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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 22:16
Guerre de mouvement
et guerre de position
 
choix de textes d'Antonio Gramsci
présentés par Razmig Keucheyan
Mis en ligne : [30-04-2012]
Domaine : Idées 
GRAMSCI-Antonio-Guerre-de-mouvement-et-guerre-de-position.gif
 
Antonio Gramsci (1891, 1937). Publications récentes : Jean Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci (Lux, 2010), Augusto de Noce, Gramsci ou le suicide de la Révolution (La Nuit surveillée, 2020). Razmig Keucheyan est maître de conférences en sociologie à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV). Il est l’auteur de Le constructivisme. Des origines à nos jours (2007) et de Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques (2010).
 

Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position. Anthologie de textes présentés par Razmig Keucheyan. Paris, La Fabrique, février 2012, 338 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Gramsci en France : une série de contresens. Non, Gramsci n’est pas le « classique » qu’ont instrumentalisé les héritiers italiens et français du marxisme de caserne. Il n’est pas non plus, sur le bord opposé, une pure icône du postmodernisme, limité au rôle de père des subaltern et autres cultural studies. On ne peut pas le réduire aux concepts « gramsciens » toujours cités, toujours les mêmes – hégémonie, intellectuel organique, bloc historique, etc. Il faut dire que Gramsci, si prestigieux qu’il soit, reste difficile à classer, et pas si facile à comprendre : les Cahiers de prison ne sont pas un livre, ce sont des notes rédigées dans les pires conditions, et il est remarquable que cet ensemble qui s’étale sur plus de cinq ans ait tant de cohérence dans sa circularité. Dans le choix et la présentation des textes, ce livre a pour but de faire comprendre l’actualité de Gramsci, son importance dans la réflexion stratégique, dans la compréhension des crises du capitalisme, dans l’adaptation du marxisme à la crise du mouvement ouvrier et aux luttes anticoloniales, antiracistes, féministes et écologiques. On y trouvera les raisons qui font aujourd’hui de l’œuvre de Gramsci un outil révolutionnaire essentiel, de l’Argentine à l’Allemagne en passant par l’Inde et l’Angleterre. Pour la France, il était grand temps.
 
Note de lecture. - Le Monde des livres, 6 avril 2012.
Relire Lénine et Gramsci. Les éditions La Fabrique poursuivent leur redécouverte du marxisme en rééditant deux grands classiques du communisme : le fameux livre de Lénine (1870-1924), L'Etat et la Révolution (présentation de Laurent Lévy, 232 p.), et les Cahiers de prison du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), sous forme d'une anthologie (Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, 338 p.).  Ecrit peu avant la révolution d'Octobre 1917, l'essai de Lénine développe sa théorie du " dépérissement de l'Etat " dans le sillage de Marx et Engels, en soulignant ses fortes convergences, mais aussi ses désaccords avec l'anarchisme. Vingt ans plus tard, mourrait Gramsci dans les geôles fascistes, après avoir renouvelé profondément le marxisme. Pour lui, la révolution bolchevique était une " révolution contre Le Capital " de Marx, puisqu'elle avait explosé dans des conditions qui n'étaient pas " mûres ". Dans sa préface stimulante, Keucheyan explique pourquoi il faut relire Gramsci. Théoricien souvent caricaturé de " l'hégémonie culturelle ", l'Italien ouvre des perspectives à une " pensée critique " qui manque cruellement de " réflexion stratégique ". Et en écrivant, avant bien d'autres, sur les " groupes subalternes ", Gramsci aiderait à penser " la pluralité des situations de domination, tout en tâchant de concevoir la spécificité de la logique du capital ".

 

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la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 16:39
 
 
le jardin sur le canal
 
 
 
Le jardin finit en terrasse
Au bord du Canal glorieux
D'où les gondoliers curieux
Regardent par la grille basse.

C'est un jardin rempli de fruits,
De fleurs, d'arbres et de statues.
On y voit des déesses nues
Sous les cyprès et sur les buis.

Un citron que lâche sa branche
Tombe parfois sur le sentier;
Il parfume l’air tout entier
De l’odeur que sa plaie épanche.

Le cortège secret du Temps
Sur ce jardin passe en silence,
Trahi par la double cadence
Des églises et des couvents.

Et, le soir, quand le ciel arrose
De rubis et de perles d’eau,
Un nuage de Tiepolo
Vient décorer le couchant rose.
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Poésies. (1913).
 
 
mars en provence
 
 
 
Vois, l’amandier en fleurs au cyprès et au chêne
Annonce le printemps prochain, et, dans les cieux,
Phœbus répand un or jeune et délicieux
Qui fait de chaque source une riche Hippocrène.

Suivons la route blanche et brillante, elle mène
Au bois où Marsyas enfle son roseau creux;
Une Muse sourit sous l'arceau langoureux
De la colline rose où verdit le troène.

Ici, les Dieux, hier encor, vivaient cachés.
Tu ne découvrais pas, au milieu des maires,
Dans ces joueurs malins, les fils de Palamède;

Mais la Fable est venue avecque la Saison,
Et, si cet aigle plane au-dessus du sillon.
C'est que l’Olympe cherche un nouveau Ganymède.
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Rayons croisés. (1921).
 
 
ombres stendhaliennes
 
 
 
I. — ROME

Je vous ai rencontrée à Rome,
Ombre en habit de drap marron :
Vous aviez le corps d'un gros homme,
Mais le regard malin et prompt ;

Non dramatique et grave comme
Chateaubriand et lord Byron,
Ayant moins l'air d'un gentilhomme
Que d'un voyageur lazzaron;

Aux peintres vous donniez des notes
Dans les salles du Vatican :
Guerchin, dix-huit ; neuf, Parmesan ;

Et, sauf dans les maisons dévotes,
La nuit, du fumoir au divan,
Vous recueilliez des anecdotes.

II. — MILAN

A Milan aussi je vous vis,
Dans la Scala poudreuse et vide.
Vous dépendiez d'un œil perfide
Qui régnait sur vos favoris.

Est-ce Angela ou bien Métilde,
Dans la loge, en face, qui rit ?
Vous songez : « Ayons de l'esprit ! »
Mais votre aplomb n'est pas solide.

Plus amoureux qu'heureux amant,
Cher Stendhal, curieux des femmes,
Vous trembliez comme un enfant

Près d'elles, combinant vos trames ;
Mais vos détours de sentiment
Dérangeaient les meilleurs programmes.

III. — PADOUE

Pedrotti, café de Padoue,
Je n'y puis entrer, Henri Beyle,
Sans y voir votre ombre fidèle,
La barbe teinte sur la joue.

Votre grosse breloque joue ;
Le sang d'un camée étincelle
Au doigt d'une main toujours belle
Qu'un geste, par instant, secoue.

Car vous causez, l'œil plein de feu,
Avec cet aimable « neveu »
Qui vous raconta la Chartreuse.

O soirée à jamais fameuse !...
Vous demandâtes au garçon
De vous servir un zambayon.

IV. — PARME

A Parme, j'ai vu vos enfants :
Gina, qui se cache qu'elle aime ;
Mosca, que le doute rend blême,
Mais qui rit pour les médisants.

Fabrice cherche un stratagème
Pour voir Clélia un instant ;
Marietta passe en chantant ;
Ranuce-Ernest, trompé, blasphème.

