de l'argentier, abuse du ministre, et finit par l'écarter du pouvoir lorsque le serviteur commence à prendre des airs de maitre. Ce roman d'aventure, où les personnages n'hésitent pas à tirer l'épée et à payer de leur personne, nous offre également une belle leçon de politique. Il parle d'un temps où le pouvoir était une chose trop sérieuse pour qu'on la confie aux financiers. Combien de ministres, grisés par les illusions de la richesse ou de la grandeur, devaient finir leur carrière à Pignerol, à Montfaucon, dans les cages de Blois ou sur les rivages de Chios ! La main de l'Etat avait alors de la force et l'argent et la vanité ne menaient pas le monde. Certains jours, on voudrait qu'il en soit encore ainsi. jacques darence.
      
L'article de Philippe Chevilley. - Les Echos, 10 avril 2012
Coeur, l'argentier poète. - Voilà un héros positif pour un lecteur des « Echos » ! Ils ne sont pas si nombreux dans l'histoire de France, les héros/hérauts de la finance et du commerce à faire rêver autant qu'un prince éclairé ou un explorateur. Jacques Coeur (vers 1400-1456) re-visité par Jean-Christophe Rufin n'est pas seulement un grand économiste -médiéval -, mais aussi un idéaliste et un humaniste qui voit dans le développement du négoce le moyen de rendre le monde plus fraternel. Habile conteur, l'académicien a choisi de coller très près aux faits historiques, mais de donner libre cours à son imagination pour interpréter les motivations du grand argentier de Charles VII. Dès les premières pages de « Grand Coeur », on entre dans la tête de Jacques. Réfugié dans l'île de Chio, à la fin de sa vie, il se dépêche de consigner ses Mémoires avant de recevoir le coup fatal de ses ennemis qui le harcèlent depuis sa disgrâce. Jean-Christophe Rufin lui donne le temps de justifier sa « brillante carrière » : l'enfance timide de ce fils de pelletier, qui comprend vite que son intelligence est une arme bien plus redoutable que la force physique; son mariage avec la fille d'un grand bourgeois de Bourges et ses premières armes dans la finance (la fabrication de monnaie); l'appel du large, son voyage en Orient et la mise sur pied d'un vaste réseau de négoce; son « embauche » par le roi, qui utilise à plein son talent pour renflouer les caisses, mais aussi ses dons de diplomate -auprès des Génois, du pape de Rome et du sultan du Levant; son pas de deux avec Agnès Sorel, la Dame de Beauté, favorite du roi; et enfin le rejet par Charles VII, l'emprisonnement et la fuite. Rufin brosse le portrait d'un rêveur à la tête froide... et bien faite. Son « Grand Coeur » n'est pas guidé par l'appât du gain, le désir d'accumuler des richesses : il a l'esprit d'entreprise et considère l'argent comme un levier. Levier pour mettre un terme définitif à la guerre de Cent Ans, rendre la France durablement prospère, reculer les frontières du monde et s'enrichir du savoir-faire des autres cultures et continents. Jusqu'à encourager le mécénat, en lançant notamment la carrière du peintre Fouquet, auteur des fameux portraits de Charles VII et d'Agnès Sorel. Jacques Coeur plus fort que Jeanne d'Arc ? Plus utile au royaume à la longue, sans doute. A travers son héros, le romancier nous fait ressentir toute une époque. Jacques Coeur est à la fois un pionnier qui anticipe la Renaissance. Mais c'est aussi un nostalgique de l'âge d'or médiéval, de l'amour courtois et de la chevalerie, qui ne s'illustre plus que dans les tournois lors des fêtes de cour - d'où sa passion pour les châteaux qu'il collectionne. Son fameux palais de Bourges reflète cette dualité : style forteresse côté pile (donnant sur les remparts) et style florentin côté face (donnant sur la ville)... Rufin n'oublie pas ses personnages « secondaires ». Son portrait acéré d'un Charles VII jaloux et cruel, mais supérieurement intelligent, qui fait de sa force une faiblesse (Louis XI a de qui tenir...) est saisissant. Jacques Coeur, l'homme libre, trouve l'âme soeur chez Agnès sorel, la femme libre... L'écrivain ne résiste pas à la tentation de faire de l'amie de Coeur la passion de toute une vie. Le portrait du vieux pape Nicolas V, plus inspiré par la philosophie grecque que par les Evangiles est également savoureux. En ces temps de déshumanisation de l'économie et de mondialisation à marche forcée, Jean-Christophe Rufin nous offre une sorte de retour aux sources. Lorsque le commerce était considéré comme une des plus belles conquêtes de l'homme. Que le monde, sans limites, rêvait d'une nouvelle naissance. Et que le plus grand des rêveurs pouvait être un richissime marchand, collecteur d'impôts -Jacques Coeur, l'argentier poète.
 

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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 23:30
Le retour du
Major Thompson
     
DANINOS Pierre Major Thompson
 

On ne félicite jamais assez les éditeurs qui font œuvre utile. C’est le cas de Bernard de Fallois qui a eu la belle idée de rééditer une douzaine de titres de Pierre Daninos [1], parmi lesquels les fameux Carnets du major Thompson. Voilà une livraison propre à égayer nos longues soirées d’hiver et qui va nous permettre de retrouver, le sourire aux lèvres, le charme tranquille des années cinquante et soixante. Ah ! Le Major ! Sa disparition en 2005, en même temps que celle de son père spirituel, a créé bien des équivoques. Elle a pu laisser penser à certains que nous avions changé d’ère géologique. On nous annonçait un monde où les Anglais ne seraient plus anglais, les Français moins français que nature et les Allemands presque civilisés. On nous parlait d’une Europe sans frontière et sans différences, où les vestes de tweed, les rosettes de la légion d’honneur, les culottes de peau et autres signes distinctifs ne seraient plus que de lointains souvenirs. Tout devait se dissoudre dans la mélasse mondialisée et dans le waterzoi bruxellois. Et puis finalement non, rien ne s’est passé comme on nous le prédisait. L’Angleterre, malgré le Tunnel sous la Manche, continue de rouler à gauche. La livre sterling est plus solide que jamais et la reine Elisabeth, toujours fidèle au poste, vient de recevoir, à l’occasion de son jubilé, l’hommage de millions de braves gens du Royaume-Uni et du Commonwealth. L’Allemagne est toujours en guerre avec le reste de l’Europe et une nouvelle walkyrie, blonde et grassouillette, veille sur la destinée de nos voisins d’outre-rhin. Quant à la France, selon un scénario rodé depuis plus de deux cent ans, elle vient de troquer une équipe de républicains médiocres contre une autre équipe de républicains, tout aussi médiocres, ce qui ne l’empêchera pas de vivre. L’ordre des choses étant respecté, il était naturel que le Major Thompson envisage un jour ou l’autre de faire son retour parmi nous. Nous l’attendions. Le voici.

Les moustaches, le melon, la pipe, la silhouette sportive de l’honorable William Marmaduke Thompson nous sont devenus si familiers qu’on en oublierait presque comment il est entré dans notre univers. Comme les meilleurs choses, il est le fruit du hasard et de la nécessité. Nous sommes en 1954 et Pierre Brisson, alors directeur du Figaro, doit faire face à une offensive de son concurrent l’Aurore qui annonce une grande série d’articles signés Jules Romains [2]. Il faut trouver rapidement la réplique. Brisson imagine une chronique de bonne tenue littéraire, mais qui accroche, passionne et amuse le lecteur. Il fait appel à Daninos, un esprit vif et plein d’humour. Le thème est assez vite trouvé : une satire amusante des mœurs françaises. Daninos ne prend pas de grands risques car il sait que l’autodérision est un de nos sports préférés. Là où il se montre un peu plus aventureux c’est en confiant à un Anglais, personnage inventé de toute pièce, le soin de nous faire la morale. Le Major Thompson est né. Daninos se fait passer pour son traducteur, ce qui lui permet d’intervenir dans les débats par des notes de bas de page, où il se moque à son tour des usages de nos amis d’outre-manche. De ce dialogue du Major et de son traducteur nait une œuvre savoureuse où les deux nations se renvoient la balle, se disputent joyeusement, s’attendrissent mutuellement sur leur passé glorieux ou sur leurs petits travers. Comme les Français sont persuadés que le reste de l’univers a les yeux rivés sur eux, et que les Anglais pensent à peu près la même chose sur leur propre compte, on ne s’étonnera pas que les Carnets du major Thompson aient fait le tour du monde. Traduits dans vingt-huit pays, commentés dans les meilleurs universités, voilà un beau succès pour ce qui ne devait être qu’un simple coup de presse.

Nous laisserons nos lecteurs se plonger avec délice dans la myriade d’anecdotes, de dialogues, de choses vues qui émaillent ces Carnets. Tout ce qui distingue les Français du reste du monde y passe ou presque : notre méfiance de paysan lorsqu’il s’agit d’argent, notre crédulité toute démocratique lorsqu’il est question de politique, notre goût pour la bureaucratie, les étiquettes et les subdivisions, notre inhospitalité légendaire, notre aversion pour les langues ou les coutumes des autres, notre cuisine magnifique, notre parfaite mauvaise foi au volant, face aux étrangers et dans les mille moments de la vie quotidienne… En contrepoint, l’Angleterre du Major parait plus sérieuse, plus terre à terre, moins rouspéteuse et un peu plus ennuyeuse. Des comparaisons entre les deux peuples, on savourera tout particulièrement les passages concernant l’histoire, l’éducation et les institutions.

En histoire, le Major fait montre d’un parti-pris scandaleux : l’épopée napoléonienne se résume évidemment à Waterloo, Trafalgar et au Bellérophon en route vers Sainte Hélène ; Wellington et Nelson, héros largement surfaits, y tiennent toute la place ; à peine quelques mots d’excuse pour le supplice de Jeanne d’Arc que l’hypocrisie anglaise continue à mettre sur le dos de ses juges français ; quant à la guerre de Cent ans, les chevaliers français, empêtrés dans leurs cuirasses, y ont évidemment le mauvais rôle face à la (déjà) fameuse « flexibilité » anglaise. Est-ce parce qu’un scrupule finit par l’étouffer que le Major se laisse aller, pour quelques instants seulement, à un moment de tendresse franco-britannique ? « Surtout en hiver, à la tombée du jour, il m’arrive encore de penser à la guerre de Cent ans et à ces noms – Crécy, Poitiers, Azincourt – qui dans un collège du Dorset résonnent comme des cris de triomphe tandis qu’à vingt lieues de là, dans un lycée normand, ils sonnent le glas de la chevalerie française. Alors, tandis que tombe le crépuscule et que cinquante fiers petits écoliers anglais sentent couler dans leurs veines le sang du Prince Noir, la tristesse emplit le cœur de cinquante fiers petits Français qui voient Jean le Bon (mais imprudent) emmené en captivité en Angleterre. »

Touchante sollicitude ! Et qui devrait nous valoir logiquement les mêmes prévenances lorsque ces mêmes cinquante fiers petits Français font résonner comme des cris de triomphe les noms de Hastings, de Bouvines, de Patay, d’Orléans, de Formigny, de Castillon, de Fleurus, de Yorktown et de quelques autres lieux et qu’ils sentent couler dans leurs veines le sang de Jean d’Aulon, du maréchal de Luxembourg ou de l’amiral de Grave ! Mais de tout cela, curieusement, le Major ne souffle pas un mot !

L’éducation, cette marque de civilisation qui unit, partout dans le monde, les esprits et les cœurs est elle aussi une source de conflits entre Français et Anglais. Le Major en fait l’expérience à ses dépens : marié à une française, il ressent dans sa chair le drame d’une progéniture binationale,  ballottée chaotiquement entre la rude discipline des collèges anglais et la vie libérale et paresseuse des institutions françaises. Après des années de conflit, le couple Thompson finit par résoudre l’affaire de la façon la plus simple qui soit : ils mettent leurs charmantes têtes blondes en Suisse, « ce merveilleux petit pays qui sait toujours tirer des guerres, intestines ou extérieures, le plus sage parti ». Rien de tel en effet que les collèges suisses pour faire de vrais européens des rejetons partagés de Molière et de Shakespeare.

Reste la politique. Voilà assurément un domaine où les Anglais ont des avantages sur nous. Des institutions populaires, bonifiées par l’Histoire et d’une stabilité à toute épreuve. Une monarchie à la hauteur de sa tâche, libérale, bon enfant, presque invisible, lorsque le pays va bien, farouche, guerrière, prévoyante et organisée, lorsque les frontières du Royaume ou de l’Empire sont menacées. En un mot, le contraire de la République française ! Comment le Français, si cartésien, peut-il accepter de vivre sous un régime qui défit tous les jours les lois de la raison et qui choisit systématiquement ses dirigeants parmi les plus bêtes ou, à défaut, parmi les plus menteurs ? Le Major, bon connaisseur de nos mœurs politiques, a sa petite idée sur le sujet.  En réalité, si les Français n’aiment rien tant que la « ligne claire » en art ou en littérature, ils adorent vivre dans la contradiction en politique. « Ces conservateurs, qui, depuis deux cents ans, ne cessent de glisser vers la gauche jusqu’à y retrouver leur droite, ces républicains qui font depuis plus d’un siècle du refoulement de royauté et apprennent à leurs enfants, avec des larmes dans la voix, l’histoire des rois qui, en mille ans, firent la France – quel damné observateur oserait les définir d’un trait, si ce n’est par la contradiction ».

Notre Anglais y rajoute un autre trait de caractère politique que la plupart d’entre nous ne renieraient pas : le scepticisme, un scepticisme à toute épreuve à l’égard des hommes qui nous dirigent et des idées qui les guident. Qui n’a pas remarqué, parmi les plus républicains d’entre nous, cette ironie, ce sourire aux lèvres, lorsqu’un de nos hommes politiques termine son discours en rappelant les grands principes de 89 ? «  - Vous y croyez, vous ? Pfuitt ! … Des mots ! … Toujours des mots ! » « Envahi, occupé, opprimé, brimé, traînant derrière lui le spleen de 1900 et du franc-or, le Français est un monsieur qui ne croit à rien, parce que, à son avis, il ne sert plus à rien de croire à quelque chose ». Il nous arrive bien, de temps à autre, de considérer que les bornes sont dépassées, que l’incompétence, l’imbécilité du régime ont atteint leurs limites. C’est le moment, comme le remarque le Major, où, autour de nous, un monsieur, d’ordinaire décoré, s’écrit : « Ce qu’il nous faudrait, c’est un homme à poigne, qui fasse un peu d’ordre là-dedans, un bon coup de balai ! », ce qui suffit généralement pour provoquer le mouvement inverse. « Qu’un homme à poigne se signale à l’horizon, qu’il parle de réformer les institutions parlementaires, de mettre de l’ordre, de faire régner la discipline et, pour un satisfait, voilà mille mécontents. On crie au scélérat. On stigmatise la trahison. On veut égorger la République : ils ne passeront pas » et l’on finit par en appeler aux principes de 89 dont on se gaussait à l’instant. Incorrigibles, les Français ? A croire que depuis deux siècles ils sont bien mal gouvernés !

Signalons pour terminer les suites que Daninos donna aux aventures de son Major. Les Editions de Fallois, décidemment pleines de prévenance pour leurs lecteurs, ont eu la bonne idée de les rééditer avec ces Carnets. Dans la première – Le secret du Major Thompson -, on retrouve l’excellent Marmaduke au cœur d’une Amérique qui n’a rien à nous envier en matière d’étrangetés. La seconde – Le Major tricolore – nous emmène dans la France des années de Gaulle et l’on y découvre que si notre Anglais a un petit faible pour le Général, il a peu d’indulgence pour mai 68. Quand aux Derniers Carnets du Major, publiés en 2000, ils concluent sur un ton nostalgique un siècle de chamailleries franco-anglaises, en tapant à bras raccourcis sur les ridicules de la bourgeoisie bohème qui occupent les deux rives de la Manche. C’est drôle, bien vu, réactionnaire à souhait et en même temps plein d’espoir pour l’avenir. Good heavens ! aurait dit le Major, Pourquoi voudriez vous que nous soyons tristes ? Les Anglais ne sont-ils pas définitivement anglais, les Français définitivement imprévisibles et les Allemands définitivement butors ? Et ceux qui nous prédisaient le contraire ne sont-ils pas, à cette heure, en train de cuire à petit feu dans le chaudron infernal de l’euro ? Too bad for them! Quel Trafalgar que leur Europe, old boy ! Même votre Napoléon ne se serait pas laisser embringuer dans un pareil désastre !

Eugène Charles.

 

[1]. Pierre Daninos, Les Carnets du Major Thompson et autre titres, préfacés par Etienne de Montety. (Editions de Fallois, avril 2012). - Pierre Daninos, Snobissimo et autre titres, préfacés par Philippe Meyer (Editions de Fallois, avril 2012).

[2]. Cette époque où la grande presse se faisait concurrence à coup d’articles de Jules Romains, d’André Malraux, d’André Gide ou de François Mauriac peut laisser rêveur, à l’heure où les piliers de notre vie médiatique s’appellent Les Inrocks, Libération, Le Figaro Magazine ou Télérama !  C’est à ces petits détails que l’on mesure combien le monde a progressé depuis un demi-siècle…  

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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 14:07
Chroniques littéraires
 
de Georges Laffly
Mis en ligne : [15-10-2012]
Domaine : Lettres 
LAFFLY-Georges-Chroniques-litteraires.jpg
 
Georges Laffly (1932, 2008), journaliste, écrivain et critique littéraire. Proche de la droite catholique, il collabora notamment à la Nation française, à Itinéraires, à l'Aurore et au Spectacle du Monde. Publications récentes : État des lieux. Une société entre le rêve et la peur (Éditions Sainte-Madeleine, 2000), Le grand conseil (Éditions de Paris, 2005), Monnerot (Éditions Pardès, 2005.)
   

