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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 09:47
La France qui se bat
 
Pour le mouvement social, l'année 2010 se termine mieux qu'elle n'avait commencé.  Même si la bataille des retraites s'est conclue par un échec, quel échec! Des millions de Français dans la rue, un front syndical ressoudé et relégitimé, une opinion publique largement acquise, un gouvernement à la victoire honteuse, hué, conspué dans les esprits et dans les coeurs, contraint de renvoyer à plus tard son programme de "réformes" funestes. Ainsi, on n'ouvrira aucune négociation avant la fin du quinquennat sur la réforme du marché du travail et c'est tant mieux pour les  salariés précaires et pour les chômeurs, menacés de statuts encore plus aléatoire. Le gouvernement voudrait bien parler de l'emploi des jeunes, mais les syndicats, échaudés par le CPE et autre CIP, n'ont aucune envie de répondre à l'appel. Quant au MEDEF, la contestation y bat son plein contre Mme Parisot et ses mentors sarkozystes, ce qui n'est pas le meilleur moment pour engager de nouvelles grandes manoeuvres. Autre bonne nouvelle : la contestation contre la réforme des retraites a dopé les revendications salariales dans les entreprises. On n'a jamais autant négocié sur les salaires que depuis octobre et dans un grand nombre de cas avec succès. C'est vrai chez Bosch où les débrayages de l'automne ont permis aux salariés d'engranger une hausse  de salaire près de deux fois supérieure à ce que prévoyait leur direction. Même chose chez Rhodia, à l'issue là encore d'un conflit très dur qui a mobilisé 80% du personnel de production. La fermeté paye également au plan juridique contre les licenciements boursiers et les patrons voyous. Les conseils de prud'hommes et les tribunaux sanctionnent de plus en plus souvent des plans sociaux bâclés, rédigés au mépris de la loi ou inexistants. A Cherbourg, les salariés de Sanmina France font condamner le groupe yankee qui les employait pour licenciements abusifs et obtiennent les indemnités minimales qu'ils réclamaient. A Bernay, c'est le groupe PPR qui perd en appel contre ses anciens salariés à qui il devra payer des sommes allant de 10 000 à 116 000 euros. On espère qu'il en sera de même pour les salariés de Molex qui se battent toujours pour que leur ancien employeur - encore un groupe américain voyou - paye leurs indemnités légales de licenciement. Des Molex qui ne comptent que sur eux-mêmes dans cette dure bataille; ils ont pu mesurer la duplicité d'un gouvernement qui les a abreuvés de bonnes paroles mais qui n'a rien fait pour qu'ils obtiennent justice. On ne se méfiera d'ailleurs jamais  assez des groupes étrangers qui, une nouvelle fois en décembre, sont  à l'origine des plans sociaux les plus lourds.  Et l'attitude d'équipes CGT comme celle des Verreries du Languedoc, qui négocie pied à pied la reprise de son entreprise par le géant américain Owens-Illinois, mérite d'être saluée.  Comment s'étonner, devant tant de signes positifs, du regain de popularité des syndicats auprès des Français ? Selon un sondage TNS-Sofres, publié fin novembre, 54% de nos concitoyens font  "tout à fait ou plutôt confiance" aux syndicats pour les défendre, soit une hausse de 8% en deux mois. Autre signe encourageant, l'amélioration de cette image est particulièrement forte chez les jeunes et les salariés du secteur privé. La CGT et la CFDT notent d'ailleurs depuis septembre un afflux d'adhésions en provenance de ces deux catégories. Les organisations syndicales sauront-elles tirer partie d'un contexte qui leur est manifestement favorable ? Oui si on se place du point de vue de l'unité d'action. L'intersyndicale qui s'est constituée au moment de la bataille des retraites a tenu le choc; elle s'est même érigée en structure permanente et s'appuie sur une plate-forme de revendications solide. Sa ligne d'indépendance vis à vis des partis politiques, et en particulier du PS, est très bien perçue par les salariés. Elle leur fait prendre conscience  que c'est au sein du mouvement social et non pas dans les think tank à la mode que la transformation de la société peut se construire. Encore faut-il être capable de passer de la revendication à la proposition et c'est là que le bas blesse. On l'a bien vu lors du conflit des retraites où deux lignes de propositions se sont affrontées: celle de la CGT, assez à l'écoute des salariés, et celle de la CFDT, plus sensible aux sirènes social-libérales des petits maîtres de la rue de Solférino. Le chantier que vient d'ouvrir l'intersyndicale pour mettre à jour sa plate-forme de revendications permettra-t-il de dépasser ces oppositions et de faire naître des "cahiers de propositions" ? Ce chantier peut-il également marquer des avancées en matière de recomposition syndicale ? La CGT et la FSU le souhaitent visiblement et entendent battre le fer tant qu'il est chaud. Elles ont lancé, le 16 décembre dernier un appel à "un rassemblement plus durable pour construire et renforcer un syndicalisme rénové de transformation sociale, articulant luttes et propositions". Voilà une initiative excellente dont il faudra suivre de près les retombées dans les semaines qui viennent.
