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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 23:00

Le Putsch d’Athènes

On ne se méfie jamais assez de ses amis, surtout lorsque ce ne sont pas des amis. M. Papandréou, le futur ex Premier ministre grec vient de l’apprendre à ses dépens. En annonçant lundi soir son intention de soumettre à référendum le soi-disant « plan de sauvetage » de la Grèce – plan qui ne sauve, comme tout le monde le sait, que les banques et en dernier lieu les banques grecques – il prenait un triple risque : celui de se mettre à dos la finance internationale, celui, par ricochets, d’être lapidé par les chiens de garde de l’euro, politiques et médias confondus, celui, enfin, de voir son parti et ses amis le lâcher et faire appel à une personnalité plus servile. Il n’aura évité aucun de ces trois écueils.

Si l’on regarde précisément la chronologie des évènements, ce sont bien les institutions financières qui ont orchestré les premières la mise à mort de M. Papandréou. Sa déclaration sur le référendum grec précédait de quelques heures l’annonce, lundi à New York, de la banqueroute de MF Global, une des plus grosses faillites de l’histoire des Etats Unis depuis le naufrage de Lehman Brothers. MF Global disparaissait victime de ses spéculations sur les dettes européennes et d'autres risquaient de suivre, très vite, en cas de nouvelle tempête en Europe. M. Papandréou apparut alors comme le diable en personne. Son référendum et la défaillance du courtier américain provoquaient dans l’après midi de lundi un véritable vent de panique sur l’ensemble des marchés de la planète. On imagine le contenu des échanges téléphoniques entre les places et les gouvernements lundi soir. C’est là que les oreilles de M. Papandréou ont du sérieusement commencer à siffler.

Paris et Berlin étaient sur le pied de guerre dès mardi. L'échange entre M. Sarkozy et Mme Merkel date, semble-t-il, des premières heures de la matinée. On imagine la consternation et la fureur du chef de l’Etat, tombant de son piédestal de sauveur de l'euro. L'attitude de la chancellière allemande fut sans doute empreinte de plus de réalisme. On sait, outre Rhin, que la Grèce est dans une situation intenable et qu’elle finira, tôt ou tard, par sortir de l’euro, entrainant derrière elle tous les pays fragiles du sud de l’Europe. Il sera alors temps de mettre sur la table la vraie solution à la crise, celle d’une zone euro-mark, réduite à l’Europe du Nord et dominée par l’Allemagne. Si l’on veut que la France rentre, le moment venu, dans ce schéma, il faut lui donner, pour l’heure, quelques satisfactions et sacrifier à ses dernières illusions. Français et Allemands devaient donc convenir de chatier ensemble l'impertinent dirigeant grec. 

Après la colère des dieux, la foudre médiatique frappa aussi le malheureux Papandréou. Les journaux européistes s’en donnèrent à cœur joie mardi et mercredi. La palme de la tartufferie revint naturellement à la presse française. De Libération au Figaro, des Echos au Point ou à l’Express, les perroquets stipendiés ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Ils se sont mis en tête de faire la leçon aux Grecs et à leurs dirigeants sur la démocratie. On sait qu’à  Bruxelles, le mot démocratie n’a pas le même contenu qu’à d’Athènes. Elle n’est légitime que lorsqu’elle s’exprime dans le sens voulu par les oligarchies. Les malheureux Irlandais, qui avaient eu le mauvais gout de refuser le traité de Lisbonne et que l’on a forcés à revoter une seconde fois, l’ont appris à leur dépens. C’est aujourd’hui au tour des Grecs de courber l'échine. Dans ce jésuitisme démocratique, l’éditorialiste du Monde devait se montrer le plus habile : comment imaginer une issue favorable au référendum, alors qu’on cherche à imposer une purge aussi violente au peuple grec ? En effet, la conclusion s’impose : pas de référendum, laissons les peuples souffrir en silence !

On connait la fin de l'histoire. M. Papandréou, convoqué sans ménagement par le couple Sarkozy-Merkel, humilié, menacé de faillite, de ruine et de famine, trainé dans la boue par les médias, devait finir par mettre un genou à terre : il abjura son idée de référendum et promit que le peuple grec avalerait la purge de l'austérité jusqu'à la dernière goutte. La correction n'était pas suffisante. On exigeait aussi qu'il mette sa tête sur le billot. De bons amis, parmi lesquels son vice-premier ministre, le mirobolant M. Vénizelos, se chargèrent de lui faire passer le message. Même le chef de l’opposition, M. Samaras, changeait d'attitude : après des mois de conflits ouverts avec les socialistes, il acceptait brusquement l'idée d'un gouvernement d'union nationale pour peu que M. Papandréou disparaisse. Il ne restait plus qu'à orchestrer ce départ. Ce fut rondement mené  hier soir : M. Papandréou obtenait la confiance du Parlement en échange d'une promesse de retrait. Dès le scrutin acquis, M. Vénizelos s’empressait de téléphoner les résultats à M. Juncker et aux autres dirigeants européens. Il en profitait pour leur annoncer sa candidature à la présidence du futur gouvernement de transition. Nul doute qu’on lui renverra l’ascenseur.

Ce samedi matin, les dirigeants européens se félicitent de l’issue favorable de ce qu’on appelle maintenant avec commisération « l’épisode grecque ». La presse aux ordres pavoise. Les bourses reprennent des couleurs. Les partis sociaux-démocrates versent quelques larmes de crocodile sur M. Papandréou. L’ordre règne à nouveau à Athènes. Mais pour combien de temps ?

François Renié.


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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 00:03
Qu'est-ce que
la philosophie islamique ?  
 
de Christian Jambet
Mis en ligne : [31-10-2011]
Domaine :  Idées  
JAMBET-Christian.gif 
 
Christian Jambet, né en 1949, est philosophe. Spécialiste des pensées iraniennes et islamiques, il est professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de nombreux essais et traductions, il a récemment publié : Le caché et l'apparent. (L'Herne, 2003), Qu'est-ce que le shî'isme ? (Fayard, 2004), La conférence de Ratisbonne, Enjeux et controverses. (Bayard, 2007), Mort et résurrection en islam, L'au-delà selon Mullâ Sadrâ. (Albin Michel, 2008).
 

Christian Jambet, Qu'est-ce que la philosophie islamique ? Paris, Gallimard, mars 2011, 472 pages.


 
Présentation de l'éditeur.
Ce grand livre ne propose pas une nouvelle histoire de la philosophie islamique, qui tenterait d'y retrouver nos deux prédicats occidentaux de la philosophie - un style de pensée discursive soutenue par des concepts - et de l'islam - une religion nourrie de symboles, d'annonces apocalyptiques, de commandements et de conseils spirituels. Christian Jambet dégage - à travers la finalité de l'activité philosophique, les formes qu'elle prend et les actes qu'elle effectue - une méthode de pensée et de connaissance qui guide une pérégrination de l'âme de l'irréel au réel, de l'in-juste au juste, du démoniaque à l'angélique, du mort au vivant. Ce voyage, que la philosophie entend conduire sur la voie droite de l'intelligence, n'engage pas le seul bonheur et contentement de soi, mais la liberté, conformation à la condition seigneuriale de Dieu, qui dépouille, au long des étapes, l'homme inférieur et opprimé de sa condition servile. Seule la voie philosophique ouvre les portes d'une distinction majeure, entre monde extérieur et monde intérieur, et, par là, entre religion intérieure et pouvoir civil. L'islam philosophique est ainsi la grande ressource que possède l'idée de liberté en islam.
  