Georges Laffly, Chroniques littéraires, Paris, Via Romana, 2012, 374 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Les bons critiques littéraires sont rares et les moralistes désertent la cité, cédant leur vigie aux promoteurs d’une pensée unique ou conforme aux nouveaux tabous : les rieurs singent la sédition, les penseurs, l’insurrection. Quarante ans de libres réflexions éclairent ces pages que parcourent les thèmes et l’actualité littéraire d’une époque où l’on guettait le dernier Camus ou le nouveau Sagan, l’insolent Perret ou l’indolent Roger Martin du Gard, années marquées par l’exil des rapatriés, exil dont on mesure ici combien il fit de Georges Laffly l’écorché vif extra-lucide des mœurs et des écrits d’un temps où tout s’accéléra pour le meilleur et pour le pire avec l’exigence du style, du talent, du caractère. Collaborateur de plusieurs hebdomadaires, mensuels et quotidiens parmi lesquels Itinéraires, Présent, Le Spectacle du monde et Le Figaro littéraire, Georges Laffly (1932-2008) a enchanté plusieurs générations de lecteurs par l’alliance acérée de sa plume et de ses goûts littéraires.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Chroniqueur à la Nation française, critique littéraire à Itinéraires et au Spectacle du Monde, Georges Laffly n'a jamais mis son drapeau dans sa poche. Il revendiquait même ouvertement l'appartenance à ce vieux courant de droite, catholique, qui était pour lui une sorte de famille. Bernanos était son maître et Boutang et Perret ses vieux camarades. La perte de l'Algérie française fut son drame et sa blessure. Et ce drame et cette blessure le rapprochèrent d'autres blessés, y compris de l'autre bord. Il aimait Chateaubriand malgré Maurras et Maurras malgé Bernanos, Paulhan malgré Brasillach, et Larbaud, et Sagan, et Montherlant, et Orwell et Jünger. Voici une quarantaine de textes recueillies par son épouse et qui illustrent l'impressionnante palette sur laquelle Georges Laffly composait son oeuvre de critique et d'essayiste. On y salue Corneille, on y croise La Fontaine hilare puis au bord des larmes, Gobineau dialoguant avec Barrès, et tant d'autres, classiques ou contemporains, tous porteurs de ce double signe qui fascinait Laffly, une extrême soif de vivre et une froideur extrême lorsqu'ils parlent de la mort. Homme de la Méditerranée, Laffly savait oublier jusqu'à ses origines lorsqu'il évoquait les lettres et les idées : c'est que, pour lui, normands, bretons, picards ou algérois, hommes des marches de l'est ou du Rhône ensoleillé, les écrivains qu'ils aimaient marchaient d'un même pas et servaient une même langue et une même civilisation. L'Italie, qu'il aimait, fut la seule infidélité qu'il fit à sa passion française. L'oeuvre qu'il laisse derrière lui apparaît dans toute sa richesse. Il est temps de la faire connaître. Eugène Charles.
      
Note de Hilaire de Crémiers. - Politique Magazine, juin 2012
Poésie et vérité. Qui a connu Georges Laffly garde le souvenir d'un homme charmant. Il pouvait se donner l'air austère, surtout quand il parlait d'une époque de lâcheté et de trahison. Il n'était amer que des causes perdues. Il avait tant aimé l'Algérie française, son Algérie, son pays de Blida et tout ce qu'il aurait été possible de faire si la France avait tenu la solution politique juste. La République la rendait impossible. Cet esprit latin, de vaste culture, était le plus fin des critiques littéraires. Il écrivait dans Itinéraires : il était ami de Jean Madiran qui ouvre ce recueil  de quelques-unes des plus belles pages de son ancien collaborateur par une présentation de la pensée contre-révolutionnaire, de haute volée. Georges Laffly en était. Aussi comprenait-il Corneille, Chateaubriand, Bernanos et Maurras et Boutang. Il sait dire la grandeur des esprits. Ses réflexions sur la poésie de Maurras et sur celle de Brasillach sont un enchantement : l'analyse est d'une justesses parfaite. Et pour couronner le tout quelques poèmes très personnels nous livrent l'âme de l'ami disparu. 
 
Autre article recommandé : Philippe d'Hugues "Georges Laffly, le goût d'un maître", Le Spectacle du Monde n° 591. - juillet-août 2012. 
 

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 23:49
La nouvelle
Russie
MATHIEU Georges
 
La Russie continue de faire la une de l'actualité internationale. Mais ce n'est plus pour les mêmes motifs qu'il y a deux ans. Nils Sinkiewicz s'interrogeait dans ces colonnes en octobre 2010 sur les raisons du phénomène Poutine [1] . "La nouvelle Russie" et son chef fascinaient alors une partie de l'intelligentsia occidentale, en mal de nouveautés. On parlait de l'axe Paris-Berlin-Moscou et l'idée d'une "grande Europe", de l'Atlantique à l'Oural, retrouvait des partisans, à gauche comme à droite. Nous avions dit ici même que cette idée n'avait pas de sens, que la Russie avait trop d'intérêts propres à défendre dans le monde pour lier son destin à celui de l'Europe et qu'on verrait d'ici peu ce mirage se dissiper.
Nous y sommes. Moscou, après avoir séduit et fasciné, dérange et inquiète. Son retour sur la scène mondiale, ses manoeuvres au proche et au moyen-Orient, son alliance avec la Chine n'y sont évidemment pas pour rien. Voilà que les mêmes intellectuels, qui  portaient hier Poutine au pinacle, le montre maintenant du doigt. C'est aussi l'image de l'éternelle Russie, vouée jusqu'à la fin des temps à la corruption, au népotisme et à l'autocratie, qui refait surface dans nos médias, sous la plume des hagiographes habituels de la démocratie libérale et américaine. Comme si le peuple russe  et ses dirigeants ne méritaient pas mieux que ces pauvres caricatures.
L'affaire des Pussy-Riot est le dernier épisode de cette vague médiatique.  Elle donne à nouveau à réfléchir à notre ami Sinkiewicz. Pourquoi nos médias et nos intellectuels ont-ils accueilli avec autant de complaisance "l'exploit" ridicule de ces trois chanteuses punks alors qu'ils ignorent la plupart du temps les motivations des véritables opposants russes ? Serait-ce par ce que les premières symbolisent, à leurs yeux, la Russie telle qu'ils la voudraient, alors que les seconds représentent la Russie qu'ils ne comprennent plus ? Et sommes-nous à ce point aveuglés par nos certitudes occidentales pour que ne plus comprendre aujourd'hui le peuple russe, comme nous n'avons pas compris hier le sens des révoltes arabes ? Toutes ces questions méritent d'être posées.  
La Revue Critique.
 
 
Pourquoi serions-nous tous des Pussy Riot ?
 
Il y a deux ans, La Revue critique publiait un article intitulé « Le fantasme de la Grande Europe » [1], où j'analysais le discours des Européens favorables à MM. Poutine et Medvedev. J'étais parti du constat que les journalistes même les plus hostiles au « système Poutine », n'avaient jamais vraiment pris le temps de déchiffrer le discours de ses défenseurs européens. Je voulais donc comprendre et montrer ce qui, en Europe de l'Ouest et particulièrement en France, rendait certains de nous si réceptifs à la propagande du Kremlin et si méfiants, par ailleurs, envers celle de la Maison Blanche.
Le procès des Pussy Riot et l'indignation Occidentale me donnent aujourd'hui l'occasion de mener une réflexion comparable sur le discours anti-Poutine, largement dominant dans l'opinion et les médias. On dit que quand le sage montre la Lune, l'imbécile regarde le doigt. Reste à savoir si le sage l'est vraiment. Alors que tout le monde montre la Russie du doigt, la sagesse se trouve peut-être du côté des imbéciles. Plus que sur les faits reprochés aux trois jeunes Russes, c'est sur les réactions occidentales que nous nous pencherons ici. La question n'est pas de savoir si les accusées ont eu raison ou tort de faire ce qu'elles ont fait. La question est de savoir pourquoi nous sommes si nombreux à les défendre.
 