H. V.
 
Vendredi  3 décembre
- Licenciés en avril 2008, 203 des salariés de Sanmina France de Cherbourg, spécialisée dans les télécommunications pour l’aéronautique et le militaire, qui contestaient leur licenciement devant le conseil des Prud’hommes ont obtenu gain de cause Le conseil a reconnu le caractère économique des licenciements infondé et qu’il s’agissait bien de licenciements abusifs. Le groupe américain Sanmina dont le site cherbourgeois était une filiale, devra verser à chacun des plaignants des dédommagements allant de 10 000 à 20 000 euros en fonction des cas, représentant six mois de salaire.
Samedi 4 décembre
-  José Alcala a présenté à Villemur-sur-Tarn, son film-documentaire sur l’usine Molex fermée en 2010 : « Les Molex, des gens debout », lors d’une projection réservée aux anciens salariés (283). La séance a été accueillie par un silence profond et chargé d’émotion. Le film raconte toute la lutte des salariés, de l’annonce de la fermeture de l’usine par le groupe américain Molex au départ des outils de travail à bord de camions semi-remorques. Les salariés qui se battent toujours pour le paiement de leurs indemnités légales de licenciement s'indignent que l'Etat n'ait pris aucune mesure de mise sous sequestre des biens de Molex en France.
Lundi 6 décembre
Les négociations sur le plan social de Bergerac NC, filiale de la SNPE vendue au groupe espagnol Maxam ont abouti. L'intersyndicale souligne que sur les 108 postes supprimés dans le cadre de la cession (sur 146), 53 salariés bénéficieront du dispositif amiante et 41 ont accepté une mutation dans un autre site du groupe SNPE. Les conséquences de cette restructuration sur l'activité industrielle du bassin de Bergerac (Dordogne) restent malgré tout très sensibles. .
Jeudi 9 décembre
- Le personnel d’Ethicon se mobilise face à la fermeture de l’usine d’Auneau (Eure-et-Loir). Lundi dernier, plus de 200 des 365 salariés de cette filiale de l’américain Johnson & Johnson ont manifesté à Issy-les-Moulineaux en Ile-de-France, devant le siège du groupe. Une délégation a été reçue par la direction qui a confirmé la fermeture du site fin 2011. Implantée depuis plus de quarante ans à Auneau, la dernière usine de fils de suture de France, pourtant bénéficiaire, est oubliée au profit du Brésil, de Porto Rico et du Mexique, où le géant pharmaceutique compte sur la main d’œuvre bon marché pour gagner en compétitivité.
Lundi 13 décembre
- Après plus de deux semaines de blocage total de l'usine spécialisée dans les outils de levage, les 70 salariés d'Ingersoll Rand à Sin-le-Noble (Nord), estiment avoir obtenu suffisamment de garanties pour reprendre le travail. Les salariés ont adopté  des propositions formulées par la direction du site concernant les primes supra-légales, en contrepartie de la fermeture définitive du site fin 2011. Une prime fixe de 22 000 euros sera versée à chacun des salariés licenciés, à laquelle s’ajoute 1925 euros par année d’ancienneté.
Mardi 14 décembre
- Les 126 salariés de l'usine Expansia qui produit des principes actifs pharmaceutiques à Aramon (Gard) ont voté la poursuite du mouvement de grève destiné à protester contre le projet du groupe américain PCAS, leur maison-mère, de supprimer 43 postes sur le site.
Mercredi 15 décembre
- Le groupe américain Owens-Illinois, numéro un mondial de la fabrication de bouteilles en verre, envisage de prendre le contrôle de la Verrerie du Languedoc à Vergèze (Gard). L'usine, qui fournit les bouteilles de la source Perrier, emploie aujourd'hui 212 salariés. L'activité est bénéficiaire et des investissements importants ont été réalisés dans un passé récent pour moderniser le site. C'est pourquoi la CGT conteste les conditions posées par le repreneur : suppression de 68 postes et baisse des salaires de 20 à 30%. La mobilisation des salariés contre ce projet de reprise est maintenant très forte. 
- Le groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR) est débouté de son appel devant la cour d’appel de Rouen de la décision du Conseil des Prud’hommes de Bernay concernant l’indemnisation de salariés de son ex-filiale Yves-Saint-Laurent Beauté (YSL). Le groupe devra payer à 48 salariées plaignantes sur les 146  licenciés de l’usine YSL Beauté de Bernay des sommes allant de 10 000 à 116 000 euros.
- Le tribunal de commerce d’Epinal a prononcé hier, mardi 14 décembre, la liquidation judiciaire anticipée des Papeteries du Souche à Anould (Vosges). L’imprimeur, contrôlé par le fonds d’investissement Green Recovery, était sous administration judiciaire depuis mi-novembre dernier et cherchait un repreneur. