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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 23:00
boileau.2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2011 : troisième centenaire

de la mort de Nicolas Boileau

 

La rédaction de la Revue Critique des idées et des livres présente à Mgr le Comte de Paris, à la Maison de France, à ses lecteurs et amis tous ses voeux de bonheur et de prospérité pour l'année 2011.


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la revue critique des idées et des livres
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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 12:07

Vérités socialistes

 

La vérité est-elle en train de devenir une idée neuve à gauche ? On pourrait le penser à la lecture des programmes que nous mitonnent les candidats aux primaires du PS. Vrai, il faut « parler vrai », nous disent-ils en chœur. Seule la vérité paye, n’essayons plus d’embobiner les Français avec des promesses, ca ne marche plus, cherchons au contraire à leur tenir un langage de vérité, ca dérange au départ, mais ca peut rapporter gros à l’arrivée… La sincérité, voilà donc le nouveau fonds de commerce des socialistes. Il a le mérite d’être simple, de bon goût, accessible à tous et surtout… de ne plus avoir à s’encombrer de promesses qu’on ne saura pas tenir. Car, bien entendu, pour nos éléphants roses, parler vrai, c’est d’abord chercher à nous convaincre qu’en dehors de la mondialisation régulée, rien – ou presque rien – n’est possible.

Chacun accommodera par la suite cette exigence de vérité à ses discours, sa conscience ou son génie propre, s’il en a.

Pour  M. Strauss-Kahn,  par exemple, cela ne fait aucun doute : « la gauche doit dire la vérité ». Invité de France Inter le 16 novembre dernier, le directeur général du FMI n’a pas eu de mots assez durs pour les hommes politiques et les gouvernements qui se laissent aller à faire des promesses alors que les marchés n’en tiendront aucune. Regardez la Grèce, nous suggère Dominique, les socialistes viennent de s’y faire réélire alors qu’ils ne promettent que du sang et des larmes. Voilà la nouvelle gouvernance mondiale qui se prépare – et dont il se déclare lui-même l’inventeur : des gouvernements de progrès à la manœuvre, « une gauche qui fait bouger le monde ». Et puis une droite qui ramasse la mise, une fois le sale boulot fait. Mais là, c’est nous qui rajoutons.

Pour M. Fabius aussi, la vérité est la seule voie possible vers le socialisme. A condition, naturellement, qu’elle soit à géométrie variable et qu’on puisse s’affranchir très vite des vérités périmées. C’est sans doute ce sens aigu de la vérité qui l'a conduit à faire adopter en novembre dernier par le PS une plateforme de politique étrangère ultra européiste, alors qu’il fut il y a cinq ans le chef de file des « nonistes ». C’est le même esprit de loyauté vis-à-vis de lui-même qui lui a récemment fait dire qu’en cas de victoire de la gauche la France ne sortirait évidemment pas du commandement intégré de l’OTAN [1], alors qu’il fut parmi les premiers à critiquer – et avec quelle véhémence – les lâchetés et les accommodements sarkozistes vis-à-vis de l’Amérique. Comme il n’a plus de perspective présidentielle, on dirait que M. Fabius s’est donné comme objectif de dégouter à jamais les Français de voter à gauche. Il y parvient assez bien.

Au jeu de la vérité, celle qui réussit tout de même le mieux, c’est Mme Aubry. Elle n’y a pas beaucoup de mérite puisqu’elle est tombée dedans lorsqu’elle était petite. Son père, en bon démo-chrétien, ne lui a-t-il pas appris qu’il fallait toujours dire la vérité ? C’est ce à quoi elle s’emploie depuis qu’elle est à la tête du PS. Vis-à-vis des chefs d’entreprises et des « forces vives économiques », en les rassurant sur le fait que le retour des socialistes au pouvoir ne changera à peu près rien pour eux, et qu’on pourra même revoir s’il le faut à la marge les 35 heures. Vis-à-vis du prolétariat urbain et rural, en lui promettant qu’à défaut d’ascenseur social, on ouvrira tout grand le dispensaire social, ce fameux « care » qui, dans la novlangue socialiste, s’assimile à une sorte de soupe populaire élargie aux choses de l’esprit. Quant aux militants et sympathisants, ils auront droit eux aussi à leur part de vérité avec les primaires, ce processus démocratique, transparent et ouvert, où aucun accord saumâtre entre tel et tel gros éléphant et contre tel(le) autre ne viendra troubler la partie. C’est promis !

Et puisque au PS, comme disait Zola, « la vérité est en marche », certains se demandent si le temps n'est pas venu de dire vraiment ce que l'on pense. C'est le cas de François Hollande.  On connaissait ses talents d’apparatchik et d’avaleur de couleuvres, mitterrandiennes ou jospiniennes. On connaissait aussi sa capacité à métamorphoser le « parti de la transformation sociale » en un gros ramassis d’élus radicaux-socialistes en mal de banquets républicains. On connaissait moins ses qualités de penseur. Le mal est réparé avec le petit manifeste qu’il vient de publier sous un titre alléchant, « Parlons de la France ». On sautera  rapidement les chapitres sur l’économie et le social, pleins d’idées plates et de pensées molles, pour en arriver à la politique internationale et à la défense. Là notre François se « lâche » et il s’ébroue. S’agissant du nucléaire, fini d’apparaître comme les « mauvais joueurs », il faut s’engager résolument dans le désarmement, quitte à être les dupes des jeux des autres grandes puissances. Pour les armes conventionnelles, puisque nous n’avons plus les moyens de notre indépendance, allons-y à fond dans la coopération avec les autres. Et pourquoi ne pas fusionner (oui, oui, vous lisez bien fusionner) nos forces terrestres avec celles de l’Allemagne ! Cette Allemagne, à qui le PS, dans sa plateforme de politique étrangère, offrirait bien un siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies! Désarmement nucléaire, intégration confirmée dans l’OTAN, retour au projet de Communauté européenne de défense, abaissement vis-à-vis de l’Allemagne… Voilà donc le rêve international des « hollandais » mis au clair : le retour à la IVe République, l’enterrement définitif du gaullisme, une France des grands discours, impuissante, rapidement inutile. Gageons, hélas, que c’est le rêve inavoué de beaucoup de socialistes.

Reste Ségolène. Sa déclaration de candidature a surpris sur la forme. Elle a promis de nous étonner sur le fond. Si c’est en se démarquant des « vérités » désespérantes ou malodorantes de ses camarades, elle sera la bienvenue. Chez les socialistes aussi, après tout, l’espérance pourrait être royale.

Hubert de Marans.



[1]. Devant l’Association de la Presse Internationale, à l’occasion de la présentation de la plateforme internationale du PS dont il a supervisé la rédaction, M. Fabius a confirmé, qu’en cas de victoire de la gauche, la France resterait dans le commandement intégré de l’OTAN (Source Marianne du 4 décembre 2010).


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Hubert de Marans - dans Politique
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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 23:00
Parlez moi de la France           
 
de Michel Winock
Mis en ligne : [27-12-2010]
Domaine :  Idées  
Winock-2.jpg

 

Michel Winock, né en 1937, est historien. Il enseigne l'histoire contemporaine à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et est l'auteur de nombreux ouvrages sur la République, le nationalisme et l'histoire des idées. Il a récemment publié Clémenceau (Perrin, 2007), 1958, La naissance de la Ve République (Gallimard, 2008), L'Élection présidentielle en France, (Perrin, 2008), Le XXe siècle idéologique et politique (Perrin, 2009), Madame de Staël, (Fayard, 2010).


Michel Winock, Parlez-moi de la France. Paris, Perrin, octobre 2010, 347 pages.


Présentation de l'éditeur.
"Personne n'est plus convaincu que moi que la France est multiple", disait de Gaulle. Comment alors la décrire, pour la faire connaître et aimer ? " Les contradictions dont les siècles l'ont pétrie intimident le portraitiste, écrit Michel Winock. La France ne cesse d'être double, royaliste et républicaine, catholique et incrédule, parisienne et provinciale, hospitalière et xénophobe, classique et romantique, ancienne et moderne, on n'en finit pas de décliner l'interminable dualité d'un pays où tout et le contraire de tout paraît s'y être fait naturaliser. " Pourtant, à l'heure où l'Europe inquiète et où la mondialisation menace, les Français entendent bien demeurer cette vieille nation fière d'elle-même. Mais la France en a-t-elle encore les moyens ? II importe d'abord, pour en juger, de bien la connaître. Personne n'était mieux placé que Michel Winock pour en donner les clés. Voici donc sa France, qui est la nôtre.


Article de Thomas Wieder. Le Monde, 11 décembre 2010.
Paradoxes hexagonaux. Que tous ceux qui considèrent la France comme une sorte de "substance platonicienne" dotée d'une identité éternelle et immuable se plongent dans ce livre ! Avec la clarté qu'on lui connaît, Michel Winock y brosse un salutaire "portrait historique" qui se lit comme une réponse aux essentialistes de toutes obédiences. Son postulat est le suivant : "La notion d'identité nationale est mouvante, tributaire des événements qui se succèdent et des transformations en profondeur moins visibles qui modifient nos façons de voir et de juger."Paru en 1995, mais actualisé et augmenté des articles que l'auteur a publiés sur le blog qu'il a tenu sur le site du mensuel L'Histoire de décembre 2009 à mars 2010, cet essai ne renonce pas à faire la généalogie de quelques "passions" bien françaises. Celle, par exemple, de la révolution, scène fondatrice d'où découleraient "l'insuffisance de notre culture réformiste" et notre persistante "inaptitude à la négociation". Passion, aussi, de la propriété, "penchant séculaire" que l'historien fait remonter à l'Ancien Régime et qui expliquerait l'étonnant "poids des conservatismes au pays des révolutions". Autre passion, ce pessimisme "endémique" issu de la débâcle de 1940 et qui se traduirait par un "sentiment sous-jacent de dégradation nationale", dont l'auteur emprunte la définition à l'historien Pierre Nora : "La France se sait un futur, mais elle ne se voit pas d'avenir." Structurantes, ces passions n'en évoluent pas moins avec le temps. Exemple : la France reste marquée par son passé de "fille aînée de l'Eglise", mais cette fille est devenue une "fille perdue" - le pays où "le trône et l'autel" ont formé un couple si solide étant aussi celui qui a fait de la laïcité l'une de ses valeurs cardinales. Ces héritages pluriels font des Français les champions du paradoxe. Leur culte de l'égalité, ainsi, ne les a jamais vaccinés contre un "idéal plus ou moins aristocratique" : pour ces éternels "bourgeois gentilshommes", note l'historien, l'"esprit de caste" n'a jamais été soluble dans les institutions démocratiques. Autre paradoxe : ce pays qui a fait de la lutte le moteur de son histoire, et qui n'a pas son pareil pour changer de régime et récrire ses Constitutions, est aussi celui où le rêve d'unité est la chose du monde la mieux partagée. L'historien le résume ainsi : "Les gaullistes ont rêvé d'une nation unifiée par sa propre grandeur. Les communistes ont rêvé de voir un jour la société sans classes. Les catholiques ont eu la nostalgie d'une chrétienté où les enfants de Dieu chantent au diapason. Les nationalistes ont rêvé d'une société qui marche au pas au son de la musique militaire." Cultures politiques antagonistes, héritages contradictoires et horizons inconciliables : l'"arbre généalogique collectif" que dessine ici Michel Winock a des racines singulièrement ramifiées. Une telle complexité explique sans doute pourquoi toute tentative visant à définir "une" identité nationale est par avance vouée à l'échec. A moins de définir celle-ci par la négative, autrement dit par l'impossibilité, selon l'expression de l'historien, de "chercher une "essence" de la francité".
 
 Autre critique à signaler :  Bruno Modica. Les Clionautes. - 24 octobre 2010
 
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la revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 20:55
Robert de La Vaissière
(1880-1937)
 

Robert de La Vaissière est né le 20 mars 1880 à Aurillac. Il prépare Saint-Cyr sans succès puis étudie les lettres à Bordeaux. Ayant dilapidé l'héritage familial, il devient répétiteur au lycée d'Agen où il rencontre Francis Carco qui occupe le même poste, et l'élève Philippe Huc, qui n'est pas encore le poète Tristan Derème. Il commence à collaborer à nombre de petites revues comme Les Facettes, Les Ecrits français, L'Ile sonnante ou La Rose rouge. Dès 1906, il se cache sous le pseudonyme de Claudien emrunté au poète latin pour écrire de courts poèmes en prose. En 1911, il s'installe à Paris et mène une vie de noctambule qui transparaît dans son oeuvre. Proche du groupe fantaisiste, il exerçe aussi une importante activité de critique littéraire (à l'Europe Nouvelle et aux Nouvelles littéraires) et devient pendant la guerre lecteur chez Albin Michel. En 1923, il publie une Anthologie de la poésie du XXe siècle qui reste encore aujourd'hui un ouvrage de référence. Il contribue également à faire connaître L'Atlantide de Pierre Benoit. Il meurt à Paris le 14 octobre 1937 renversé par un camion près de son domicile.

Discret, mystérieux, La Vaissière resta longtemps dans l'ombre. Dans ses deux oeuvres poétiques Labyrinthes (1925) et Dérélicts (1934), on est surpris, nous dit Robert Sabatier " par l'originalité et la qualité de sa prose, dans le premier livre souvent déconcertante avec un lointain parfum rimbaldien, dans le second plus directement abordable et dans un climat de haute solitude trahissant le tourment d'un homme convaincu que son domaine ne peut être celui de la terre, où il est pourtant condamné à vivre."
 
Labyrinthes (Messein, 1925). - Dérélicts (Imprimerie Wolf, 1933). 
Bibliographie : Henri Clouard, Histoire de la littérature française, du symbolisme à nos jours (Albin Michel, 1947). – Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, la poésie du XXe siècle (Albin Michel, 1982).
 
 
Prose pour Giulia Belcredi
 
« A ce bal où je rencontrai la Ondédei, elle portait une toilette de satin bleu qui moulait son grand corps d'Italienne, et sous mon regard qui, entre les splendeurs électriques, la créa, toutes les richesses du soleil et de la. mer s'accumulèrent. Les feux, les pierres et les coquillages avaient livré leur âme pour la vie de sa chevelure, de ses yeux et de sa chair, et, d'être un pareil démon, elle élevait sa force et sa grâce, accoudée en cette salle de fêtes.
« Je compris qu'elle ne parlât point, car sa démarche exprimait seule sa musique. Sur le parquet brillant elle vécut tout une nuit entre les groupes de masques et de gentilshommes, et les cristaux des lustres déversèrent sur ses épaules les inaccessibles lumières de toute une nuit.
« Au matin encore elle était appuyée à la balustrade et je ne pus rêver près d'elle qu'aux courbes des golfes, aux richesses du soleil et de la mer, aux feux, aux pierres et aux coquillages.»
 
     
  Robert de La Vaissière, 1880-1937. Labyrinthes (1925).  
 
 

fontaine

 
 
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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 09:00
Images provençales
                                                                                    
Le vent danse avec la lumière     
Et la poursuit dans les sous-bois,
Le vent danse sur la clairière
Et dans les pins siffle à mi-voix
 
Pour rythmer le ballet fragile
Des feuillages vite éveillés
Et soulever les pieds agiles
D'un invisible chevrier.  
 
Flûte, flûteau, cor, clarinette,
Et tout à coup c'est le hautbois;
Le vent s'enfle: fête ou tempête ?
Le vent se tait... Calme sournois... 
 
Car bientôt dans l'ombre il se berce
Et puis recommence à danser
Avec la lumière et disperse
Les parfums par elle amassés.

Odeur des prés ! L'air sent l'amande...
Odeur des bois ! L'air sent le thym,
L'écorce fraîche et la lavande...
Odeur des roses du jardin !

Et les parfums eux-mêmes dansent,
Ivres, légers et confondus
Dans la frénétique cadence
Du vent qui ne s'arrête plus.

 

DERAIN--Andre--Paysage-sous-bois.jpg

 

Cécile Périn  (1877-1959). Inédit. (Le Divan, 1929).


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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 22:19
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Un réveillon dans le Marais
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Un conte de Noël d'Alphonse Daudet
 
 
M
 onsieur majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant… Deux heures sonnent à Saint-Paul. « Comme il est tard ! » se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis, dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon. Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique :
 
hotel ci-devant de nesmond
majesté jeune
fabricant d'eau de seltz
 
Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.
Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui, dans le jour, en s'ouvrant, fait de la lumière à toute la rue. Au. fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin, sur le faîte, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse. C'est l'ancien hôtel de Nesmond.
En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots Caisse, Magasin, Entrée des ateliers, éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail, les commis s'avancent au perron la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de toile d'emballage. On se sent bien dans une fabrique. Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle la cour d'honneur s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.
Cette nuit là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très lourd à monter. C'est le réveillon sans doute. Arrivé au premier étage, il s'arrête pour respirer et s'approche d'une fenêtre. Ce que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, oh! non et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l'air de dormir, avec ses toits engourdis sous leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde.
« Hein? …tout de même, si les Nesmond revenaient… »
A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint et, pendant quelques minutes, il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant, comme s'ils connaissaient la maison. Il ya là, sur ce perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un éclat doux et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers. Bientôt toute la maison a l'air d'être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.
« Ah! Mon Dieu! ils vont mettre le feu : » se dit M. Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale de la nuit. M. Majesté n'est pas content cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.
Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement, il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons à tête d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante « Dire que c'est moi, et que me voilà ! » et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie, - mince et rose, avec un croissant au front. « Nesmond, viens donc voir tes armes ! » et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.
« Ah! ah! ah! Majesté! Il y en a donc encore des Majestés en France ? »
Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent.
Tout à coup quelqu'un crie :
« Du champagne, du champagne !
Mais non !
Mais si, c'est du champagne. Allons, comtesse, vite un petit réveillon. »
C’est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du Champagne. On le trouve bien un peu éventé mais, bah on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et, toute éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur image un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est blotti derrière une caisse et regarde…
Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin et que le jour évapore en les touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert.
alphonse daudet. [1].
 

[1]. Alphonse Daudet, Un réveillon dans le Marais, in Contes du Lundi, 1873.
 
Effel Noël 2
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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 00:59

 

Zig-et-Puce-copie-3.jpg

 

La Revue critique vous souhaite un joyeux Noël

 


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la Revue critique des idées et des livres
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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 02:18
Canonnières en mer de Chine
 
Le gouvernement japonais a annoncé vendredi dernier son intention de renforcer d'ici à 2020 ses capacités de défense dans les îles du sud de l'archipel, afin de contrecarrer la puissance militaire grandissante de la Chine qui représente, selon lui, « une source d'inquiétude » pour l'Asie et le monde. Ces mesures visent également la Corée du Nord, que Tokyo désigne comme un « facteur pressant et grave d'instabilité ». En termes non diplomatiques : un ennemi en puissance.
Selon le programme présenté par Tokyo, les forces d'autodéfense japonaises - nom officiel de l'armée selon la Constitution pacifiste nippone - vont désormais se concentrer sur la surveillance des îles méridionales, dont plusieurs sont revendiquées à la fois par Pékin et Tokyo. Le document prévoit d'augmenter le nombre de sous-marins de 16 à 22 et de moderniser l'aviation de chasse. Il préconise également de renforcer les capacités de défense contre les missiles pouvant venir de Corée du Nord, en doublant de trois à six le nombre de bases de missiles antimissiles sol-air et en faisant passer de quatre à six le nombre de destroyers équipés de missiles intercepteurs.
"Pékin modernise rapidement son armée et intensifie ses activités dans les eaux voisines de son territoire", souligne ce document stratégique. "Avec le manque de transparence de la Chine sur les questions militaires et de sécurité, cette tendance est une source d'inquiétude pour la région et la communauté internationale", ajoute-t-il.
Le plan japonais renvoie donc au passé la politique de défense mise en place depuis la Guerre froide, qui visait pour l’essentiel à prévenir une menace venue du nord, d'URSS, puis de Russie. Certains ne manqueront pas d’y voir un changement stratégique plus profond encore : pour la première fois depuis la fin de la guerre, Tokyo s’exprime de façon autonome sur les questions militaires et planifie ses efforts de défense en fonction de sa vision propre et de ses intérêts dans la zone. Le gouvernement nippon répond ainsi à une préoccupation forte de son opinion publique qui souhaite des relations « plus matures » avec les Etats Unis. Précisons que, bien qu’officiellement pacifiste, le Japon entretient une armée très efficace et supérieurement équipée, dont les effectifs sont supérieurs à ceux de la France ou du Royaume uni.
Pékin a réagi à ces annonces dans des termes aussi mielleux qu’hypocrites. Précisant « qu’elle ne menace personne", la Chine qualifie « dirresponsables » les déclarations du Japon sur sa puissance militaire. Aucun pays "n'a le droit de se désigner comme représentant de la communauté internationale ni de faire de commentaires irresponsables sur le développement de la Chine", a ajouté le porte-parole de la diplomatie chinoise, Mme Jiang Yu, dans le plus pur style des communiqués soviétiques d’autrefois.
Le Japon a pourtant toutes les raisons de s’alarmer de l’attitude de la Chine. Depuis le printemps dernier, celle-ci n’hésite plus à pousser ses pions et à afficher ses ambitions en mer de Chine et dans toute l’Asie du nord-est. Elle cherche visiblement toutes les occasions, en ravivant notamment ses différents territoriaux avec Tokyo, pour faire monter la pression et tester l’exaspération de son voisin. En avril dernier, le passage d’une flotte chinoise dans le détroit de Miyako, à proximité d’Okinawa, a provoqué un premier incident diplomatique sérieux entre les deux pays. En juillet, lors du sommet des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) à Hanoï, la Chine s’est opposé avec la plus grande vigueur à ce que ses conflits frontaliers avec le Japon fassent l’objet d’une médiation internationale. En septembre, la tension est encore montée d’un cran après la collision d'un chalutier chinois avec deux navires des garde-côtes nippons près d'îlots contrôlés par Tokyo mais revendiqués par Pékin. Il a fallu toute la souplesse et le sang froid du nouveau ministre japonais des affaires étrangères, M. Maehara, pour que l’affaire, montée en épingle par les Chinois, ne dégénère pas.
Force est de reconnaitre que Pékin dispose désormais des moyens de ses ambitions. Sur les dix dernières années, le budget militaire chinois a progressé bien plus rapidement encore que sa croissance économique. Dotée d’un arsenal nucléaire complet, d’une armée de 1,2 millions d’hommes, la Chine pèse de tout son poids dans l’équilibre du continent asiatique. Le plus surprenant, c’est la rapidité d’évolution de sa marine. Selon le Pentagone, les forces navales chinoises, quasi inexistantes il y a encore une décennie, regroupent aujourd’hui 75 grands bâtiments de combat, plus de 60 sous marins, plus de 80 patrouilleurs. La marine chinoise a désormais la capacité d’être présente dans toutes les mers du sud. Depuis 2008, elle patrouille dans le golfe d’Aden avec trois frégates et un navire ravitailleur, dans un secteur où elle peut surveiller les grandes routes maritimes. C’est évidemment ce nouveau rapport de force qui inquiète au premier chef Tokyo.
Le gouvernement japonais a d’ailleurs une petite idée sur les desseins à long terme de la Chine. Il a raison de mettre en relation les tensions qui existent entre les deux puissances asiatiques et la stratégie plus globale poursuivie par Pékin dans cette partie du monde. La Chine, désormais à l’aise dans ses habits de grande puissance, considère la mer de Chine orientale et la mer Jaune comme une sorte de grande mer intérieure, sur laquelle elle a vocation à exercer son contrôle. Dans ce schéma, on comprend mieux l’insistance de la Chine à maintenir ses revendications territoriales et maritimes sur tous les espaces qui bordent cette « Méditerranée asiatique », depuis les îles Senkaku, contrôlées par le Japon, et Taïwan, jusqu’aux Philippines, à la Malaisie et au Vietnam. On comprend mieux aussi l’importance de l’arme navale pour assurer ce contrôle. Lorsqu’on sait que l’essentiel de l’approvisionnement en hydrocarbures du Japon et de la Corée du Sud transite par cette zone, on s’explique également beaucoup mieux les enjeux de domination politique et stratégique qui sont attachés à la maîtrise de cet espace. Et les craintes du Japon.
C’est aussi pour ces raisons les dirigeants nippons regardent avec beaucoup d'attention ce qui se passe actuellement en Corée du Nord. Ils ont tout lieu de penser que la réunification des deux Corées au profit d’une nouvelle entité démocratique et libérale, sous influence occidentale, n’est plus à l’ordre du jour. Pas plus que le « lâchage » de la Corée du Nord par la Chine. Ils constatent au contraire que depuis le naufrage en mars dernier de la corvette sud-coréenne Choenan – sans doute torpillée par un sous-marin nord coréen – les relations entre Pékin et Pyongyang se sont considérablement renforcées. Ce n’est pas un hasard si la Chine a fermement condamné les manœuvres américano-sud-coréennes qui se sont déroulées début décembre en mer Jaune et qu’elle considère comme des provocations les exercices militaires sud coréens qui se déroulent actuellement à la frontière des deux Corées. Toutes considérations qui pourraient conduire Tokyo à garder ses distances vis-à-vis de Séoul et à modérer les ardeurs de ses alliés américains.
François Renié.

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 11:35
Le grand retour de la littérature édifiante
 
Notre ami Bruno Lafourcade n'a rien lu - ou presque rien lu  - d'Olivier Adam et pourtant il en parle à merveille. En mal comme il se doit.  Essayez, comme nous l'avons tenté, de lire quoi que ce soit de cet adamite. Le livre vous tombera des mains, comme il est tombé des nôtres. Olivier Adam ressemble en tous points à ces pages littéraires de Libération ou du Monde où son nom est abondamment cité. On peut en faire de multiples usages, à l'exception de la lecture...
P. G.
 
Je n’ai jamais rien lu d’Olivier Adam, mais ce détail ne m’empêchera pas d’en dire du mal. J’exagère d’ailleurs : je n’ai jamais ouvert un livre d’Olivier Adam, mais j’ai eu sous les yeux un échantillon représentatif de son art poétique. Ces lignes, qui prenaient la forme du journal intime, sont déjà anciennes ; elles furent publiées par Libération, certain samedi, à la rubrique « Mon journal », « l’actualité vue par un intellectuel, un écrivain, un artiste ». [1].
Le premier jour, Adam se leva, prépara du café et alla se baigner ; le lendemain, il remarqua que « les dimanches ressemblaient aux samedis », et le surlendemain qu’il aimerait écrire « comme [la mer] bat » (cette chose, dans la langue du lyrisme néo-durassien, se barbouille : « Écrire comme elle bat, j’ai pensé ») ; mardi le vit « [fermer] les yeux en écoutant Mendelssohn » ; mercredi, il détesta un film sur l’avortement (où il faut entendre qu’Olivier Adam est « favorable à l’avortement », – une prise de position, la seule dans ce néant hebdomadaire, très courageuse et pas du tout attendue, qui n’a pas été écrite seulement pour être idéologiquement impeccable, mais parce que ce garçon (il ne faut jamais négliger la part de la naïveté dans la lâcheté) pense sincèrement qu’il est de son devoir moral d’affirmer qu’il est « favorable à l’avortement » ; jeudi, il eut les « nerfs en pelote », et pensa que Paris « [n’était] fait que pour la lumière » ; il termina en disant qu’il aimait le rugby.
J’en étais là, dans ce vide enlaidi de vent, de vagues et d’averses, au milieu de ce désert moite et poétisé, cherchant vainement une idée paradoxale, une réplique drôle, une phrase harmonieuse, – quand surgit du clavier adamique une page qui me fit partir la tête en arrière, retrousser les babines, découvrir les crocs, et à peu près littéralement hurler de rire : « Sur la plage, un type engueule son gamin, quatre ans pas plus, parce qu’il a du sable dans les chaussures. » Or « du sable sur une plage ça me semble normal », observe non sans à-propos notre homme qui révèle aussitôt les tortures infligées par le pervers : « Le type secoue son fils, lui tord le bras, lui tire un peu les cheveux ». Et évidemment : « Le gamin se met à pleurer ». Cet acte de barbarie, Olivier Adam le commente ainsi : « Ils s’en vont, je regarde Karine [sa compagne, suppose-t-on], ses yeux noyés. Ce genre de scène, c’est tellement tous les jours. Effrayant. Je pense à la une de Libé cet été, le projet de loi, interdire la fessée, et puis l’édito de Barbier dans L’Express cette semaine : une taloche n’a jamais fait de mal à personne il écrit. Cette vieille rengaine de l’autorité, l’éducation à la dure, punitive. Le dressage. Le nombre de gens qu’on peut croiser et qui ne s’en sont jamais vraiment remis de tout ça, pourtant. Les casseroles à traîner que c’est alors, la violence sourde, le défaut de tendresse. À l’inverse, jamais entendu personne me dire : tu sais au fond, mes parents étaient trop doux, trop aimants, trop ouverts, trop compréhensifs, ça m’a détruit, ce qu’il m’aurait fallu, c’est des tartes, du silence et de la peur. »
Faut-il voir dans ces peterpaneries, où des Gamins et des Mamans sont livrés aux crocs des Pères, ces types louches, un échantillon de ce que l’éditeur d’Olivier Adam, dans une quatrième de couverture, appelle la « puissance romanesque » de son poulain ? Sans doute ; mais, à mon avis, au lieu de lui faire croire qu’il est un descendant de Bernanos, il ferait mieux de lui envoyer une grammaire de classe de quatrième, car son barbouilleur n’est pas seulement un grand poète, il est aussi très ignorant. Quelle syntaxe atroce ! Et bête ! Ces averbales ! Ces inversions de sujet ! Si Adam savait comme elles le montrent incapable de faire tenir trois subordonnées au bout de leur principale (sans se tromper sur leurs temps, leurs modes et leurs pronoms) ! Comme elles le montrent loin de l’histoire et de l’esthétique littéraires ! Pire ! Inconscient de cette histoire et de cette esthétique ! Comme on sent qu’aucune de ces phrases n’a connu Flaubert ! Et tous ces « types », ces « gamins », ces « tartes » et ces « taloches » ! Cet argot toujours au bord de vomir son substantif ! Et s’il a l’argot au bord des lèvres, comme nous le cœur, Adam a aussi le cœur au bord de l’argot : avec quelle obscénité il exhibe son âme pure ! Dieu comme cet étalage est sordide ! Et comme la haine a raison d’être laide et pudique !
Cependant, un peu par masochisme rentré, mais par acquis de conscience aussi bien (qu’il ne fût pas dit que je n’eusse pas laissé à cette prose sa chance, et donc que je ne me fusse pas trompé), j’ai ouvert Des vents contraires, un roman de notre poète à la mode de Bretagne. – J’ai tenu deux chapitres, bien que les dix premières lignes, spectaculairement niaises, d’une gentillesse triste et spécialement obscène (le fond de cet auteur, dans sa fade réputation de grand modeste, est la tristesse gentille), qui en vérité donne envie de hurler, de devenir pyromane, pornographe, pédophile, de se trancher les veines, de s’injecter de l’héroïne, d’attaquer une banque, m’eussent déjà convaincu que j’avais raison.
Il s’agit d’un père qui, cette fois-ci, apparemment, n’a pas le rôle de l’ogre (une révolution dans l’œuvre adamique) ; il a deux enfants ; sa femme l’a quitté ; il déménage. Bien. Les dix premières lignes disent : « Les enfants quittaient la classe un à un, abandonnaient leurs coloriages et se levaient de leurs chaises miniatures pour se précipiter dans les bras de leurs parents sous le regard bienveillant de l’institutrice, une fille timide et fluette à qui je n’avais rien eu à reprocher en presque trois mois. En guise d’adieu, Manon l’avait embrassée sur les lèvres et l’instit n’avait pas bronché, les yeux brillants elle nous avait souhaité bonne chance : aller vivre au bord de l’eau elle nous enviait. J’ai rejoint Manon dans le fond de la pièce, au beau milieu des étals de légumes en plastique elle serrait Hannah contre son cœur, elles s’accrochaient l’une à l’autre, inquiètes de se perdre. » – Ça pleurniche comme ça pendant trente pages ; trente pages de modestie triste, timide et courageuse ; trente pages où les personnages, les enfants surtout, sont tristement modestes et timidement courageux.
On a envie de convertir Adam à la violence ; au mépris ; à la haine ; à l’injure ; à l’humour noir ; à la vanité (bien que, on aurait tort de s’y tromper, derrière toute cette triste humilité, notre auteur est très content de lui). On a envie de lui demander de gifler ses enfants ; ou de les pendre par les pieds ; ou au moins de les secouer assez fort. On a envie de le forcer à écrire des horreurs sur les femmes ; les Juifs ; les Nègres ; les Arabes ; les pédérastes. On a envie d’en faire un vertébré à nouveau, à défaut d’en faire jamais un romancier. (En réalité, tout le mal, probablement, vient de la poésie. Notre homme avoue d’ailleurs, dans un entretien publié sur Internet, qu’il a « commencé par ça », avant de préciser qu’il a « plutôt commencé par écrire des chansons », et que ses « premières lectures ont été poétiques ». – Il est certain qu’il existe une race particulièrement nulle d’écrivains édifiants : celle qui a « commencé par ça ».)
On s’en doute, quand on a été capable de produire de si vastes quantités d’océan coléreux, de vent mouetteux, de ciels plats et lourds comme une poêle à crêpes, sur fond d’humble pudeur morose, dans le caoutchouc post-durassien néo-angotiste où syntaxe et ponctuation sont livrées au hasard du clavier d’ordinateur, quand on a été capable d’écrire une seule fois dans sa vie ces nouilleries pleurnicheuses, il y a fort à parier que ce n’est pas un hasard, que cela fait partie d’une certaine structure mentale, pleinement en accord avec l’époque ; et donc que l’on ne s’en tiendra pas là, hélas, que l’on continuera, en toute impunité, d’en faire des livres, – que nous continuerons de ne pas lire sans hésiter, évidemment, à en dire le plus de mal possible.
 
Bruno Lafourcade.
(Cet article est également publié sur le site hodie)
 
[1]. Olivier Adam, Libération et sa rubrique « Mon journal » : en réalité, cet article pourrait s’arrêter à ses premiers mots, tant ils sont une condensation du néant. Quand je lis la page « Mon journal » de ce quotidien, je pense à ces lignes de Moderne contre Moderne, de notre Karl Kraus, le regretté Philippe Muray : « Cela fait quatre ans maintenant que Libération, semaine après semaine, demande à des “écrivains” de commenter la “rumeur du monde”. (...) C’est ce qu’ils appellent, à Libération, Le Roman de l’an 2003, sous-titré fallacieusement Journal de cinquante-deux écrivains. (...) À regarder dans son ensemble ce seul Roman de l’an 2003, on dispose d’un assez bon portrait de famille de l’homme de gauche, que l’on voit se déployer à cinquante-deux exemplaires sans pour autant augmenter si peu que ce soit sa clairvoyance ni son talent. Il y a bien sûr deux ou trois exceptions, mais nous n’en parlerons pas (...). Il n’est d’ailleurs pas question non plus de parler des autres, du moins pas individuellement ou nommément, car leurs propos mornes, prévisibles et corrects, s’unifient sans peine au moyen de tout ce qui leur manque (l’humour et le sens du paradoxe pour commencer, la conscience de la désaliénation générale et du chaos spécifique qu’elle provoque ensuite), de sorte que le véritable auteur de ce texte collectif n’est autre que le quotidien Libération lui-même : ils pourraient tous n’être qu’un, tant ils errent comme un seul homme. (...) Ils ne récapitulent de l’année 2003 que ce qu’il convient de ne pas en avoir pensé. Ils lisent les journaux, où la non-connaissance de ce qui arrive est organisée avec méthode quotidiennement, et ils les commentent. Ou ils ne les commentent pas et cela donne le même résultat. »
 
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Bruno Lafourcade - dans Littérature
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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 23:00
La Révolte des masses             
 
de José Ortega y Gasset
Mis en ligne : [20-12-2010]
Domaine :  Idées  
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José Ortega y Gasset (1883-1955) fut professeur de métaphysique à l'université de Madrid. Fondateur et directeur de la célèbre et influente « Revista de Occidente » de 1923 à 1936, il est contraint à l’exil de 1936 à 1946 par le déchaînement de violence des deux camps lors de guerre civile espagnole, il a été l’une des figures majeures de l’humanisme libéral européen du XXe siècle. Publications récentes : Etudes sur l'amour (Rivages Poche, 2004), La déshumanisation de l'art (Cabris, 2008).


José Ortega y Gasset, La Révolte des masses. Paris, Les Belles Lettres, octobre 2010, 314 pages.


Présentation de l'éditeur.
Paru en 1937 dans sa traduction française, soit sept ans après sa publication en Espagne (1930) sous le titre La rebellion de las masas, La révolte des masses demeure un opus majeur de la littérature intellectuelle mondiale. Et son auteur, le philosophe José Ortega y Gasset (1883-1955), professeur de métaphysique à l'université de Madrid de 1910 à 1936 et fondateur de l'influente Revista de Occidente, est considéré comme l'un des plus éminents représentants de l'humanisme libéral européen du XXe siècle. Bien qu'il ait publié beaucoup d'autres ouvrages notables (dont L'Espagne invertébrée et Le thème de notre temps), c'est dans cette Révolte des masses à l'immense retentissement que la pensée d'Ortega s'expose avec le plus de saillance. Son rude diagnostic sur la nature de la maladie qui ronge l'Europe n'a rien perdu de sa pertinence : l'irruption de l'« homme-masse », un « enfant gâté » conformiste et égalitariste qui rejette le passé, la raison et l'exigence morale — corrélée à une inquiétante « étatisation de la vie » et à l'« idolâtrie du social ». Mais il y esquisse aussi ce qui peut l'en guérir : l'avènement d'« un libéralisme de style radicalement nouveau, moins naïf et de plus adroite belligérance », et l'édification culturelle d'une Europe réellement unie. En 1938, Ortega publie un Épilogue pour les Anglais prolongeant et actualisant la réflexion de La révolte des masses : la présente réédition inclut ce texte capital à la diffusion jusqu'alors demeurée confidentielle.


Article de Marcela Iacub. Le Monde - 19 novembre 2010.
Le dégoût de la démocratie. Voici un classique de la pensée conservatrice que l'on avait presque oublié, et dont l'humour époustouflant, poétique, justifierait à lui seul cette réédition. La Révolte des masses, de José Ortega y Gasset (1883- 1955), parut en Espagne en 1930. La traduction ici reproduite fut publiée chez Stock en 1937. A la différence de l'accueil enthousiaste que connut ce livre en Espagne, en Allemagne et aux Etats-Unis, il fut confiné au silence, en France, pendant quarante ans. C'est Raymond Aron qui le sortit de son inexistence, avec respect mais sans grandiloquence. Certes, avant Aron, Albert Camus avait été ému par Ortega y Gasset, mais il ne réussit pas à convaincre Gallimard de publier les oeuvres complètes du philosophe espagnol.
La Révolte des masses est un livre contre la démocratie. Plus précisément, l'auteur critique l'irruption des masses dans l'espace public. Le fait que, désormais, chaque voix vaille autant qu'une autre dans la représentation politique, que le débat public soit ouvert à tous, que la liberté de parler soit protégée, tout cela est pour lui la cause d'une dégénérescence culturelle et morale. Ce processus, qui se double d'une croissance économique, démographique et technique inédite dans l'histoire de l'Occident, aurait engendré, selon lui, une nouvelle forme d'humanité : l'"homme-masse", ce "barbare de l'intérieur" qui a désormais "le plein pouvoir social". Cet homme est "sûr de lui", "ingrat envers le passé", incapable de se soumettre "à aucun principe supérieur", en un mot fermé à la vérité.
Selon Ortega y Gasset, la démocratie est un régime incompatible avec la haute culture, les bonnes manières et la moralité. Car "il n'y a pas de culture là où il n'existe pas le respect de certaines bases intellectuelles auxquelles on se réfère dans la dispute". Or la démocratie ne se fonde sur aucune vérité transcendante mais sur la souveraineté du peuple. Le vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal ne dépendent pas de règles surplombantes auxquelles on puisse se référer, car tout doit être soumis au consensus démocratique. Dès lors, la haute culture ne peut plus faire de l'espace public son terrain d'accueil principal. Elle doit se contenter de cercles plus restreints, plus spécialisés.
Telle est donc l'oppression que l'homme-masse fait subir aux minorités cultivées, intelligentes et "méritantes". Le scandale que dénonce Ortega y Gasset, ce n'est donc pas la violence de l'Etat contre les idées dissidentes. C'est l'irruption des masses comme productrices légitimes d'idées, d'oeuvres, de spectacles. Ce qu'il souhaite, ce n'est pas qu'on permette aux élites de s'exprimer, mais que personne d'autre ne puisse le faire, et que l'espace public leur soit réservé.
Certes, nous, lecteurs de l'an 2010, ne disons plus les choses de cette façon. Nous disons que certaines chansons sont des appels à la violence et non pas des chansons. Nous disons : "Ceci n'est pas une opinion mais un outrage à la police." Nous disons que la télé-réalité n'est pas un spectacle mais une atteinte à la dignité humaine. Nous pensons que, sur Internet, les communications ne sont pas des messages mais des déchets.
Mais, au fond, nous avons la même crainte de l'expression publique des masses, et donc de la démocratie, qu'éprouvait Ortega y Gasset en 1930. Ce livre nous permet donc de percevoir le lien qui existe entre, d'un côté, notre façon d'approuver certaines censures, notre mépris de la culture populaire et, de l'autre, les idées que nous nous faisons, sans nous l'avouer, de la démocratie.
Derrière la dénonciation des supposées "dérives" de celle-ci, si caractéristique de nombreux intellectuels français d'aujourd'hui, il y a la nostalgie d'un espace public contrôlé par le Bien, le Vrai et le Beau. Ce livre apparaît ainsi comme un miroir passionnant. Nous pouvons y contempler les impensés de nos débats contemporains. C'est pourquoi il mérite d'être lu.


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