L'opportunisme engagé
Les premières réactions occidentales à la condamnation des Pussy Riot ne se sont pas fait attendre. Les chancelleries occidentales sont immédiatement montées au créneau pour dénoncer une sentence disproportionnée [2], qui remet en cause l'engagement du Kremlin à respecter les droits et libertés fondamentaux. De fait, les deux ans de camp requis contre Maria Alekhina, Nadejda Tolokonnikova et Ekaterina Samutsevitch ne pouvait qu'interpeller les observateurs occidentaux : pourquoi punir aussi sévèrement des agissements qui, chez nous, ne vaudraient à ses auteurs guère plus qu'une amende et quelques services d'intérêt général ?
Dénoncer une peine excessive eut été suffisant. Mais les belles âmes n'aiment guère la demi-mesure : elles ont faim de drames et de symboles. Comme le souligne la rédaction de The Economist, les notions de proportionnalité, d'équilibre et de modération ne sont pas ce qui se fait de plus « punk » [3]. ONG, journalistes et chanteurs à succès (du moins pour la plupart) se sont donc indignés non seulement de la sentence prononcée, mais de l'arrestation des trois jeunes femmes. Le chanteur Sting [4] y est ainsi allé d'une réflexion profonde sur le droit à la dissidence et le sens de la modération – deux belles qualités en effet, dont on peut regretter que les défenseurs des Pussy Riot ne fassent pas plus la démonstration.
Car dans cette « affaire », les partisans de la liberté sont aussi peu modérés que tolérants. Il s'est créé autour des trois accusées un véritable fan club international, qui s'applique à faire des Pussy Riot l'incarnation de la liberté contre l'arbitraire. Un amalgame peu propice au dialogue, la moindre réserve étant assimilée à une forme d'extrémisme réactionnaire. Rien d'étonnant à cela : la vérité n'aime pas les tièdes.
D'autant plus qu'avec le « printemps arabe », l'opinion occidentale a pris goût aux turbulences. Suite à la victoire du parti de Vladimir Poutine aux élections législatives en décembre 2011, d'aucuns annonçaient une « Twitter Revolution » [5]. On n'attend plus l'histoire, on la convoque à son chevet pour une petite gâterie.
 
La liberté selon les Occidentaux
Les Occidentaux ont les yeux rivés sur Moscou. La Liberté s'insurge contre la Dictature, ils en sont persuadés. Reste à savoir de quelle liberté il s'agit, car sur ce point, les réactions manquent de cohérence.
D'un côté, la fameuse prière punk [6] des Pussy Riot dans la Cathédrale du Christ Sauveur (Moscou) est tenue pour une manifestation politique. C'est ce qui en fait des prisonniers politiques aux yeux de l'opinion. C'est ce qui fait de Marina Tolokonnikova une digne héritière de la dissidente soviétique Irina Ratouchinskaïa [7]. C'est ce qui fera de toute l'affaire un beau souvenir pour les révolutionnaires dans l'âme.
D'un autre côté, c'est la liberté de l'artiste qu'on invoque pour défendre les trois jeunes femmes – comme si les convictions politiques ne pouvaient, seules, justifier la performance des Pussy Riot. Une ambiguïté très utile pour défendre non seulement les « dissidentes », mais leurs défenseurs. Quand à Marseille des manifestants pro-Pussy Riot encagoulés se sont fait interpeller, certains journalistes [8] se sont hâtés de rappeler que la loi de 2010 sur le voile intégral ne s'appliquant pas aux manifestations artistiques, les manifestants ne pouvaient se faire interpeller. Objection ridicule, puisque les manifestations de soutien aux trois Russes sont clairement destinées à faire pression sur le Kremlin – ce qui est éminemment politique. Prétendre le contraire serait sous-entendre qu'il suffit d'une rime pour faire d'un slogan politique une œuvre artistique. Une bonne nouvelle pour tous ces hommes politiques qui, comme dans la chanson, auraient aimé « être un artiste ».
Quand on aime la liberté, on l'aime absolument, quelles qu'en soient les conséquences. En Occident, la liberté d'expression, c'est plus qu'un principe, c'est une religion : il faut défendre le droit d'autrui à dire ce qu'il pense, même si ce qu'il pense nous fait horreur. Crédo d'intellectuel pétitionnaire difficile à prendre au sérieux, quand on sait les restrictions qui s'y sont greffées [9], notamment en France, où, comme le remarquait Raymond Aron, « la liberté commence fâcheusement par la censure »[10]. En l'occurrence, dans le monde libre, les idées du négationniste, de l'eugéniste, du xénophobe, ou du raciste peuvent leur valoir de sérieux ennuis avec la Justice. Et la LDH soutient aujourd'hui en Russie ce qu'elle dénonçait hier en France [11]. Manifestement, la liberté d'expression exclut celle d'être un demeuré – ce qui expliquerait pourquoi nous sommes si brillants.
De toute évidence, le soutien aux Pussy Riot ne doit rien à nos mœurs libérales. Preuve en est qu'en bons « progressistes », nous faisons taire les « réactionnaires », anciens et nouveaux. Comment donc expliquer cet engouement pour de jeunes gens encagoulés qui s'enfoncent des poulets dans les orifices [12] et jouent de la musique dans une cathédrale ?
Depuis quelques mois, les cagoules n'évoquent plus le terrorisme, mais l'espoir. Pour de nombreux Occidentaux, Maria, Nadejda et Ekaterina incarnent l'avenir de la Russie post-soviétique. Un avenir sous le signe de la liberté ? Pas si sûr. Aveuglés par l'engouement, les médias n'ont pas remarqué que les Pussy Riot militaient non pour une liberté de principe, mais pour des idées social-démocrates de type scandinave fortement teintées de féminisme [13]. Il n'y a là rien de scandaleux, mais cela en dit long sur l'impartialité des observateurs. La propagande partisane reposant sur l'amalgame entre les convictions d'une minorité et l'intérêt de la totalité, on ne peut que s'interroger sur l'empressement des pro-Pussy Riot à lier le salut de 140 millions de Russes au sort de trois d'entre eux.
Pour les féministes et les sociaux-démocrates, la décision du juge Syrova est sans nul doute une véritable tragédie. Pour les partisans d'une plus grande liberté au pays de Poutine, la condamnation des Pussy Riot est un fait divers. D'aucuns rétorqueront que « l'ennemi de mon ennemi est mon ami ». Faudra-t-il que, pour justifier la solidarité avec les trois « dissidentes », les médias invoquent ce même principe qu'ils reprochent à Washington d'avoir appliqué en Afghanistan contre l'Union soviétique ?
En outre, la société libre que prophétisent les Occidentaux a des exigences que les Pussy Riot et leur fan club ne satisfont pas, loin s'en faut. La liberté de l'individu implique la discrétion de l'État, laquelle requiert, en contrepartie, le respect des règles, valeurs et conventions implicites qui fondent la vie en société. Or nos trois dissidentes, toutes « intellectuelles » qu'elles soient, n'ont que faire de ces subtilités.
En effet les performances des Pussy Riot et du groupe Voina, dont faisaient partie Ekaterina et Nadejda, consistent à choquer, provoquer, déranger le public. Partouzer dans un musée [14] et se masturber dans un supermarché [15], ce n'est pas défendre la société civile contre les oukazes du Kremlin : c'est satisfaire un caprice de snob. Et le message est bien passé, à en juger par l'exploit réalisé par des militantes pro-Pussy Riot à Kiev, où une croix érigée en mémoire des victimes du stalinisme a été littéralement tronçonnée [16]. La Révolution ne craint personne, pas même les morts, même quand ils se comptent par millions. No pasaran, n'est-ce pas.
 
Une lucidité à deux vitesses
Ces faits ont été relatés dans la presse. Mais pour de nombreux Occidentaux, les Pussy Riot restent cette promesse de liberté censée sauver la Russie de ses dirigeants. On a trop pris position pour faire marche arrière Pour que l'opinion occidentale revoie son jugement, il faudrait que nos dissidentes encagoulées fassent quelque chose de vraiment grave, comme une orgie pédophile devant le mausolée de Lénine. Du reste, cela suffirait-il ? Il se trouverait toujours en France des intellectuels pour exiger du Kremlin la dépénalisation de la pédophilie [17].
Toute cette affaire jette une lumière crue sur la lucidité sélective du public occidental. Rompu aux raisonnements les plus subtils – et parfois brillants – quand il s'agit de « décrypter » le discours des puissants (hommes d'État, patronat, maman et papa), l'Occidental fait montre d'une naïveté désarmante face aux « petits », pourvu bien sûr qu'ils lui inspirent de la sympathie.
Les Pussy Riot en ont grandement profité : leurs prises de position ne font l'objet d'aucune analyse critique. On soupçonne habituellement les hommes politiques de ne chercher que le pouvoir et de mépriser les citoyens. Derrière chaque belle parole, on cherche la sombre intention. Les Pussy Riot n'ont rien à craindre de ce côté, puisque leurs déclarations sont prises pour argent comptant. La presse promet des portraits : elle offre des vignettes Panini. Ce n'est pas du journalisme, c'est du rewriting.
On ne se contente pas de répéter ce qu'elles disent. On enrichit leur discours, on lui donne de l'épaisseur, on se plie en quatre pour bâtir l'affaire autour du procès et le mouvement historique autour de l'affaire. L'allusion aux goulags, à Soljenitsyne et aux révolutions de couleur participe de ce story-telling. On fait même de la théologie : critiquant le rôle joué par l'Église orthodoxe russe dans l'inculpation des trois dissidentes, Audrey Pulvar [18] rappelle que le Christ, c'est l'amour. Amen.
L'interview de Patti Smith [19] parue dans Aficha trois jours après le verdict est à cet égard sidérante. L'artiste new-yorkaise y rappelle, comme tout le monde, que le chrétien se doit de tendre l'autre joue. Mais elle va plus loin, en gratifiant les lecteurs d'une réflexion très personnelle sur le caractère foncièrement insurrectionnel et révolutionnaire de l'art russe – une manière de blanchir les Pussy Riot et de ridiculiser les béotiens qui n'auraient pas connaissance de cette filiation spirituelle.
Ce comportement rappelle celui des Européens russophiles que je décrivais il y a deux ans. Les pro-Poutine ont, en l'espèce des pro-Pussy Riot, les adversaires qu'ils méritent. Chacun défend son « client », relayant ses déclarations et justifiant ses positions – nourrissant la croyance qu'en Russie s'affrontent non pas des individus, des groupes, des factions, mais des principes : l'ordre et la souveraineté contre le chaos et la désintégration pour les uns, la liberté et le droit contre la servitude et l'arbitraire pour les autres. On aime les Poldèves, et les feuilletons encore plus.
 
Qui influence qui ?
Pour les plus ardents défenseurs du Kremlin, il ne fait aucun doute que les Pussy Riot sont sous l'influence de l'Occident, qui cherche à fragiliser le pays. La suite logique, croît-on, des tentatives de révolutions colorées ayant eu lieu aux portes de la Russie.
Mais les choses sont loin d'être aussi simples. Si les membres de Pussy Riot, de Voina et autres groupes d'agit-prop sont influencés par l'Occident, ils ne le sont pas davantage que le reste de la jeunesse russe. Et compte tenu des moyens déployés par les Pussy Riot pour faire parler d'elles, il est légitime de penser qu'elles ont agi seules.
Les jeux d'influence ne sont pourtant pas absents. Il y a bien des manipulateurs et des manipulés. Mais, n'en déplaise à Alain Benajam [20], les manipulés ne sont pas ceux que l'on croit. Ce sont les Pussy Riot qui exercent leur influence sur les Occidentaux, et non l'inverse. Impopulaire en Russie, le discours des Pussy Riot est calibré pour un public occidental, friands de dissidences et autres ambitions révolutionnaires. La tâche était plus délicate pour les dissidents de l'ère soviétique, qui n'avaient pas mesuré la fascination du monde libre pour les promesses du socialisme réel, et s'étaient souvent heurtés à l'incrédulité de l'intelligentsia occidentale, pas tout à fait insensible aux charmes des « libertés réelles ». La nouvelle dissidence est mieux préparée. Il est vrai que M. Poutine ne se réclame pas de Marx, ce qui facilite la distribution des rôles. Les trois inculpées peuvent ainsi compter sur le soutien aveugle de l'Occident. « Nous sommes innocentes, jure-t-on dans le box des accusés, le monde entier le dit » [21]. Nous aurions pu rester témoins, nous voilà complices.
Du reste, le progressiste occidental ne pouvait rester sourd aux appels des jeunes « dissidentes » russes. Le procès des Pussy Riot est, pour des millions de gens, l'occasion de réaffirmer leur appartenance au camp du Bien en même temps que leur lucidité sur la Russie post-soviétique. En France, où l'on est Résistant de père en fils depuis 1944, il est particulièrement important de prendre position sur le goulag russe. Indignez-vous, comme disait l'autre.
D'aucuns diront qu'une poignée de jeunes gens ne peut en influencer des millions d'autres. C'est mal nous connaître : un discours anti-autoritaire [22] faisant l'apologie des libertés individuelles contre le pouvoir politique et légitimant par ailleurs l'implication de l'État dans les questions sociales a tout pour nous séduire [23]. Ne pas en soutenir les auteurs serait admettre implicitement que nous faisons fausse route depuis plus d'un demi-siècle, à plus forte raison quand les dissidents font eux-mêmes la comparaison entre la rigidité de la Justice russe et la tolérance occidentale [24].
Il ne s'agit donc pas d'insurrection, mais d'auto-satisfaction. Et si certains espèrent une révolution, c'est avant tout par goût du spectacle. « Nous sommes tous des Pussy Riot » [25], répètent les indignés. Ils pourraient aussi bien dire « nous crevons tous d'ennui, divertissez-nous ».
 
*
*   *
 
Maria Alekhina, Nadejda Tolokonnikova et Ekaterina Samutsevitch purgeront leur peine, et la situation de la Russie ne s'en trouvera ni pire ni meilleure. Il n'en serait pas autrement si la sentence était plus sévère, ou si au contraire le juge Syrova avait abandonné les charges. Il faudra bien plus qu'une émeute de vulves pour « changer les choses ». Car les problèmes de la Russie – corruption, déclin démographique, compétitivité – ne sont pas de ceux que l'on règle par des happenings ou des coups d'éclat. Ces espiègleries, loin d'amorcer le changement, ébranlent les fondements de la société civile en heurtant les sensibilités. Sans doute, par sa fermeté, la Justice russe ligue le reste du monde contre le Kremlin. Mais la libéralisation d'un régime est un processus complexe que le reste du monde n'est pas en mesure d'amorcer. C'est à la société russe elle-même de porter le changement. Or c'est à cette société que Pussy Riot et consorts, à travers leurs actions, témoignent leur mépris.
Faudra-t-il, sous ce prétexte, soutenir Vladimir Poutine « contre vents et marrées » [26]? Certains le suggèrent, voyant là le seul moyen de tenir tête aux forces antipatriotiques et à l'empire américain qui les soutient. Je ne puis m'y résoudre. Les intérêts de la Russie sont les intérêts de la Russie, tout comme le sort des Pussy Riot est le sort des Pussy Riot, non celui d'un peuple entier. Le « reste du monde » ne peut être le théâtre de nos fantasmes. Il s'agirait de s'estimer assez pour ne pas répondre présent à la moindre convocation étrangère, qu'elle soit le fait d'un dirigeant ou de quelques trublions. C'est aussi ça, la liberté.
Nils Sinkiewicz.
 

 
[1] Nils Sinkiewicz, Le fantasme de la Grande Europe, in La Revue critique, 8 octobre 2010, <http://www.larevuecritique.fr/article-russie-et-europe-2-58601978.html>
[2] Pussy Riot : la France dénonce un verdict disproportionné, in Libération, 17 août 2010, <www.liberation.fr/monde/2012/08/17/le-verdict-contre-les-pussy-riot-severement-juge-en-europe_840322>
[3] Pussy Riot and New York Graffiti Art, in The Economist, 26 juillet 2012, <http://www.economist.com/blogs/democracyinamerica/2012/07/freedom-speech>

 

[4] Cf. déclaration de Sting sur son blog officiel le 25 juillet 2012 <http://www.sting.com/news/title/amnesty-international-and-sting-call-for-release-of-pussy-riot-bandmembers-in-moscow>

[5] Alexis Prokopiev, Après le Printemps arabe, une "Twitter #Revolution" en Russie ?, in Youphil, 9 décembre2011,<www.youphil.com/fr/article/04655-apres-le-printemps-arabe-une-twitter-revolution-en-russie? ypcli=ano>

[6] Vera Gaufman, « Nouveau coup d'éclat de Pussy Riot », Le Courrier de Russie, 22 février 2012, <http://www.lecourrierderussie.com/2012/02/22/nouveau-coup-eclat-pussy-riot>

[7] Madeleine Leroyer, Russie : des camps pour femmes hérités du Goulag, in Le Figaro, 17 août 2012,<http://www.lefigaro.fr/international/2012/08/16/01003-20120816ARTFIG00458-russie-des-camps-pour-femmes-herites-du-goulag.php>

[8] Camille Polloni, À Marseille, l'interpellation absurde de manifestants pro-Pussy Riot, in Rue 89, 20 août 2012,<http://www.rue89.com/2012/08/20/marseille-linterpellation-absurde-des-manifestants-pro-pussy-riot-234729>

[9] « Leurs défenseurs occidentaux devraient se demander si c'est vraiment en la liberte d'expression qu'ils croient, où seulement en une version déformée de celle-ci que l'on pourrait résumer ainsi : je défends votre droit à vous exprimer pourvu que je sois d'accord avec vous ». Car c'est aussi ce que Vladimir Poutine entend par liberté d'expression. » Rory Fitzgerald, Pussy Riot are Magnets for West's Hypocrisy, in Irish Times, 23 août 2012, <http://www.irishtimes.com/newspaper/opinion/2012/0823/1224322753285.html >

[10] Raymond Aron, La révolution introuvable : réflexions sur les événements de mai, Fayard, 1968.

