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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 08:30
Tous les grands ports ont
des jardins zoologiques                                               
de Marcel Thiry
Mis en ligne : [18-07-2011]
Domaine : Lettres  
Thiry-Marcel.gif

 

Marcel Thiry (1897-1977), poète et écrivain belge. Arrêtant ses études il s’engagea volontairement dans la Grande Guerre, et combattit sur le front russe. Après quoi, comme avait éclaté la Révolution de 1917, il dut faire un long périple pour rejoindre son pays : Sibérie, États-Unis... Cette expérience lui inspirera ses trois premiers recueils de poésie : Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Plongeantes proues et L’Enfant prodigue. Il fut par la suite avocat, homme d’affaires, sénateur, continuant à publier abondamment poésies et romans.  Parmi ses derniers recueils : Le Jardin fixe (1969), Saison cinq et quatre proses (1969), L'Ego des neiges (1972), Songes et spélonques (1973), L'Encore (1975)
 

Marcel Thiry, Tous les grands ports ont des jardins zoologiques, Paris, La Table Ronde, mars 2011, 435 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
"Comment, vous ne connaissez pas ? Ce n'est pas possible ! Un des plus remarquables poètes d'aujourd'hui ! " s'était exclamé Paul Éluard à propos de Marcel Thiry (1897-1977). La présente anthologie réunit plus de cent cinquante poèmes choisis parmi les dix-huit recueils qui composent une oeuvre d'une étonnante virtuosité prosodique construite à l'écart des grands courants poétiques de son temps. Tour à tour, ils mettent en lumière l'expérience du jeune soldat faisant le tour du monde malgré lui, le goût du voyage et le plaisir toujours intact de se perdre dans des villes étrangères, la célébration de l'amour de manière parfois très érotique, la conjugaison souvent pleine d'humour entre l'homme d'affaires, l'entrepreneur et le rêveur.
 
Présentation de Jean-Claude Pirotte, Lire - juin 2011
Quarante mille à ton compteur.

 

A Rethel au Sanglier,
A Meaux sous un néflier,
Où la table est-elle prête,
Où le soir où l'on s'arrête ?
 

 

Tu as tant mêlé tes routes
Que tu songes, que tu doutes
Si c'est Dôle ou si Auxonne
La tour où ton heure sonne.

 

Ce poème, je me le suis récité mille fois. Et il me semble, durant toute mon existence, n'avoir pérégriné que sur les traces de l'astrale automobile de Marcel Thiry. Et les noms sonores ou étouffés des lieux, villes et villages sonnent toujours dans ma mémoire comme si je les avais moi-même découverts, voire inventés avec leur charge sonore de romanesque :

 

Je nomme Carignan, je nomme Florenville
Sans dessein que de faire un écho à leurs noms,
Comme, pour faire au ciel sans couleur son répons,
La Lorraine accomplit sa tristesse inutile...
 


Et je cours à la rencontre de la poésie comme si ma propre vie en dépendait (et c'est au fond de cela qu'il s'agit) : je me redis la prose des forêts mortes en traversant les collines qui se chevauchent dans la haute vallée de la Marne, où s'élève la voix, dans mon souvenir, du courtier qu'il fut aussi par la force des choses : 


Tous les arbres que j'ai tués se mettront quelque jour à revenir,
Non tels que je les aurai mutés par commerciales métamorphoses,
Non pas distribués comme ils le sont par mes contrats et mes factures
Au large du grand monde avide et réceptif...
 

 

Et cette voix me poursuit entre les étagements des reliefs forestiers des pays d'entre-deux où règne encore un grand silence habité d'une longue mémoire, et j'entends ce dernier vers : 

 

C'est la vaste Vie qu'en la vivant j'aurai changée en éternité. 


Et puis je reprends ma route en compagnie de cette comptine qui ne me quitte pas : 

 

Quarante mille à ton compteur,
Encor combien pour le bonheur,
Cent cinquante pour Lunéville
Et pour la lune trois cent mille ; 

De Charleroi où je suis né
à Charleville pour dîner,
Les rois, les villes, les années,
A-t-on passé l'Epiphanie.

 

Et puis, un jour, je me décide pour le train où 

 

Les wagons de troisième étaient pleins de poètes 

 

et dans ces 

 

Wagons du mercredi, députés socialistes,
Courtiers en vrac, boursiers pavoisés de journaux,
Je me suis souvent mélangé à vos peuplades
Et, les yeux clos, parmi vos bancs de marchands tristes,
J'ai demandé l'absence à vos velours banaux...
 

 

Et je sais enfin qu'en soixante-seize (où je reçus dans mon havre clandestin la dernière lettre de Marcel Thiry) j'étais aussi là, fantôme inconsistant, dans ce train de Vichy à Paris : 

 

On est le trente et un mai mil neuf cent soixante-
Seize ; on est autrefois par la plaine française...
 

  
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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 22:53
Bucolique  
 
O toi qui me berças sous la vigne et les ormes
Et qui gonflas mon cœur de ce sang radieux,
Je t'inscrirai vivant en d'immortelles formes,
Mes vers auront la force et l'éclat de tes yeux

O mon père, le pré blanchi de fleurs brillantes,
Les épis parfumés du blé substantiel
Viennent, sous le soleil, baiser tes mains vaillantes,
— Tes calmes gerbes d'or ombrageront le ciel !

Sais-tu que ton regard auguste a la jeunesse
Des soleils printaniers, quand soudain tu souris ?
— Pour qu'un cœur de héros dans ma poitrine naisse,
Enfant, tu me guidais vers les lilas fleuris.

Quand les bouviers brunis sous leurs chemises blanches
M'apportaient un beau lys tombé sur les sillons
Une cigale chaude et vibrant sur les branches,
Des roses, des oiseaux, des fruits ou des grillons,

Tu souriais d'orgueil ! Ah! souris plus encore
Et longtemps vois jaunir et refleurir les bois ;
Sois fier ! sur le luth d'or et la flûte sonore
Toute ta race chante avec de belles voix !

 

Emmanuel Signoret. (1872-1900), Vers dorés. (1896)

 
CEZANNE Paul L'été 2

 

 

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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 21:33
Ce cher George               ORWELL (George)
 
Le dossier George Orwell prend peu à peu de l’épaisseur. L’image que l’on avait de ce curieux socialiste s’est longtemps résumée à ses deux grands livres – 1984 et La Ferme des Animaux – et à l’épisode mythique du héros de la Guerre d’Espagne. Les essais publiés depuis une vingtaine d’années permettent maintenant de mieux saisir l’importance de l’écrivain et son apport original à l’histoire des idées. Orwell n’est pas seulement le prophète du totalitarisme et le dénonciateur des dérives révolutionnaires de son temps. C’est aussi un esprit positif, dont la doctrine s’est forgée moins au contact des livres que du peuple anglais, des humbles qu’il a côtoyés toute sa vie. Si Orwell a lu Marx, il en a retenu peu d’éléments. Son socialisme est largement pré-marxiste (ou postmarxiste). Il ressemble par beaucoup d’aspects à celui de Proudhon: c’est une morale des producteurs et une éthique de la vie en société. Sa doctrine dessine un monde d’hommes libres, dans lequel les nations et les traditions ont leur place, un monde qu’Orwell veut plus juste, meilleur, mais sans jamais sacrifier aux illusions du progrès et de la modernité. C’est en ce sens qu’il a pu se décrire lui-même comme un « anarchiste tory », un socialiste conservateur.
Ces essais récents permettent aussi de mieux comprendre les relations entre l’homme et son œuvre. Orwell était fait d’une seule pièce. Tous ceux qui l’ont connu confirment l’unité profonde qui existait chez lui entre le penseur, l’écrivain et l’homme d’action. Sa vie durant, il a sacrifié aux mêmes principes. Il ne pouvait pas imaginer la politique autrement qu’au service des gens simples et il avait les politiciens et leurs discours en horreur. La malhonnêteté intellectuelle le révulsait profondément. Il mettait dans le même sac les snobs de la gauche radicale et la social-démocratie « mielleuse ». La guerre d’Espagne l’avait définitivement vacciné contre le fascisme, le communisme et tous ceux qui veulent faire le « bonheur » des autres malgré eux. En revanche, il demeura jusqu’au bout d’un patriotisme intransigeant, sans renier ses opinions révolutionnaires : en 1940, il choisit sans aucune hésitation de soutenir Churchill et de servir l’Angleterre de toutes ses forces. Pour lui, la patrie, y compris dans ses traditions les plus anciennes comme la Couronne, était indissociable des intérêts du peuple.
Chaque saison apporte désormais des détails précieux sur l’homme et sur l’écrivain. Simon Leys, qui publia en 1984 un bel essai sur Orwell et la politique, livre dans le numéro d’été de la revue Commentaire [1] ses réflexions sur deux publications récentes concernant Orwell intime : l’une rassemble ses journaux, l’autre une sélection de lettres qui couvrent une grande partie de la vie de l’écrivain [2]. Les journaux sont à l’image d’Orwell, secs, précis, réalistes, décrivant la vie comme elle vient, sans confidences ni confessions particulières :
 
Ici, il note rarement ses émotions, impressions, humeurs ou sentiments ; et c’est à peine s’il consigne ses idées, jugements et opinions. Il s’attache presque uniquement à fixer des faits et des évènements, de façon sèche et concise ; ce qui se passe dans le vaste monde et ce qui se passe dans son petit jardin. […] En un sens, ces journaux pourraient porter en épigraphe la sympathique déclaration d’Orwell dans son essai Pourquoi j’écris (1946) : « Tant que je serai vivant, je continuerai à aimer la face de la terre et à faire mes délices des objets solides ainsi que de mille bribes d’informations inutiles. »
 
Mais Orwell est souvent rattrapé par son envie de commenter les évènements à chaud et de donner aux faits qu’il rapporte un caractère plus général et plus profond. Ses digressions, souvent d’une grande finesse, dénotent une vaste culture politique et littéraire. Ainsi, alors qu’il enquête sur la condition des ouvriers dans le nord de l’Angleterre, il ne peut s’empêcher de rapporter ce qu’il voit à ses lectures sur l’histoire du mouvement social :
 
« Pour cette même raison, dans les pays où il existe une hiérarchie de classes, les membres de la classe supérieure tendent toujours à prendre la tête dans les moments de crise, sans être nécessairement plus doués que les autres. Pareille situation est acceptée un peu partout, presque toujours. Dans l’Histoire de la Commune de Paris par Lissagaray, il y a un passage décrivant les exécutions qui suivirent la répression de la Commune : on fusillait les meneurs sans procès, et comme on ne savait pas exactement qui étaient les meneurs, on les identifiait en partant du principe que ceux qui appartenaient à une classe supérieure devaient être les chefs du mouvement. Ainsi un homme fut fusillé parce qu’il portait une montre, un autre parce qu’il « avait une physionomie intelligente. »
 
Si, à la lecture des journaux, on situe mieux les activités quotidiennes d’Orwell, ses préoccupations, ses curiosités et ses centres d’intérêt, la correspondance permet d’avoir une image plus juste du penseur et de l’écrivain. Les thèmes politiques y sont largement présents. Dans ce domaine, comme le souligne Simon Leys, l’attitude d’Orwell repose sur trois éléments simples : « une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique allant de pair avec une profonde méfiance des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine ». Si Orwell épistolier raffole des discussions d’idées, il n’a pas de mots assez durs pour le jeu des partis et pour ce sectarisme qu’il a vu à l’œuvre en Espagne et qui l’éloignera définitivement des idées communistes :
 
Son évolution politique prit un tournant crucial en Espagne, où il s’était porté volontaire pour combattre le fascisme : après qu’une balle fasciste eut manqué le tuer, il n’échappa que de justesse aux assassins de la police stalinienne : «  Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai vu depuis des mécanismes internes des partis politiques de gauche, m’a donné l’horreur de la politique […]. Je suis définitivement « de gauche », mais je pense qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que dans la mesure où il se garde de toute obédience partisane »
 
Horreur de la politique et des partis mais aussi détestation des intellectuels assis. Orwell n’a que mépris pour l’intelligentsia anglaise mais il est aussi très sévère pour les intellectuels français qu’il connait bien et pour lesquels il a un peu plus de considération. A l’exception signalée de Sartre : « Sartre est une grosse outre gonflée de vent », note-t-il dès 1945, ce qui n’est pas mal vu. Et d’Emmanuel Mounier qu’il considère, à l’instar de Bernanos, comme l’archétype du Tartuffe moderne, entouré de sa paroisse de « compagnons de route » chrétiens :
 
« C’est curieux, en 1945 ? Je n’avais rencontré Mounier que pendant dix minutes mais d’emblée je me suis dit : ce gaillard-là est un « compagnon de route ». Il dégage un relent qui ne trompe pas ».
 