Article de  Patrice Bollon. Le Magazine littéraire - mai 2011.
Dans Qu’est-ce que la philosophie islamique ? livre dense et informé, Christian Jambet suggère que l’interrogation philosophique islamique ne s’est pas arrêtée avec la falsafa. En général, on présente l’histoire de la philosophie en terre d’islam comme celle d’une extraordinaire efflorescence suivie d’une tout aussi remarquable stérilisation sous l’effet de la foi religieuse. Entée sur des concepts repris d’Aristote et de Platon, la falsafa - transposition en arabe du terme grec philosophia - d’al-Kindî, al-Fârâbi, Ibn Sînâ (Avicenne), Ibn Rushd (Averroès) et consorts, du IXe au XIIe siècle de notre ère, se serait vu proprement « étouffer » par les dogmes théologiques du Coran. La philosophie en islam n’aurait ainsi représenté qu’une brève transition historique, certes importante pour le développement de cette discipline, mais relevant d’un passé à jamais clos ; et l’idée d’une « philosophie islamique » serait en conséquence une quasi-contradiction dans les termes. Cette représentation, élaborée d’abord par Hegel dans ses Leçons sur l’histoire de la philosophie (1), n’est pas sans pertinence, du moins si l’on en reste à nos définitions de la raison et de la religion, et des liens qu’elles entretiennent. Qu’on modifie ces dernières, et un nouveau paysage apparaît : il y aurait bien une « philosophie islamique », mais fonctionnant différemment de la nôtre, avec d’autres buts, une autre dynamique, selon une conception originale, apte à questionner, voire à « ressourcer », la philosophie occidentale. Tel est le propos de Qu’est-ce que la philosophie islamique ? de l’arabisant et iranisant Christian Jambet, un des derniers élèves d’Henry Corbin (1903-1978), le grand spécialiste français de la gnose chiite. Dans ce livre dense et informé, il suggère que l’interrogation philosophique ne s’est pas arrêtée avec la falsafa. Elle s’est simplement insérée dans une autre architecture que la nôtre, entre philosophie et religion, ainsi que dans une conception différente de cette dernière. Alors que toute l’histoire moderne de notre pensée est celle de son conflit avec les dogmes chrétiens et de son autonomisation progressive à leur égard, la philosophie en islam s’est voulue, elle, l’explication rationnelle de la parole révélée. Elle ne s’est donc pas posée en rivale de cette dernière, mais a cherché à en délivrer une ontologie, jusqu’à ambitionner d’être une théologie intégrale, une théologie cependant non de la religion exotérique, des règles énoncées pour tous dans la charia, mais de sa partie ésotérique et « supérieure », la hikma, la sagesse cachée, supposée en former l’origine et la fin. Il ne s’agit donc pas d’une philosophie « malgré l’islam », mais « à partir de lui, avec lui et en lui ». Elle est donc bien une démarche autonome, libre, mais complémentaire de la parole révélée - laquelle n’a jamais été figée historiquement en une interprétation « officielle » défendue par un clergé constitué, une Église institutionnelle. Ainsi s’explique que cette philosophie se soit voulue avant tout une métaphysique, et une métaphysique variée et inventive. À partir de là se pose bien sûr la question de savoir ce que toutes ces réflexions peuvent nous apporter, à nous, Occidentaux, comme ressource de pensée. Et c’est là où l’ouvrage de Christian Jambet semble pécher. Son auteur nous annonce bien une nouvelle conception de la liberté comme participation sans contrainte au monde divin ; mais on ne voit pas bien en quoi celle-ci diffère de la conception chrétienne originaire de la liberté. De fait, c’est l’ensemble de l’ouvrage, en tant que description d’une civilisation au travers de sa philosophie, qui apporte cet effet de recul : sous ce regard, la culture liée à l’islam semble à la fois très fixe, conservatrice même, car préoccupée avant tout par son unité collective, et, en même temps, ouverte, emplie de possibilités d’évolution, au travers de la figure du sage philosophe qui, en certains cas, arrive à façonner la société par la puissance conjointe de son intellect et de ses qualités morales. Une leçon bienvenue en ces temps de « révolte arabe ».
   

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 17:03
 
 
l'île lointaine
 
 
 
Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l'air a des senteurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Le flot tiède et bleu de la mer des Antilles.

Sous les brises, au chant des arbres familiers,
J'ai vu les horizons où planent les frégates
Et respiré l'encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d'aromates.

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l'infini la mer splendide et nue
Ainsi qu'un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la nue.

Contre ces souvenirs en vain je me défends.
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants,
Car ma mère autrefois m'en apprit les paroles.

Et c'est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ses plages en feu ceintes de coquillages,
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans le balancement des fleurs et des feuillages.

Et c'est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours,
Dans les jardins de France où meurent les érables
J'ai chanté ses forêts qui verdissent toujours.

O charme d'évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d'une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris
De respirer l'odeur d'une Antille lointaine !

O charme d'aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes !
 
 
 
daniel thaly (1879-1950). Le Jardin des tropiques (1911).
 
 
l'asile du rêve
 
 
 
Cette maison bâtie au bord de la presqu'île,
Où de blancs paille-en-queue ont suspendu leur nid,
S'élève en la clarté de l'éther immobile.
Sur le spectacle éblouissant de l'infini.

La falaise est aride au seuil de la terrasse
Et, seuls, quelques cactus hérissent ce désert,
Mais par une croisée ouverte sur l'espace
On voit tout l'horizon, les îles et la mer.

On y vit dans l'odeur salubre du rivage.
Quelquefois un navire et l'ombre d'un nuage
Troublent au loin le miroir pur des grandes eaux.

Le silence de l'air repose la pensée ;
La rêverie, au chant de la vague bercée,
Suit en l'azur le vol décroissant des oiseaux.
 
 
 
daniel thaly (1879-1950). Le Jardin des tropiques (1911).
 
 
au jardin du luxembourg
 
 
 
Ile pleine d'oiseaux, de branches, de corolles,
Dans l'océan noir de Paris,
Luxembourg où le soir, au sortir des écoles,
Nous menions nos rêves fleuris.

Quand sous tes marronniers s'étendent les ombrages
Et les profondeurs d'un sous-bois,
Que les reines de France au bord de tes feuillages
Semblent sourire à l'Autrefois,

Des garçonnets jolis comme des oiseaux frêles
Sur ton bassin lancent le soir
Des bateaux ingénus où frissonnent les ailes
Merveilleuses d'un jeune espoir.

Quand l'automne sanglant traîne ses fauves moires
Sur les roses de tes bosquets,
De beaux ramiers rêveurs dans tes ramures noires
Imitent de sombres bouquets.

Puis, au mois où du songe éternel des statues
La neige épouse la blancheur,
Ton allée où les voix des feuilles se sont tues
Se fait plus douce au promeneur

Dont le cœur tourmenté par l'angoisse des villes
Éprouve en ton grave décor
Le solennel regret des campagnes tranquilles
Où flotte l'odeur du bois mort...

Luxembourg ! tu fus cher à mes beaux jours d'Europe ;
J'ai médité de tendres vers
Au bord de ta fontaine où l'œil du noir Cyclope
Voit les platanes à l'envers.

Sous la chanson d'un arbre aux branches vigoureuses
Qu'aux printemps derniers tu berçais,
J'ai retrouvé l'odeur des provinces heureuses
Qui parfument le ciel français.

Et parfois, le cœur plein d'une indicible peine
Dans l'or de tes soleils de Mai,
J'ai cru, parmi tes fleurs, respirer une haleine
De mon île au souffle embaumé !
 
 
 
daniel thaly (1879-1950). Nostalgies françaises (1913).
 
 

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 00:28
Refaire l'Europe
 

Les européistes sont-ils en train de perdre la bataille des idées, comme ils vont perdre celle de l’euro ? Après la jeunesse, les chômeurs, les salariés victimes de l’austérité et de la monnaie unique, voilà que l’intelligentsia européenne – en tous cas, une partie significative de celle-ci – entre, elle aussi, en résistance. Des économistes, des philosophes, des sociologues de renom disent de plus en plus ouvertement  leur colère et leur indignation : non, cette Europe n’est plus la leur, ils ne se reconnaissent plus dans  les ukases de Bruxelles, ni dans les ravages de l’euro, ni dans ces sommets pathétiques où des Etats apeurés avouent leur impuissance face à la dictature des marchés. C’est parce que le rêve européen, ce projet que certains d’entre eux ont défendu avec ferveur, est en train de virer au cauchemar, qu’ils ressentent aujourd’hui le besoin d’alerter l’opinion publique européenne et d’esquisser d’autres voies possibles.

C’est le cas cette semaine de deux personnalités qui étaient restées jusqu’à présent aux marges du débat européen. L’un, Claude Allègre, est à la fois un politique et un savant reconnu. L’autre, Hans Magnus Enzenberger, est un des plus grands écrivains allemands vivants.

Claude Allègre n’a pas l’habitude de mettre sa langue dans sa poche. Pour lui, un mammouth est un mammouth, un climatologue est bien souvent un imposteur et l’Europe est au bord du gouffre. Peut-on sauver l’Europe ? [1] s’interroge-t-il dans un ouvrage écrit d’une seule traite dans un moment de sainte colère. Pas sûr, répond l’ancien ministre de Lionel Jospin. Presque sûr du contraire, reprend en écho l’esprit scientifique. L’échec de la construction européenne, Claude Allègre le date très précisément du milieu des années 90, du projet de Marché unique suivi par le traité de Maastricht. C’est là que l’Europe s’est fourvoyée, qu’elle n’a pas voulu choisir entre la voie confédérale, portée depuis l’origine par les peuples, et la voie fédérale, que soutenait la puissante tribu des eurocrates.

De ce refus d’un choix démocratique et fidèle à l’esprit du traité de Rome, tous nos malheurs actuels ont découlé. L’Union européenne est devenu le vecteur de propagation de l’ultra libéralisme anglo-saxon dans l’ensemble du continent, l’arrivée en masse des ex pays communistes n’a permis d’ouvrir aucun contrefeux à cette vague libérale et la technocratie européenne a fini, elle aussi, par se soumettre au modèle dominant. Comment s’étonner dans ces conditions, comme le souligne Claude Allègre, que le projet européen soit devenu en moins d’une décennie ce « machin mal aimé », et que « l’Europe qui devait apporter le progrès et la croissance soit devenue le synonyme du chômage et du règne de l’argent » ?  