[11] Edgar Pansu, « Jean-Louis Costes et le droit à l'outrance », Transfert, 23 novembre 2000, <http://www.transfert.net/Jean-Louis-Costes-et-le-droit-a-l>

[12] Le 20 juillet 2010, le groupe d'art underground Voina (« guerre » en russe) a réalisé un happening dans un supermarché de Saint-Pétersbourg. Source : <http://www.livejournal.ru/themes/id/21014>

[13] Daria Fedotova, Alla Jidkova, « Feministok zaderjali na Krasnoï plochtchadi », MK, 20 janvier 2012 <http://www.mk.ru/politics/article/2012/01/20/662683-feministok-zaderzhali-na-krasnoy-ploschadi.html>

[14] Cf. <http://ostropoller.livejournal.com/662819.html>

[15] Un compte rendu illustré est disponible en russe à l'adresse suivante : <http://teh-nomad.livejournal.com/426045.html>

[16]« Pussy Riot Solidarity : Topless Ukrainian Activist Chainsaws Crucifix », RT, 17 août 2012

[17] Voir la page Wikipedia consacrée au sujet :<http://fr.wikipedia.org/wiki/Pétitions_françaises_contre_la_majorité_sexuelle#1978_Conversation_.C3.A0_la_radio_entre_Foucault.2C_Hocquenghem_et_Danet>

[18] Audrey Pulvar, Édito du 21 août 2012, Les Inrocks, <http://www.lesinrocks.com/2012/08/21/actualite/ledito-daudrey-pulvar-inalienables-11287960/#.UDSqeRkd_PI.wordpress>

[19] Aleksandr Gorbatchev, « Patti Smith o Pussy Riot : ''Eti devouchki vypolnili svoiou rabotou. Teper vacha otchered'' », Aficha, 20 août 2012, <http://www.afisha.ru/article/patti-smith-o-pussy-riot/>

[20] Alain Benajam, « Pourquoi il est important de soutenir Vladimir Poutine », 20 août 2012 <http://www.alain-benajam.com/article-pourquoi-il-est-important-de-soutenir-vladimir-poutine-109250767.html>

[21] Maria Alekhina, « Pussy Riot : ''Je n'ai pas peur de vous'' », Les Inrocks, 22 août 2012 < http://www.lesinrocks.com/2012/08/22/actualite/maria-alekhina-pussy-riot-je-nai-pas-peur-de-vous-11288149/>

[22] Daniil Turovski, « Chto je vy delaete, devtchonki? Pussy Riot o borbe s rejimom i lioubvi k kotikam », Aficha, 24 janvier 2012 <http://www.afisha.ru/article/pussy-riot-against-putin/>

[23] Vladislav Moissev, « Bunt feminizma : zatchem obrazovanie devoutchki provodiat pank-moleben v Khram Khrista Spasitelia », Russkiï Reporter, 24 février 2012, <http://rusrep.ru/article/2012/02/24/pussy_riot>

[24] C'est le point de vue défendu par Piotr Versylov, membre du groupe Voina et époux de Nadiejda Tolokonnikova : « Tout le monde était étonné que Poutine décide de rendre une sentence aussi sévère à l'endroit des filles pour avoir chanter une chanson contestataire dans une église – personne ne s'y attendait. Cela ne se produirait jamais en Occident, c'est juste impossible.« ''Disproportionate'' Pussy Riot Sentence Receives International Condemnation », BBC World News, 18 août 2012 <http://bbc-worldnews.net/2012/08/disproportionate-pussy-riot-sentence-receives-international-condemnation/#.UDKeqGWyUow>

[25] Audrey Salor, « Nous sommes tous des Pussy Riot », Nouvel Obs, 17 août 2012 <http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20120817.OBS9843/reportage-nous-sommes-tous-des-pussy-riot.html>

[26] Alain Benajam, « Pourquoi il est important de soutenir Vladimir Poutine », 20 août 2012 <http://www.alain-benajam.com/article-pourquoi-il-est-important-de-soutenir-vladimir-poutine-109250767.html

   

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:04
Les hommes providentiels
Histoire d'une fascination française
 
de Jean Garrigues
Mis en ligne : [22-10-2012]
Domaine : Idées 
GARRIGUES Jean Les hommes providentiels
 
Jean Garrigues est historien. Spécialiste de l'histoire politique,  il enseigne à l'université d'Orléans, à la Sorbonne et dirige la revue Parlement(s). Il a récemment publié : Le communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repères, 2007),  Les patrons et la politique – De Schneider à Seillière (Perrin, 2002), Les groupes de pression dans la vie politique contemporaine en France et aux États-Unis de 1820 à nos jours (Presses Universitaires de Rennes , 2002), Les Scandales de la République. De Panama à l'affaire Elf (Robert Laffont, 2004), Les Grands discours parlementaires de la Troisième République, (Armand Colin, 2 vol., 2006), Les Grands discours parlementaires de la Cinquième République (Armand Colin, 2006), Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008 (Armand Colin, 2008).
   

Jean Garrigues, Les hommes providentiels. Histoire d'une fascination française. Paris, Seuil, février  2012, 480 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
De Bonaparte à de Gaulle, en passant par Boulanger, Clemenceau, Pétain ou Pinay, et jusqu'à Nicolas Sarkozy, les hommes providentiels ponctuent l'histoire de France. Indissociables des contextes de crise (ce qui les distingue des grands hommes), ils traduisent la rencontre entre le désir collectif d'un peuple et la prophétie d'un sauveur. Quels sont les ingrédients qui composent cette alchimie selon les différentes époques de l'histoire contemporaine ? Quelles circonstances mais aussi quels moyens, quel discours, quelle propagande, quelles images, quelle stratégie pour aboutir à cette figure indispensable qui s'impose à la nation tout entière ? Puis il faut passer de l'état de grâce, qui suit la prise du pouvoir, au culte de la personnalité, qui seul permet d'entretenir le mythe. Dès lors, comment cette figure idéale voire fantasmée du sauveur peut-elle se confronter aux enjeux du réel ? Comment évoluent son discours et sa représentation en situation de pouvoir ? Quels sont ses hérauts, ses thuriféraires, ses idolâtres, mais aussi ses caricatures et ses détracteurs ? Et comment enrayer l'effondrement du mythe, comment prévenir le chaos ? Enfin, quand le chêne s'abat, comment resurgit le mythe, comment se réinstalle pour la postérité la figure du sauveur?
     
Le point de vue de La Revue Critique. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l'histoire de nos institutions contemporaines - parmi lesquels une remarquable Histoire du Parlement de 1789 à nos jours - Jean Garrigues prend du champ et une certaine liberté avec l'histoire chronologique en s'attaquant à une des singularités de la vie politique française : la fascination pour les "sauveurs de la patrie". Ce livre vivant, très clair et parfaitement bien documenté déroule le film de notre histoire nationale depuis deux siècles. Les figures de Napoléon, de Boulanger, de Clémenceau, de Poincaré, de Pétain et de de Gaulle dominent, mais l'ouvrage retrace aussi la carrière de "rédempteurs" plus mineurs, dont le culte s'est effacé des mémoires ou dont le mythe s'est obscurci, comme Lamartine, Thiers ou Gambetta. De cette impressionnante galerie de portraits, Jean Garrigues tire une typologie des "hommes du destin" : les conquérants, les défenseurs de la patrie, les pères protecteurs et les reconstructeurs. Ceux qui, grossièrement, font avec les institutions de leur temps et ceux qui les contestent et qui les transforment pour agir. C'est l'occasion de s'interroger sur les causes d'un phénomène qui revient fréquemment dans notre histoire récente et l'auteur en retient particulièrement quatre : le culte du héros patriotique, la permanence du sentiment monarchique, le déficit d'incarnation de la République et son incapacité à s'adapter aux situations de crise et aux changements du monde dans lequel nous vivons. Si l'attachement aux figures qui ont fait l'histoire nationale est un sentiment partagé avec bien des peuples, les trois autres pistes sont plus spécifiquement françaises.  L'instabilité de nos institutions, qui oscillent régulièrement, selon la formule maurrassienne, entre Démos et César, entre le régime des partis et l'autocratie provisoire, en est la conséquence. Le recours à l'homme providentiel, le souvenir teinté de regrets qu'il laisse dans la mémoire collective illustrent-ils le peu de goût qu'ont les Français pour des institutions démocratiques qu'ils jugent inférieures à leur génie ? On peut le penser. Jacques Darence.
      
L'article de Marc Riglet. - Lire, février 2012
La fascination des hommes providentiels. Il est assez piquant de constater que, dans notre histoire nationale, sécularisée pourtant depuis deux bons siècles, la Providence ait été si souvent invoquée. Nous comptons, spontanément, au moins deux grands personnages que nous devrions aux mystérieux décrets de cette divine providence : Napoléon, le "sauveur" des acquis de la Révolution, et de Gaulle, celui qui dans la défaite sauve l'honneur du pays accablé. Ces deux grands hommes ont de surcroît en commun d'avoir été deux fois "providentiels" quoique avec des fortunes diverses : Napoléon, le 18 brumaire et ses Cent Jours, de Gaulle, le 18 juin 40 et son mai 58. Ils ont encore en partage d'avoir construit leur propre mythe, Napoléon en faisant fabriquer, à Sainte-Hélène, sa légende, de Gaulle en confiant à son talent littéraire le soin de s'inscrire dans l'histoire.  Faut-il déduire de ces deux cas de figure que l'"homme providentiel" serait, décidément, un trait singulier de notre "génie" national ? Rien n'est moins sûr. Songeons, de l'autre côté de la Manche, à Churchill, le lion d'Albion, celui qui répondait, superbement, à l'un de ses contradicteurs à la Chambre des Communes, agacé par ses prophéties : "Et savez-vous pourquoi l'histoire me donnera raison ? Parce que c'est moi qui l'écrirai !" Et puis, avec Bismarck, et sans même parler de Hitler, l'Allemagne ne dispose-t-elle pas, elle aussi, de son lot d'"hommes providentiels" ? Et puis l'Italie, avec Garibaldi, Mazzini, Mussolini, et puis encore les Etats-Unis, avec Washington, Lincoln, Roosevelt, Kennedy... ? Bref, il semble bien que nous soyons en bonne compagnie lorsqu'il s'agit de mettre au pinacle quelques grands hommes qui nourrissent de grandes entreprises, qui incarnent l'espoir d'un peuple ou qui le sauvent d'un destin funeste. Dès lors, cependant, qu'avec Jean Garrigues l'on ne se contente pas d'identifier l'homme providentiel au "grand homme", il apparaît que la catégorie "homme providentiel", si elle perd en intensité, gagne en extension et que, dans ces conditions, la France est particulièrement gourmande de cette sorte de personnages.  En parcourant notre histoire politique de Napoléon à nos jours, Jean Garrigues met ainsi en évidence les très nombreuses occurrences où nos hommes politiques ont dû leur bonne fortune au fait moins d'être élus qu'"appelés", par quelques puissances supérieures, à sauver le pays. Des exemples. Ainsi, Adolphe Thiers fut tout autant, pour un secteur de l'opinion, le massacreur de la Commune que, pour un autre, largement majoritaire, le "sauveur de la Patrie". Ne s'était-il pas acquitté en un temps record des réparations exigées par Bismarck et n'avait-il pas libéré le territoire avant le terme prévu par le traité négocié à Versailles. Mais les Français n'étant pas chiches en ce domaine réserveront à Gambetta un hommage de même espèce. Plus connu est, un peu plus tard, l'épisode du boulangisme. Là, nous avons tous les ingrédients de l'homme providentiel dans sa version bonapartiste : un militaire, un emballement populaire, un bellicisme aussi solide qu'inconséquent, un appel au coup d'Etat ; la République, on le sait, n'aura dû son salut qu'à la médiocrité de son contempteur. Sur la longue période, il est étonnant de constater que, comme dans le cas de Gambetta et de Thiers, la qualité d'homme providentiel est attribuée à des hommes que pourtant tout oppose. C'est le cas de Clemenceau et de son adversaire fieffé, Poincaré. Pour le "père la victoire", on voit bien les ingrédients qui font l'homme providentiel. Mais pour Poincaré, c'est plus prosaïquement ses compétences financières qui le font être attendu comme le messie. C'est encore un duo improbable d'hommes accompagnés de l'aura providentielle que l'on retrouve avec Antoine Pinay et Pierre Mendès France. Au premier est réservé le paradoxe d'être jugé, à la fois, comme l'homme providentiel pour nos finances et comme le plus ordinaire des hommes. Au second, l'histoire réservera le douloureux privilège d'avoir été, brièvement, un grand homme et, indéfiniment, une cassandre éloignée du pouvoir. Il semble que, dans notre dernier quart de siècle, la figure de l'homme providentiel ait fait long feu. Serait-ce que l'espèce s'en est perdue ou bien que nous n'éprouvons plus le besoin d'en fabriquer? On voudra croire qu'il faut voir là plus un signe de maturité démocratique qu'une rupture de stock au magasin de la Providence. 
 
Autre article recommandé : "L'appel au surhomme", L'Histoire n° 374. - avril 2012. 
 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 22:08
Dans la mêlée mondiale
2009-2012

de Hubert Védrine
Mis en ligne : [6-11-2012]
Domaine : Idées 
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Hubert Védrine, né en 1947, diplomate et homme politique, a été secrétaire général de l'Elysée (1991-1995) puis ministre des Affaires étrangères (1997-2002). Il a récemment publié: Face à l'hyperpuissance (Fayard,  2003), Multilatéralisme (Fondation Jean-Jaurès, 2004),  François Mitterrand : un dessein, un destin (Gallimard, 2006), Continuer l'Histoire (Fayard, 2007), Le temps des chimères. 2003-2009 (Fayard, 2009), Atlas de la France (avec Pascal Boniface, Fayard/Armand Colin, 2011).
   

Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale. 2009-2012, Paris, Fayard, mars 2012, 513 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
En lieu et place de la « fin de l'Histoire » et de la « communauté » internationale, c'est une compétition de tous les instants dans laquelle sont engagés les États, les pouvoirs économiques et financiers, les ONG, les médias, les mafias, les terroristes, etc. Cette mêlée mondiale confuse ne semble pas gouvernée, sauf - sauvagement- par les marchés. Les « émergents » ont confiance dans l'avenir, les Occidentaux s'inquiètent tandis que la population mondiale s'accroît, que les horloges du compte à rebours écologique tournent et que l'Occident peine à inventer une croissance non spéculative, créatrice d'emplois. Le monde aurait besoin d'un pôle européen « re-régulateur » mais l'Europe n'est pas encore sortie de ses convulsions internes. C'est en observateur lucide que Hubert Védrine, dans ce recueil d'études et d'observations récentes, décrit le monde tel qu'il est et esquisse ce qu'il pourrait devenir.  
   
Le point de vue de La Revue Critique. Un livre d’Hubert Védrine est toujours un évènement. Ceux qui ont lu avec plaisir Face à l’hyperpuissance [1], Le temps des chimères  [2] et Continuer l’histoire [3], trouveront le même plaisir à la lecture de son dernier recueil d’articles, de conférences et d’entretiens, Dans la mêlée mondiale [4]. Ils y trouveront la confirmation que le monde a changé de cours depuis une vingtaine d’années. Cette intuition, Hubert Védrine l’a fait sienne dès les lendemains du 11 septembre 2001. Alors ministre des affaires étrangères du gouvernement Jospin, il pronostique que l’évènement aura une portée beaucoup plus grande que sa dimension terroriste. Le XXIe siècle qui vient de s’ouvrir ne sera pas le siècle de l’Amérique. Les marchés émergents se transforment en puissances émergences, le monde arabo-musulman, longtemps dominé par l’Occident, prend conscience de son importance, la Chine, l’Inde, la Russie animent de vastes zones d’influence, les nations, anciennes ou nouvelles, reviennent sur la scène du monde. Le XXIe siècle ne sera pas non plus celui de la fin de l’Histoire et du triomphe sans appel de la démocratie libérale. Soumis à nouveau au jeu des nationalismes, des cultures et des religions, le modèle occidental apparait pour ce qu’il est, une référence parmi d’autres dans une chronique des temps qui reprend son cours. Les parties les plus intéressantes de l’ouvrage sont celles qui ont trait à l’Amérique, à l’Europe et au monde arabe. Védrine retrace la première présidence d’Obama. Le président américain prend assez vite conscience que les Etats-Unis n’ont plus les moyens de prendre en charge les destinées du monde et que le temps de l’hyperpuissance est terminé. Il agit avec intelligence pour que son pays ne s’abandonne pas au repli sur soi et pour qu’il continue à jouer sa partition dans le nouvel équilibre mondial. En particulier face à la Chine, dont Obama perçoit les ambitions, mais aussi les limites et les faiblesses. Hubert Védrine est sensiblement plus sévère sur l’Europe, prisonnière de ses chimères fédéralistes et de sa propension à faire la morale au reste de la planète. Une Europe qui manque de réalisme et qui perd son temps dans des débats institutionnels d’un autre âge. Non, l’Europe ne sera ni un empire, ni une fédération, nous dit Védrine, car le temps des empires et des fédérations est derrière nous. Elle pourrait être une puissante confédération d’Etats nations, alliée sur des projets et sur des idées, pour peu qu’elle s’accepte comme elle est, diverse et riche de ses différences. Védrine plaide enfin pour qu’on laisse au monde arabe le temps de mener à bien ses transformations. Son avenir n’est pas encore écrit et ceux qui pensaient que les révoltes de Tunisie, d’Egypte ou de Libye déboucheraient sur des démocraties à l’occidental en sont pour leurs frais. Ces pays méritent mieux qu’un destin de succursale de l’Amérique ou de l’Union européenne et leur modernisation s’appuiera sur la force de l’islam. Œuvre d’analyste, Dans la mêlée mondiale est également un livre pour l’action. Védrine y plaide pour une diplomatie pragmatique et volontaire.  Ce sont les hommes qui font l’histoire, nous dit-il, et d’abord les grands hommes. L’Europe en manque actuellement. Mais les vents de révolte et d’espoir qui soufflent sur notre continent pourraient susciter des vocations subites ! François Renié.
 

[1]. Hubert Védrine, Face à l’hyperpuissance (Fayard, 2003)
[2]. Hubert Védrine, Le temps des chimères 2003-2009 (Fayard, 2009)
[3]. Hubert Védrine, Continuer l’histoire (Fayard, 2007)
[4]. Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale 2009-2012 (Fayard, 2012).
 
Recension  de  Pierre Conesa. - Revue internationale et stratégique, 3/2012 
Après Le temps des chimères (2003-2009) et Continuer l’Histoire, Hubert Védrine nous livre un nouveau recueil d’articles, de conférences et d’entretiens accordés tout au long des quatre dernières années, regroupés en une douzaine de questions d’actualité internationale et un chapitre de réflexions diverses. L’ouvrage est donc, comme ceux de ce genre, à la fois intéressant et frustrant. Intéressant parce qu’il apparaît d’abord comme la démarche de réflexion d’un esprit toujours en éveil sur la vie internationale qui illustre la noblesse du métier de diplomate. Sur un même sujet, l’ancien ministre des Affaires étrangères mêle des souvenirs d’évènements, de débats ou de discussions qu’il a eus avec François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement, Philippe Seguin ou ses homologues ministres des Affaires étrangères, et des analyses de l’actualité présente. Sur l’Europe, il rappelle les débats et les compromis qu’il a fallu accepter – comme par exemple l’abandon concédé aux Allemands de l’idée mitterrandienne de l’indispensable gouvernance politique au moment de l’adoption de l’euro – qui, à la lumière de la crise actuelle, apportent des éclairages extrêmement intéressants. Le livre revient sur de nombreux thèmes qui ont structuré l’action d’H. Védrine à l’Élysée puis au Quai d’Orsay, comme le constat du dérèglement économique international que l’ultralibéralisme voulu par Ronald Reagan et Margaret Thatcher a généré, la fin du monopole occidental, accélérée par la montée inexorable des puissances émergentes et les nouvelles règles de la vie internationale qu’il refuse de regarder comme le simple recul de l’Occident, la crise de l’Europe sans gouvernance emportée par ses dynamiques d’intégration irraisonnées… Il est le penseur de la multipolarité et reconnaît à Nicolas Sarkozy d’avoir conçu et mis en place le G20, seule instance planétaire associant les nouvelles puissances. Il insiste régulièrement sur la nécessité d’associer l’un ou l’autre de ces nouveaux acteurs à toutes les grandes décisions internationales et il rend hommage à Barack Obama d’avoir compris ces nouvelles nécessités. Cependant, l’Obamania qui habite l’opinion européenne lui paraît un peu euphorique et trompeuse, craignant un retour toujours possible d’un avatar militarisé de l’unilatéralisme « bushiste » aux États-Unis. H. Védrine développe dans une série d’articles une vision claire des « Printemps arabes » auxquels il demande d’accorder du temps, il critique le « droit-de-l’hommisme » devenu une idéologie en soi, revient sur sa critique du « droit d’ingérence » cher à Bernard Kouchner et Mario Bettati plus tard remplacé par le « devoir de protéger » conceptualisé par Kofi Annan et Mohamed Sahnoun. Les sujets traités sont dictés par l’actualité. C’est la frustration que crée ce livre. L’auteur justifie l’intervention militaire en Libye, prend ses distances avec l’idée d’une action identique en Syrie, mais jamais n’apparaît le cas bahreïni que l’Arabie Saoudite a envahi pour y mener la même politique. Pourquoi la Syrie plutôt que le Bahreïn ? Pourquoi aucune analyse de la guerre au Congo, conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale ? La frustration renvoie à une question centrale sur la scène internationale : qui finalement fait l’agenda international ? Qui décide de l’ordre hiérarchique des crises ? On attend donc de l’ancien ministre des Affaires étrangères, un nouveau livre de réflexion plus prospectif. Une des qualités essentielles de ce livre (qui peut s’ouvrir et se lire à n’importe quelle page et à n’importe quel moment) est de voir naître et se développer la réflexion d’un des rares penseurs et praticiens français de la politique internationale, qui exprime parfois par des fulgurances de langage les nouvelles réalités : « l’Europe, succursale des États-Unis », « le Frankenstein [qu’est devenue] la sphère financière ».
 
Autre article recommandé: Entretien avec Hubert Védrine: "La diplomatie de Nicolas Sarkozy : un bilan mitigé."  - Le Journal du Dimanche, 17 mars 2012. 
 

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 14:32
Derème
 
 
l'acacia
 
 
 
L'acacia blanc sur la berge,
Remue au vent du soir ;
Les rouliers boivent du vin noir
Sous la glycine bleue et fraîche de l'auberge.

Mes beaux rêves s'en sont allés,
Rouliers, dans vos charrettes ;
Mon coeur plein de larmes secrètes
Songe à des rosiers verts que la foudre a brûlés.

Pourquoi faut-il qu'à vos voix dures
Renaissent mes beaux jours
Et ma jeunesse et mes amours
Avec tous les oiseaux et toutes les verdures,

Alors qu'un âpre désespoir
Casse toutes les branches
Et que la berge et l'eau sont blanches
Acacia, des fleurs que t'arrache le soir ?
 
 
 
tristan derème (1889-1941). La Verdure dorée. (1922).
 
 
nous qui dans les matins ...
 
 
 
Nous qui dans les matins grandioses voulions
Vivre couverts de gloire et de peaux de lions,
Nous finirons gérants de bar, tabellions,

Archivistes ou grooms d'autos aux larges trompes ;
Mais, sevrés pour jamais du triomphe et des pompes,
Qu'importe à notre coeur, Destin, que tu le trompes,

Si tu nous sais donner l'espoir toujours nouveau
D'aborder au pays sans neige ni tombeau
Où verdit à l'azur le laurier le plus beau,

Et si cette espérance a doré nos journées,
Si nous avons souri des guirlandes fanées
Confiants au loyer des tâches obstinées,

Et si, chantant dans la ténèbre et dans le vent,
Nous nous sentons avec une candeur d'enfant,
Baigner dans la lumière et le soleil levant.
 
 
 
tristan derème (1889-1941). La Verdure dorée. (192é).
 
 
chanson
 
 
 
Quand il ouvrait sa tabatière,
Il en sortait trois papillons :
Le premier portait sa rapière,
L'autre corrigeait ses brouillons ;
Le dernier taillait ses crayons.

Ah! vraiment la belle histoire
Que l'on vous fredonne ici !
Personne ne veut la croire
Et j'en ai bien du souci.

Mon oncle avait une barque,
Mais peinte à l'huile en un tableau.
La Sagesse, en effet, remarque
Que l'onde est parfois un tombeau :
Le poisson même meurt dans l'eau.

Ah! vraiment la belle histoire ... etc...

Mon grand oncle avait une poule :
Elle pondait sur le jet d'eau.
Les curieux venaient en foule
Pour voir danser chaque oeuf nouveau.
De sa poule il me fit cadeau.

Ah! vraiment la belle histoire ... etc...

Mon grand oncle avait une canne
A pêche, mais pas d'hameçon.
On me prévient qu'un sot ricane
A ce complet de ma chanson :
Mais il rit moins que le poisson.

Ah! vraiment la belle histoire ... etc...

Mon grand oncle avait une puce
Qui l'éveillait tous les matins.
Elle est morte à la Sainte-Luce.
Que nos réveils sont incertains !
Il dort... Ainsi vont les destins...

Ah! vraiment la belle histoire !
Personne ne veut la croire !
Gardez-la dans cette armoire
Qu'on appelle la mémoire.
Quelqu'un la continuera ;
Tout le monde la saura ;
Tout le monde chantera
Tous les couplets qu'elle aura.
Mon grand oncle, et caetera. 
 
 
 
tristan derème (1889-1941). Le Violon des muses. (1935).
 
 

fleur 3

 

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9 août 2012 4 09 /08 /août /2012 23:59
 
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En vacances
 
La Revue critique des idées et des livres prend ses quartiers d'été à partir d'aujourd'hui. Bonnes vacances à tous nos lecteurs et au 10 Septembre pour de nouveaux articles, chroniques, billets et ... quelques nouvelles surprises.
 
 

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