Moi, dans le grand jardin désert
Où ne vont plus les Parmesanes,
J'ai repris, pour flatter vos mânes,

Votre livre, au hasard ouvert.
Je longeais les bosquets humides :
« Les prisons de Parme étaient vides... »
 
 
 
jean-louis vaudoyer (1883-1963). Rayons croisés. (1921).
 
 

fontaine.jpg

 
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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 23:00
Louis XIII et Richelieu           
 
de Jean Castarède
Mis en ligne : [23-04-2012]
Domaine : Histoire
CASTAREDE-Jean-Louis-XIII-et-Richelieu.jpg
 
Né en 1934, Jean Castarède est historien et essayiste. Il a publié plusieurs  grandes études sur la Renaissance et le Grand Siècle français, parmi lesquels :  Henri IV, le roi vengé (France Empire, 1996), Bassompierre (Perrin, 2002), La Fontaine (Studyrama, 2004), 1610, l'assassinat d'Henri IV, un tournant pour l'Europe (France Empire, 2009).
 

Jean Castarède , Louis XIII et Richelieu. Paris, France Empire, mars 2011, 346 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Au XVIIe siècle, la France a proposé au monde un système de gouvernance original, fondé sur le couple "Monarque-Premier ministre". Ce duumvirat, incarné par Henri IV et Sully, puis par Louis XIII et Richelieu, Louis XIV et Colbert, et dans une certaine mesure Anne d'Autriche et Mazarin, passera à la postérité avec un contenu dirigiste et technocratique que l'on appelle le colbertisme. C'est Richelieu qui en a le mieux fixé les règles et qui a su le plus clairement en déterminer le contenu par ses nombreux écrits et messages à son souverain. Ainsi, le couple Louis XIII-Richelieu, présenté ici pour la première fois comme un cas d'école, amène à réfléchir sur la difficulté, mais aussi les chances, de gouverner à deux. Même si les transpositions sont difficiles de nos jours, y compris dans certains pays émergents, l'histoire de cette dyarchie, indépendamment des spécificités psychologiques et caractérielles des deux êtres qui l'ont incarnée, est riche d'enseignements. On découvre également dans ce livre les deux véritables personnalités du roi et de Richelieu, différentes des images déformées par certains historiens ou par la légende, et, surtout, leur attachement mutuel, ce qui les réhabilite tous les deux.
 
La recension de Jean-Pierre Bédéï. - La Dépêche du 19 mai 2011.
Le pouvoir à deux tête. La politique a la réputation d’être brutale de nos jours. Il suffit pourtant de lire le livre de Jean Castarède sur le tandem Louis XIII-Richelieu pour prendre conscience qu’elle était beaucoup plus violente sous l’Ancien régime. C’est dans une atmosphère de luttes d’influences et de pouvoirs, de révolte des princes, d’assassinats, et de conflits entre Louis XIII et sa mère Marie de Médicis, que se construit, après une période de méfiance, la relation entre le roi et son premier ministre, l’un mystérieux et taciturne, l’autre calculateur et secret dégageant un « magnétisme », tous deux souffrant d’une santé défectueuse. « Richelieu se montrera sa pitié lorsque l’intérêt de l’Etat l’exigera », écrit Castarède qui bat en brèche l’idée selon laquelle Louis XIII n’a été que « l’instrument » du cardinal. Pour l’auteur, si le roi n’échappait pas à « l’ascendant » de son ministre, il a su aussi s’en « affranchir ». C’est sans doute là l’apport majeur de ce livre qui se lit par moments comme un roman de capes et d’épées tant l’Histoire est haletante en cette période.

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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 22:00
Nos consignes
 
A quelques heures du premier tour, il est difficile de tirer un bilan de cette campagne présidentielle: l'abondance d'offre, de programmes, de candidats donne un peu le vertige. On ne discernera vraiment les propositions essentielles que dans la confrontation du second tour. Le sentiment général est que l'on a beaucoup proposé et peu débattu, que les propositions ont été peu confrontées avec la réalité et que les Français n'y ont pas trouvé leur compte. Etonnant régime que cette démocratie où une débauche d'argent, de mots, de propagande et de discours débouche sur autant de déception, de frustration et de mécontentement !
Mais on aurait tort de croire qu'il n'est rien sorti de ces quelques six longs mois de précampagne, puis de campagne. On a assisté au contraire à des évolutions intéressantes et à quelques bonnes surprises qui ont permis de clarifier et, disons-le, d'assainir le débat politique.
Certaines de ces clarifications sont venues de la gauche. L'affaire Strauss-Kahn fait partie des coups du sort qui montrent que la Providence continue à veiller sur le destin de ce pays. Il suffit de  mettre en parallèle les scores que DSK faisait en mai dernier dans les sondages et ce que l'on sait aujourd'hui de lui pour prendre conscience du danger auquel nous avons échappé.  Le succès remporté par M. Montebourg lors de la primaire socialiste atteste qu'un nouveau corpus d'idées, inspiré de Proudhon et de la deuxième gauche, est en train d'émerger au sein du PS. Nous ne pouvons que nous féliciter de l'échec de Mme Joly et du courant euro-écologiste, comme nous nous réjouissons du retour d'une gauche de la gauche, eurosceptique, anticapitaliste, qui peut aiguillonner la social-démocratie vers des voies qu'elle avait désertées. 
D'autres clarifications sont venues de la droite. M. Bayrou, que l'on a présenté à un moment comme le troisième homme, voire comme le concurrent de M. Sarkozy, n'a pas su reconstituer autour de lui la dynamique qu'il avait créée en 2007. Son discours est apparu pour ce qu'il est réellement, celui de la vieille démocratie chrétienne, européiste et atlantiste, moralisante, dure avec les classes populaires et indulgente avec les puissants. Cette élection sera sans doute son chant du cygne. Ni M. Bayrou, ni M. Borloo, ni a fortiori M. Morin ou M. Raffarin, n'ont su redonner vie à une voie centriste qui rame désormais à contre-courant de l'histoire. Leur seul espoir repose sur un éclatement de l'UMP et sur le reflux d'une partie des dirigeants libéro-conservateurs vers le centre. Mais dans cette hypothèse, que pèsent un Bayrou ou un Borloo face à un Juppé ou à un Fillon? 
Ce premier tour peut être lui aussi porteur de bonnes nouvelles. La première, et la plus attendue des patriotes, serait celle d'un échec cuisant de M. Sarkozy. Il le mérite doublement. Parce que l'homme qui a trahi pendant tout son mandat les millions de Français de bonne foi qu'il a entraînés derrière lui en 2007 est un imposteur. Et que l'homme qui a sciemment, volontairement, abaissé l'Etat, affaibli notre défense nationale, sacrifié notre diplomatie, celui qui a fait de nous les vassaux de l'Amérique et les obligés de l'Allemagne ne mérite aucune indulgence. Il laisse derrière lui un bilan calamiteux, l'un des pires que la France ait eu à subir depuis la Libération. Les patriotes ne doivent égarer aucun vote, aucun bulletin, aucun suffrage sur le candidat de la honte et de l'abaissement de la France.
Nous les incitons en revanche à porter leurs suffrages sur les candidats qui s'élèvent contre le système et que l'affrontement largement factice entre une droite libérale et une social-démocratie molle ne satisfait plus. Ils plébisciteront les candidats qui portent un regard critique sur l'Europe telle qu'elle se construit, qui refusent la mondialisation financière, ruineuse pour notre économie et pour nos emplois, et qui remettent en cause le dogme de l'euro. Même si ces candidats se situent aux deux extrémités de l'échiquier politique, même s'ils ne portent pas les mêmes valeurs et quand bien même nous réfuterions certaines de ces valeurs, le nombre de leurs électeurs, le poids des suffrages qui se sera porté sur eux aura une signification profonde. Ils exprimeront la colère du peuple français, son refus de la société marchande, sa volonté de rupture avec l'Europe libérale et sans frontière qu'on cherche à lui imposer.
Nous les inviterons enfin à privilégier la candidature de M. Nicolas Dupont-Aignan. Car il propose, tout comme nous, une France libre de ses alliances, une sortie rapide de l'euro et de l'OTAN, une rupture avec l'idéologie libre-échangiste et libérale. Car il défend, tout comme nous, le principe d'un Etat fort, indépendant du jeu des partis, garant et arbitre et capable d'agir dans la durée. Et parce qu'il refuse, tout comme nous, la logique de ceux qui cherchent à dresser nos concitoyens les uns contre les autres, à diffuser la haine et à divertir les Français du seul combat qui vaille, celui du redressement national et du retour de la France dans le monde.
Le groupe de la Revue Critique. 

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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 21:43
Un petit mufle irréaliste
                                      
 
NEUHOFF-Eric-Mufle.gif
 
M. Eric Neuhoff a-t-il déjà péché à la ligne ? Nous n’en sommes pas sûr. D’un corps animé de beaux mouvements, souples et sensuels, l’auteur écrit qu’il « s’agitait comme un poisson sorti de l’eau ». Devant les dons d’observation de ce romancier dans le domaine, assez peu fouillé dans l’ensemble, de la sensualité mêlée de pisciculture, nous sommes restés perplexe.
Notre embarras cependant s’est bientôt étendu à la totalité, ou quasi, des comparaisons de ce très mince roman [1]. Chez M. Neuhoff, en effet, la tristesse et l’angoisse ne se contentent pas d’être bêtement tristes et angoissantes : la « tristesse saute à la gorge avec la vitesse du cobra », et « l’angoisse s’insinue dans les veines comme une armée de vietcongs rampant dans leurs souterrains » ; cela vaut aussi pour les manifestations extérieures des sentiments, où un homme en sueur ne transpire pas mais se révèle « en proie à une mousson intime », tandis que son lit devient « une mare, un pédiluve ». – Cobra, mousson et vietcong... on est prié de noter le tropisme extrême-oriental de l’auteur, avec la croissance de notre perplexité.
Cependant, toutes les jungles où sifflent, rampent et sévissent reptiles, mercenaires et paludisme métaphoriques, toutes les jungles vous le diront dès qu’elles pourront parler : les serpents venimeux, les soldats asiatiques et les moiteurs tropicales, quel que soit le rôle disproportionné qu’on entend leur faire jouer, témoignent d’une volonté de renouveler son stock de clichés – entreposé dans le hangar symbolique où circulent les caristes de l’allégorie,comme dirait à peu près M. Neuhoff si ses goûts le portaient plus vers la manutention que vers l’Asie.
Or ce renouvellement n’a pas été constant ; et l’auteur a eu soin de laisser sa place aux bonnes vieilles perles des nanars de M. Gérard de Villiers. Ainsi, l’amour, c’est toujours un « visage tordu de plaisir » sous des « coups de boutoir », entre autres prouesses de canapé-lit qui ne dépareilleraient pas un antique S.A.S. des Presses de la Cité (Guêpier en Angola ou Panique au Zaïre, par exemple, et bien que nos goûts personnels nous porteraient plutôt vers Opération Matador et Putsch à Ouagadougou[2]).
Dans un autre genre, juste avant que les visages ne se tordent de plaisir, les « baisers » ont eu tendance à « sentir le vertige » : on ne sait pas ce que cela veut dire, mais c’est impressionnant. On sent surtout que l’on a quitté Gérard de Villiers pour la collection Harlequin.
« Il avait du mal à s’installer en plein réalisme », écrit l’auteur de son héros. Nous aussi, nous aussi... – Par souci d’objectivité, nous nous sommes mis en quête d’une comparaison originale, c’est-à-dire, donc, réaliste. Nous avons trouvé celle-ci : « sauvegarder leur union, comme on regonfle un oreiller aplati ». Elle est bien vue, assez jolie (on pense aux « joues de l’oreiller », chez Proust) ; et elle témoigne surtout que, avec quelques efforts, l’auteur aurait pu faire son travail proprement. (Avec simplicité, M. Neuhoff dit aussi de son héros qu’il a peur de « mourir comme un con ». Ce n’est pas original, mais c’est préférable aux excès auxquels il nous avait habitués.)
 
Plusieurs raisons justifient que nous nous attardions sur ces images. Ce bref roman est d’abord minimaliste, écrit en phrases très brèves elles-mêmes cousues sur cet unique patron : sujet, verbe, comparaison. Autrement dit, le récit est quasi entièrement composé de métaphores, et c’est pourquoi celles-ci sautent aux yeux : le regard ne pouvant se porter sur la syntaxe ni sur le choix des mots, également élémentaires, il n’y a que les images à observer.
La seconde raison est que le regard ne peut pas se porter davantage sur l’intrigue elle-même, qui est sans péripéties (ce n’est pas un reproche). Il s’agit du récit d’une obsession : un homme apprend que sa maîtresse le trompe, l’a toujours trompé. Il en devient malade, il en souffre, il en crève ; on comprend sa maladie, sa souffrance, sa crevaison.
On les comprend et on s’en fout ; car, pour rendre cette jalousie monomaniaque, l’économie grammaticale (que l’on rappelle : sujet, verbe, comparaison), qui montre moins un parti pris littéraire que la conscience de moyens esthétiques limités, a obligé l’auteur à rendre tout hyperbolique, et conséquemment cocasse, si l’on veut sombrer dans la gentillesse – notre pente naturelle, comme on ne s’en doute peut-être pas.
Tous ces baisers qui sentent le vertige, ces Vietcongs qui rampent dans les veines, ces lits qui ressemblent à des mares, n’ont d’autre but que de donner chair à des sentiments. Or ceux-ci restent aussi loin du lecteur que la Terre est loin de Saturne ; et M. Neuhoff lui-même de la littérature.
Bruno Lafourcade. 
   

[1]. Mufle, Éric Neuhoff, Albin Michel, 2012.
[2]. Guêpier en Angola, Plon / Presses de la Cité, 1975 ; Panique au Zaïre, Plon / Presses de la Cité, 1978 ; Opération Matador, Plon / Presses de la Cité, 1979 ; Putsch à Ouagadougou, Plon / Presses de la Cité, 1984.
 
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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 18:36
Une campagne diplomatique
 
Alors que la France est paralysée pour de longues semaines encore par ses rites démocratiques, l’Allemagne engage une vaste offensive diplomatique en Europe pour  placer ses pions et reconstruire son jeu d’alliances.
La présidence de l’Eurogroupe – la réunion des ministres des finances de la zone euro – fait partie des objectifs de cette campagne. C’est dans ce cénacle en effet que s’élabore la doctrine économique et financière de l’Euroland et il n’est pas question pour Mme Merkel que sa direction passe entre des mains hostiles. L’actuel titulaire du poste, l’insubmersible M. Juncker, est un vieil ami de l’Allemagne. Elu d’un petit pays, chrétien-social à la mode du Benelux, il a été placé là pour servir d’homme de paille aux banques, à la Commission et aux gouvernements d’Europe du nord. Mais M. Juncker a pris son rôle un peu trop au sérieux dans la dernière période. En se portant en première ligne dans la négociation des plans d’austérité grecs et italiens, il s’est fait beaucoup d’ennemis parmi les dirigeants des pays du sud. Fatigué, décrié, il vient d’annoncer son intention de passer la main à l’été 2012. Il faut donc songer à le remplacer.
Mme Merkel s’y emploie activement. Elle a décidé de soutenir la candidature de son propre ministre des finances, M. Schäuble, qui fait déjà figure de favori. Il est vrai que le profil de M. Schäuble a tout pour séduire les tenants d’une Europe à poigne. Autoritaire, fanatiquement libéral, considéré comme un des représentants de la ligne dure de la CDU, il est connu pour ses furieuses diatribes contre les Grecs, les Italiens et, tout récemment, contre le gouvernement espagnol, coupable à ses yeux de laxisme budgétaire.  Partisan intransigeant de l’indépendance de la BCE, M. Schäuble mène également campagne depuis des mois pour qu’on mette les budgets des Etats membres sous le contrôle de la Commission. Son arrivée à la tête de l’Eurogroupe est donc dans l’ordre des choses. Elle ne ferait que traduire la domination qu’exerce aujourd’hui l’Allemagne sur l’ensemble du système financier européen. Certains s’étonnent même que le passage de témoin avec M. Juncker n’ait pas encore eu lieu et ils souhaitent que le processus s’accélère.
Cet empressement ne fait pas les affaires du gouvernement français. Non pas que la candidature de M. Schäuble déplaise d’une quelconque façon au clan sarkozyste. Bien au contraire. Lui et M. Baroin sont devenus les meilleurs amis du monde et les désidératas de Mme Merkel sont généralement des ordres. Seulement voilà, la France est en pleine fièvre électorale et les Français ont retrouvé dans cette campagne quelques vieux reflexes antiallemands. D’où le souci de l’Elysée de renvoyer le sujet à plus tard, afin  que cette nomination n’apparaisse pas comme une nouvelle reculade de la France devant Berlin. « Sur l’Eurogroupe, rien n’est fait et les décisions ne seront prises qu’après le 6 mai » a confirmé M. Baroin, en marge de la dernière réunion de l’Eurogroupe à Copenhague. M. Schäuble ne semblait pas particulièrement  inquiet de ce contretemps. Les Allemands ont-ils reçu des assurances côté Sarkozy que le dossier se débouclerait très vite après la présidentielle ? On le dit. Et côté Hollande ? Certains le murmurent.
Mais l’offensive de Mme Merkel vise également à redorer le blason de l’Allemagne vis-à-vis des pays de l’Europe du Sud. La Chancelière a perçu très négativement le mémorandum rédigé par M. Monti et plusieurs autres chefs de gouvernement en faveur d’une initiative de croissance européenne. Ce texte prend en effet clairement le contrepied de la « culture de stabilité » chère à la Bundesbank. Berlin craint que la France ne finisse par se joindre au mouvement, au cas, désormais probable, où M. Hollande l’emporterait. Tout cela est de nature à compliquer, à retarder, voire à remettre en cause l’approbation du nouveau pacte budgétaire européen, ce que l’Allemagne ne veut à aucun prix. On comprend mieux, dans ces conditions, les récents « messages d’amitié » envoyés par la Chancelière allemande au gouvernement grec et l’engagement qu’elle a pris de le soutenir coûte que coûte en cas de nouvelles attaques des marchés. Cet éclairage permet également de mieux comprendre pourquoi Berlin a accepté fin mars d’assouplir fortement sa position sur le renforcement des moyens du Fonds Européen de Stabilité Financière, ce qui a comblé d’aise les pays du sud en difficultés, et pourquoi Mme Merkel joue à fond la carte d’une coopération très médiatisée avec M. Monti. L’Allemagne craint un isolement préjudiciable à ses plans. Elle est disposée à consentir de nouveaux moyens et à accepter un certain partage des pouvoirs au sein de la zone euro, pour peu qu’on reste dans sa ligne générale de rigueur et d’austérité. On va voir, dans les mois qui viennent, jusqu’où elle est prête à lâcher du lest dans cette direction.
M. Cameron est également courtisé. On veut minimiser son refus de rejoindre le nouveau pacte budgétaire européen. Le Royaume-Uni a décidé de faire cavalier seul sur les questions budgétaires ? Libre à lui ! « La Grande Bretagne doit savoir qu’en Allemagne nous voulons une Grande-Bretagne forte dans l’UE, c’est ce que nous avons toujours souhaité et ce que nous souhaiterons toujours », déclarait fin mars la Chancelière allemande dans un entretien télévisé à la BBC. Manœuvre là encore, et manœuvre habile. On sait que M. Cameron est dans une passe assez difficile. Son plan d’austérité est vivement contesté et l’aile libérale de sa majorité ne le soutient plus que d’un doigt. En outre, il doit se débattre avec l’empoisonnante question écossaise. Le Premier ministre anglais a besoin de retrouver des appuis en Europe, et tout particulièrement auprès des grands Etats. Ce que l’Allemagne veut éviter par-dessus tout, c’est un rapprochement entre la France et le Royaume Uni après la présidentielle française. Le risque existe. M. Sarkozy avait fait quelques pas dans cette direction l’été dernier. Et ce n’est sans doute pas un hasard si M. Hollande a choisi Londres pour son premier déplacement de candidat. Quel axe privilégiera M. Cameron ? Voilà une des questions-clés de ces prochains mois.
Reste la France. Mme Merkel était persuadée, jusqu’à ses dernières semaines, que M. Sarkozy serait réélu haut la main. Elle n’avait sans doute pas mesuré jusqu’à cette campagne l’ampleur du sentiment antiallemand dans l’opinion française. Mais elle pense que ce sentiment n’aura pas d’influence sur l’attitude de nos futurs dirigeants. Elle est persuadée qu’ils seront, comme les précédents, velléitaires et chimériques.  Elle s’attend à ce qu’ils lui demandent des gages sans importance, des inflexions de pure forme qu’elle s’empressera de leur concéder en échange de leur signature au bas de ses mauvais traités. Mme Merkel n’est pour autant pas dupe de la situation actuelle. Elle perçoit bien les points de faiblesse de l’Allemagne en Europe. Et les risques que ferait courir à l’Allemagne une France forte, manœuvrière, sûre d’elle-même, fédérant autour d’elle les puissances de changement qui agitent l’ensemble du continent. Mais elle repousse pour le moment cette perspective, comme on chasse un mauvais rêve. Rien, pense-t-elle, ni personne ne pourra changer le poids des habitudes. Quels hommes, quelles forces nouvelles se chargeront-ils de contredire son jugement ?
François Renié.
 
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la Revue critique des idées et des livres - dans International
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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 23:11
Aventures extraordinaires
d'Arsène Lupin
 
de Maurice Leblanc
Mis en ligne : [16-04-2012]
Domaine : Lettres  
LEBLANC-Maurice-Aventures-extraordinaires-d-Arsene-Lupin.gif
 
Maurice Leblanc (1864-1941). est écrivain. Publications récentes : Jacques Derouard, Dictionnaire Arsène Lupin (Encrage, 2001).  
 

