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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 15:16
sorel
 
1847 - 2017 : l'héritage de Georges Sorel
 

L'équipe de la Revue Critique des idées et des livres présente à Mgr le Comte de Paris, à la Maison de France, à ses lecteurs et à tous ses amis ses voeux de bonheur et de prospérité pour l'année 2016.

 

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 23:28


La Revue critique vous souhaite
une belle année 2017

 

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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 23:57

Décembre 2016
Présence de
Jacques Bainville
 

- Actualité de Bainville, par François Renié.
- Bainville, la démocratie et la guerre, par Jacques Darence.  [lire]

L'homme

- Présence de Jacques Bainville, par Raoul Girardet.
- Au souvenir de Jacques Bainville, par Charles Maurras.
- L'amitié de Bainville, par Léon Daudet.
- L'éloge de l'Académie française, par Joseph de Pesquidoux.
- Témoignages étrangers, par Claude Arès.

L'historien

- La leçon de Jacques Bainville, par Michel Déon.
- Une géopolitique française, par François Renié.
- Face à l'Allemagne éternelle, par Henri de la Barre de Fréville.
- La France et l'Orient, par Henri de Montfort.
- Un historien engagé, par Paul Gilbert.

Le journaliste et l'écrivain

- Bainville et la Revue universelle, par Henri Massis.
- Bainville économiste, par Henri Valois.
- Le critique mort jeune, par Eugène Charles.
- L'amateur de voyages, par Antoine Longnon.
- Le charme des contes, par Rémi Clouard.

L'héritage

- Épigones bainvilliens, par Georges Rivain.
- Bainville chez de Gaulle, par Hubert de Marans.
- Bainville et la diplomatie d'aujourd'hui, par Claude Arès.
- L'Europe de Bainville et la nôtre, par Vincent Lebreton.
- Un certain esprit français, par Jean-Jacques Bernard.

Documents

- Le testament de Richelieu.
- L'enterrement civil, un conte de Jacques Bainville. [lire]
- Bibliographie, par Jacques Darence.

Conte de Noël

- L'âne et le bœuf de la crèche, un conte de Jules Supervielle. [lire]

 

Accès à la revue

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24 décembre 2016 6 24 /12 /décembre /2016 09:57
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le boeuf et l'âne de la crèche
------
Un conte de Noël 
 
S
ur la route de bethléem, l'âne conduit par Joseph portait la Vierge : elle pesait peu, n'étant occupée que de l'avenir en elle.
Le bœuf suivait, tout seul.
Arrivés en ville, les voyageurs pénétrèrent dans une étable abandonnée et Joseph se mit aussitôt au travail.
« Ces hommes, songeait le bœuf, sont tout de même étonnants. Voyez ce qu'ils parviennent à faire de leurs mains et de leurs bras. Cela vaut certes mieux que nos sabots et nos paturons. Et notre maître n'a pas son pareil pour bricoler et arranger les choses, redresser le tordu et tordre le droit, faire ce qu'il faut sans regret ni mélancolie. »
Joseph sort et ne tarde pas à revenir, portant sur le dos de la paille, mais quelle paille, si vivace et ensoleillée qu'elle est un commencement de miracle.
« Que prépare-t-on là, se dit l'âne, on dirait qu'ils font un petit lit d'enfant. »
— On aura peut-être besoin de vous cette nuit, dit la Vierge au bœuf et à l'âne.
Les bêtes se regardent longuement pour tâcher de comprendre, puis se couchent.
Une voix légère mais qui vient de traverser tout le ciel les réveille bientôt.
Le bœuf se lève, constate qu'il y a dans la crèche un enfant nu qui dort et, de son souffle, le réchauffe avec méthode, sans rien oublier.
D'un souriant regard, la Vierge le remercie.
Des êtres ailés entrent et sortent, feignant de ne pas voir les murs qu'ils traversent avec tant d'aisance.
Joseph revient avec des langes prêtés par une voisine.
— C'est merveilleux dit-il de sa voix de charpentier, un peu forte en la circonstance. Il est minuit, et c'est le jour. Et il y a trois soleils au lieu d'un. Mais ils cherchent à se joindre.
A l'aube, le bœuf se lève, pose ses sabots avec précaution, craignant de réveiller l'enfant, d'écraser une fleur céleste, ou de faire du mal à un ange. Comme tout est devenu merveilleusement difficile !
Des voisins viennent voir Jésus et la Vierge. Ce sont de pauvres gens qui n'ont à offrir que leur visage radieux. Puis il en vient d'autres qui apportent des noix, un flageolet.
Le bœuf et l'âne s'écartent un peu pour leur livrer passage et se demandent quelle impression ils vont faire eux-mêmes à l'enfant qui ne les a pas encore vus. Il vient de se réveiller.
— Nous ne sommes pas des monstres, dit l'âne.
— Mais, tu comprends, avec notre figure qui n'est pas du tout comme la sienne, ni comme celle de ses parents, nous pourrions l'épouvanter.
— La crèche, l'étable, et son toit avec les poutres, n'ont pas non plus sa figure et pourtant il ne s'en est pas effrayé.
Mais le bœuf n'était pas convaincu. Il pensait à ses cornes et ruminait :
« C'est vraiment très pénible de ne pouvoir s'approcher de ceux qu'on aime le mieux sans avoir l'air menaçant. Il faut toujours que je fasse attention pour ne pas blesser quelqu'un; et pourtant ce n'est pas dans ma nature de m'en prendre, sans raison grave, aux personnes ni aux choses. Je ne suis pas un malfaisant ni un venimeux. Mais partout où je vais me voilà tout de suite avec mes cornes, et je me réveille avec elles, et même quand je suis accablé de sommeil et que je m'en vais en brouillard, les deux pointues, les deux dures sont là qui ne m'oublient pas. Et je les sens au bout de mes rêves au milieu de la nuit. »
Une grande peur saisissait le bœuf à la pensée qu'il s'était tant approché de l'enfant pour le réchauffer. Et s'il lui avait donné par mégarde un coup de corne !
— Tu ne dois pas trop t'approcher du petit, dit l'âne, qui avait deviné la pensée de son compagnon. Il ne faut même pas y songer, tu le blesserais. Et puis tu pourrais laisser tomber sur lui un peu de ta bave que tu retiens mal et ce ne serait pas propre. Au reste, pourquoi baves-tu ainsi lorsque tu es heureux ? Garde ça pour toi. Tu n'as pas besoin de le montrer à tout le monde.
— (Silence du bœuf).
— Mais moi je vais lui offrir mes deux oreilles. Tu comprends, ça remue, ça va dans tous les sens, ça n'a pas d'os, c'est doux au toucher. Ça fait peur et ça rassure tout à la fois. C'est juste ce qu'il faut pour amuser un enfant, et c'est instructif à son âge.
— Oui, je comprends, je n'ai jamais dit le contraire. Je ne suis pas stupide.
Mais comme l'âne avait l'air vraiment trop content, le bœuf ajouta :
— Mais ne va pas te mettre à lui braire dans la figure. Tu le tuerais.
— Paysan ! dit l'âne.
 
L'âne se tient à gauche de la crèche, le bœuf à droite, places qu'ils occupaient au moment de la Nativité et que le bœuf, ami d'un certain protocole, affectionne particulièrement. Immobiles et déférents ils restent là durant des heures, comme s'ils posaient pour quelque peintre invisible.
L'enfant baisse les paupières. Il a hâte de se rendormir. Un ange lumineux l'attend à quelques pas derrière le sommeil, pour lui apprendre ou peut-être pour lui demander quelque chose.
L'ange sort tout vif du rêve de Jésus et apparaît dans l'étable. Après s'être incliné devant celui qui vient de naître, il peint un nimbe très pur autour de sa tête. Et un autre pour la Vierge, et un troisième pour Joseph. Puis il s'éloigne dans un éblouissement d'ailes et de plumes, dont la blancheur toujours renouvelée et bruissante ressemble à celle des marées.
— Il n'y a pas eu de nimbe pour nous, constate le bœuf. L'ange a sûrement ses raisons pour. Nous sommes trop peu de chose, l'âne et moi. Et puis qu'avons-nous fait pour mériter cette auréole ?
— Toi tu n'as certainement rien fait, mais tu oublies que moi j'ai porté la Vierge.
Le bœuf pense par-devers lui :
« Comment se fait-il que la Vierge si belle et si légère cachait ce bel enfançon ? »
Mais peut-être a-t-il songé tout haut. Et l'âne de répondre :
— Il est des choses que tu ne peux pas comprendre.
— Pourquoi dis-tu toujours que je ne comprends pas. J'ai vécu plus que toi. J'ai travaillé dans la montagne, en plaine, et près de la mer.
— Ce n'est pas la question, dit l'âne.
Puis :
— Il n'y a pas que le nimbe. Je suis sûr, bœuf, que tu n'as pas remarqué que l'enfant baigne dans une sorte de poussière merveilleuse ou, plutôt, c'est mieux que de la poussière.
— C'est beaucoup plus délicat, dit le bœuf. C'est comme une lumière, une vapeur dorée qui se dégage du petit corps.
— Oui, mais tu dis ça pour faire croire que tu l'avais vue.
— Je ne l'avais pas vue ?
Le bœuf entraîne l'âne dans un coin de l'étable où le ruminant a disposé, en signe d'adoration, une branchette délicatement entourée de brins de paille qui figurent fort bien les irradiations de la chair divine. C'est la première chapelle. Cette paille, le bœuf l'avait apportée du dehors. Il n'osait toucher à celle de la crèche : comme elle était bonne à manger il en avait une crainte superstitieuse.
Le bœuf et l'âne sont allés brouter jusqu'à la nuit. Alors que les pierres mettent d'habitude si longtemps à comprendre, il y en avait déjà beaucoup dans les champs qui savaient. Ils rencontrèrent même un caillou qui, à un léger changement de couleur et de forme, les avertit qu'il était au courant.
Il y avait aussi des fleurs des champs qui savaient et devaient être épargnées. C'était tout un travail de brouter dans la campagne sans commettre de sacrilège. Et manger semblait au bœuf de plus en plus inutile. Le bonheur le rassasiait.
Avant de boire aussi, il se demandait :
« Et cette eau, sait-elle ? »
Dans le doute il préférait ne pas en boire et s'en allait un peu plus loin vers une eau bourbeuse qui manifestement ignorait tout encore.
Et parfois rien ne le renseignait sinon une douceur infinie dans sa gorge au moment où il avalait l'eau.
« Trop tard, pensait le bœuf, je n'aurais pas dû en boire. »
Il osait à peine respirer, l'air lui semblait quelque chose de sacré et de bien au courant. Il craignait d'aspirer un ange.
 
Le bœuf était honteux de ne pas se sentir toujours aussi propre qu'il l'eût voulu :
« Eh bien ! il faudra être plus propre qu'avant. Voilà tout. Il n'y a qu'à faire attention. Prendre garde où je mets mes pieds. »
L'âne était à son aise.
Le soleil entra dans l'étable et les deux bêtes se disputèrent l'honneur de faire de l'ombre à l'enfant.
« Un peu de soleil, cela ne ferait peut-être pas de mal non plus, pensait le bœuf, mais l'âne va encore déclarer que je n'y entends rien. »
L'enfant continuait de dormir et parfois, dans son sommeil, il réfléchissait et fronçait les sourcils.
Un jour, du museau, l'âne tourna délicatement le petit de son côté, pendant que la Vierge répondait sur le pas de la porte aux mille questions posées par de futurs chrétiens.
Et Marie, revenant auprès de son fils, eut grand peur : elle s'obstinait à chercher le visage de l'enfant où elle l'avait laissé.
Comprenant ce qui venait d'arriver, elle fit entendre à l'âne qu'il convenait de ne pas toucher à l'enfant. Le bœuf approuva par un silence d'une qualité exceptionnelle. Il savait donner à son mutisme un rythme, des nuances, une ponctuation. Par les jours froids, on pouvait aisément suivre les mouvements de sa pensée à la longueur de la colonne de vapeur qui s'échappait de ses naseaux. Et se rendre compte de bien des choses.
Le bœuf ne se croyait autorisé à rendre à l'enfant que des services indirects, en attirant à lui les mouches de l'étable, (tous les matins il allait se frotter le dos contre une ruche sauvage), ou bien en écrasant des insectes contre le mur.
L'âne épiait les bruits du dehors et quand quelque chose lui paraissait suspect il barrait l'entrée. Aussitôt le bœuf se mettait derrière lui pour faire masse. Ils se faisaient tous deux aussi lourds que possible : tant que durait le danger, leur tête et leur ventre s'emplissaient de plomb et de granit. Mais leurs yeux brillaient, plus vigilants que jamais.
 
Le bœuf était stupéfait de voir que la Vierge, s'approchant de la crèche, avait le don de faire sourire l'enfant. Joseph, malgré sa barbe, y parvenait sans trop de peine, soit par sa seule présence, soit qu'il jouât du flageolet. Le bœuf eût voulu aussi jouer quelque chose. Somme toute, il n'y avait qu'à souffler.
« Je ne veux pas dire du mal du patron, mais je ne pense pas qu'il aurait pu, de son souffle, réchauffer l'Enfant Jésus. Et pour ce qui est de la flûte, il suffirait que je me trouve seul avec le petit : dans ce cas il ne m'intimide plus. Il redevient un être qui a besoin de protection. Et un bœuf a tout de même le sentiment de sa force. »
Quand ils paissaient ensemble dans les champs, il arrivait souvent au bœuf de quitter l'âne :
— Où vas-tu ainsi ?
— Je reviens tout de suite.
— Où vas-tu ainsi, insistait l'âne.
— Je vais voir s'il n'a besoin de rien. On ne sait jamais.
— Mais laisse-le donc tranquille !
Le bœuf partait. Il y avait à l'étable une espèce de lucarne — ce qu'on devait nommer plus tard, pour cette raison même, un œil-de-bœuf — par où le bovin regardait du dehors.
Un jour, le bœuf remarqua que Marie et Joseph s'étaient absentés. Il trouva le flageolet sur un banc, à portée de son museau, et ni trop loin ni trop près de l'Enfant.
« Qu'est-ce que je vais pouvoir lui jouer ? se dit le bœuf qui n'osait aller jusqu'à l'oreille de Jésus que grâce à cet intermédiaire musical. Une chanson de labour ? le chant guerrier du petit taureau courageux ou de la génisse enchantée ? »
Souvent les bœufs font semblant de ruminer alors qu'au fond de leur âme ils chantent.
Le bœuf souffla délicatement dans la flûte et il n'est pas du tout sûr qu'un ange l'ait aidé à obtenir des sons aussi purs. L'enfant se dressa un peu, de la tête et des épaules, sur sa couche, pour voir. Pourtant le flûtiste ne fut pas content du résultat. Il se croyait sûr, du moins, que personne, du dehors, ne l'avait entendu. Il se trompait.
Vite il s'enfuit, crainte que quelqu'un, et surtout l'âne, n'entrât et ne le surprît trop près de la petite flûte.
 
— Viens le voir, dit un jour la Vierge au bœuf, pourquoi ne t'approches-tu plus jamais de mon enfant, toi qui l'as si bien réchauffé alors qu'il était encore tout nu ?
Enhardi, le bœuf se plaça tout près de Jésus qui, pour le mettre tout à fait à l'aise, lui saisit le museau des deux mains. Le bœuf retenait son souffle, inutile maintenant. Jésus souriait. La joie du bœuf était muette. Elle avait pris la forme même de son corps et l'emplissait jusqu'à la pointe des cornes.
L'enfant regardait l'âne et le bœuf tour à tour, l'âne, un peu trop sûr de lui, et le bœuf qui se sentait d'une opacité extraordinaire auprès de ce visage délicatement éclairé de l'intérieur, comme si à travers de légers rideaux on eût vu passer une lampe d'une pièce à l'autre, dans une très petite et lointaine demeure.
Voyant le bœuf si ténébreux, l'enfant se mit à rire aux éclats.
La bête ne voyait pas très clair dans ce rire et se demandait si le petit ne se moquait pas. Fallait-il désormais se montrer plus réservé ? Ou même s'éloigner ?
Alors l'enfant rit de nouveau et d'un rire si lumineux, si filial, lui sembla-t-il, que le bœuf comprit qu'il avait eu raison de rester.
La Vierge et son fils se regardaient souvent de tout près. Et c'était à qui serait plus fier de l'autre.
« Il me semble que tout devrait être à la joie, pensait le bœuf, jamais on ne vit mère plus pure, enfant plus beau. Mais, par moments, comme ils ont l'air grave l'un et l'autre ! »
 
Le bœuf et l'âne se disposaient à rentrer dans l'étable. Après avoir bien regardé, crainte de se tromper :
— Regarde donc cette étoile qui avance dans le ciel, dit le bœuf, elle est bien belle et me réchauffe le cœur.
— Laisse donc ton cœur tranquille, il n'a rien à voir avec les grands événements auxquels nous assistons depuis quelque temps.
— Tu diras ce que tu voudras, moi j'estime que cette étoile avance de notre côté. Regarde comme elle est basse dans le ciel. On dirait qu'elle se dirige vers notre étable. Et, dessous, il y a trois personnages couverts de pierres précieuses.
Les bêtes arrivaient devant le seuil de l'étable :
— D'après toi, bœuf, qu'est-ce qui va arriver ?
— Tu m'en demandes trop, âne. Je me contente de voir ce qui est. C'est déjà beaucoup.
— Moi, j'ai mon idée.
— Allez, allez, leur dit Joseph, ouvrant la porte. Vous ne voyez donc pas que vous obstruez l'entrée et empêchez ces personnes d'avancer ?
Les bêtes s'écartèrent pour laisser passer les rois mages. Ils étaient au nombre de trois et l'un d'eux, complètement noir, représentait l'Afrique. Tout d'abord, le bœuf exerça sur lui une surveillance discrète. Il voulait voir si vraiment le nègre n'éprouvait que de bonnes intentions à l'égard du nouveau-né.
Quand le visage du noir qui devait être un peu myope se fût penché pour voir Jésus de tout près, il refléta, poli et lustré comme un miroir, l'image de l'Enfant, et avec tant de déférence, un si grand oubli de soi, que le cœur du bœuf en fut traversé de douceur.
« C'est quelqu'un de très bien, pensa-t-il. Jamais les deux autres n'auraient pu faire ça. »
Il ajouta au bout de quelques instants :
« Et c'est même le meilleur des trois. »
Le bœuf venait de surprendre les rois blancs au moment où ils serraient précieusement dans leurs bagages un brin de paille qu'ils venaient de dérober à la crèche. Le mage noir n'avait rien voulu prendre.
Côte à côte sur une couche improvisée, prêtée par des voisins, les rois s'endormirent.
« C'est étrange, pensait le bœuf, de garder sa couronne pour dormir. Cette chose dure doit gêner beaucoup plus que des cornes. Et avec toutes ces brillantes pierreries sur la tête, on doit avoir du mal à trouver le sommeil. »
Ils dormaient sagement, comme des statues allongées sur des tombeaux. Et leur étoile brillait au-dessus de la crèche.
Juste avant le petit jour tous les trois se levèrent en même temps, avec des mouvements identiques. Ils venaient de voir en songe le même ange qui leur avait recommandé de partir tout de suite et de ne pas retourner auprès d'Hérode, jaloux, pour lui dire qu'ils avaient vu l'Enfant Jésus.
Ils sortirent, laissant luire l'étoile au-dessus de la crèche afin que chacun sût bien que c'était là.
 
Prière du Bœuf
 
Il ne faut pas me juger, céleste Enfant, d'après mon air ahuri et incompréhensif. Est-ce que je ne pourrai pas un jour ne plus ressembler à un petit rocher qui s'avance ?
Ces cornes, il faut bien que tu le saches, n'est-ce pas, c'est plutôt un ornement qu'autre chose, je vais même t'avouer que je ne m'en suis jamais servi.
Jésus, mets un peu de ta lumière dans toutes ces pauvretés et ces confusions qui sont en moi. Apprends- moi un peu de ta finesse, toi dont les petits pieds et les petites mains sont si minutieusement attachées à ton corps. Me diras-tu, mon petit Monsieur, pour- quoi un jour il m'a suffi de tourner la tête pour te voir tout entier ? Comme je te remercie de pouvoir être agenouillé devant toi, merveilleux Enfant, et de vivre ainsi dans la familiarité des anges et des étoiles ! Parfois je me demande si tu n'aurais pas été mal informé et si c'est bien moi qui devrais être ici ; tu n'as peut- être pas remarqué que j'ai une grande cicatrice dans le dos et qu'il me manque du poil sur le côté, ce qui est assez vilain. Sans même sortir de ma famille on aurait pu désigner pour être ici mon frère ou mes cousins qui sont beaucoup mieux que moi. Est-ce que le lion ou l'aigle n'auraient pas été plus indiqués ?
— Tais-toi, dit l'âne, qu'est-ce que tu as à soupirer ainsi, tu ne vois pas que tu l'empêches de dormir avec toutes tes ruminations.
« Il a raison, se dit le bœuf, il faut savoir se taire quand c'est l'heure, même si l'on ressent un bonheur si grand qu'on ne sait où le loger. »
 
Mais l'âne priait aussi :
« Anes de trait, ânes de bât, la vie va être belle sous nos pas et dans de gais pâturages les ânons attendront les événements. Grâce à toi, petit jeune homme, les pierres resteront à leur vraie place sur le bord du chemin et on ne les verra pas nous tomber dessus. Autre chose. Pourquoi donc y aurait-il encore des côtes et même des montagnes sur notre route ? Est- ce que de la plaine partout ne ferait pas l'affaire de tout le monde ? Et pourquoi le bœuf qui est plus fort que moi ne porte jamais personne sur le dos ? Et pourquoi mes oreilles sont si longues et je n'ai pas de crins à ma queue, et mes sabots sont si petits et mon poitrail est resserré et ma voix a la couleur des intempéries ? Mais ce n'est peut-être pas là quelque chose de définitif ? »
Durant les nuits qui suivirent, ce fut tantôt à une étoile et tantôt à une autre d'être de garde. Et parfois à des constellations tout entières. Pour cacher le secret du ciel un nuage occupait toujours la place où auraient dû se trouver les étoiles absentes. Et c'était merveille de voir les Infiniment Eloignées se faire toutes petites pour se placer au-dessus de la crèche, et garder pour elles seules leur excès de chaleur, de lumière, et leur immensité, ne répandant que le nécessaire pour chauffer et éclairer l'étable, et ne pas effrayer un enfant. Premières nuits de la chrétienté... La Vierge, Joseph, l'Enfant, le Bœuf et l'Ane, étaient alors extraordinairement eux-mêmes. Leur propre ressemblance, qui le jour se dispersait un peu, et s'éparpillait auprès des visiteurs, prenait après le coucher du soleil une concentration et une sécurité miraculeuses.
 
Par l'intermédiaire du bœuf et de l'âne, plusieurs bêtes demandèrent à connaître l'Enfant Jésus. Et un beau jour un cheval, connu pour son liant et sa rapidité, fut désigné par le bœuf, avec le consentement de Joseph, pour convoyer dès le lendemain tous ceux qui voudraient venir.
L'âne et le bœuf se demandaient si on laisserait entrer les bêtes féroces et aussi les dromadaires, chameaux, éléphants, toutes bêtes que rendent un peu suspectes leurs bosses, trompes, et un surplus d'os et de chair.
La question se posait aussi pour les insectes affreux comme les scorpions, les tarentules, les grandes mygales, les vipères, pour ceux et celles qui produisent du venin dans leurs glandes aussi bien la nuit que le jour, et même à l'aube quand tout est pur.
La Vierge n'hésita pas.
— Vous pouvez tous les faire entrer, mon enfant est aussi en sécurité dans sa crèche qu'il le serait au plus haut du ciel.
— Et un à un ! ajouta Joseph d'un ton presque militaire. Je ne veux pas qu'il passe deux bêtes à la fois par la porte, sans quoi on ne s'y reconnaîtra plus.
On commença par les bêtes venimeuses, chacun ayant le sentiment qu'on leur devait bien cette réparation. On remarqua beaucoup le tact des serpents qui évitèrent de regarder la Vierge, passant le plus loin possible de sa personne. Et ils sortirent avec autant de calme et de dignité que s'ils eussent été des colombes ou des chiens de garde.
Il y avait aussi des bêtes si petites que l'on savait difficilement si elles étaient là ou attendaient encore dehors. On accorda une heure entière aux atomes pour se présenter et faire le tour de la crèche. Le délai expiré, bien que Joseph eût senti, à un léger picotement de la peau, qu'ils n'étaient pas tous passés, il donna aux bêtes suivantes l'ordre de se montrer.
Les chiens ne purent s'empêcher de marquer leur étonnement : ils n'avaient pas été admis à demeure à l'étable comme le bœuf et l'âne. Chacun les caressa en guise de réponse. Alors ils se retirèrent, pleins d'une gratitude visible.
Tout de même, quand on sentit à son odeur que le lion approchait, le bœuf et l'âne ne furent pas tranquilles. Et d'autant moins que cette odeur traversait, sans même y faire attention, l'encens et la myrrhe et les autres parfums que les rois mages avaient largement répandus.
Le bœuf appréciait les généreuses raisons qui motivaient la confiance de la Vierge et de Joseph. Mais placer un enfant, cette délicate lumière, à côté d'une bête dont le souffle pouvait l'éteindre d'un seul coup...
L'inquiétude du bœuf et de l'âne s'augmentait de ce qu'il était décent, ils le voyaient bien, qu'ils fus- sent totalement paralysés devant le lion. Ils ne pouvaient pas plus songer à s'attaquer à lui qu'au tonnerre ou à la foudre. Et le bœuf, affaibli par le jeûne, se sentait plutôt aérien que combatif.
Le lion entre avec sa toison, que n'avait jamais peignée que le vent du désert, et des yeux mélancoliques qui disaient : « Je suis le lion, qu'y puis-je, je ne suis que le roi des animaux. »
On voyait que sa grande préoccupation consistait à prendre le moins de place possible dans l'étable et que ce n'était pas facile, à respirer sans rien déranger autour de lui, à oublier ses griffes rétractiles et ses maxillaires mus par des muscles très puissants. Il avançait, paupières baissées, cachant ses admirables dents comme une maladie honteuse, et avec tant de modestie qu'il appartenait, on le voyait bien, à la race des lions qui devaient refuser un jour de dévorer sainte Blandine. La Vierge eut pitié et voulut le rassurer d'un sourire semblable à ceux qu'elle réservait pour son enfant. Le lion regarda droit devant lui, d'un air de dire sur un ton plus désespéré encore que tout à l'heure :
« Qu'ai-je donc fait pour être si grand et si fort ? Vous savez bien que je n'ai jamais mangé que poussé par la faim et le grand air. Et vous comprendrez aussi qu'il y avait la question des lionceaux. Nous avons tous plus ou moins essayé d'être herbivores. Mais l'herbe n'est pas faite pour nous. Ça ne passe pas. »
Alors son énorme tête, comme une explosion de crins et de poils, s'inclina et se posa tristement sur le sol dur et le pinceau terminal de sa queue sembla aussi accablé que sa tête, au milieu d'un grand silence qui fit peine à chacun.
Quand ce fut le tour du tigre, il s'écrasa par terre jusqu'à devenir, à force de mortifications et d'austérités, une véritable descente de lit, au pied de la crèche. Puis, en quelques secondes, il se reconstitua tout entier avec une vigueur, une élasticité incroyables et sortit sans rien ajouter.
La girafe montra un bon moment ses pattes dans l'embrasure de la porte et on fut unanime à considérer que « ça comptait » comme si elle avait fait le tour de la crèche.
Il en fut de même pour l'éléphant : il se contenta de s'agenouiller devant le seuil et de faire, de sa trompe, une espèce de mouvement d'encensoir qui fut fort goûté de tous.
Un mouton à l'énorme laine insista pour être tondu sur-le-champ : on lui laissa sa toison, tout en le remerciant.
La mère kangourou voulut à toute force donner à Jésus un de ses petits, prétextant qu'elle faisait ce cadeau de tout son cœur, que ça ne la privait pas, qu'elle avait d'autres petits kangourous à la maison. Mais Joseph ne l'entendait pas ainsi et elle dut remporter son enfant.
L'autruche fut plus heureuse ; elle profita d'un moment d'inattention pour pondre son œuf dans un coin et s'en aller sans bruit. Souvenir qu'on n'aperçut que le lendemain matin. L'âne le découvrit. Il n'avait jamais rien vu de si gros ni de si dur, en fait d'œuf, et crut à un miracle. Joseph le détrompa de son mieux : il en fit une omelette.
Les poissons, n'ayant pu se montrer en raison de leur lamentable respiration hors de l'eau, avaient délégué une mouette pour les remplacer.
Les oiseaux s’en allaient laissant leurs chants, les pigeons leurs amours, les singes leurs gamineries, les chats leur regard, les tourterelles la douceur de leur gorge.
Et ils eussent voulu se présenter aussi, les animaux qui ne sont pas encore découverts et attendent un nom au sein de la terre ou de la mer, dans des profondeurs telles que c’est toujours pour eux une nuit sans étoiles ni lune, ni changement de saisons.
On sentait battre dans l’air l’âme de ceux qui n’avaient pu venir ou étaient en retard, d’autres qui, habitant au bout du monde, s’étaient tout de même mis en route sur leurs pattes d’insectes si petits qu’ils n’auraient pu faire qu’un mètre en une heure et dont la vie était si courte qu’ils ne pouvaient aspirer à dépasser cinquante centimètres – et encore, avec beaucoup de chance.
Il y eut des miracles : la tortue se dépêcha, l’iguane modéra son allure, l’hippopotame fut gracieux dans ses génuflexions, les perroquets gardèrent le silence.
 
Un peu avant le coucher du soleil, un incident peina tout le monde. Joseph, fatigué d’avoir dirigé le défilé toute la journée, sans prendre la moindre nourriture, écrasa du pied une mauvaise araignée, dans un moment de distraction, oubliant qu’elle venait apporter ses hommages à l’Enfant. Et le visage bouleversé du saint consterna tout le monde pendant un bon moment.
Certaines bêtes dont on aurait attendu plus de discrétion s’attardaient dans l’étable: le bœuf dut éloigner la fouine, l’écureuil, le blaireau qui ne voulaient pas sortir.
Quelques papillons crépusculaires demeuraient qui profilèrent leur couleur semblable à celle des poutres de la toiture pour passer la nuit au-dessus de la crèche. Mais le premier rayon de soleil les décela le lendemain et comme Joseph ne voulait favoriser personne il les chassa immédiatement.
Des mouches, invitées à se retirer, laissèrent entendre par leur mauvaise volonté à s’en aller qu’elles avaient toujours été là, et Joseph ne sut que leur dire.
 
Les apparitions surnaturelles au milieu desquelles vivait le bœuf lui coupaient la respiration. Ayant pris l’habitude de retenir son souffle, à la manière des ascètes de l’Asie, il devint lui aussi visionnaire et, bien que moins à l’aise dans la grandeur que dans l’humilité, il connut de véritables extases. Mais un scrupule le guidait et l’empêchait d’imaginer des anges ou des saints. Il ne les voyait que si réellement ils se trouvaient dans le voisinage.
« Pauvre de moi, pensait le bovin effrayé de ces apparitions qui lui semblait suspectes, pauvre de moi qui ne suis qu’une bête de somme ou peut-être le démon. Pourquoi ai-je les cornes comme lui, moi qui n’ai jamais fait le mal ? Et si je n’étais qu’un sorcier ? »
Joseph ne fut pas sans remarquer les inquiétudes du bœuf qui maigrissait à vue d’œil.
— Va donc manger dehors ! s’écria-t-il. Tu es là toute la journée fourré dans nos jambes, tu n’auras bientôt plus que la peau sur les os.
L’âne et le bœuf sortirent.
— C’est vrai que tu es maigre, dit l’âne. Tes os sont devenus si pointus qu’il va te sortir des cornes sur tout le corps.
— Ne me parle pas de cornes !
Et le bœuf se dit à lui-même :
« Il a raison. Il faut vivre. Tiens, prends donc cette belle touffe de vert. Et cette autre ? Tu t’imagines donc qu’elle est vénéneuse ? Non, je n’ai pas faim. Qu’il est beau cet Enfant tout de même ! Et ces grandes figures qui entrent et qui sortent et respirent par leurs ailes toujours battantes. Tout ce beau monde céleste qui pénètre sans se salir dans notre simple étable. Allons, mange donc, bœuf, ne t’occupe pas de ça. Et puis, il ne faut pas te laisser réveiller par le bonheur qui vient te tirer les oreilles au milieu de la nuit. Ni rester si longtemps auprès de la crèche sur un seul genou pour que ça te fasse mal. Ton cuir de bœuf est tout usé à la jointure de l’os ; encore un petit moment, et les mouches vont s’y mettre. »
Une nuit, ce fut la constellation du Taureau d’être de garde au-dessus de la crèche, sur un pan de ciel noir. L’œil rouge d’Aldébaran luisait magnifique et enflammé, toute proche. Et les cornes, les flancs taurins s’ornaient d’énormes pierreries. Le bœuf était fier de voir l’Enfant si bien gardé. Tous dormaient paisiblement, l’âne, les oreilles baissées et confiantes. Mais le bœuf, bien que fortifié par la surnaturelle présence de cette constellation parente et amie, se sentait plein de faiblesse. Il songeait à ses sacrifices pour l’Enfant, à ses veilles inutiles, à sa protection dérisoire.
« Est-ce que la constellation du Taureau m’a vu, pensait-il. Ce gros œil rouge étoilé, qui brille à faire peur, sait-il que je suis là ? Ces étoiles, c’est si haut, c’est si distant qu’on ne sait même pas de quel côté elles regardent. »
Soudain, Joseph qui s’agitait sur sa couche depuis quelques instants se lève, les bras au ciel. Lui qui d’habitude montre tant de mesure dans ses gestes et ses paroles, voilà qu’il réveille tout le monde, même l’Enfant.
— J’ai vu le Seigneur en songe. Il faut que nous partions sans tarder. Hérode, oui, à cause de lui qui veut s’en prendre à Jésus.
La Vierge prend son fils dans ses bras comme si le roi des Juifs était déjà là, dans l’embrasure de la porte, à la main un coutelas de boucherie.
L’âne se met sur pied.
— Et celui-là ? dit Joseph à la Vierge en désignant le bœuf.
— Il me semble qu’il est bien faible pour venir avec nous.
Le bœuf veut montrer qu’il n’en est rien. Il fait un énorme effort pour se lever, mais jamais il ne s’est senti plus attaché au sol. Alors, implorant secours, il regarde la constellation du Taureau. Il ne compte plus que sur elle pour avoir la force de partir. Le céleste bovin ne bronche pas, l’œil toujours aussi rouge et enflammé, et toujours de profil par rapport au bœuf.
— Voilà plusieurs jours qu’il ne mange pas, dit la Vierge à Joseph.
« Oh ! Je comprends bien qu’ils vont me laisser ici, songe le bœuf. C’était trop beau, cela ne pouvait durer. Au reste je n’aurais été sur les routes qu’un spectre osseux et retardataire. Toutes mes côtes en ont assez de ma peau et ne demandent plus qu’à prendre leurs aises sous le ciel. »
L’âne s’approche du bœuf, frotte son museau contre celui du ruminant pour lui faire savoir que la Vierge vient de le recommander à une voisine et qu’il ne manquera de rien après leur départ. Mais le bœuf, paupières mi-closes, semble absolument écrasé.
La Vierge le caresse et s’écrie :
— Mais nous ne partons pas en voyage, bien entendu. C’était simplement pour te faire peur !
— Ca va sans dire, nous revenons tout de suite, ajoute Joseph, on ne s’en va pas ainsi au loin, au milieu de la nuit.
— La nuit est très belle, reprend la Vierge, et nous en profiterons pour faire prendre l’air à l’enfant, il est un peu pâlot ces jours-ci.
— C’est parfaitement vrai, dit le saint homme.
C’est le pieux mensonge. Le bœuf le comprend et ne voulant pas gêner les partants dans leurs préparatifs, il feint de tomber dans un profond sommeil. C’est sa façon de mentir.
— Il s’est endormi, dit la Vierge, mettons tout près de lui la paille de la crèche pour qu’il n’ait besoin de rien quand il se réveillera. Laissons-lui le flageolet à portée de son souffle, poursuit-elle tout bas, il aime bien en jouer quand il est seul.
Ils se disposent à partir. La porte de l’étable crisse.
« J’aurais dû l’huiler », pense Joseph, qui craint de réveiller le bœuf, mais celui-ci fait toujours semblant de dormir.
La porte est refermée avec soin.
Tandis que l’âne de la crèche devient peu à peu celui de la fuite en Egypte, le bœuf reste les yeux fixés sur cette paille où tout à l’heure encore reposait l’Enfant Jésus.
Il sait bien que jamais il n’y touchera non plus qu’au flageolet.
La constellation du Taureau, d’un bond, regagne le zénith et d’un seul coup de corne, se fixe au ciel, à la place qu’elle ne devait plus jamais quitter.
 
Quand la voisine entra, un peu après l’aube, le bœuf avait cessé de ruminer.
 
jules supervielle.
 
 
Effel Noël 2

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 16:26
La grande force
de l'amitié française
  
LETTRES
Les diverses
familles spirituelles
de la France.
Maurice Barrès.
Préface de J.-P. Rioux.
CNRS Editions.
Septembre 2016.
212 pages.
 

 
Maurice Barrès (1862-1923). Ecrivain, essayiste et homme politique. Maître du style et de la pensée française, il inspire cette revue depuis l'origine. Publications récentes : Antoine Billot, Barrès ou la volupté des larmes. (Gallimard, 2013), Maurice Barrès, Une enquête aux pays du Levant. (Manucius, 2013), Maurice Barrès, L'Âme française et la guerre, tome III. (BNF, 2016).
 
Jean-Pierre Rioux, né en 1939, est historien. Spécialiste de l'histoire contemporaine de la France et des idées politiques, il est l'auteur de nombreux ouvrages. Il a récemment publié : Jean-Jaurès. (Perrin, 2005), Les Populismes. (Perrin, 2006), Les Centristes. (Fayard, 2011), La Mort du lieutenant Péguy. (Tallandier, 2014), Vive l'Histoire de France. (Odile Jacob, 2015).
 
Présentation de l'éditeur.
Personne, avant 1914, n'aurait imaginé qu'un jour, Barrès reconnaîtrait aux protestants, aux juifs et aux socialistes le même statut de « familles spirituelles de la France » qu'aux catholiques et aux traditionalistes. N'avait-il pas, au temps de l'affaire Dreyfus, soutenu les campagnes antisémites de Drumont, brocardé l'influence « dissolvante » du protestantisme, ferraillé contre l’« internationalisme rouge » ? Publié en 1917, au plus fort des combats du Chemin des Dames, des mutineries, de la crise morale qui saisit l'arrière, Les Diverses Familles spirituelles de la France dévoile un Barrès inattendu. Face à la commotion nationale, il se fait le chantre des « amitiés françaises » contre les germes de division qui, trop longtemps, affaiblirent le pays. « La guerre est l'occasion pour une nation déchirée de dépasser ses clivages et de mettre en commun, au service d'un but qui les transcende, l'énergie jusque-là dépensée dans la vanité des querelles de partis », lance l'écrivain-député dont le coeur bat au rythme des lettres de soldats qu'il reçoit alors par milliers. La relecture de ce classique monte que Barrès ne fut ni le « crieur public du massacre » dénoncé par Jean Guéhenno, ni le « rossignol du carnage » fustigé par Romain Rolland. Pour Barrès, en effet, le soldat se bat pour que ses enfants n'aient pas à se battre. Il fait la guerre pour détruire la guerre...
 
Préface de Jean-Pierre Rioux (conclusion).
Cent ans plus tard... Ne faisons pas dire à Barrès, malgré tant de propos généreusement ampoulés, qu’il considérait que la terre de salut fût en vue puisque le peuple français en armes oubliait ses divisions et rivalisait d’esprit de sacrifice, de sens patriotique, d’héroïsme d’esprit et de foi. Les Marginalia, ces réflexions notées de sa main juste après la publication du livre et publiées par son fils Philippe dans l’édition de 1930 et qu’on retrouvera ici en annexe du texte de 1917, prouvent que le doute a pu le saisir sur-le-champ et être entretenu après la Victoire. Il l’exprimera à voix haute, y compris à la Chambre et dans ses conférences, au temps du Bloc national et du retour des divisions et des haines partisanes, dès 1919. Non. C’est aussitôt qu’il s’interroge sur le sens de tant de spiritualité, d’esprit de réconciliation et de vaillance. Il griffonne en marge de son livre, visiblement décontenancé : « Ils s’évadaient de leur humanité. Vers quoi ? Serait-ce vers rien ? » ; « Mais s’ils s’étaient trompés ? » ; « A quoi tout cela est-il bon ? ». Créditons Barrès de cette angoisse-là ; de ce tremblement au spectacle de l’affrontement entre une Histoire affreusement nouvelle et l’âme antique de la nation; de ce point de suspension.
Observons aussi que dans le texte originel comme dans ses Cahiers des incidentes révèlent qu’en publiant ce livre il reste d’abord fidèle à son « innéité » et revendique, cette fois sans désemparer, la continuité et la rectitude de son labeur national. En 1911, Les Amitiés françaises, petit traité d’éducation à l’usage des nouvelles générations et particulièrement de son fils Philippe, avait averti. Assurément, écrivait-il, fort d’un postulat posé dès 1889 dans Un Homme Libre, « des individus qui ne se mettent pas d’accord avec eux-mêmes et qui contrarient leur innéité font de détestables éléments sociaux » ; c’est artifice et mensonge de laisser croire qu’un être, individu ou collectivité, peut grandir « en dehors de sa vérité propre ». Mais, autre postulat, la « froide déesse Raison » veut qu’ « un petit enfant chez qui l’on distingue et vénère les émotions héréditaires, qu’on meuble d’images nationales et familiales tout au cours de sa vie, dans son fond possèdera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toutes les infections, une croyance, c’est-à-dire une santé morale ». Oui, poursuit-il, « on peut dégager chez un jeune garçon ses dispositions chevaleresques et raisonnables, le détourner de ce qui est bas, l’orienter vers la vérité, susciter en lui le sentiment d’un intérêt commun auquel chacun doit concourir, le préparer enfin à se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d’une chose immortelle ».
Toutefois, croyance et solidité morale resteront inopérantes si n’a pas été entretenue la fidélité de tous et chacun au « trésor national ». C’est pourquoi en 1913, juste après la publication de La Colline inspirée, Barrès s’est lancé passionnément dans la bataille parlementaire qui a abouti à l’adoption d’une loi de protection et de promotion des monuments historiques – celle qui encore aujourd’hui n’a rien d’obsolète. Il en a tiré argument dans La Grande Pitié des églises de France, publié en février 1914, pour signaler la montée d’une conscience patrimoniale, d’une unification du domaine sacré et donc d’une mobilisation , déjà, du divin dans la France menacée de guerre, juste avant la destruction par la « race » et la « barbarie » allemande de a cathédrale de Reims et la ruine de tant de clochers repères d’artillerie, bien avant le salut de 1919 aux statues de la cathédrale de Strasbourg : oui, les saints, les prophètes et la Vierge ont formé et reformeront la haie d’honneur de nos soldats « pour leur chevalerie ».
Spiritualité et morale civique, conscience de la grandeur nationale et valorisation du patrimoine hérité n’ont donc fait qu’un pour lui. Les malheurs et les ardeurs de la guerre n’ont fait que renforcer l’unicité spirituelle et sacralisée, monumentale et populaire, de l’espace public. Mais celle-ci reste guidée par « la déesse Raison » ; elle est, grâce aux savants, aux instituteurs et aux catéchistes main dans la main, l’agencement terriblement humain d’une conscience plus aigüe du réel, d’une concordance des croyances et d’une intelligence à la française confortée par la science et la recherche, par la diffusion toute républicaine des savoirs et de l’instruction.
Cet impératif de « reconstitution intellectuelle » à jet continu hantera Pour la haute intelligence française publié en 1925, après sa mort, à l’initiative de Philippe Barrès et préfacé par Charles Moureu, l’éminent chimiste, celui qui avait lancé l’industrie française dans la production des gaz de combat en 1915 après le massacre au chlore commis par les Allemands à la bataille d’Ypres. Charles Moureu tient à dire de Barrès que ce « prince des lettres fut un ami des sciences, et [qu’en servant] la cause des sciences il servit la Patrie et l’Humanité. Avec son arrière plan guerrier, cette ultime publication complète et achève un cheminement scandé par La Grande Pitié et Les Diverses Familles. Elle est un hymne à l’organisation nécessaire de la science chez les « fils spirituels de Pasteur ». Malgré « la grande pitié des laboratoires de France », plaide Barrès, maîtres et étudiants d’après la guerre auront toujours en charge « une belle besogne d’unité française ». Car autant que l’éclat des arts et des lettres, le développement des sciences et des techniques, outre qu’il conforte la défense nationale, assied l’idéal d’humanité et la présence de la France dans le monde du XXe siècle. Elle assure mieux que par des discours et des idéologies l’adaptation de l’esprit public aux temps nouveaux et aux amitiés ferventes renouées au front. Cette ode barrésienne à la modernité technicienne ne peut qu’intéresser et peut-être toucher son lecteur d’aujourd’hui. Car celui-ci sent encore trop bien que l’Université et la Recherche restent en France toujours à la peine, par défaut d’ambition rajeunie par le fracas d’un monde nouveau, par négligence intellectuelle d’y puiser une réserve de vitalité.
Tel est chez Barrès l’encadrement, raisonné par l’intelligence collective et le développement de la connaissance, de la spiritualité de la famille recomposée. Son argumentation, à discuter mais forte, est d’une telle actualité cent ans plus tard qu’elle éclipse le débat entre historiens lancé par Zeev Sternhell depuis son Nationalisme de Maurice Barrès de 1972 et qui ne nous intéresse guère ici, puisqu’il n’a jamais pris en ligne de compte Les Diverses Familles Spirituelles. A la lecture de celles-ci, on considèrera simplement, avec Pierre Milza, Serge Bernstein et Michel Winock, que tout au contraire, cette harangue de 1917 apporte une triple preuve. La première : Barrès a su abandonner son antisémitisme des années 1890 au profit d’une bénédiction toute républicaine de l’acquiescement patriotique et héroïque des « israélites » à la cause nationale. La deuxième : il a conçu et tenté de promouvoir un élargissement et une élévation du regard nationaliste sur la France issu du boulangisme, de l’antidreyfusisme et des sursauts des « jeunes gens d’aujourd’hui » à la veille de la guerre, puisque l’Union sacrée maintenue redistribue les cartes en faveur d’ »amitiés françaises » à prolongement universel, puisque l’esprit de compréhension l’emporte sur l’invective et la division. La troisième : Barrès, fort de cette évolution et de cette exigence, tout empreint d’histoire et de patrimoine qui font la Nation une colline inspirée, une floraison d’héritages et de continuités et non plus une machine de guerre idéologique poussant à la rupture violente et à la transparence assassine, n’a pas participé d’un fascisme à la française.
Fermons le ban. Et rêvons un peu, voulez-vous, en découvrant ou feuilletant ce petit livre négligé. Voici que nous revient le mot d’André Malraux à propos du message de ce Barrès prétendument moisi : « Si étrangères qu’elles nous soient, ne marchandons pas – ajoutons : avec lui, grâce à lui – notre admiration aux hautes valeurs amputées ».
Car voici qu’en 2015 et 2016, dans une France tout autre mais où le sang a coulé et le mot guerre a été avancé, où la Marseillaise et les drapeaux ont refleuri, où « la promesse d’une même France » a secoué l’opinion et conquis les médias les plus populaires, un président de la République qui n’a rien de barrésien a tenu pour acquis que l’unité nationale se reconstruit aux pires moments, que sa diversité est fondatrice et que l’avenir commun participe encore du mot « patrie ». Au lecteur, aujourd’hui, de soupeser ce rapprochement.

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 16:15
Georges Louis Garnier
 
 
verdures de paris
 
 
 
- De quels purs éléments naît ton charme, ô verdure ?
- Du bleu si frais de l’eau, de l'or si beau du jour.
- D'où ce baume qui plus que ta nuance dure ?
- Du dieu dont ce mortel feuillage est le séjour.

Frondaisons! Revoici le feuillage d'avril !
Source ailée au-dessus des amants gazouillante,
Onde et brise, aube et chant fondus en même plante,
Ce qu'il sait du bonheur, jamais le dira-t-il ?

Que j'aime dans ton parc étagé, tout au bout
De l'allée expirant sur la terrasse altière,
Ce vertige d'azur plus profond, ô Saint-Cloud
Que l'ombre de tes bois perdus dans la lumière !

Meudon, Fourqueux, Marly, noms gazouillants d'oiseaux,
Montmorency, Sannois, Fontainebleau, Recloses,
Coups d'ailes de Paris au sommet des coteaux
Qui la ceignent de bois, de vergers et de roses !

Verte nacelle au bleu du songe suspendue,
La petite clairière où je m'étais assis
Emporte doucement à travers l'étendue
Ma peine qui devient ange du paradis.

Beau voile frissonnant, brodé de mille oiseaux,
Pudeur de la Maison, son aise et sa parure,
Qu'il est doux d'entrevoir, si blanche en tes réseaux,
Sa chaste épaule où dort le bonheur, ô verdure !

Souvent aux calmes nuits de l'été je m'assois
Dans ces jardins déserts, ces parcs, ces avenues,
Où l'âme de Paris, amoureuse des bois,
Rêve jusqu'au matin d'idylles ingénues.

Si je ne connais plus des jardins que leurs grilles,
C'est rosée à mon cœur d'entrevoir un sentier
Où quelque oiseau des bois descend, entre deux trilles,
Boire à la cascatelle en fleur d'un églantier.

- Grands arbres, dites-moi si le chant qui s'envole
Au gré des vents, Zéphyr, Tramontane, Aquilon,
Mieux vous plaît que la stance à mesure moins folle ?
Dionysos est ivre et trop sage Apollon.

- Laisse les dieux, poète, et prends des hirondelles
Un exemple à la fois savant et naturel,
Car les beaux vers, toujours, comme les justes ailes
Sont en naissant compas et balances du ciel.
 
 
 
georges-louis garnier (1880-1943). Verdures de Paris (1938).
 
 
en perdition
 
 
 
A Guy Lavaud.
 
Profondeurs de la vie, abîmes insondés
Où n'atteignent que les naufrages,
Nef en péril, je songe aux trésors inondés
Qui dorment dans vos noirs parages.

A quels scaphandriers, dans leur nuit descendus,
Vos épaves livreraient-elles
Les mystiques joyaux des dévouements perdus,
L'or des fidélités mortelles ?

Des riches cargaisons qui font les destins lourds
Le malheur volontiers nous prive,
Tandis que, sillonnant la surface des jours,
La maigre voile atteint la rive.

Mais que me sont auprès des diamants noyés
Dont les astres ont la mémoire
Les parures de verre et les pâles colliers
De la fortune ou de la gloire !
 
 
 
georges-louis garnier (1880-1943). Le Songe dépouillé (1931).
 
 
poème d'automne
 
 
 
Nourrice au sein meurtri, douce et tendre saison
Qui portes les fruits de la terre,
De quel amour, Automne, aimes-tu la maison
Que ton sang doré désaltère !

Hutte du bûcheron, petits hameaux perdus,
Gai village à flanc de colline,
Toutes sont tes enfants que tu tiens suspendus
Après ta mamelle divine.

Baisse le jour. Leur faim apaisée en tes bras,
Le cellier plein, la grange lourde,
Tu baignes de rosée et puis clos leurs yeux las
Que fait rêver ta chanson sourde.

Qu'elle est tranquille alors la dormeuse au front blanc,
Posé sur un calme nuage,
Tandis qu'à ses pieds frais tu laisses en tremblant
Glisser ton voile de feuillage !
 
 
 
georges-louis garnier (1880-1943). Le Songe dépouillé (1931).
 
 

 

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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 10:33
Fagus
 
 
confection d'un sonnet
 
 
 
I
 
Pour résoudre l'obscur sonnet
Qui fermente en ton mésentère
De toi suffira-t-il de traire
Deux quatrains, deux fois un tercet

Selon le dessin qu'en traçait
Boileau monté sur Despautère
(Six, et sept il est salutaire
De compter huit) voyez, ce n'est

Rien de plus, et tel le souhaite
(Neuf, et dix) le maître poète
Avec le maître menuisier ;

On assemble, et cheville et rogne,
Et Minerve au fond du panier
En pénitence grogne, grogne.

 
 
II
 
Sertir en quatorze vers
Selon des règles concises
Aux prescriptions précises
Le discobole univers,

Revers trouble, absurde avers,
Esthétiques indécises,
Éthiques sur rien assises,
Érotiques à l'envers,

Toutes aurores qu'on lève,
Et toutes bulles qui crèvent,
Démons qu'on ne sait bannir,

Tout ce qui nous fait maudire
La vie et la vient bénir,
Tout ce qu'un sonnet doit dire.

 
 
III
 
Gloire humaine offerte aux vers,
Calme extase des églises,
Chant des gouffres, chœur des brises,
Tout ce que l'orbe univers

Roule, angélique ou pervers,
Neige au cul des Cydalises,
Aubes en fleur, ailes grises,
L'empreindre en ce rien de vers,

Cœurs déclos, âmes fermées,
Cieux qui s'ouvrent, joies, fumées,
Ce qui meurt, ce qui renaît,

Tout espoir et toute envie,
C'est beaucoup pour une vie,
C'est assez pour un sonnet.
 
 
 
fagus (1873-1933). Clavecin (1926).
 
 
carolle fleurie
 
 
 
— Voici pour joindre la Guirlande
Des fiançailles fleur sur fleur :
Voici la Sauge et la Lavande ;
Voici la Bruyère des brandes;
C'est pour nos haltes sur la lande
Où la mer grande boit ses pleurs ;

Au fond des neiges nuptiales
Voici la Violette frileuse
Et ses fourrures, mousses vertes,
Blottie en timide amoureuse
Que son seul parfum déconcerte :
Ainsi vos puretés s'exhalent ;

Voici, filleule des hivers
Et du printemps la fiancée,
La glaciale Primevère;
Voici la céleste Pervenche :
Et c'est l' amante qui se penche,
Vers l'amant tremblant et glacé ;

Voici l'alerte Coucou jaune,
Chapeau-chinois du messager
Avril, qui lustre sa couronne
Qu'effeuille mai, dès que fleuronne
L'Aubépine, où vient voltiger
Ton amour au souffle léger ;

Voici la reine Renoncule,
Auréole à l'étang qui dort :
Pour le crépuscule et l'essor
De nos rêves où s'accumule,
Tandis que sombre un passé mort,
Un avenir d'immense aurore ;

Voici l'étoile Marguerite,
D'or toute, aux vibrements d'argent
Qu'un halo de rubis agite,
Qu'iront nos voeux interrogeant :
C'est pour les transes que suscitent
Les bourrasques d'un sort changeant ;

Milliers de prunelles pensives
Où s'égouttent des coeurs blessés,
Voici, des légendes plaintives,
Les Myosotis des délaissés :
C'est pour nos coeurs qu'ont traversé
Si cuisants deuils pour joies si vives

Voici, Veilleuses de Marie,
Les fleurs des vierges sans mari,
Lampes des veuves palpitant
Au catafalque des prairies
Quand tinte l'automne expirant :
Et c'est pour nos mélancolies ;

Et voici le Lys pour l'histoire
Du lys qui s'entrouvre vers moi ;
Voici la Pensée en mémoire
Du soir qui l'a promis à moi;
Et voici la Rose en sa gloire,
Pour l'autre soir que j'entrevois !

Et voici des Pensées encore :
C'est pour que vous pensiez à moi.
 
 
 
fagus (1873-1933). Guirlande à l'épousée (1921).
 
 
ballade de la grande pitié
 
 
 
A Maurice Allem.
 
- Où est Rutebœuf, où Verlaine,
Où Touroulde, où François Villon,
Tristan l'Hermite, La Fontaine,
Jean de Meung et son compagnon,
Clément Marot, Pierre Dupont,
Alain Chartier, Marie de France,
Jean Lorrain, René Ghil, Degron ?
Mais, où est la chanson de France ?

Où est Laforgue, où est Verlaine,
Où sont Stéphane Mallarmé,
Rimbaud à l'âme plus qu'humaine,
Hello, Cros du Yanki pillé,
Signoret, le divin Villiers,
Et Jarry, et Tristan Corbière,
Georges Périn et Cuvilliez ?
Mais on est Charles Baudelaire ?

Et, où sont Glatigny, Verlaine
Et Maurice de Faramond ?
Deubel que but ou Marne ou Seine,
Humilis mort sous son haillon,
André Gill mort au cabanon,
André Chénier, tronche sa tête,
Le grand Bruant, et Châtillon,
Et ceux dont on ne sait le nom :
Où sont-ils, les divins poètes ?

 
envoi
 
- 0 Vierge Marie, espérance
De tous les trouveurs de chanson,
Les poètes sont en souffrance
Et les lys sont à l’abandon :
Prends en pitié le beau parler de France !
 
 
 
fagus (1873-1933). La Muse française (octobre 1930).
 
 

 

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 10:59
La tentation
des sables
  
LETTRES
André Malraux
et la reine de Saba.
Jean-Claude Perrier.
Ed. du Cerf.
Août 2016.
180 pages.
 

 
Jean-Claude Perrier, né en 1957, est écrivain et critique littéraire. Auteur d’une quarantaine d'ouvrages, dont plusieurs essais remarqués sur Gide, Malraux, Loti et Saint-Exupéry, il collabore régulièrement au Magazine littéraire, au Figaro, et à l’Orient-Le Jour. Il a récemment publié : André Gide ou la tentation nomade. (Flammarion, 2011), Le Voyageur de papier. (Héloïse d’Ormesson, 2012), Comme des barbares en Inde. (Fayard, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Une légende vivante part à la découverte d'un mythe englouti. Un aventurier du XXe siècle se met en quête d'une souveraine qui régna trois mille ans plus tôt. Un lauréat du Prix Goncourt accomplit son rêve d'enfance en recherchant dans les sables le fantôme d'une femme couronnée et les vestiges oubliés de sa cité fabuleuse. Il fallait l'écrivain et voyageur qu'est lui-même Jean-Claude Perrier pour ressusciter l'expédition que mena André Malraux, en 1934, au Yémen, pour retrouver la Reine de Saba. Rejoindre l'Orient littéraire, replonger dans la Bible et le Coran, relire Flaubert et Lawrence d'Arabie, compulser encore une fois des cartes muettes, emprunter à nouveau les ailes de Mermoz et de Saint-Exupéry, tutoyer l'aviateur Corniglion-Molinier par-delà la mort, arpenter inlassablement le désert et rêver les ruines : le cadet refait ici le voyage de l'aîné. Et en dénoue le secret intérieur : avec son reportage publié dans L'Intransigeant, Malraux signa l'adieu à sa jeunesse. De la montée des totalitarismes dans l'Europe d'hier à l'incendie qui ravage aujourd'hui le berceau de l'écriture, entre la Méditerranée et la mer Rouge, cet essai, à la croisée de la chronique et de l'histoire, de la biographie et de la critique, mené à grand train et avec style, nous interroge sur l'abyssal rétrécissement du monde et de notre imaginaire.
 
L'article de Stéphane Barsacq - Service littéraire - septembre 2016.
Une voie royale. En 1933, André Suarès, le condottière, offre son portrait de la ville de Marseille à son ami : « A mon cher Malraux de qui l’Art soutient et étend la force. » Quelques mois plus tard, Malraux est couronné par le prix Goncourt. Le succès de « La Condition humaine » est contemporain de l’inhumanité que mettent en place, toujours en 1933, Hitler et les siens. Malraux est célèbre, il est engagé, il introduit la politique dans le roman. Il ne sépare plus le verbe de l’action. Mais plutôt que e donner dans le militantisme exclusif, il décide en 1934 de s’offrir une échappée belle : s’envoler à la recherche de la cité mythique de la Reine de Saba. Le monde craque certes de toute part, mais cela n’empêche pas Malraux de suspendre son activisme, de faire un pas sur le côté et, tel d’Annunzio, de prendre l’avion pour vivre l’aventure. De nombreux voyageurs et écrivains français l’ont précédé sur cette voie, depuis Jean Chardin au XVIIe siècle jusqu’à Michel Vieuchange, mort en 1930, le premier européen, vanté par Paul Claudel, à avoir visité les ruines de la cité interdite de Smara dans l’Ouest saharien. La folle équipée de Malraux a une dimension non moins mythique : elle rappelle celle de Rimbaud auprès de Ménélik, le descendant de la Reine, mais aussi le rêve d’Atlantide de Pierre Benoit. Jean-Claude Perrier en explique tous les ressorts au long de son roman – une contre-enquête serrée avec, en son cœur, une mise en abyme fascinante : aux articles de Malraux répondent, sur le mode du feuilleton de presse, les mises au point érudites de l’auteur. Plutôt que de dénoncer les affabulations prêtées à Malraux, Jean-Claude Perrier fait le pari de la noblesse et de l’élégance : il parvient à replacer l’aventure yéménite dans son œuvre et dans sa quête. Il montre le désir de Malraux de s’appuyer sur le mythe pour le renouveler. Après son retour en France, en mars 1934, Malraux écrivit : « Il faut risquer de mourir, non pour mourir mais pour vivre. » Jean-Claude Perrier nous révèle avec brio un monde où la légende le dispute à la vérité. Aux confins de nos origines, alors même que l’univers menace, comme en 1934, de basculer.

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 08:12
Klingsor
 
 
monsieur de la gandara
 
 
 
La lune se lève sur le marronnier,
Monsieur de La Gandara rêve au Luxembourg ;
La lune se lève sur le marronnier
Et monsieur de La Gandara la regarde ;
On entend au loin battre le tambour
De garde.

Dans la douceur de ce soir printanier
Le vent léger transporte une odeur de lilas ;
Le sergent de ronde fait sonner ses clefs ;
Les couples s'isolent dans les allées
Et monsieur de La Gandara qui s'attarde
A contempler la couleur rose-thé
Des balustrades,
A son tour s'en va.

De sorte qu'au fond du vieux parc déserté
Où le fantassin de la République
Veille et s'engourdit,
Les belles reines de marbre,
Droites et mélancoliques,
Restent seules à rêver du temps jadis,
Au clair de lune sous les arbres.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Humoresques (1921).
 
 
bougival
 
 
 
Beau canotier de Bougival
Tout est chansons :
Le poisson bleu fait un ovale
Autour de ton bouchon.

Par l’accroc de son manteau gris
Le ciel montre un lambeau d’azur :
Le goujon de cette friture
N’est pas encore pris.

Et cependant déjà la barque nage
Vers le port.
Et ton rêve s’enfuit avec ce fin nuage
Ourlé de rose et d’or.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Revue "Le Divan" (1929).
 
 
schéhérazade
 
 
 
Douce Schéhérazade encor un conte !

Où l’on cueille des bouquets d’Engaddi
ou des roses noires d’Endor
où se rencontre
le magicien d’amour maudit
avec Miryamie au jardin, qui dort.

Douce Schéhérazade encor un conte !

Où viennent pépier les bengalis
en leurs robes adorables d’oiseaux,
où l’on rencontre
avec leurs cinnors aux airs jolis
les couples ennoués des damoiseaux.

Douce Schéhérazade encor un conte !

Ou bien où songe en sa forêt d’Orient,
comme un mort qui serait paré d’oranger,
quelque vieux comte
d’Assur ou de Tripoli, souriant
dans sa blanche barbe de chanvre léger...
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Revue "Schéhérazade" (1903).
 
 

 

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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 14:46
Les ombres
et la lumière
  
LETTRES
Deux remords
de Claude Monet.
Michel Bernard.
La Table ronde.
Août 2016.
224 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est romancier et essayiste. Grand styliste, héritier d’une longue lignée d’écrivains lorrains, il a consacré une dizaine d’ouvrages à son barrois natal, à ses souvenirs d’enfance, à la grande guerre et à l’identité française. Il a récemment publié : Le Corps de la France. (La Table ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table ronde, 2011), Les Forêts de Ravel. (La Table ronde, 2015), Visages de Verdun. (Perrin, 2016).
 
Présentation de l'éditeur.
« Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu'ils soient installés à l'Orangerie selon ses indications, il fit ajouter une ultime condition au contrat : l’État devait lui acheter un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, et l'exposer au Louvre. A cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucune explication. Deux remords de Claude Monet raconte l'histoire d'amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l'Ile-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu'au bout »
 
Recension de Françoise Le Corre - Études - octobre 2016.
Dans le paysage littéraire actuel, Michel Bernard est un auteur qui diffère. Les lecteurs des Forêts de Ravel (La table ronde, 2015) le savent. Ils retrouveront dans ce nouvel ouvrage la belle mesure d'un récit installant en douceur le rythme de la méditation, de la mémoire, des lumières héritées, des tragédies communes sous les destins singuliers. Amateurs de prose convulsive : s'abstenir ! Mais, pour les autres, quel bienfait ! Si la longue existence de Claude Monet est au centre du livre, la guerre, une nouvelle fois, est aux deux bords. Celle de 1870 avec le siège de Paris, celle de 1914-1918 avec la dernière offensive allemande et, de l'une à l'autre, la terre de France, son corps un et multiple, ses veines, ses beautés et ses tares, ses plaies, ses renaissances, ses ciels, ses pluies, ses jardins des temps de paix. Qui de l'homme ou de la terre, à laquelle il appartient, est le reflet de l'autre ? D'où vient l'empreinte ? Approcher un tant soit peu le mystère de ces singulières osmoses est ici source de poésie où se déploie la sensualité d'une géographie, d'une époque, d'une histoire, d'un esprit. Donner à sentir… les ardeurs de la jeunesse, les lenteurs de l'âge, toutes les douleurs enfouies tenues au secret. Ainsi suit-on Claude Monet et Georges Clemenceau en leurs promenades tardives: « Ils allaient par deux, bord à bord, à pas lents à travers le jardin. On ne les dérangeait pas, on les regardait. Sous le bord de curieux chapeaux ronds, leurs traits, pétris par le chagrin et la force d'aimer, avaient la sérénité du sommeil. Ils rêvaient ensemble. » Nous rêvons aussi : Frédéric Bazille, le jeune, talentueux, timide et généreux Bazille, fraîchement engagé, revient au domaine familial. Le soir venu, il voit s'allumer les lumières de Montpellier… Un jour glacé, jour de neige, Camille, son grand amour, sous sa capeline rouge « de conte de Perrault » passe dans le jardin et regarde à la vitre… Frédéric, Camille, comment Claude eût-il pu oublier ces deux-là, si lointaine fût leur mort ?

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N°1 - 2009/01
 
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