Les révoltes grecques, portugaises, espagnoles ou italiennes peuvent être le prélude de quelque chose de plus grave, d’un processus de délitement qui pourrait s’emballer assez vite. Les Allemands rêvent déjà d’une Europe réduite à la zone mark, les Anglais respirent à nouveau l’air du grand large… L’heure, nous dit Allègre, n’est plus aux demi-mesures, aux solutions bricolées et de court terme. Il faut poser les  principes d’une refondation de l’Europe, en retrouvant l’ambition et le souffle du projet d’origine. Les peuples ne sont pas prêts à une Europe fédérale ? Alors revenons à l’Europe des Nations chère au Général de Gaulle, une « confédération de nations libres et indépendantes ». Les Européens refusent la technocratie et le dirigisme ? Pourquoi ne pas supprimer la Commission, ses directives et ses ukases et fonctionner dans le cadre souple d’une coordination des gouvernements. L’Europe est ingouvernable à vingt-sept et elle ne pourra jamais avancer d’un même pas sur tous les sujets ? Inventons des coopérations à géométrie variable, selon les gouts et la volonté de chacun, travaillons non plus sur des règlements ou sur des chimères mais sur des projets concrets dont la réussite conduira les peuples à vouloir aller plus loin.

Il est dommage que Claude Allègre gâche ces excellentes orientations par quelques propositions, visiblement inspirées par le souci d’être « politiquement correct », et qui nuisent à la cohérence de sa démonstration. L’auteur réfute par avance toute solution nationaliste, toute sortie unilatérale de l’euro et de l’Union européenne. C’est son choix mais on aurait aimé que ce choix soit aussi précisément documenté que le reste des propositions. A moins que Claude Allègre ne considère que ce choix relève du domaine de la croyance, ce qu’il reproche précisément et très justement à nos fédéralistes. Ce blocage intellectuel est d’autant plus regrettable que ce qu’il appelle « la solution nationalisme » correspond, trait pour trait, à l’Europe des nations, confédérale, concrète, en un mot humaine, qu’il appelle de ses vœux. Et pourquoi surcharger sa démonstration avec ce modèle d’Europe à deux vitesses, constitué d’un noyau de nations riches fédérées autour de l’euro et d’une périphérie de nations laissés pour compte ? Claude Allègre ne voit-il pas que c’est précisément le projet que l’Allemagne essaie d’imposer sommet après sommet, par petite touche, au reste du continent ? Allons, camarade Allègre, encore un effort pour être vraiment révolutionnaire !

Hans Magnus Enzenberger n’a gardé aucune de ces pudeurs de jeunes filles et il se moque bien de paraître politiquement correct. Dans un pamphlet de 70 pages, il règle son compte à la Commission de Bruxelles, à son absence de transparence, à son fonctionnement sclérosé, à son inefficacité proverbiale et à son arrogance légendaire. La lecture de son Doux Monstre de Bruxelles [2] réjouira tous ceux qui s’égosillent depuis des années à dénoncer les travers d’un système presque intouchable, où les scandales sont étouffés à la source et qui s’est placé d’emblée à l’abri des critiques et des évaluations des Etats-membres.

M. Enzenberger mène rondement son affaire. Sa méthode s’inspire de celle des meilleures enquêtes policières. Il relève les faits, il les classe, il les relie entre eux et montre comment ils font système. Car Bruxelles est un système, dont le fonctionnement n’a rien de gratuit et qui est au service d’une énorme soif de pouvoir, de contrôle et de normalisation. Si l’on s’amuse des exemples que donne l’auteur, si l’on ne peut pas s’empêcher de sourire au récit de tel ou tel organisme inconnu du grand public et qui engraisse dans le sommeil et l’inutilité, on découvre peu à peu la réalité d’une administration qui sait assez bien où elle va, quand et contre qui elle doit se mettre en action.

Et tout cela  en l’absence de toute légitimité politique et sans aucun contrôle ! Car, on l’oublie, la Commission européenne dispose de pouvoirs infiniment plus larges que ceux d’une administration nationale. Elle a l’initiative des lois. Elle promulgue, publie chaque année des milliers de pages de textes législatifs et de règlements, sous l’œil d’un collège de commissaires coopté selon des règles obscures par les Etats-membres. Voilà la réalité de ce que nos politiciens nous présentent depuis quarante ans comme l’aile marchante de la future démocratie européenne ! A vrai dire on se passerait bien de cette démocratie-là.

C’est la conclusion de M. Enzenberger. Comme Claude Allègre, il souligne que la mauvaise image de la Commission est pour beaucoup dans le désamour des peuples pour l’idée européenne. Avec la crise de l’euro, on assiste depuis quelques mois à une reprise en main des dossiers par les grands pays et à une certaine marginalisation de M. Barroso et de son administration. L'Europe apprend à se passer de la Commission. Le moment n'est-il pas venu d’envisager la suppression d’une institution qui a voulu mettre l’Europe sous tutelle et qui ne correspond plus au besoin du moment ? Voilà une décision qui serait appréciée des peuples et qui permettrait d’ouvrir dans un climat plus serein la refondation de l’Europe qu’appelle de ses vœux Claude Allègre.

Paul Gilbert.



[1]. Claude Allègre, Peut-on encore sauver l’Europe ? (Plon, 2011).

[2]. Hans Magnus Enzenberger,  Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. (Gallimard, 2011).


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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 15:55
La France qui se bat
 
Notre chronique sociale d'hier ("En attendant les urnes", Revue critique du 25 octobre) mettait l'accent sur trois conflits emblématiques : la fermeture de l'ancienne raffinerie Shell de l'étang de Berre, la mise en veille du dernier haut-fourneau de Lorraine, la révolte des salariés marseillais de Fralib contre Unilever. Trois conflits, trois images d'une France en plein désarroi, de milliers de travailleurs subitement privés d'emploi, d'activités bradées, sabotées, gaspillées par des groupes multinationaux irresponsables, voire franchement malfaisants. Voilà le résultat de 20 ans de libre-échangisme, de libre circulation des capitaux :  des trusts sans foi, ni lois ont pu acheter, souvent pour une bouchée de pain, des entreprises nationales, en presser le jus jusqu'à la dernière goutte et partir comme des voleurs.
Ces trois histoires ne résument pas loin s'en faut l'actualité sociale de ces derniers mois. Il n'y a pas qu'à Marseille, à Fos ou à Florange que la riposte s'organise, que le capital mondialisé doit composer, se replier ou battre en retraite. Chez Montupet dans la Vienne, chez Goodyear, chez Constellium, chez Still en Picardie, on se révolte, on se bat, et, très souvent, on gagne la bataille. Les ingrédients de la victoire sont connus : des salariés mobilisés - du cadre jusqu'au dernier OS - des organisations syndicales unies,  combatives et imaginatives, des familles, des voisins, des élus solidaires. On pourrait aller plus loin, beaucoup plus loin si l'Etat se mettait de la partie : bloquer les licenciements abusifs, faire pression sur les directions étrangères des groupes, saisir leurs avoirs, faciliter le financement de projets alternatifs et la reconversion des travailleurs... Mais le pouvoir est absent, tragiquement absent de ces conflits. La plupart du temps, il s'en lave les mains. Il veille tout au plus à ce que l'apparence du droit soit respecté, ce droit qui dessert si souvent les travailleurs.
Plus que six mois à attendre dirons certains. Six mois, c'est long, terriblement long pour ceux de Marseille, de Florange, de Ham, d'Ingrandes, d'Aulnay ou de Montataire qui sont au plus fort de la bataille... Et les socialistes? feront-ils mieux ? M. Montebourg parlait de politique industrielle ambitieuse, mais que pésera-t-il demain? Mme Aubry également, mais elle vient d'être écartée de la course à la présidentielle. Quant à François Hollande, les quelques paroles rassurantes qu'il a adressé aux sidérurgistes lorrains expriment de la compassion, elles ne font pas un projet politique. C'est la France qui se bat, celle des salariés en révolte, celle des populations unies, celle des villes et des régions en résistance qui imposera le changement, pas les partis politiques, pas la triste classe politique qui est aujourd'hui la nôtre !
Henri Valois.
 
Lundi 4 juillet
- Le tribunal de commerce de Tours prononce la liquidation de l'essentiel du groupe d'imprimerie Laski. L'arrêt des activités rotatives entraîne la suppression de 255 emplois sur 340. Trois activités autour du numérique et du faconnage peuvent encore être sauvées. 
Vendredi 22 juillet
- Le tribunal de grande instance de Marseille refuse d'annuler le plan social en cours chez Fralib/Lipton à Gémemos (Bouches du Rhône). Le groupe anglo-néerlandais Unilever, propriétaire de Fralib, s'apprête à licencier les 182 salariés et à fermer le site. Le comité d'entreprise continue à prôner une solution de reprise de l'activité par les salariés. 
Vendredi 29 juillet 
- Le groupe Montupet veut imposer d'importantes baisses de salaires aux 480 salariés de sa filiale, la Fonderie du Poitou Aluminium (FDPA), située à Ingrandes (Vienne). Le "plan de compétitivité" prévoit notamment une diminution de 25% des salaires ouvriers. Les syndicats s'interrogent sur le but de ce plan qui pourrait préparer une fermeture du site. Ils ont alerté le Procureur de la République.
- Le groupe Anovo, spécialisée dans la réparation de mobiles, est déclaré en cessation de paiements et placé en redressement judiciaire. Le groupe emploie 5400 salariés dans le monde, dont 1150 en France sur les sites d'Angers, de Beauvais, de Brive, de Montauban et de Montpellier. La cession de certaines activités est envisagée pour réduire l'endettement d'Anovo.
Vendredi 12 août
- Les producteurs de fruits et légumes du sud de la France annoncent de nouvelles actions de protestation, tant qu'un plan de sauvetage de la filière n'aura pas été adopté par le gouvernement. 
Samedi 3 septembre
- L'intersyndicale CGT, CFDT, UNSA, FSU et Solidaires appellent les salariés à une journée nationale d'action le 10 octobre prochain contre la politique d'austérité du pouvoir. L'opportunité d'une grève nationale divise les organisations. 
Jeudi 8 septembre 
- Les salariés de la Fonderie Poitou Alu engagent une grève illimitée, à la suite des baisses de salaire décidées unilatéralement par Montupet. Selon la CGT, le mouvement est suivi par la quasi-totalité du personnel et la production est arrêtée. 
Vendredi 9 septembre
- Arcelor Mittal met en sommeil son dernier haut-fourneau lorrain, sur le site de Florange (Moselle). Les syndicats estiment qu'un tiers des 3000 salariés présents à Florange seront touchés par cette décision et s'inquiètent de l'avenir de la sidérurgie lorraine.
- Le Tribunal de commerce de Lille prononce la liquidation judiciaire de l'entreprise textile Trocmé-Vallart International (155 salariés) installée au Ronssoy près de Péronne dans la Somme.
Lundi 12  septembre
- Grande satifaction des 66 anciens salariés de l'usine Bristol-Myers-Squibb de Meymac (Corrèze). Le Tribunal des Prud'hommes de Tulle vient de déclarer leur licenciement abusif et leur accorde une indemnités de six mois de salaire.
Lundi 19 septembre
- Les dirigeants du groupe et de l’usine Constellium de Ham (Somme), séquestrés depuis la veille par des salariés, ont été libérés par la gendarmerie . Les salariés entendaient par cette action protester contre le plan social  annoncé en février 2011 (100 suppressions d’emploi et 27 mutations sur un effectif de 200 salariés). Les salariés craignent aussi que ce PSE n’entraîne une fermeture pure et simple de l’usine.
Mercredi 21 septembre
- Le groupe Jet-Aviation, spécialisé dans l'entretien et l'aménagement d'avions, supprime 300 emplois à l'aéroport de Bâle-Mulhouse. Les travailleurs frontaliers alsaciers, qui représentent 60% des effectifs, seront les premières victimes de ces décisions. 
Jeudi 22 septembre
- Les syndicats du groupe PSA craignent de nouvelles réductions d'effectifs, avec la fin des programmes de prime à la casse et la dégradation de la situation économique. Des programmes de départ volontaires sont annoncés à Aulnay et à Melun. Depuis 2007, plus de 11 000 salariés ont quitté le groupe automobile. M. Hollande, de passage à Sochaux dans le cadre de la primaire socialiste, défend l'idée d'une nouvelle politique industrielle. 
Vendredi 23 septembre
- Le conseil des prud'hommes de Créteil condamne le groupe de distribution Ed pour avoir licencié des salariés qui refusaient de travailler le dimanche. Ed devra verser 40 000 euros de dommages et intérets à chacun de ses anciens employés. 
- A l’issue d’une journée de négociations et après une semaine de grève, un accord de sortie de conflit a été trouvé entre le groupe Faurecia et les salariés de l’usine de Nompatelize (Vosges). Le site, spécialisé dans les armatures de sièges pour automobile, emploie 270 salariés.
Samedi  24 septembre
- Les salariés d'une usine du groupe allemand Still à Montataire (Oise), menacée de fermeture, ont relaché deux dirigeants de l'entreprise qu'ils avaient séquestrés durant près de six heures. Le site de Montataire regroupe plus de 250 emplois. 
Lundi 26 septembre 
- On annonce la fermeture de l'ancienne raffinerie Shell de Berre. Son propriétaire actuel, le groupe américain LyondellBasell souhaite se recentrer sur la pétrochimie. Il prétend n'avoir trouvé aucun acquéreur. Cette fermeture pourrait concerner plus d'un millier d'emplois directs sur le bassin de Marseille-Fos. Elle suscite d'intenses réactions syndicales et politiques.
Mardi 27 septembre
- La CGT continue à s'opposer à la vente de l'activité "pneus agricoles" de Goodyear au groupe américain Titan. Elle estime que cette cession qui doit se traduire par plus de 800 suppressions d'emploi sur l'actuel site Goodyear d'Amiens est inacceptable. La centrale mène un bras de fer sur ce dossier depuis des mois avec la direction de Goodyear et les syndicats réformistes, prêts à signer un accord.  
Mercredi 28 septembre 
- Des assemblées générales se tiennent dans toutes les raffineries françaises, après l'annonce de la fermeture du site de Berre. Les syndicats annoncent une grève dure et le blocage des accès au site. Menace d'une paralysie de l'ensemble de la filière pétrolière.
Jeudi  29 septembre
- les 12 salariés du site Lafarge de Frangey (Yonne), en grève de la faim depuis le 20 septembre ont décidé de cesser leur mouvement. La direction de Lafarge a finalement accepté de maintenir une activité sur le site de Frangey pour 35 personnes le temps de trouver un repreneur. Pour les 39 autres  salariés de l’usine, 5 partiront à la retraite et 34 seront reclassés sur d'autres sites.
- débrayage sur le site ST Microélectronics de Montrouge (Hauts de Seine). Selon les syndicats, la direction prépare une fermeture du site.
Henri Valois.
 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 23:48
En attendant les urnes…
 