Maurice Leblanc, Les Aventures extraordinaires d'Arsène Lupin, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, novembre 2011, 368 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
" Le talent, le génie des malfaiteurs modernes semble prendre à notre époque, où tout se civilise, même le mal, des proportions grandioses. Qui peut se vanter d'échapper aux criminelles entreprises d'un coquin de l'envergure de celui dont le récit que nous publions expose " : ainsi commence L'Arrestation d'Arsène Lupin, la toute première aventure du célèbre gentleman cambrioleur publiée en juillet 1905 dans le magazine "Je sais tout". A l'origine, cette histoire ne devait pas connaître de suite. Mais l'accueil enthousiaste des lecteurs incite Maurice Leblanc, le père d'Arsène Lupin, à imaginer une suite, puis une autre. En quelques années, " le plus grand des voleurs " devient l'un des plus grands héros de la littérature. A travers vingt nouvelles accompagnées de leurs illustrations d'époque, les lecteurs du XXIe siècle vont découvrir, pour la première fois, l'Arsène Lupin de leurs (arrière) grands-parents, le seul, le vrai, celui publié dans Je sais tout entre 1905 et 1911. Dans ces Aventures extraordinaires, on croisera l'inspecteur Ganimard, Miss Nelly Underdown, la blonde et brune Clotilde Destange, le chef de la Sûreté Mr Dudouis, les agents de police Dieuzy et Folenfant ou Sherlock Holmes ! Le lecteur, qu'il soit lupinien averti ou non, retrouvera surtout le séduisant Arsène, ce virtuose de la cambriole, si élégant, si chevaleresque et si inoubliable.
 
Article de Delphine Peras, L'Express - novembre 2011.
Le grand retour d'Arsène Lupin. Pour le 70e anniversaire de la mort de Maurice Leblanc, les premières aventures du gentleman cambrioleur sont rééditées dans leur version d'origine. Une renaissance!  L'Arrestation d'Arsène Lupin: c'est le titre de la toute première des aventures du gentleman cambrioleur, publiée en juillet 1905 dans le sixième numéro de Je sais tout. Un mensuel créé par Pierre Lafitte, ancien journaliste sportif devenu directeur de journaux, qui prétend en faire le "roi des magazines". Il demande donc à son ami Maurice Leblanc, ancien journaliste aussi - né à Rouen en 1864 et décédé le 6 novembre 1941 - de lui trousser une histoire haute en couleur. Son héros, bien sûr, devra au moins rivaliser avec le Sherlock Holmes de Conan Doyle, déjà très célèbre au Royaume-Uni. Travail de commande, L'Arrestation d'Arsène Lupin n'appelle aucune suite. De fait, la carrière du "fantaisiste gentleman qui n'opère que dans les châteaux et dans les salons" y débute très mal: au terme d'une traversée en transatlantique, il échoue à conquérir le coeur d'une belle Américaine, perd son butin dans le port de New York et se fait menotter par son ennemi de toujours, l'inspecteur Ganimard! Mais Arsène Lupin séduit d'emblée les lecteurs de Je sais tout, qui en redemandent, et Pierre Lafitte convainc Maurice Leblanc de continuer à mettre en scène son "homme aux mille déguisements". Vingt aventures du "plus grand des voleurs", prompt à s'évader de prison, paraîtront ainsi sous la forme d'un feuilleton à rebondissements entre 1905 et 1913, assurant la bonne fortune de la revue, qui ne mégote pas sur les annonces accrocheuses - "Arsène Lupin revient!". Voici ces épisodes republiés aujourd'hui pour la première fois dans leur version initiale, avec les illustrations d'origine. "C'est un Arsène Lupin comme vous ne l'avez jamais lu !" assure Gilles Bouley-Franchitti, à l'initiative de ce très beau livre - avec le concours de l'Association des amis d'Arsène Lupin. De fait, Maurice Leblanc, dont l'oeuvre tombera dans le domaine public le 31 décembre, a réécrit, remanié et complété ces textes lors de leur réédition en romans. A commencer par Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, paru en 1907, qui reprend les neuf premiers épisodes de Je sais tout.  Il a aussi modifié le septième, Sherlock Holmes arrive trop tard: puisqu'il fallait tenir la dragée haute à Conan Doyle, à qui on eut tôt fait de le comparer, Maurice Leblanc n'a pas hésité à lui emprunter son détective. Si l'écrivain français évoque dans cette nouvelle le "grand policier anglais pour qui il n'est point de mystère" et le "plus extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu", il le met en échec face à son classieux vide-gousset et finit par le ridiculiser. Le procédé a si fortement déplu à Conan Doyle qu'il portera plainte. Qu'à cela ne tienne: Maurice Leblanc rebaptisera Sherlock Holmes en Herlock Sholmès et le Dr Watson en Dr Wilson! Elémentaire, mon cher Arsène...  
 
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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 14:29
Inévitable protectionnisme
 
de Franck Dedieu et alii
Mis en ligne : [9-04-2012]
Domaine : Idées 
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Franck Dedieu, né en 1972, est grand reporter au magazine L'Expansion. Il a récemment publié : 150 idées recues sur l'économie (L'Express, 2012). 
 

Franck Dedieu et alii, Inévitable protectionnisme. Paris, Gallimard, janvier 2012, 244 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Le protectionnisme est le dernier tabou des élites européennes. Malgré la violence de la crise, la suprématie du libre-échange demeure une croyance indiscutée. C’est cette interdiction de débattre que les auteurs, journalistes économiques de la nouvelle génération, ont voulu lever dans ce livre sans a priori idéologique. Le constat est cruel : l’idéologie libre-échangiste, devenue hégémonique à la fin du siècle dernier, est aujourd’hui battue en brèche par les faits. Dans les pays en développement, l’amélioration du niveau de vie, réelle dans certains cas, s’est avérée illusoire dans beaucoup d’autres. Dans les pays développés, la mondialisation a creusé des inégalités qui menacent de corroder le tissu social de nos sociétés. Le temps est donc venu pour l’Europe de définir un protectionnisme positif, européen, social et écologique, à l’opposé du nationalisme et du repli sur soi. C’est ce à quoi s’emploie cet ouvrage, qui étudie les conditions de la mise en oeuvre d’un tel dispositif et la manière dont il pourrait s’appliquer concrètement dans la vie des Européens.
 
Recension de Pierre Le Vigan. - Spectacle du Monde, mars 2012.
 Un sondage ifop réalisé en mai 2011, à l’initiative de l’association pour un débat sur le libre-échange avait montré que l’immense majorité des Français, toutes préférences partisanes confondues, était favorable à des barrières douanières autour de l’Europe. C’est que le constat ne fait plus de doute : la vieille Europe se vide de sa base productive. Les auteurs de cet ouvrage montrent que, contrairement à la théorie de Ricardo, le libre-échange, dans un monde non homogène en matière de protections sociales et environnementales, aboutit à une loi des désavantages comparatifs. C’est le triomphe du moins-disant salarial et social, au détriment à la fois de l’Europe et des pays émergents. Supposée « globalement positive » (Pascal Lamy) ou « heureuse » (Alain Minc), la mondialisation sans frontières ni écluses s’avère, au contraire, perdant-perdant. Le mérite des auteurs est triple : ils n’ont pas une vision exclusivement européocentrée ; ils ne dissimulent pas qu’il peut y avoir un mauvais usage du protectionnisme, qui serait mis au service d’un laxisme monétaire ou budgétaire ; enfin, ils envisagent divers scénarios d’une sortie du libre-échange mondial. Un ouvrage au cœur du débat.

 

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 10:30
En lisant, en écoutant Jean-Luc Mélenchon MELENCHON-Jean-Luc.jpg
 
Jusqu’où ira M. Mélenchon ? Il y a quelques semaines encore, personne n’aurait parié un rouble sur sa présence dans le tiercé de la présidentielle. Et voilà brusquement que le lait monte sur le feu et qu’il devient la coqueluche des médias et des sondages. Feu de paille ou phénomène durable ? On ne sait pas encore très bien mais le candidat du Front de Gauche crée incontestablement la surprise. On attendait Mme Le Pen et son patriotisme social, mais elle a gâché ses chances en faisant la même campagne que son père, sectaire et sécuritaire. M. Bayrou aurait pu, lui aussi, jouer le troisième homme mais il a préféré défendre l’Europe et la Commission au moment où en France tout le monde déteste et l’Europe et la Commission. M. Sarkozy n’amuse plus personne et M. Hollande endort tout le monde. L’heure est donc à M. Mélenchon.
L’homme n’est pas sans qualités. Son goût pour les idées, son sens de la formule nous changent des platitudes officielles et apporte au débat politique un air vivifiant. M. Juppé lui trouve du charisme et M. Moscovici du génie, eux qui en sont également dépourvus. M. Mélenchon a-t-il pour seule fonction de relancer une campagne présidentielle particulièrement morne ? Son trop plein d’idées est-il destiné à compenser l’hébétude des autres candidats ? On soupçonne qu’il vaut mieux que ça et que le soupir de satisfaction qui parcourt l’assistance lorsqu’il monte à la tribune a une signification plus haute. S’il a du style, du répondant, du panache et une vraie culture, s’il parle au cœur et à l’esprit, il suscite aussi la bonne humeur. Et nos Français, qui sont parmi les derniers peuples à croire que la politique peut être à la fois une science, un art et une fête, y trouvent leur compte et le font grimper dans les sondages. De là à adhérer à son corps de doctrine, il y a un pas. Beaucoup ne le franchiront pas.
Le candidat du Front de gauche n’est d’ailleurs pas dupe de son succès. Il sait qu’il est plus populaire que ses idées et que certaines d’entre elles n’ont rien de populaire. C’est  pour cela qu’il ne faut pas se contenter de l’entendre. Il faut l’écouter avec une oreille attentive. Il faut le lire avec application, le crayon à la main. C’est alors que, le charme de l’orateur ne jouant plus ou opérant moins, les contradictions de M. Mélenchon finissent par apparaître et qu’on découvre un personnage beaucoup plus ambigu qu’on ne pouvait le penser de prime abord. Qu’on l’écoute sur l’Europe, sur la Nation et sur la République et on lui trouve vite un autre visage.
 
Européiste impénitent
 
Notre candidat s’est largement exprimé sur l’Europe et souvent dans des termes qu’ici-même nous n’aurions pas reniés. Lorsqu’il pointe le capitalisme financier et la mondialisation comme les causes principales de nos malheurs, lorsqu’il démontre, chiffres, faits, perspectives historiques à l’appui, que la crise de l’euro et des dettes souveraines ne sont que les ultimes avatars de la « financiarisation du monde », nous le suivons sans réserve. Lorsqu’il cogne à tour de bras sur les banques, les technocrates de Bruxelles, les nains de la BCE et du FMI, tous les « affameurs », toutes les fausses élites qui font leur miel du malheur des peuples, nous accourons pour lui prêter main forte. Et lorsqu’il fait huer les « ours savants » de la social-démocratie, ces capitulards qui ont déjà voté en acte ou en pensée les mauvais traités que l’Allemagne veut nous imposer à toute force, nous les conspuons avec lui de bon cœur.
Mais si le réquisitoire est bon, les réponses de M. Mélenchon sont étonnamment faibles au regard des orages qu’il annonce : pas question de toucher à l’euro, au prétexte que c’est aujourd’hui « la monnaie des Français et pas seulement celle du gouvernement conservateur allemand », pas question non plus de revenir sur la BCE - même si on laisse entendre qu’il faudra un jour envisager sa mise « sous contrôle démocratique » -, presque rien sur le protectionnisme, sinon qu’il doit surgir dont ne sait quel « consensus européen », une vague déclaration de principe sur les pouvoirs de la Commission qu’il faudra réduire « au profit du Parlement européen », sans que l’on sache d’ailleurs si ce serait un vrai progrès... Au final, beaucoup de bruit pour rien ! Lorsque M. Mélenchon reproche à M. Hollande d’attaquer le capitalisme et la finance « avec un pistolet à bouchons », c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! Lui, c’est avec un canon à patates qu’il monte à l’assaut des Grosses Bertha des marchés, des Goldman-Sachs et des agences de notation.
Pourquoi tant de prudence et de faux semblants ? Parce que M. Mélenchon est d’abord et avant tout un démocrate. Il est persuadé que l’Europe ne changera que si elle vire à gauche. Il prophétise que les électeurs européens vont porter au pouvoir des coalitions progressistes en France, en Allemagne, en Italie et ailleurs et que la gauche radicale sera en situation de peser dans ces coalitions pour imposer un changement de cap. Illusion, triste illusion, amère illusion ! Quand M. Jospin et ses amis gouvernaient à Paris, qui tenait les rênes à Berlin sinon M. Schroeder ? A Londres sinon M. Blair ?  A Madrid sinon le mirobolant M. Zapatero ? A Rome sinon l’austère M. Prodi ? Qu’ont fait ces brillants représentants de l’internationale Socialiste pour s’opposer aux visées libérales de la Commission ? Rien, absolument rien. Bien au contraire, ce sont eux qui ont distillé le venin du Traité constitutionnel que M. Mélenchon s’est employé à combattre de toutes ses forces. Quant à la gauche radicale, il suffit de voir comment la social-démocratie traite l'équivalent local du Front de Gauche en Sarre, au Bade-Wurtemberg ou en Andalousie pour se convaincre que M. Mélenchon a encore du chemin à faire.
Ce n’est pas en redonnant le pouvoir à ceux qui ont fait Maastricht et préparé Lisbonne que l’on changera le rapport des forces en Europe. L’émancipation des nations européennes – M. Mélenchon devrait le savoir - sera l’œuvre des nations elles-mêmes. C’est en sortant de l’euro, en nationalisant leurs propres établissements de crédits, en recouvrant leur propre souveraineté financière et douanière, que nos pays seront en mesure de faire bouger l’ensemble du continent. Mais ce discours est étranger à M. Mélenchon. Son vieux fond trotskiste et internationaliste s’insurge contre un tel schéma. Le candidat du Front de Gauche demeure, quoi qu’il en dise, prisonnier des vieilles lunes européistes, du mirage des Etats Unis d’Europe, du traité de Rome et des chimères de MM. Monnet et Schumann. S’il veut supprimer Lisbonne, il ne renie pas Maastricht et ses constructions improbables. S’il n’aime pas Mme Merkel, il est persuadé que le peuple allemand est prêt à changer de cap, alors que Mme Merkel est aujourd’hui l’esprit et l’âme du peuple allemand. S’il déteste la Commission et ses sbires, il n’est pas prêt à faire son deuil du mythe d’un continent sans frontières, bien lisse, sans histoire, débarrassé de ses différences et de ses peuples.
 
Patriote sans patrie
 
M. Mélenchon aurait-il un problème avec la Nation ? C’est un mot qu’il a visiblement du mal à prononcer. On ne le trouve ni dans ses discours, ni même dans l’abondante littérature du Front de Gauche. Il lui préfère le mot de Patrie, qu’il affuble systématiquement de l’adjectif « républicaine », au cas où certains viendrait à penser qu’il verse dans un nationalisme de mauvais aloi.
Il n’y a pourtant aucun risque que le candidat du peuple cède à d’aussi dangereuses sirènes. Sa patrie présente en effet toutes les qualités du républicanisme le plus intègre. Elle ne démarre qu’en 1792, s’épanouit avec la Terreur, survole l’Empire et les Restaurations pour faire une nouvelle mais courte apparition en 1848. C’est cette même « patrie républicaine » qui revient après Sedan en 1870, qui soutient la Commune et qui fonde la République sur nos faiblesses et sur nos défaites. Au XXème siècle, son panthéon est tout aussi sélectif : on y célèbre Jaurès, Blum, Thorez, Mitterrand et Mendès, mais ni Clémenceau, ni Foch, ni Poincaré, ni de Gaulle, ni Leclerc ou de Lattre n’y ont véritablement leur place. On y préfère les périodes d’affrontements, de luttes, de ruptures et de divisions aux moments où la France se rassemble, où elle se reconstruit et où elle repart en avant. La patrie de M. Mélenchon respire le sang et la poudre. C’est le fil rouge qui relie, depuis deux siècles, toutes nos luttes intestines et nos guerres civiles. C’est l’histoire d’un peuple sans mémoire longue, profondément divisé et qui, au fond, ne s’aime pas.
On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi les propositions de M. Mélenchon sur l’Europe ou sur la remise en ordre du monde sont si peu crédibles. Parce qu’elles sont de l’ordre du discours, de l’incantation et non pas de l’ordre de l’action. Si l’on veut engager, comme il le propose, une lutte à mort contre le libéralisme sauvage, le capitalisme débridé et les marchés en furie, encore faut-il s’en donner les moyens. Cela suppose un Etat fort, respecté, habile à trouver des alliés de par le monde, manœuvrier, organisé pour agir vite, pour frapper là où on ne l’attend pas. Or, un tel programme suppose l’union, l’union des Français autour d’objectifs clairs, d’un gouvernement ferme, de perspectives solidement tracées. Un tel programme suppose aussi la confiance, c’est-à-dire la paix civile, l’assurance que tous, citoyens de bonne volonté, de gauche comme de droite, bleus, blancs ou rouges, croyants ou incroyants, tireront la barque dans le même sens. Tel n’est pas l’esprit du programme de M. Mélenchon : sa « révolution citoyenne », son « insurrection démocratique » ont beau être présentées sous les dehors les plus pacifiques, elles ne visent qu’à rouvrir le chemin de nos vieilles discordes, qu’à épuiser la France dans des débats stériles, qu’à affaiblir l’Etat et la nation, à l’heure même où il faut les conforter.
En voulez vous des preuves ? Prenons la question de la laïcité : alors que les religions ne menacent en rien la paix civile, alors qu’elles peuvent être, au contraire, un formidable allié dans la lutte contre l’argent facile et la société de consommation, pour quelles raisons revenir sur le Concordat, pourquoi agiter à nouveau les spectres de la loi de 1905 et de la loi Falloux, pourquoi inquiéter les esprits avec l’islam ? Les immenses défilés des années 80 contre la loi Savary n’ont-ils pas suffi à ouvrir les yeux des plus enragés des laïcards ? Et faudra-t-il que les juifs, que les musulmans s’en mêlent et qu’ils entraînent derrière eux tous les agnostiques de ce pays. N’avons-nous pas d’autres choses à faire que de donner au monde le spectacle de nos guerres de religion ?
Prenons maintenant la question du nucléaire militaire : alors qu’un consensus s’est établi chez nous depuis des décennies autour de la force stratégique, pourquoi vouloir le rompre en annonçant une dénucléarisation unilatérale de nos forces ? Pourquoi rouvrir, là encore, des débats qui ont été heureusement tranchés et qui font que la France, malgré sa taille moyenne, fait partie des puissances qui compte dans le monde actuel ?  Au nom de quelle idéologie mondialiste absurde, de quel pacifisme aveugle vouloir nous désarmer dans un monde où les autres ne désarment pas et qui n’a jamais été aussi menaçant ? En rouvrant ce débat, M. Mélenchon cherche en réalité à recréer les vieilles divisions droite-gauche de l’époque de la guerre froide. Il joue également avec le sentiment antigaulliste et atlantiste qui existe encore aujourd’hui au sein d’une partie de la gauche française. En réintroduisant ces querelles d’un autre temps, il montre les limites de son « patriotisme », mal assimilé, peu réfléchi, largement superficiel.
 
Républicain sans tête
 
Mais c’est sur les institutions que M. Mélenchon est le plus inquiétant. On sait que le candidat du Front de Gauche tient tout particulièrement à ses idées de changement de régime. Elles sont au centre de tous ses discours, elles furent le point de ralliement du rassemblement qu’il organisa il y a quinze jours de la République à la Bastille. Avec sa VIe République, nous passons de l’ambigüité, du risque au danger réel, immédiat, mortel. Il est clair que si M. Mélenchon devait participer demain à une coalition de gauche, c’est sur cette partie de son programme qu’il mettra la pression la plus forte sur ses partenaires. Autant ses idées sur l’Europe et sur l’économie peuvent gêner ses futurs alliés sociaux-démocrates, autant ils sont prêts à se rallier à un « aggiornamento » constitutionnel qui fait partie de leur propre héritage politique. Voilà un domaine où l’on peut faire la révolution à bon compte, la conscience tranquille, sans mécontenter les marchés, et en prenant sa revanche sur plus d’un demi siècle de monarchie républicaine. Une partie du PS autour de M. Montebourg n’est-elle pas prête à pousser dans le même sens ?
C’est sur cet aspect crucial que nous appelons la vigilance de nos lecteurs et que nous leur recommandons une lecture attentive du programme du Front de Gauche. La constitution de la VIe République y figure presque in extenso. On y retrouve toutes les tares, tous les travers, tous les vices de nos précédents régimes parlementaires, la IIIe et la IVe République, de sinistre mémoire. Régime d’assemblée, privé de toute stabilité par l’introduction généralisée de la proportionnelle, livré au grenouillage incessant des partis, des groupuscules, des sociétés de pensée et des lobbies, la république mélenchonienne est le condensé de ce que cinquante ans d’antigaullisme et d’héritage de la SFIO peuvent produire de pire. Même le Mitterrand de 1965, celui du « coup d’Etat permanent » n’aurait pu imaginer, avec un pareil luxe de détails, une machinerie aussi parfaite pour priver la France de toute forme de gouvernement, d’action publique et d’Etat.
Cette rêverie – ou plutôt ce cauchemar – démocratique procède, comme il se doit, du républicanisme le plus obtus et le plus archaïque : on y encense les départements, « impérissables conquêtes de la Révolution française », on s’y méfie des Régions, résurgences potentielles de l’Ancien régime, réputées faire de l’ombre à la République une et indivisible, on y proscrit naturellement toute forme de tutelle d’une collectivité sur une autre, on y chante un hymne passionnée aux 36000 communes de base françaises, menacées, comme on le sait, par les affres de l’intercommunalité ! Bref, un pays ingouvernable des pieds à la tête, livré aux délires de tribunes des rhéteurs et des avocaillons, un régime velléitaire, bouffi d’idéologie et de mythes, mais sans force, sans cerveau, dépourvu de durée et de volonté.
Tout cela est si comique, si grotesque, que certains d’entre nous pourraient être tentés de dire : Chiche ! Allons-y ! Vaccinons une fois pour toute le pays de ces fantasmes de démocratie modèle ! C’est oublier que nous avons subi cette anarchie légale dans deux périodes récentes de notre histoire, de 1874 à 1940 et de 1946 à 1958, et que l’expérience s’est achevée dans chacun des cas par la ruine du pays, l’effondrement de l’Etat, la discorde civile, doublés en 1940 par la défaite et l’occupation du territoire national. Plus jamais ça ! Plus jamais l’humiliation, la honte et le déshonneur ! Voilà la supplique des générations qui nous ont précédées. Pas de VIe République, leur répondons-nous. En attendant de pouvoir leur dire un jour : Plus de République, du tout !
 
*
*   *
 
Voilà M. Mélenchon tel qu’en lui-même. Voilà ce qu’il en est de ses idées, une fois qu’on les a débarrassées du charme des formules et des bons mots, du brillant de la rhétorique et de l’éloquence. Le candidat du Front de Gauche n’est pas « l’homme au couteau entre les dents ». Mme Parisot et M. Copé peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Il n’est pas non plus Robespierre, ni Saint Just, ni Lénine, ni Trotski, même si ces figures font partie de son panthéon personnel. Il y a trop de santé, d’amour de la vie, d’alacrité, de gout de la liberté, de vraie culture chez le personnage Mélenchon pour qu’on puisse le confondre avec ses idoles sanglantes.
Sa vraie figure de référence, c’est Jaurès. Jaurès, le bourgeois et l’intellectuel venu au peuple, le républicain venu tardivement au socialisme, mais resté foncièrement et avant tout républicain, Jaurès, profondément, authentiquement français, mais que le jeu des idées et des figures de rhétorique a souvent ébloui, au point d’aveugler son patriotisme. Jaurès, persuadé, tout comme M. Mélenchon, que le monde court vers son unification et que les idées nationales, les faits nationaux sont des réalités d’hier. Jaurès et Mélenchon, convaincus l’un et l’autre, qu’au nom d’une liberté formelle, la France peut tenter le diable politique sous toutes ses formes : le retour au parlementarisme, le jeu des partis, l’abaissement de l’Etat.
Nous croyons, tout au contraire, que le monde dans lequel nous vivons est plus incertain et plus dangereux que jamais. Et que la France a besoin, pour y vivre et pour y grandir, d’un Etat fort, d’un chef légitime et de la paix civile. Dans l’état actuel des choses, la Constitution de la Ve République garantit ces conditions impératives. La force que représente aujourd’hui la gauche radicale, les jeux d’alliances auxquels elle participera demain peuvent les compromettre. C’est le seul point sur lequel la percée de M. Mélenchon peut légitimement inquiéter les patriotes.
Hubert de Marans.
 
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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 11:40
Contre la pensée unique
 
de Claude Hagège
Mis en ligne : [2-04-2012]
Domaine : Idées 
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Claude Hagège, né en 1936, est un des plus éminents linguistes contemporains. Professeur honoraire au Collège de France, il est titulaire de  la chaire de théorie linguistique. Il a récemment publié : Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2001), Combat pour le français : au nom de la diversité des langues et des cultures (Odile Jacob, 2006), Dictionnaire amoureux des langues ( Plon-Odile Jacob, 2009). 
 

Claude Hagège, Contre la pensée unique. Paris, Odile Jacob, janvier 2012, 256 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique. Ce livre est un appel à la résistance. Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine. La langue anglaise domine le monde et sert aujourd'hui de support à cette pensée unique. Mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, de par le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit. C'est l'objet de ce livre que de proposer de nouvelles pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.
 
Recension de Christophe Mory. - Famille chrétienne, mars 2012.
Hagège contre la pensée unique. « La France doit rentrer en résistance », lance Claude Hagège à la fin de son livre. « Il ne s’agit pas, aujourd’hui, d’extermi­nation physique, précise le célèbre linguiste, mais d’asservissement intellectuel, politique et économique. » Professeur au Collège de France, cet inlassable défenseur du français n’en manie pas moins des tas de langues, de l’arabe à l’hébreu, du russe au mandarin, en passant par toute la palette linguistique européenne. Contre quoi résister ? Contre la pensée unique véhiculée par un même langage, l’anglais, au nom de la mondialisation. Une langue véhiculaire ne produit pas de pensée, explique en effet Hagège. Tandis qu’une langue vernaculaire (propre au pays) se fonde sur un corpus qui ­suscite nuance et réflexion ; qui est aussi la langue des rêves et de la création, de la formation de soi. L’hégémonie américaine est réelle et historique. Elle se manifeste dans une « idéologie néolibérale dont le vecteur est l’anglais  ». Elle relève d’une volonté politique organisée : l’Usia (United States Infor­mation Agency), créée en 1953, le Peace Corps, l’US International Communication Agency (créée sous Jimmy Carter), etc. Dans les années 20, raconte Hagège, le cinéaste Claude Autant-Lara, alors à Hollywood, notait déjà la volonté farouche des dirigeants des compagnies d’imposer un « american way of thinking ». L’industrie audiovisuelle américaine n’a depuis pas changé. Plus puissant encore que le cinéma, l’ordinateur s’est invité dans le quotidien des gens. Le logiciel de présentation PowerPoint façonne la pensée. Utilisé du collège à l’Onu, il empêche les digressions, le dialogue, par « un cadre très contraignant » : « Cet outil annihile la capacité de réaction, interdit tout esprit critique et neutralise ce qui fait le travail de la pensée ». Dans le domaine des sciences, « l’imposition d’une langue scientifique unique peut produire un effet d’aliénation  ». Et l’auteur de citer des découvertes qui n’eurent de reten­tissement mondial qu’après avoir été traduites et parfois volées par le seul fait de la traduction. Dans l’éducation, le master a remplacé la maîtrise. Désormais, les grandes écoles enseignent en anglais et encouragent une vision mondiale de l’activité humaine, reléguant le français à un patois familial… Le ministère ne veut-il pas que l’apprentissage de l’anglais commence dès la maternelle, alors que la langue justement maternelle demande à se développer pour que la ­pensée s’émancipe ? Il ne nous sera pas interdit, mais impossible, de penser librement. Telle est la thèse d’Hagège. Doit-on accepter « un consensus mou, sur des avantages matériels pleins de promesses illusoires, et sur des schémas intellectuels tout prêts, qui donnent congé à l’esprit critique, au recueillement lucide et à la méditation créatrice ? » C’est refuser le « cheminement vers la lumière » auquel l’homme est invité pour remplir sa mission d’homme. Cheminement qui passe par… le langage ! Que faire face à cette américanisation des mœurs ? D’abord, prendre conscience de cette invasion politique et économique qui marque les esprits. Ensuite, mais Hagège est un peu court là-dessus, encourager la lecture, qui développe l’imaginaire et la raison. Aussi est-il urgent de rétablir le réseau des Alliances françaises et le personnel culturel des ambassades tant mis à mal par des politiques successives de réduction des budgets. Enfin, la restriction du nombre de bourses destinées aux étudiants étrangers doit être revue.

 

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N°1 - 2009/01
 
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