On imagine la surprise d’Orwell en lisant aujourd’hui Esprit et ses dithyrambes enflammés pour DSK et pour François Hollande ! A tout prendre, Mounier et ses « curés rouges » étaient plus présentable que les petits marquis de la social-démocratie moderne !
Quant à la littérature, qui était la vraie passion d’Orwell, elle occupe de longs passages dans la correspondance. Les lettres de 1948 et 1949 attestent que la rédaction de 1984 fut une lutte épuisante, précisément comme le rappelle Simon Leys « parce qu’il s’efforçait de transformer une vision politique en une œuvre d’art ». Confrontation du politique et de l’esthétique qui donne à l’écriture une dimension presque tragique:
 
Dans son essai Pourquoi j’écris, il avait d’ailleurs déjà indiqué : « je ne pourrais pas travailler à la composition d’un livre, ni même à la rédaction d’un long article de revue, si ce n’était pas aussi une expérience esthétique. » Et si, en fin de compte, 1984 ne put pleinement satisfaire les hautes exigences littéraires de l’auteur, c’est pour la simple raison qu’il avait dû travailler dans d’impossibles conditions : il était talonné par le temps, et la maladie qui allait bientôt le tuer l’avait déjà réduit à la condition d’invalide. Qu’il ait réussi en pareil état à terminer à terminer une œuvre aussi ambitieuse constitue une prouesse peu ordinaire. […] Ecrire des romans devint sa profonde passion mais aussi une passion maudite : «  Ecrire un roman est une agonie ».
 
Le dernier numéro de la revue Agone [3] traite lui aussi des relations entre littérature et politique chez George Orwell. Les textes présentés sont de grande qualité. Nous conseillons vivement à nos amis la lecture de cette belle publication dont nous ne pouvons donner ici – faute de place – que quelques aperçus.
Signalons en premier lieu l’article très argumenté que M. Rosat, maitre de conférences au collège de France, consacre à « Orwell et la Révolte intellectuelle ». Non, nous dit M. Rosat, Orwell n’était ni « anarchiste » ni « tory », il n’avait rien d’un anticonformiste de droite façon Swift ou façon Evelyn Waugh. Utiliser cette formule – que l’écrivain anglais a lancée de façon un peu légère -, c’est prendre le risque de mutiler la pensée d’Orwell, de la positionner aux marges de la politique alors qu’elle peut constituer une vraie alternative au socialisme autoritaire. L’objection est sérieuse. Elle semble viser au premier chef le philosophe Jean-Claude Michéa, dont le livre « Orwell, anarchiste tory » [4] participa à la redécouverte d’Orwell à la fin des années 1990. On suivra M. Rosat lorsqu’il défend qu’Orwell est authentiquement socialiste, même s’il lui arrive de mettre la pensée conservatrice au service de ses idées. On approuvera M. Michéa lorsqu’il soutient que pour Orwell, comme pour Proudhon ou pour Péguy, le socialisme ne signifie ni rejet du passé ni des traditions et qu’il appelle une lecteur critique de la modernité. La controverse n’a donc pas lieu d’être.
On retiendra également la contribution de M. Crowley sur la référence au peuple chez Orwell, une notion omniprésente dans l’œuvre – politique mais aussi littéraire – du penseur anglais. Le peuple chez Orwell n’a rien à voir avec la masse indifférenciée des marxistes. Ce n’est pas un groupe social empirique, ni même une classe sociale, mais « une catégorie fondamentale dont la signification est à la fois politique, sociologique et morale ». Un peuple qui doit être pris tel qu’il est, avec ses vertus (une certaine méfiance vis-à-vis de la bonne conscience, de l’autosatisfaction), ses coutumes et ses contradictions. La peur du peuple, l’absence du peuple sont au cœur de la crise du socialisme et des gauches contemporaines. A l’époque d’Orwell, cette critique s’adressait au socialisme autoritaire.  Elle pourrait aujourd’hui tout aussi bien s’adresser à la social-démocratie européenne, tentée d’oublier le peuple au bénéfice des nouvelles classes bourgeoises :
 
Ce qui mérite d’être ravivé, dans ce monde mielleux de tolérance, de réforme modeste, de pluralisme et de « gauche propre sur elle », c’est la colère qu’Orwell puisait dans sa haine de l’indécence. […] Ceci montre à quel point les pauvres et les parias ont disparu du discours politique, et confirme la conviction profonde d’Orwell : la gauche, au bout du compte, accepte les distinctions de classe. Par conséquent, il nous faut réapprendre auprès d’Orwell cette décence qui naît de la colère ; son indignation face à l’état du monde, mais également face aux excès des gens de gauche et des intellectuels de gauche, qui, à bien des égards, ont l’indécence d’ignorer le peuple et ses contradictions.
 
Mais on doute qu’avant longtemps ce programme soit celui de la gauche française !
Paul Gilbert.


[1].  Simon Leys, « Orwell intime », Commentaire n°134, été 2011.
[2]. George Orwell, Diaries, Londres, Harvill Secker, 2009. - George Orwell, A life in Letters, Londres, Harvill Secker, 2010. 
[3]. « Orwell, entre littérature et politique ». Agone n°45, 2011 (www.agone.org)
[4].  Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.
 
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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 23:57
L'obsolescence de l'homme      
"Sur la destruction de la vie à l'époque
de la troisième révolution industrielle"
 
de   Gunther Anders
Mis en ligne : [13-07-2011]
Domaine :   Idées  

ANDERS-Gunther.gif

 
Gunther Anders (1902-1992) est un penseur et essayiste allemand. Parmi ses oeuvres récemment traduites en français, on citera :   La Haine à l'état d'Antiquité (Payot & Rivages, 2007), La Menace atomique. Considérations radicales sur l'âge atomique (Le Serpent à Plumes, 2006).


Gunther Anders, L'obsolescence de l'homme, Tome II - "Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle". Paris, Ed. Fario, mars 2011, 428 pages.


 
Présentation de l'éditeur.
"Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon. Il change même considérablement sans notre intervention. Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour. Afin que le monde ne continue pas ainsi à changer sans nous. Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes." Gunther Anders.
 