Depuis quinze jours, des millions « d’indignés » défilent un peu partout dans le monde contre la dictature des marchés et contre les gouvernants de droite et de gauche qui ont capitulé devant eux.  Dans plus de 80 pays, dans plus de 900 villes, on a bloqué les rues, occupé les institutions financières, tenu des meetings improvisés sur des places, dans des théâtres, dans des salles de spectacle. A Rome, les manifestants exaspérés se sont violemment heurtés à la police, comme à Athènes la semaine dernière et comme sans doute cette semaine encore. A Bruxelles, les forces de l’ordre ont du protéger le siège de la Commission européenne de la fureur de la foule et à Francfort des centaines de personnes se sont massées aux abords de la Banque Centrale Européenne pour conspuer les noms de MM. Trichet et Juncker. De Tokyo à Santiago du Chili, de New-York à Melbourne, des peuples ont suivi l’appel international des « indignés » et se sont levés contre le pire du capitalisme. Partout, des étudiants, des chômeurs, des travailleurs en grève, des mères de famille, des commerçants, des fonctionnaires ont fraternisé dans d’immenses cortèges. Partout, sauf chez nous.
On peut s’étonner de cette singularité française. Ils étaient à peine trois mille, les manifestants qui se massaient, il y a dix jours, devant l’Hôtel de Ville, à peine plus nombreux qu’un mois avant à la Bastille. Les mêmes ? Peut-être ! Sans doute ! Stéphane Hessel a beau vendre des millions d’exemplaires de son livre dans le monde, force est de constater qu’il n’est pas prophète en son pays. Quelles sont les causes de cette atonie ? La France est-elle mieux lotie que d’autres pays dans la tempête financière qui fait rage ? A peine, et le silence de l’opinion cache des réalités un peu moins brutales, certes, mais tout aussi détestables qu’en Espagne ou qu’en Grèce : désindustrialisation, chômage de masse, notamment chez les jeunes, paupérisation des classes moyennes, faiblesse redoutable des institutions financières… Le mécontentement et l’inquiétude sont-ils moins sensibles chez nous qu’ailleurs ? Pas du tout. Tous les sondages confirment au contraire que le moral des ménages et des entreprises n’a  jamais été aussi bas. La fameuse « dépression française », phénomène presque unique il y a quelques mois encore en Europe, continue à faire des ravages. Les Français sont-ils démobilisés ? Plus ou moins. Beaucoup de salariés ont encore en mémoire le conflit sur les retraites, ces immenses cortèges qui n’ont débouché sur rien ou presque rien. Ils en veulent beaucoup aux directions syndicales qui les ont lâchés à la première occasion. En revanche, ils s’engagent fortement au plan local, lorsque leur emploi est menacé ou lorsque le patronat dépasse les bornes.
Il faut donc chercher ailleurs ce qui différencie la France du reste de l’Europe. La réponse se trouve en effet sur le terrain politique. L’élection présidentielle de 2012 cristallise toutes les attentes et la détestation du pouvoir sarkozyste est telle qu’on a fini par oublier les désillusions du passé, ces grands soirs politiques qui se sont transformés quelques mois plus tard en capitulation sociale. Les médias entretiennent les Français dans cette illusion parce qu’ils n’ont – eux-mêmes – aucune autre grille de lecture de l’actualité que les faits et gestes de nos oligarques. Il en est de même des partis politiques et, là encore, rien de plus normal. Les Primaires socialistes viennent d’offrir aux électeurs une sorte d’élection avant l’élection, un changement sans changement, une forme de défouloir qui fera d’autant moins bouger les lignes que la gauche a plébiscité son candidat le plus conservateur. Les syndicats eux-mêmes sont l’arme au pied. Ils attendent comme les autres le verdict des urnes ! Que la CFDT et les centrales dites « réformistes » fassent le choix de l’attentisme, rien d’étonnant. Ce sont elles qui l’hiver dernier ont sifflé la fin du conflit des retraites et « cassé les jambes » de l’intersyndicale, au moment même où le mouvement commençait à prendre un tour insurrectionnel. Trop dangereux, trop risqué, pensaient alors M. Chérèque et l’équipe social-démocrate qui préside aux destinées de sa centrale. Pas question de mettre le feu au poudre en pleine crise européenne, alors que l’existence de l’euro est en jeu, pensent les mêmes aujourd’hui. A ceux qui plaident pour une relance du mouvement, M. Chérèque vient de répondre que « le principal souci des salariés est actuellement le risque d’éclatement de la zone euro, pas le plan d’austérité de François Fillon. » Preuve, s’il en était besoin, du niveau d’aveuglement ou de duplicité d’une partie des dirigeants syndicaux français.
Mais la CGT, mais la FSU, mais Sud ? Eux aussi sont complètement paralysés. M. Thibault a beau plaider pour le « rassemblement » des forces sociales, il a beau insister sur le fait que le bulletin de vote n’est pas l’unique moyen d’expression et que, faute d’une pression forte des salariés, la gauche au pouvoir risque de retomber dans ses errements gestionnaires, rien n’y fait. De fait la journée d’action du 11 octobre contre le plan d’austérité du gouvernement a été un semi échec. On y a vu des troupes cégétistes extrêmement clairsemées, la CFDT y a fait une présence minimale et FO a refusé, purement et simplement, d’y participer. Il est vrai que les élections professionnelles du 20 octobre dans le public mobilisaient toutes les pensées des chefs confédéraux et que l’heure était, moins encore que d’habitude, au rassemblement.
Sauf à imaginer un brusque durcissement du contexte économique et l’adoption de mesures d’austérité aussi dramatiques qu’en Espagne ou qu’en Italie, il est peu vraisemblable que le front syndical bouge beaucoup d’ici au printemps 2012. M. Thibault est en réalité victime de ses choix stratégiques. La CGT avait les moyens, à l’automne dernier, d’imposer à ses partenaires une ligne d’unité d’action et d’obtenir la transformation de l’intersyndicale en une structure pérenne, dotée d’un programme propre. Elle ne l’a pas voulu. Elle a préféré la voie de l’isolement et du repli sur soi qui la prive aujourd’hui de moyens d’agir. Une autre voie s’ouvrait à elle, celle d’une opposition résolue, déterminée à cette Europe capitaliste et fédéraliste qui met aujourd’hui les peuples dans la rue. En l’empruntant, elle renouait avec l’esprit de la Charte d’Amiens, celui de l’autonomie du mouvement social vis-à-vis des oligarchies politiques. Elle aurait pu se mettre à la tête du mouvement français des « indignés », entrainant dans son sillage les adhérents, sinon les dirigeants, des autres centrales. Elle ne l’a pas voulu, par conservatisme, par négligence ou par faiblesse stratégique. M. Thibault préfère caresser les socialistes dans le sens du poil, en saluant « l’innovation démocratique » de leur primaire. Il s’expose, avec ceux qui le suivent, à bien des désillusions.
Car pourquoi les socialistes français feraient-ils mieux que M. Zapatero ou que M. Papandréou ? Nous avons les expériences grecques et espagnoles, pour quelques mois ou quelques semaines encore, sous les yeux et l’expérience portugaise vient tout juste de s’achever. Les travailleurs de ces pays ont-ils été mieux protégés qu’ailleurs de la cupidité des banques, les services publics mieux préservés, les classes populaires moins mises à contribution ? Les organisations syndicales ont-elles eu davantage de moyens pour lutter contre les délocalisations, les licenciements boursiers, les profiteurs de la crise ? Et le programme socialiste ? Que nous propose le PS pour faire vivre ce que l’on appelle pompeusement chez nous la « démocratie sociale » ou, plus simplement pour protéger et encourager l’exercice du droit syndical ? Rien ou quelques bonnes paroles. Exit les idées développées par Ségolène Royal en 2007 autour du syndicalisme de masse, de l’obligation d’adhérer à un syndicat et de l’entrée des salariés aux conseils d’administration des entreprises cotées. Oubliées, déjà, les propositions d’Arnaud Montebourg sur le développement du secteur coopératif, le partage de la valeur ajoutée, le contrôle des licenciements. Il faudra se contenter des bonnes paroles de M. Hollande sur la protection des négociations collectives. Un principe posé il y a un demi-siècle par les gaullistes et qui ne fonctionne qu’à une seule condition : l’existence de syndicats représentatifs,  puissants et respectés ! On en revient toujours à la même question.
 
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Attentisme des Français, stratégie confuse des bureaucraties syndicales…  Et pourtant le malaise social continue à se diffuser dans l’ensemble du pays. Nous avons signalé dans notre précédente chronique cette désaffection vis-à-vis du travail qui touche aujourd’hui l’ensemble du corps social, cadres, employés, ouvriers de l’industrie… Une enquête publiée fin septembre par le cabinet Mercer indique qu’un salarié sur trois aspire à quitter son entreprise. Ce chiffre marque une hausse de 57% par rapport à la précédente enquête publiée en 2007. Le taux des salariés « satisfaits » au travail tombe de 72% à 57 % en moins de quatre ans. Stress ? Peur du chômage ? Pas seulement. Les enquêtes sociales mettent en évidence une dégradation profonde des relations au sein de l’entreprise : arrogance et incompétence du management supérieur, démobilisation des cadres, absentéisme, travail en miette, dictature de l’urgence, refus d’appliquer la législation sociale, recherche du profit à court terme, mépris du client, de la qualité… Ces signes inquiétants, que chacun peut constater dans son environnement professionnel, ne sont sans doute pas sans conséquences sur les performances économiques de nos entreprises depuis cinq ans. Voilà un aspect du sarkozysme qui était jusqu’à présent resté dans l’ombre et dont il faudra bien, un jour, faire le bilan.
 
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Ce qui, en revanche, est bien visible, c’est l’incapacité du pouvoir à défendre l’emploi français et l’industrie nationale. L’actualité sociale nous en donne encore trois exemples. Le plus terrible concerne l’arrêt de la raffinerie LyondellBasell à Fos. Décidée à l’aveuglette par une direction américaine aussi stupide qu’arrogante, cette fermeture aurait du émouvoir et faire rapidement bouger le gouvernement. Au lieu de quoi on a laissé la situation se dégrader. Les organisations syndicales ont pourtant  alerté tout de suite les autorités sur les conséquences dramatiques de cette décision. Elles ont mis des semaines à trouver un interlocuteur. Une grève dure s’est alors déclenchée qui aurait pu paralyser l’ensemble du secteur de la raffinerie et, par là même, tout le pays.  La riposte sociale a été suffisamment forte pour dissuader LyondellBasell de mener son projet de fermeture au pas de charge et dans le mépris du code du travail. Pour autant, le site sera bien fermé et la filière du raffinage français perd ainsi un de ses fleurons.
Toujours dans la région de Marseille, à Gémenos, les 182 salariés des thés Lipton/Fralib poursuivent leur combat contre le trust anglo-néerlandais Unilever. Non content de les licencier, leur ancien employeur refuse qu’ils redémarrent l’activité à leur compte. Le comité d’entreprise et la Région ont pourtant mis au point un projet de reprise qui parait crédible et qui peut être financé. Mais Unilever a décidé d’appliquer la loi du plus fort : il fermera son site un point, c’est tout.  Comme aucun contre-signal n’est venu de l’Etat, l’affaire semble entendue. L’usine restera occupée encore quelques semaines, le temps que les salariés intéressés par la reprise s’éloignent. Alors, on tirera l’échelle sur l’usine Fralib, après avoir tenté de reclasser les salariés les plus âgés.
Et puis il y a la Lorraine. La Lorraine qui souffre à nouveau. Sa filière bois-papier voit ses unités fermer les unes après les autres et ce sont des centaines d’emplois dans la production, la transformation et la sous-traitance qui sont en train de disparaitre dans les Vosges. Là encore, rien n’a été anticipé, rien n’a été planifié. Mais c’est aussi la Lorraine de la sidérurgie qui souffre aujourd’hui. La Lorraine des hauts-fourneaux et des promesses envolées de M. Sarkozy. Les 600 de Gandrange qui ont perdu leur emploi en 2008, malgré les assurances de l’Etat, ne sont pas prêts d’oublier. C’est maintenant au site de Florange, longtemps un des plus modernes d’Europe, de subir la volonté de son actionnaire indien, le groupe Mittal. Après l’arrêt prolongé d’un premier haut-fourneau cet été, c’est le second que l’on vient de mettre en sommeil et près d’un millier de salariés se retrouvent brutalement en chômage technique. Que restera-t-il d’ici quelques mois d’une des plus grandes filières industrielles française et européennes, sauvée à plusieurs reprises de la faillite par le contribuable ? Peu de choses. C’est sans doute pour cela que François Hollande est venu, sur place, dans le cadre des primaires socialistes, faire des promesses qu’il ne tiendra pas. Il les a faites avec si peu de conviction que les Lorrains ont décidé de ne pas y croire.
Henri Valois.

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 21:14
Aliénor d'Aquitaine  
 
de Philippe Delorme
Mis en ligne : [24-10-2011]
Domaine : Histoire
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Né en 1960, Philippe Delorme est historien et journaliste. Spécialiste des familles royales, journaliste à Point de Vue, il est l'auteur d'une trentaine de livres traitant des grands destins et des « têtes couronnées ». Il a récemment publié :  Entretiens avec Henri comte de Paris - L'homme qui rêvait d'être roi. (Buchet-Chastel, 2006), Albert II de Monaco - Les surprises du prince. (Michel Lafon, 2006), Les Princes du malheur - Le destin tragique des enfants de Louis XVI et Marie-Antoinette. (Perrin, 2008), Henri comte de Chambord - Journal. (F.X. de Guibert, 2009), Les Dynasties du monde. (L'Express-Point de Vue, 2010), Henri IV - les réalités d'un mythe. (L'Archipel, 2010).

 

Philippe Delorme, Aliénor d'Aquitaine. Paris, Tallandier, juin 2011, 311 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Tour à tour duchesse d'Aquitaine, reine de France épouse de Louis VII, puis reine d'Angleterre par son mariage avec le futur Henri II, Aliénor domine par sa personnalité hors du commun le XIIe siècle occidental. Cette souveraine lucide et lettrée s'imposa vite comme une femme de pouvoir, outrepassant les traditionnelles attributions conférées à une reine et occupa une place déterminante dans les relations entre la France et l'Angleterre en apportant à l'un puis à l'autre de ses deux maris et souverains le puissant domaine d'Aquitaine. Elle fut encore un véritable mécène protégeant artistes et troubadours. Philippe Delorme peint ici le portrait d'une femme maîtresse de son destin, mère du fameux Richard Coeur de Lion et qui s'éteignit à l'âge exceptionnel de quatre-vingt-deux ans.
 
La critique de Christian Tarente. - Politique Magazine, septembre 2011.
Aliénor, ce diable de femme. Vie passionnante que celle d'Aliénor d'Aquitaine, passionnante à vivre sans doute, passionnante à lire sous la plume de Philippe Delorme certainement. Élevée à la Cour de Poitiers, une des plus brillantes d'Occident, elle voit, à 15 ans, son mariage avec le futur Louis VII organisé par l'abbé Suger, conseiller avisé de Louis VI. Reine de France, Aliénor, de fort tempérament, se plaint de ce mari trop monacal. Elle le suit quand il part secourir les Chrétiens de Syrie, mais l'échec de la croisade précipite l'échec conjugal. Le mariage qui, en quinze ans n'a donné que deux filles, est annulé.
  Redevenue duchesse d'Aquitaine, Aliénor épouse en 1152 Henri Plantagenet, héritier du trône anglais. Deux ans après, la voilà reine d'Angleterre. Elle donnera huit enfants à Henri II, dont deux rois, Richard Coeur de Lion et Jean sans Terre. Quand ceux-ci se rapprocheront du roi de France, Alénor les soutiendra. Arrêtée, emmenée à Salisbury, elle passera quinze ans en résidence surveillée.
  En 1189, Henri meurt : Aliénor, veuve, a encore quinze ans à vivre, qui seront bien remplis. Aussitôt roi, Richard Coeur de Lion la libère, et part en croisade : elle assure brillamment la régence.  Pour marier son fils, elle parcourt mille et mille lieues et décroche la main de Bérengère de Navarre qu'elle emmène en Sicile rejoindre Richard pour l'épouser... à Chypre! Et au retour, quand Richard est capturé par Léopold d'Autriche, Aliénor réunit la rançon et le fait libérer. 
  Le sort tourne en 1199 : Richard tué d'un coup d'arbalète, son frère Jean sans Terre se révèle incapable de tenir tête à Philippe-Auguste, qui fait prononcer la "commise" de ses fiefs, conquérant ainsi la Normandie et l'Aquitaine. A Fontevraud, entourée d'une cour de lettrés et de troubadours, Aliénor assiste à l'écroulement de ses rêves : l'heure est capétienne. Le 1er avril 1204, à quatre-vingts ans, elle meurt à Fontevraud où elle repose toujours.
   Des chroniqueurs anglais et même Michelet l'ont accusé d'adultère avec son oncle Raymond lors de la croisade avec Louis VII, et du meurtre de Rosamonde, la favorite d'Henri II... Philippe Delorme fait justice de ces ragots.

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 21:49
Guerre chez les dindons
 
On a appris en début de semaine la mise en examen de M. Bernard Squarcini, ci-devant directeur central du renseignement intérieur. Un de plus, direz vous. Et il est vrai que cette qualification juridique s'attachant à un des plus hauts gradés de la hiérarchie policière n'a pas véritablement déclenché la verve des chroniqueurs. Une colonne par ci, deux colonnes par là. Le Monde, qui est - à son corps défendant - à l'origine des déboires judiciaires de M. Squarcini se paye même le luxe d'ignorer le sujet, ou presque. Et pourtant ...
M. Squarcini est l'illustration de ce que nous disions ici-même la semaine dernière [1]: la haute hiérarchie de la police et du renseignement est totalement noyautée par le pouvoir, qui y a placé ses hommes de main. Un clan utilise ouvertement ces rouage essentiels de l'Etat pour régler ses affaires personnelles, faire espionner ses ennemis, ses anciens amis, des hommes d'affaires, des politiques, des journalistes, et pour mettre la justice sous contrôle.
Que reproche-t-on précisément à M. Squarcini ? D'avoir mis sur écoute des journalistes et des protagonistes de l'affaire Bettencourt.  D'avoir perdu son temps et celui de ses collaborateurs dans des affaires de basse police, au lieu de se consacrer à leur mission essentielle, centrale, la sécurité de la France et des Français. Et comble de tout, nos Vidocq de bas étage se sont fait prendre la main dans le sac, comme des débutants et ils sont maintenant la risée du pays. Ils ont l'air de dindons, de dindons ridicules, à la merci des dernières révélations du Monde et du Canard Enchainé. Voilà le beau résultat du passage de M. Squarcini, le protégé du chef de l'Etat, à la tête de nos services de sécurité.
Aux dernières nouvelles, M. Squarcini ne nierait même plus les faits. Il chercherait simplement à élargir le cercle des dindons, à ne pas payer tout seul les pots cassés. Il aurait même livré à la justice d'autres noms, parmi lesquels celui de M. Péchenard, autre protégé de M. Sarkozy, qui préside aux destinées de la Police nationale. C'est lui qui aurait ordonné à M. Squarcini d'agir. M. Péchenard devrait être entendu, lui aussi, par la justice dans les prochains jours. De là à ce que l'affaire dégénère en guerre ouverte entre les dindons, il n'y a plus qu'un pas. Il pourrait être vite franchi !
Hubert de Marans.
 

[1]. Hubert de Marans, "Dindons, volaille et gros chapons", La Revue Critique du 14 octobre 2011.

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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 23:23
Théâtre              
 
de Paul Claudel
Mis en ligne : [17-10-2011]
Domaine Lettres  
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Paul Claudel (1868, 1955). Oeuvres récentes publiées en France :  Le Poète et la Bible, volume 1, 1910-1946 (Gallimard, 1998) Le Poète et la Bible, volume 2, 1945-1955 (Gallimard, 2002); Lettres de Paul Claudel à Jean Paulhan 1925-1954 (Paul Lang, 2004). Correspondance de Paul Claudel avec les ecclésiastiques de son temps. Volume I, (Paris, Champion, 2005); Une Amitié perdue et retrouvée : correspondance de Paul Claudel et Romain Rolland, (Paris, Gallimard,  2005).
 