Critique de Roger-Pol Droit. Le Monde du 10 juin 2011.
Les exagérations prophétiques de "Monsieur autrement". L'humanité est périmée. Date de péremption : 1945, quand se conjuguent la découverte d'Auschwitz et les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Sont alors devenus désuets, pêle-mêle : l'avenir, l'histoire, les valeurs, l'espérance et l'idée même de ce qu'on appelait, auparavant, "homme". Cette "obsolescence de l'homme" - titre de deux recueils d'études de Günther Anders constituant son oeuvre majeure - est au coeur d'une pensée dont l'actualité est surprenante, en dépit d'un demi-siècle passé. C'est en effet dans les années 1950-1970 que cet auteur atypique explique, thème par thème, comment et pourquoi tout, à présent, se trouve frappé d'une caducité essentielle. Vraiment tout : le travail comme les produits, les machines comme les idéologies, la sphère privée comme le sérieux, la méchanceté comme... En lisant ces études rédigées au fil du temps, on est frappé d'abord par leur cohérence. Bien qu'Anders se refuse à construire un véritable système, la radicalité de sa critique tous azimuts de l'actuelle modernité soude cette collection de points de vue pour élaborer une véritable philosophie de la technique. Car son leitmotiv est que nous ne maîtrisons plus rien : le monde autosuffisant de la technique décide dorénavant de toutes les facettes de ce qui nous reste d'existence. Bien avant  Guy Debord, Enzo Traverso et quelques autres, Günther Anders avait mis en lumière la déréalisation du monde, la déshumanisation du quotidien, la marchandisation générale. Le principal étonnement du lecteur, c'est finalement de constater combien, sur quantité de points, Anders a vu juste avant tout le monde. Drôle de type, ce Günther Anders. De son vrai nom Günther Stern, il est né en 1902 à Breslau, dans une famille de psychologues. Elève de Heidegger, il fut le premier mari de la philosophe Hannah Arendt - ils se marient en 1929, divorcent en 1937 -, l'ami de  Bertoldt Brecht, de Walter Benjamin, de Theodor Adorno. Il a choisi pour pseudonyme Anders ("autrement", en allemand) par provocation autant que par hasard. Il gagnait sa vie comme journaliste, mais signait trop d'articles dans le même journal. Son rédacteur en chef lui suggéra : "Appelez-vous autrement"... et c'est ce qu'il fit. Mais ce choix fortuit finit par en dire long. Autrement, c'est sa façon d'agir : ce philosophe n'a jamais voulu être reconnu pour tel, il a refusé systématiquement les chaires d'université qu'on lui a plusieurs fois proposées, persistant à gagner sa vie, aux Etats-Unis, puis en Autriche, comme écrivain et journaliste. Cet inclassable a déserté longuement sa propre oeuvre pour militer activement contre l'industrie nucléaire, la guerre du Vietnam (il fut notamment membre du tribunal Russell). Il meurt à Vienne en 1992, à 90 ans. Autrement, c'est évidemment sa façon de penser. A partir de choses vues, de gens croisés, d'une kyrielle de faits en apparence microscopiques, Anders établit son diagnostic implacable. Sa méthode : l'exagération. A ses yeux, c'est une qualité. Cette exagération se révèle indispensable, selon lui, pour faire voir ce qui n'existe éventuellement qu'à l'état d'ébauche ou de trace, ou bien ce qui est dénié, négligé, voilé. Ou pour faire entendre ce qui semble d'abord inaudible. Car bien des thèses d'Anders semblent sidérantes : l'humanité est dénaturée, l'essence de l'homme a perdu tout contenu et toute signification, l'histoire est devenue sans lendemain... A première vue, tant de certitude semble dépourvue de réel fondement. Pourtant, à mesure qu'on avance dans la lecture, il devient difficile de ne pas reconnaître, dans la loupe d'Anders, notre monde tel qu'il est. Par exemple : "La tâche de la science actuelle ne consiste (...) plus à découvrir l'essence secrète et donc cachée du monde ou des choses, ou encore les lois auxquelles elles obéissent, mais à découvrir le possible usage qu'ils dissimulent. L'hypothèse métaphysique (elle-même habituellement tenue secrète) des recherches actuelles est donc qu'il n'y a rien qui ne soit exploitable." Le fond du débat, évidemment, porte moins sur la justesse de tels constats que sur ce qu'on en fait. Anders les voit sous une lumière noire, comme autant de catastrophes sans issue. Personne n'est obligé d'en faire autant. Mais l'ignorer est impossible. C'est vrai qu'il aura fallu du temps. Le premier tome de L'Obsolescence de l'homme, paru en 1956, ne fut traduit en français qu'en 2002 (aux éditions de l'Encyclopédie des nuisances). Ce second tome, qui regroupe des textes rédigés entre 1955 et 1979, est paru en 1980. Le lire aujourd'hui en français, à l'initiative d'un petit éditeur, est vraiment une expérience à ne pas manquer. Car dans ce regard d'un pessimisme extraordinaire, habité par le désespoir et le combat, la flamme qui résiste est d'une rare puissance. Anders agace, amuse, intéresse, il ne lasse pas. Penser autrement que lui, c'est encore en être proche.

 

A lire également : la belle critique de notre ami Gérard Leclerc :" Gunther Anders et le vertige technique". - Royaliste n° 991 du 9 mai 2011.  

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la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 22:57

La guerre de l'euro a commencé. 

Qui peut bien croire à l'euro ? Y a-t-il encore des esprits indépendants, sérieux, réfléchis pour parier sur l’avenir de la monnaie unique ? On peut en douter à la lecture du petit opuscule que vient de publier Jean-Jacques Rosa sous le titre explicite "L'euro : comment s'en débarrasser" [1]. Le professeur Rosa n'est pas à proprement parler un gauchiste et ceux de nos lecteurs qui reprochent à cette revue de faire la part trop belle à Emmanuel Todd, à Jacques Sapir, à Paul Jorion ou à Joseph Stiglitz devraient trouver son pédigrée plutôt présentable. Economiste libéral, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, ancien membre du Conseil d'analyse économique, il n'a pas l’habitude de hasarder sa plume dans les feuilles progressistes ni de battre l’estrade pour Attac ou pour le Front de gauche.

Et pourtant M. Rosa est un opposant irréductible à l'euro et cela depuis toujours. Il a même publié en 1998, sous le titre l'Erreur européenne [2], un des tous premiers plaidoyers sérieux contre la monnaie unique. L'auteur y pointait l'une après l'autre les causes de cet échec annoncé et les conséquences qu’il aurait sur les économies européennes: redémarrage du chômage, déséquilibres commerciaux abyssaux, endettement massif des classes populaires et des Etats, perte de compétitivité de l'Europe... Tout y était parfaitement expliqué, exposé jusqu’au moindre détail. Et pourtant, le livre se heurta à une hostilité quasi générale. Pensez donc, un économiste sérieux qui ne prenait pas l'euro au sérieux ! Au moment même où Romano Prodi prophétisait, après Jacques Delors, que la mise en circulation de l’euro créerait « mécaniquement » un point de croissance supplémentaire et des millions d’emplois en Europe. Nous nagions alors en plein mirage et, pour tout dire, en pleine escroquerie.

L’époque a changé. Les faits ont donné raison aux eurosceptiques. Le piège de l’euro s’est refermé : « La monnaie unique s’est révélée être, comme prévu, un fiasco nocif pour les économies nationales qu’elle a privées d’un amortisseur de crise essentiel dans les remous de la « grande dépression ». Pouvait-il en être autrement ? Aucune chance, répond Jean-Jacques Rosa. Adopter une monnaie unique suppose que l’on fasse partie d’une zone monétaire homogène. Or tel n’est pas le cas des pays européens : « leurs conjonctures ne sont pas synchronisées, leurs inflations sont différentes, voire divergentes, les mobilités internationales du facteur travail sont très limitées : le chômeur de Naples ne va qu’exceptionnellement chercher du travail à Madrid, Strasbourg ou Berlin ». Tous les discours du monde ne peuvent rien changer à cela.

Ce constat est-il susceptible d’évoluer dans l’avenir et l’intensification des échanges au sein de la zone euro conduira-t-elle à une convergence des économies nationales ? Pas plus, rétorque Jean-Jacques Rosa. La théorie économique, encore récemment étayée par les travaux du prix Nobel Paul Krugman, montre au contraire que l’ouverture des marchés ne conduit pas à une homogénéisation mais à une spécialisation régionale des zones qui composent le territoire européen. L’euro n’aura donc pas plus de sens demain qu’aujourd’hui. A court terme, la monnaie unique est une mesure inappropriée qui affaiblit les Etats dans une conjoncture internationale difficile. A long terme, elle impose à chacun des pays d’Europe un modèle de développement uniforme et centralisé, alors que le monde de demain privilégiera les entités souples et mobiles. Au final, on ne trouve que faiblesse et vulnérabilité, là où l’on nous avait promis de la force et de la robustesse.

Tout cela était connu, et même archi-connu des économistes.  Mais les élites dirigeantes de la politique, de l’administration et des affaires n’ont voulu en faire qu’à leur tête. Depuis 60 ans, elles poursuivent la même chimère absurde : faire de l’Europe des nations le pendant des Etats Unis d’Amérique. Chaque tentative – serpent monétaire européen, création du marché unique, traité de Maastricht – s’est pourtant soldée par un échec mais chaque fois la réponse a été la même : « s’il y a échec, c’est que nous ne sommes pas assez intégrés, allons plus loin et plus vite vers l’intégration ». On a allègrement franchi le pas de l’intégration monétaire et on en mesure aujourd’hui les résultats: l’Allemagne, compte tenu de sa faible inflation et de sa politique de modération salariale, en tire largement profit. En revanche, les pays européens les plus fragiles, privés de toute marge monétaire, n’ont plus d’autre moyen pour soutenir leur activité que d’accroitre leur demande intérieure et de multiplier les déficits. On met alors en place de soi-disant fonds de sauvetage, assortis de mesures de récession, qui ne font qu’asphyxier davantage la situation de ces pays. En réalité, comme on le voit bien dans les crises grecque et portugaise, l’unique objectif de ces aides est d’éviter la faillite des grandes banques, françaises ou allemandes, qui ont prêté sans discernement, en aucune façon d’aider les pays du sud à s’en sortir.

L’échec de l’euro était donc prévisible. Mais alors pourquoi s’être embarqué dans cette aventure ? Qui sont les responsables de cet immense cafouillage ? Sur ce point, le livre de M. Rosa apporte des éclairages nouveaux et substantiels. L’aveuglement des politiques et de la haute fonction publique européenne y a, bien sûr, sa part. Certains politiques, moins aveugles que d’autres, ont joué sciemment la carte de l’euro pour précipiter le mouvement vers le fédéralisme. C’est clairement le dessein des Trichet, des Juncker, des Barnier qui profitent aujourd’hui de la crise grecque pour exiger la mise en place d’un gouvernement économique européen et la nomination d’un super ministre des finances. Peine perdue, nous dit Jean-Jacques Rosa, leur agitation restera lette morte. Pour que leur projet prenne forme, il faudrait que les nations européennes acceptent de mettre en place des mécanismes de solidarité de très grande envergure. Or on voit bien que ces mécanismes n’ont aucune chance d’émerger tant que les opinions publiques allemandes et nord-européennes sont ce qu’elles sont. Les eurosceptiques peuvent dormir sur leurs deux oreilles, le gouvernement économique européen n’est pas pour demain.

Si l’euro ne fait pas le bonheur des peuples, ni celui des politiques, il fait en revanche la fortune des banquiers et des grands groupes de l’industrie et du commerce. L’argent attire l’argent, les capitaux affluent là où l’inflation et les risques de change sont les plus faibles. L’euro présente à cet égard le double avantage d’être une monnaie unique et une monnaie forte. Avantage appréciable pour « les emprunteurs permanents (ou « structurels ») que sont les Etats et les grandes entreprises. Avec une monnaie forte, obtenir de l’argent leur coûte moins cher » et on se doute que cette avantage fait surtout l’affaire des créanciers – banques, fonds de pension et autres brasseurs d’argent – qui prêtent ici dans les meilleurs conditions de sécurité. Cette euphorie débitrice aura couté cher à la Grèce, à l’Espagne et au Portugal, victimes des mirages de la finance internationale.

Mais il n’y a pas que les banquiers que l’euro aura enrichis. C’est également une aubaine pour les grands groupes. Ils trouvent dans la zone euro l’espace idéal pour agir de façon concertée. « Tout devient plus simple pour les cartels lorsque les prix sont établis partout en une seule monnaie, sans aucune variation de change ». Signe de cette « cartellisation » de l’Europe : le nombre d’affaires d’ententes illicites se multiplie et dans chacun des cas les marges indues se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Voilà comment on cherche à organiser le racket des consommateurs européens.

L’heure n’est plus aux tergiversations, nous dit Jean-Jacques Rosa. Il faut sortir de l’euro. Et le plus vite possible, car ceux qui en sortiront les derniers seront pris dans le naufrage final de la monnaie unique et ils payeront le prix fort. Certes, le retour aux monnaies nationales pourrait avoir un coût élevé puisque la dévaluation qui s’ensuivra majorera d’autant le montant de la dette extérieure des candidats à la sortie. Mais cet inconvénient peut être évité, si l’on procède préventivement à une dévaluation de l’euro. Il est peu probable que l’Allemagne accepte spontanément cette dévaluation, mais elle peut y être contrainte par des pays du sud comme la Grèce s’ils décident de ne plus rembourser ou d’imposer unilatéralement une restructuration de leur dette.

C’est en France que la sortie de l’euro risque de susciter  le plus de difficultés : la classe politique et la haute administration, imprégnées depuis des décennies par les chimères européistes, feront tout pour retarder un choix qui signifie leur faillite politique. Les grands groupes, dont on connait le poids sur les décideurs politiques et sur les médias, s’y opposeront également de toutes les forces.  « Le clivage politique le plus significatif de ce début de siècle n’est plus dans l’opposition traditionnelle d’une gauche et d’une droite qui appliquent, une fois au pouvoir, des recettes presque identiques, « globalisation oblige », disent-elles. Il commence à émerger d’un affrontement profond, bien qu’encore mal formulé, entre un populisme de la grande masse des citoyens ordinaires dont l’horizon est essentiellement national, et des élites coalisées, celles de l’Etat comme des grandes entreprises, dont le cadre de référence se veut cosmopolite et global. ». Dans cette bataille de grande ampleur, les élites technocratiques et oligarchiques n’incarnent plus l’avant-garde de la modernité, comme elles tentent de le faire croire. Elles sont, tout au contraire, les héritières du monde qui vient de finir, celui des empires, des conglomérats, des cartels et de la centralisation. Celui de la lourdeur alors que les peuples aspirent à nouveau à l’autonomie et à la légèreté. « Le cartel multinational de l’euro ne durera pas », pronostique Jean-Jacques Rosa, « la guerre de sécession a déjà commencé ». Les insurgés d’Athènes, de Lisbonne, de Madrid et de Rome ont commencé à lui donner raison.

Paul Gilbert.

 


[1] . Jean-Jacques Rosa, L’euro : comment s’en débarrasser.  (Grasset, 2011)

[2].  Jean-Jacques Rosa, L’erreur européenne.  (Grasset, 1998)

 

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 22:53
Eté  
 
Un vol d'abeilles tourne au-dessus des rosiers           
Où la lumière matinale glisse et joue,
Une enfant passe avec du soleil sur la joue,
Dans la ronde des buis autour des balisiers.

Sur la crête du mur parmi les groseilliers
Un paon dresse son col turquoise et fait la roue;
Le peuple d'animaux de la ferme s'ébroue
Et l'on entend les coqs chanter à pleins gosiers.

La chaleur se répand comme une onde muette
A travers les halliers et les jardins en fête;
L'arbre vibre de joie et danse en ses rameaux.

O saison du soleil dont les âmes sont pleines,
Tu traverses les champs, les forêts, et les eaux,
Comme un grand oiseau d'or qui vole sur les plaines. 
DE-NITTIS--guiseppe--Dejeuner-au-jardin.jpg

 

Frédéric Saisset. (1873-1954), publié dans Poésie. (T6, 1928)

 

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 22:29
Paul-Jean Toulet
(1867-1920)
 
Paul-Jean Toulet nait à Pau le 5 juin 1867. Ses parents, établis à l'Ile Maurice, reviennent au pays pour la naissance de leur fils. Sa mère est apparentée à Charlotte Corday et, par elle, à Corneille. Il fait ses études chez les Dominicains, puis aux lycées de Pau, de Bayonne et de Saintes. Après son baccalauréat, il part en décembre 1885 pour l'Ile Maurice où il mène pendant trois ans une vie désoeuvrée de jeune dandy. Il séjourne à Alger, retourne au Béarn et s'installe à Paris à partir de 1898. Il y mène une existence de journaliste et de noctambule, se lit à Curnonsky, Jean Giraudoux, Emile Henriot, Charles Maurras, Léon Daudet, Claude Debussy et Henri de Régnier. Il fut un temps un des "nègres" de Willy. A l'automne 1902, il s'embarque avec Curnonsky pour un reportage en Extrême-Orient; il visite Hanoï, Singapour, Canton, Hong-Kong, Ceylan, Pondichéry... De retour à Paris, il publie ses pricipaux romans, Les Tendres Ménages, Mon Amie Nane, La Jeune Fille verte.  Vers 1913, le groupe des poètes fantaisistes, Francis Carco, Tristan Derème, Jean Pellerin, Léon Vérane, font de Toulet leur chef de file. Usé par les nuits parisiennes, l'opium et l'alcool, Toulet finit par quitter Paris en 1916, se marie et se retire au Pays Basque. Pressé par Henri Martineau, il rassemble son oeuvre et se consacre tout particulièrement à l'édition des Contrerimes. Il meurt le 6 septembre 1920 à Guéthary Une grande partie de son oeuvre ne sera publiée qu'à titre posthume. 
Le maître des poètes fantaisistes n'avait rien d'un chef d'école. Il fut en revanche l'inventeur d'un type de poésie, les contrerimes, qui fait rimer avec élégance, dans des strophes courtes, les vers de six et de huit pieds. Traditionaliste, voire réactionnaire, Toulet savait que la poésie classique ne pouvait survivre qu'en y injectant du sang neuf. Il s'y employa ave un réel bonheur. Chez Toulet, comme l'écrit son ami Henri Clouard : "Une molle rive, une colline habillée de brume, font lever des souvenirs d'amour, recomposent une lointaine patrie et suggèrent que rien n'existe que par l'art, seul fixateur d'images : tout cela en cinquante-six syllabes". 
 
Les Contrerimes (Emile-Paul, 1921). - Vers inédits (Le Divan, 1936). - Oeuvres, 5 vol. (Christian Bourgeois, "10/18", 1985-1986). - Oeuvres complètes (Rober Laffont, 1986).  
Bibliographie : Henri Clouard, Histoire de la littérature française, du symbolisme à nos jours (Albin Michel, 1947). – Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, la poésie du XXe siècle (Albin Michel, 1982). - Bernard Delvaille, Mille et cent ans de poésie française (Robert Laffont, 1991). 
 
 
Provence
 
C'était sur un chemin crayeux
Trois châtes de Provence
Qui s'en allaient d'un pas qui danse
Le soleil dans les yeux.

Une enseigne, au bord de la route,
- Azur et jaune d'oeuf, -
Annonçait : Vin de Châteauneuf,
Tonnelles, Casse-croûte.

Et, tandis que les suit trois fois
Leur ombre violette,
Noir pastou, sous la gloriette,
Toi, tu t'en fous : tu bois...

C'était trois châtes de Provence,
Des oliviers poudreux,
Et le mistral brûlant aux yeux
Dans un azur immense.
 
     
 
Paul-Jean Toulet, 1867-1920. Les Contrerimes (1921).
 
 
Fleurs à Jeanne d'Arc
pour sa fête en mai
 
Du jardin où la fermière
Pleure en songeant à l'absent
Voici la rose première!
On dirait de la lumière,
Hélas, on dirait du sang.

Et puis voici des pensées:
De mon amie, en sa fleur,
Les prunelles nuancées
Que l'amour fait plus foncées
Avaient la même couleur.

Convient-il mieux à tes larmes
Le lis de candeur vêtu
Dont la France orna ses armes?
Ah ! Le deuil même a ses charmes
Que couronne la vertu.
 
     
 
Paul-Jean Toulet, 1867-1920. Vers inédits (1936).
 
 
Seychelles
 
Mahé des Seychelles, le soir :
Zette est sur son dimanche,
Et sous la mousseline blanche
Brille son mollet noire.

Les cases aux fraîches varangues
Bâillent le long des quais ;
Dans les branches d'un noir bosquet
Etincellent les mangues.

Tandis qu'en ses jardins fleuris
Mystérieuse et belle,
Rêve une pâle demoiselle
Aux chapeaux de Paris.
 
     
 
Paul-Jean Toulet, 1867-1920. Les Nouvelles Contrerimes (1936).
 
 

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 09:27

Libye : Le retour du roi ?

  Le courage du peuple libyen et la détermination de ses alliés viendront à bout du régime Kadhafi. "La question n'est plus de savoir s'il doit quitter le pouvoir, mais comment et quand il le fera" disait il y a quelques jours Alain Juppé. A Tripoli, les derniers soutiens du régime s'évanouissent ou passent à la rébellion. Mais qui sont ces rebelles, d'où viennent-ils, que veulent les hommes qui tiennent Benghazi ? Alors que certains exagèrent les divisions au sein de la résistance libyenne, le poids des islamistes dans ses rangs et les risques de guerre civile, l'essayiste Roland Hureaux pose sur son blog la seule fonction qui vaille : pourquoi ne pas organiser le retour du roi ? La Libye, libérée de Kadhafi, aura besoin d'une longue période de paix civile, de stabilité et d'unité pour reprendre en main son destin. Qui mieux que le descendant des Senoussides pourrait incarner cette permanence de l'Etat et de l'intérêt général ? Ce n'est pas un hasard si de nombreux libyens combattent aujourd'hui sous le drapeau de l'ancienne monarchie. Les diplomates occidentaux qui préparent l'après Kadhafi seraient bien avisés d'en tenir compte.

F.R.


Les hommes politiques de la Troisième République, républicains intraitables, étaient aussi de grands pragmatiques. La rigueur de leurs convictions pour ce qui était de l’hexagone ne les empêcha pas de maintenir et même de consolider le régime monarchique au Maroc, en Tunisie, au Cambodge, au Laos et dans l’Annam. Le parti pris dissuada seulement Gallieni de le faire à Madagascar et ce fut dommage.

Le même pragmatisme doit prévaloir dans la solution du problème libyen.

L’intervention des forces de l’OTAN, sévèrement bridée par la résolution du Conseil de sécurité, risque de tourner à la déconfiture politique si les adversaires de Kadhafi ne présentent pas rapidement  une alternative crédible au régime actuel.

Le totalitarisme kadhafiste qui règne depuis plus de quarante ans n’ayant pas été la meilleure propédeutique à la démocratie, il convient de considérer l’option du retour à la monarchie.

Colonie italienne de 1911 à 1951, la Libye avait adopté à l’indépendance le régime monarchique. Le roi Idris Ier était issu de la confrérie des Senoussis qui exerçait depuis plusieurs décennies une forte influence sur le Fezzan (désert libyen). Cette monarchie se déclara constitutionnelle peu après et n’était donc pas, au moins en principe, incompatible avec la démocratie.

Le coup d’Etat de Kadhafi en 1969 mit fin au règne du roi Idris. Son petit-fils, Mohammed el Senoussi, vit actuellement à Londres et a des partisans dans la rébellion. On ne voit pas quelle considération pourrait dissuader la coalition d’envisager son retour.

Encore faut-il qu’il ose lui-même sortir du bois, peut-être même qu’il débarque en Cyrénaïque : attendre la fin des événements pour venir faire un tour de piste n’est sûrement pas pour lui la solution. Craindrait-il d’apparaître comme l’homme des Occidentaux ? A-t-il le choix ? L’histoire ne repasse pas les plats. La dynastie sénousite ne trouvera pas de si tôt une telle occasion de revenir en Libye.

Il est difficile de dire quel degré de consensus il rencontrerait. Que le drapeau de la monarchie ait surgi ici ou là n’est pas nécessairement significatif. Tout dépend sans doute de ses capacités. Mais les insurgés dépendent trop de l’appui extérieur pour s’opposer à une solution qui leur serait clairement suggérée par leurs alliés.

Heureusement, il est célibataire et donc disponible. Dans ce pays où l’esprit de clan domine, les mariages sont de longue date le moyen de sceller les alliances de clan à clan. Kadhafi sut user du procédé pour consolider son pouvoir. Le prétendant pourrait par exemple se rapprocher des Mégahras, clan stratégique au dire des experts.

Outre le manque d’imagination des chancelleries, cette solution se heurte à un obstacle : quoique fieffés réactionnaires en bien des matières, les Américains demeurent des républicains plus hostiles au principe monarchique que l’on imagine.

Cette hostilité de principe a fait manquer en Afghanistan une belle occasion d’organiser la réconciliation nationale. Le vieux roi Mohammed Zaher Shah, qui avait déjà régné sur le pays de 1933 à 1973 était, à la chute des talibans en 2001, plus légitime que quiconque pour prendre la relève. Les Américains n’en ont pas voulu, préférant le douteux Hamid Karzaï. Faute du soutien américain, Zaher Shah s’est contenté de présider l’assemblée constituante des chefs de tribu, la Loya Jirga.

En Irak, la monarchie hachémite, issue comme celle de Jordanie des anciens chérifs de la Mecque, avait été renversée en 1958. Un des héritiers du trône, le chérif Ali Ben Hussein, a, dans la période troublée qui a suivi la guerre de 1983 ouvert un site internet, sans succès. Même si ce prétendant avait sans doute moins de légitimité que d’autres, son élévation à la tête de l’Etat, dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle, aurait permis de mieux équilibrer la direction du pays entre les sunnites qui gouvernent l’Irak depuis des siècles et se résignent mal à ne plus le faire, et les chiites, désormais majoritaires.

En tentant de remettre l’héritier du trône libyen dans le jeu, la coalition se doterait d’une carte supplémentaire. Elle pourrait au moins présenter une solution ayant une apparence de légitimité historique, plus en tous cas que celle d’un clan opposé se substituant à un autre clan, d’un colonel succédant à un autre colonel. La monarchie a longtemps fait rétrograde et à ce titre représenté une cause risquée, mais depuis 1990, qui sait où est le sens de l’histoire ?

Roland Hureaux.

 

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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 21:49
Histoires de la Révolution       
et de l'Empire                               
 
de Patrice Gueniffey
Mis en ligne : [27-06-2011]
Domaine : Histoire
Patrice-Gueniffey.gif
 
Patrice Gueniffey, né en 1955, est historien. Il est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Il a récemment publié Le Dix-huit Brumaire, l'épilogue de la Révolution française. (Gallimard, 2008).  


Patrice Gueniff ey, Histoires de la Révolution et de l'Empire. Paris, Perrin, mars 2011, 744 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Depuis son ouvrage La politique de la Terreur, Patrice Gueniffey s'est imposé comme un historien majeur de la Révolution et de l'Empire. Il le doit non seulement au caractère toujours novateur de son approche et à la densité de ses analyses, mais aussi à la qualité de son style. Le présent ouvrage rassemble pour la première fois ses principaux textes, tous réécrits pour permettre une lecture continue et vivante. Etudes et récits y côtoient les portraits de contemporains (Robespierre, La Fayette, Maistre, Napoléon) et d'historiens (Bainville, Cabanis). L'ensemble propose une vision stimulante de la période 1789-1815 qui fera date.
 
Recension. - L'Histoire, juin 2011.
Finir la Révolution. Ce recueil d’articles fera date. Inédits ou révisés pour l’occasion, les chapitres qui composent ce volume sont précédés d’une introduction incisive liant crise actuelle de l’histoire et disparition de la croyance en l’efficacité de la politique qui caractérisait l’époque considérée. Patrice Gueniffey, dans un style qui marie clarté et profondeur et unit récit et analyse, offre une compréhension de l’ensemble de la période révolutionnaire et impériale dans sa dimension la plus essentielle, la politique.L’impossible quête d’une stabilité gouvernementale et institutionnelle est ouverte par la crise révolutionnaire en 1789. Patrice Gueniffey décrypte les valeurs et passions à l’oeuvre dans cette France en lutte avec elle-même et l’Europe pour le pouvoir. Mais cette histoire qui met aux prises nécessité et volonté n’est pas ici désincarnée. Aussi aux portraits collectifs - Feuillants, républicains jacobins et Cordeliers, la Commune de Paris - l’auteur a-t-il joint quelques itinéraires remarquables : La Fayette, Barnave, Chaptal, Napoléon et un Robespierre tout en nuances, fulgurant de justesse (un texte publié dans L’Histoire en mai 1994). Trois grands thèmes sont privilégiés pour analyser la succession de régimes, de l’Assemblée constituante à l’Empire, et leur difficulté à ancrer leur légitimité. La question de la représentation et de la participation, de la difficile invention du vote individuel à l’introuvable publicité de la compétition électorale. Ensuite, la violence révolutionnaire et la Terreur, avec une remarquable analyse de la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) inaugurant la séquence qu’on appelle la « Grande Terreur », et où Patrice Gueniffey permet de sortir de l’ornière du débat « circonstances versus idéologie » où avait pu s’embourber l’historiographie. Enfin, la question de la guerre, si vite cruciale pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir, facteur de consolidation mais aussi de fragilité pour la légitimité. L’ouvrage s’achève avec un hommage à François Furet, occasion de revenir sur Napoléon à la biographie duquel travaillait le grand historien lors de sa disparition en 1997.  
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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 22:53

Crépuscule   

 
Un point d'or, l'azur des coteaux,                     
Le soir d'été baignant la terre,
Un vieux chemin plein de mystère,
Sous les fronts penchés des bouleaux.
 
Et s'effaçant sous la ramée,
Un couple qui s'en va disant,
Au bleu clair de lune d'argent :
« Mon bien-aimé, ma bien-aimée ! »
 
Ce n'est rien, mais c'est l'infini
D'une vie aimable et rapide.
Le vent tiédit, l'étang se ride,
On entend des voix dans un nid...
 
O planètes, terres lointaines,
Avez-vous aussi de beaux soirs,
Des chemins creux et des bois noirs
Pleins de frissons et de fontaines,
 
Et des lilas et des rosiers,
Avec de belles formes blanches,
Sous les tremblants arceaux des branches
Aux fins de jour, dans les sentiers?
 

LARGUIER Léo

 

Léo Larguier. (1878-1950), Les Isolements. (1905)

 

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N°1 - 2009/01
 
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