Paul Claudel, Théâtre (en 2 tomes). Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", janvier 2011, 1776 pages et 1904 p.

 
Présentation de l'éditeur.
Imprégné d'Eschyle, de Shakespeare, de Wagner, de Hugo, de Mallarmé, de Rimbaud, Claudel n'imite personne. Sa voix théâtrale est singulière, ses drames ne peuvent être assimilés à rien d'autre, ni à eux-mêmes : il passa sa vie à les récrire. Il n'a pas d'imitateur, mais, partout où d'autres dramaturges viennent planter leur décor, il est déjà là. La réinvention du drame mythologique, la joie du verbe contre l'absurdité de l'Histoire, le théâtre de situations, le drame épique... rien de ce qui est théâtral ne lui est étranger, pas même l'humour. Il n'a pas seulement renouvelé la scène, il a déplacé les bornes du drame. Il y mêle la Bible et le cirque, les saints et les marionnettes, les paysans du Tardenois et le masque du nô. C'est dérangeant sans doute, exigeant à coup sûr. L'art de Claudel est exigeant : sans concession aux règles ni aux mots d'ordre. Sa morale est exigeante : sans attention au confort ni à l'autorité. Sa justice est exigeante : sans pitié apparente pour les héros et les saints, tout en générosité pour les coupables et les violents. Mais (ou faut-il dire : pour toutes ces raisons) son théâtre s'impose avec évidence au public contemporain. Le lire, l'entendre sont des expériences inoubliables. C'est franchir la frontière qui sépare deux mondes. Avec pour guide l'Annoncier du Soulier de satin : «Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle.»
  
Critique de Linda Lê. Le Magazine littéraire - juillet-août 2011.
Claudel, tourments et jubilations d'une âme. Paul Claudel était, de son propre aveu, à la fois un voyageur et un enraciné. Dans Mémoires improvisés (1), entretiens accordés en 1951 à Jean Amrouche, il confiait qu’il avait gardé de ses années d’enfance de profondes impressions qui l’attachaient à sa terre natale, mais qu’il avait aussi une vocation errante, liée à sa carrière diplomatique qui le conduisit en Amérique et en Chine, exils lointains propices à l’assouvissement de ce qu’il appelait sa passion de l’univers, car toute connaissance est co-naissance au monde : « Notre connaissance est l’oeuvre de l’épanouissement circulaire de notre être constamment en état de vibration. » Il disait aussi avoir été un grand dévoreur de papier imprimé. Il s’était imprégné du tao, qui recommande d’être en état de parfaite disponibilité et qui correspond à son précepte : non pas « Connais-toi toi-même », mais « Oublie-toi toi-même » pour être absorbé dans le spectacle qui s’offre à la perception. Il n’avait jamais caché l’influence séminale que Rimbaud, le « mystique à l’état sauvage », avait exercée sur lui. Fervent des tragiques grecs et de Virgile, admirateur de Shakespeare, dont la violence d’inspiration et l’intrépidité du sentiment le ravissaient, il avait puisé chez Dostoïevski les secrets d’une technique dramatique, tout en s’initiant à ce qu’il y a d’imprévisible et d’inconnu dans la nature humaine, car l’auteur des Possédés était selon lui l’inventeur des caractères polymorphes, des êtres complexes, pleins de contradictions, et non des types taillés d’une seule pièce.
Paul Claudel lui-même était un personnage à multiples facettes, s’acquittant de ses obligations consulaires, ayant un avenir de dramaturge et un avenir religieux, sans être tout uniment ce chrétien qui fit en 1913 le récit de sa conversion, vingt-sept ans auparavant : « En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. » Converti sans avoir les oeillères d’un pharisien, il nourrissait en même temps une certaine sympathie pour les anarchistes, car il ne démordait pas de l’idée qu’une personnalité vivante doit avoir la primauté sur tout, que la société existe pour l’individu, et non l’individu pour la société : « Je trouvais dans l’anarchie un geste presque instinctif contre le monde congestionné, étouffant, qui était autour de nous. » Il affirmait n’être allé à la lumière que par le chemin de l’obscurité et avoir traversé des crises spirituelles dont il n’avait triomphé qu’en sachant qu’il ne s’était pas fait chrétien pour jouir d’une « espèce de plaisir mystique ». Il avait à un moment voulu devenir moine, renoncer complètement à l’art ; finalement il s’était engagé plus avant dans la périlleuse voie de la littérature, il avait fait oeuvre de poète en se défendant d’être un prédicateur, un apologiste : « Il est plus laborieux de conduire les hommes par la persuasion que par le fer. /Labourer la multitude et l’ensemencer de paroles / Est une agriculture pleine de sueurs et de déceptions », devait-il écrire dans La Ville , pièce composée pendant son travail de conversion.
Un silence consterné entourait ses publications : « On souffre de parler dans de la ouate », confiait-il à Jean Amrouche. Ses oeuvres étaient, disait-il, des aérolithes qui tombaient du ciel et qui dérangeaient les critiques. Il avait toujours été écartelé entre deux besoins : la publicité et le mystère. Ses premiers drames, Tête d’Or et La Ville , avaient été publiés sans nom d’auteur et appréciés seulement d’un petit cénacle symboliste. Ce n’est qu’à partir de 1912 (il avait alors 44 ans) qu’il réussit à briser ce cercle d’incompréhension. Dans un hommage à Adrienne Monnier, dont il fréquentait la librairie rue de l’Odéon, il notait : « Un livre qui paraît, c’est une chose vivante et qui pousse et qui naît, quelque chose par excellence d’expansif et de contagieux, appelé à propager autour de soi l’admiration, l’imitation ou le refus, en tout cas la discussion. » Un livre est aussi selon lui une boîte magique remplie d’images, d’idées, de sentiments sortis du plus profond de l’esprit de l’auteur, « pas seulement de l’esprit mais de ses boyaux », disait-il, tout en rappelant ailleurs que ce qu’il y avait de viscéral en lui était en même temps astral.
La nouvelle édition de La Pléiade, rassemblant tout le théâtre de Paul Claudel, permet d’avoir une vision d’ensemble de cette oeuvre protéiforme, tissée de références bibliques, et sans cesse remaniée : le dramaturge donnait de certaines pièces deux, voire trois versions, resserrant son texte ou l’adaptant suivant les nécessités de la scène. Mélodrame, parabole, drame urbain, paysan, philosophique, historique, drame « d’étude » posant des questions théologiques, drame de la passion destructrice et de la passion christique, tiré de faits vécus : toutes les luttes intérieures de Claudel, tiraillé entre ce monde-ci et l’autre, entre la vocation religieuse et l’appel de la chair, prennent vie dans des pages où s’expriment la démesure, la transgression, le sacrifice, la recherche du salut. Comme le fait observer Didier Alexandre dans l’introduction à cette édition, le début d’un drame claudélien, c’est toujours une fin ou l’annonce d’une fin prochaine, la fin d’une ville, la fin d’une famille, la fin d’une lignée, la fin d’un amour, la fin de Jeanne d’Arc au bûcher, la fin du Christ... Au centre de ces conflits se trouve souvent une héroïne (Ysé dans Partage de midi , Marthe dans L’Échange , la Princesse dans Tête d’Or , Violaine dans L’Annonce faite à Marie , Prouhèze dans Le Soulier de satin ), une de ces femmes qui représentaient pour Claudel soit l’âme humaine, soit l’Église, soit la Sainte Vierge, soit la sagesse sacrée. Ces héroïnes ne sont pas pour autant désincarnées, elles sont au contraire des êtres de feu que Claudel met en scène en essayant de plus en plus de tenir en bride le lyrisme, son « grand ennemi », sans toujours rompre avec son style incantatoire. Chaque livre était pour lui une délivrance, mais si, les premières années, il donnait libre cours à l’évocation de ses tourments, il était parvenu peu à peu à un semblant d’équilibre, presque à un apaisement, qui rendait possibles une certaine distanciation, un certain détachement, se traduisant par une attention plus grande portée à l’architecture de ses oeuvres : « C’est à partir de 1909 que j’ai eu un point de vue en quelque sorte extérieur, un point de vue de constructeur, et que j’ai vu l’oeuvre à réaliser un peu du dehors. Ce côté objectif est devenu de plus en plus important chez moi. Tout en conservant l’ impetus , la poussée intérieure, je l’ai beaucoup plus astreinte à un regard et à un sentiment de la construction pour ainsi dire du dehors. »
Le Soulier de satin, aboutissement d’une crise qui dura deux décennies, prouve de manière éclatante que le théâtre de Claudel n’est pas celui d’un partisan du prosélytisme et transcende les interrogations sur la foi. « Je suis venu pour élargir la terre », dit Don Rodrigue, conquistador vengeur, dans cette rhapsodique et chaotique « action espagnole », d’où ni le merveilleux ni le comique ne sont absents, et qui est, selon Claudel, son testament dramatique, un réceptacle de rêves et de souvenirs, mais aussi de réminiscences livresques. Son ambition était de montrer la « jubilation d’une âme » à travers une succession d’aventures qui font de cette pièce énigmatique une composition baroque et magistrale, couronnement d’une oeuvre qui s’adresse aux lecteurs les moins réfractaires à l’extravagance : « C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, prévient d’emblée l’Annoncier du Soulier de satin , c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle. »

1.  Paul Claudel, Mémoires improvisées. (Gallimard, 2001).
   

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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 23:13
Dindons, volailles et gros chapons
 
L’Etat va mal, très mal. Cinq ans de négligence chiraquienne puis cinq ans d’agitation sarkozyste ont mis l’administration française sur le flanc. Ici, c’est la RGPP qui a frappé, taillant sans vision, sans méthode, à l’aveugle dans les effectifs, dans les moyens des services, dans les budgets d’intervention. Là, c’est Bruxelles qui a sévit avec la complicité tacite, voire explicite du pouvoir, en imposant des transferts de compétence, des privatisations ou la suppression pure et simple de certaines missions. Ici encore, c’est une décentralisation mal pensée qui a conduit l’Etat à maintenir des effectifs là où les  missions sont désormais assurées par d’autres, alors qu'ailleurs, là où l’Etat est attendu, les moyens manquent. Certaines administrations ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, l’agriculture, le tourisme, l’équipement, la culture, les douanes, les services de l’emploi… Ailleurs, dans les ministères dits « régaliens », on a voulu mettre la main sur la haute administration, placer des pions, tisser des réseaux, transformer les hauts fonctionnaires en rouage, en agent docile d’un pouvoir que rien n’arrête, qu'aucun scrupule n’étouffe, qui se sert au lieu de servir. Les meilleurs sont partis, ou ils sont rentrés dans le rang, laissant la place aux plus serviles, aux « encartés », aux copains et parfois aux coquins.
Certaines administrations, certains grands corps ont pu faire de la résistance, parce que leur statut ou leur poids dans le système administratif les protégeait. Les diplomates ont tenu bon sous Kouchner et ils profitent aujourd’hui du bouclier Juppé. Les enseignants bénéficient de la puissance de leurs syndicats. Des contre-pouvoirs se sont organisés à Bercy, autour de l’Inspection des finances, corps presque intouchable. Une partie des cadres supérieurs de l’armée s’est retirée sur l'Aventin ; elle attend son heure et fera payer cher, si elle le peut, à ceux qui ont affaibli notre appareil de défense. Mais ailleurs, partout ailleurs, c’est le découragement, c’est un sentiment profond de gâchis, de dégoût, d’abandon. La mauvaise ambiance générale favorise la gabegie et l’absentéisme à la base, l’opportunisme, l’arrivisme, voire l’affairisme au sommet. On signale de plus en plus souvent des affaires de corruption, y compris des cas graves, des réseaux organisés.  L’administration française à qui le gaullisme avait redonné ses lettres de noblesse est retombée dans la médiocrité, la politisation ou le trafic d’influence, comme sous la IIIe ou sous la IVe République. Les voyous qui nous gouvernent ont fini par construire la voyoucratie dont ils rêvaient.
Cette situation est particulièrement alarmante dans la police. La haute police, celle que l'on appelle "politique", est l’exemple même du système noyauté. MM. Guéant et Hortefeux en ont fait leur chasse gardée. Nul doute que la place Beauvau ne soit le siège l'été prochain, en cas d'alternance, d'une épuration assez sévère. Cette épuration est hautement souhaitable. Trop d'écoutes, trop d'officines, trop de mœurs de cabinets noirs. Comme à l'époque de M. Giscard d'Estaing, un clan s'est ouvertement servi des rouages de l'Etat pour régler ses affaires personnelles, faire espionner ses ennemis, ses anciens amis, des hommes d'affaires, des politiques, des journalistes, et pour mettre la justice sous contrôle. Faute impardonnable, on a utilisé le cœur du système - les services de renseignements intérieurs – dans des conflits purement politiques, des affaires d’argent, des histoires de boniches. La haute police s’est transformée en basse police. Comme si ceux qui ont en charge la sécurité publique n'avaient que cela à faire. Comme s'il ne rodait pas au-dessus de l'Etat et des citoyens des risques suffisamment graves, des dangers suffisamment prégnants pour qu'on puisse distraire un instant ces hommes de leur métier. Au lieu de quoi on les a transformés en dindons, en dindons ridicules, soumis au dernier caprice du prince, terrorisés par la dernière enquête du Monde ou le dernier écho du Canard Enchaîné, emberlificotés dans des histoires de fadettes, d’écoutes illégales, de barbouzeries à trois sous.
Ces dérives rejaillissent sur toute l’institution policière. On en voit les effets dans les récentes affaires de corruption – parmi les plus graves découvertes depuis les débuts de la Ve République – de Lyon et de Grenoble. Les liens – maintenant avérés - de certains des plus hauts responsables de la police judiciaire de ces deux grandes villes avec la pègre et le trafic de stupéfiants sont des symptômes, des symptômes plus qu’inquiétants d’un mal profond. Si la hiérarchie est aussi gangrenée en Rhône Alpes, que se passe-t-il  à Marseille, à Nice, en Corse, en région parisienne, là où l’on trouve les gros bataillons du grand banditisme ? Les gros chapons de Lyon et de Grenoble ont-ils fait ailleurs des émules ? Au-delà des quatre arrestations réalisées début octobre, à quelle niveau de la hiérarchie policière se situent les complices, les hommes de main, ceux qui savaient parce qu'ils en croquaient, ceux qui fermaient les yeux et qui se taisaient ? On nous fera difficilement croire que l’affaire était circonscrite à quelques individus. Les « caponnières » de Lyon et de Grenoble étaient certainement bien fournies et on trouvera peut-être des ramifications ailleurs. Attendons les résultats de l’enquête puisqu’il y a maintenant enquête. Il faut espérer qu’ils arriveront vite et qu’ils permettront de dissiper le malaise que cette affaire a provoqué chez les policiers de la base et notamment chez ceux qui, dans les banlieues, sont engagés dans une lutte à mort contre la criminalité et le trafic de drogue.
L’attitude de la base, voilà la vraie question. Il est difficile de savoir ce qui se passe réellement dans la tête de chaque policier mais l’heure est certainement à la désillusion, à un certain désarroi collectif. M. Sarkozy a construit son mythe sur son passage au ministère de l’intérieur. Il avait su s’attirer la sympathie de la profession en multipliant les annonces et les coups de menton, en obtenant en 2003 la création de 13 500 postes de policiers et de gendarmes supplémentaires, en prenant fait et cause pour la police, y compris dans des affaires où l’attitude des fonctionnaires n’était pas toujours défendable. Cette réputation l’a suivi pendant un temps à l’Elysée. Jusqu’à ce que la logique folle de la RGPP s’abatte également sur les commissariats. Entre 2007 et 2011, près de 5000 postes ont été supprimés et de nombreuses voix s’inquiètent aujourd’hui de la diminution de la présence policière sur la voie publique. En 2009, la Cour des Comptes estimait le nombre d’heures passées sur le terrain à seulement 34% du potentiel disponible. Les syndicats soulignent également le manque de formation des jeunes, embauchés à la hâte, la faiblesse de l’encadrement, les effets des fausses promesses sur une profession soumise à rude épreuve et largement désabusée. Les « volailles », comme disent affectueusement les Français en parlant de leur police, sont, elles aussi, déprimées.
Il est vrai que les dérives que l’on constate au sein de la hiérarchie policière n’ont pas de quoi rassurer la profession, ni les citoyens. D’un côté une politisation extrême, de l’autre des comportements mafieux. Voilà qui nous ramène presque 80 ans en arrière, aux temps bien sombres de Camille Chautemps, d’Eugène Frot et de l’inspecteur Bonny ! Le mélange des affaires, de la police et de la politique est le signe d’un Etat en déroute. Cela se termine généralement mal, lorsque la justice, retrouvant un sursaut de fierté et d’indépendance, finit par mettre les dossiers sous les yeux des citoyens. Ou lorsque la base de la police finit par emboîter le pas à la justice et à demander le départ des mauvais chefs. C’est alors généralement que la clique au pouvoir tire sa révérence et qu’elle disparaît. Volontairement lorsqu’il lui reste trois sous de décence, par obligation lorsque les élections sanctionnent sa défaite, par la force lorsque la manifestation ou l’émeute l’obligent à quitter la place. Pour la plus grande chance du pouvoir actuel, il y aura des élections l’an prochain et il pourra – peut-être – passer au travers des gouttes. Il laissera un Etat en loques. A nous d’imposer à ses successeurs de le restaurer.
Hubert de Marans.
 

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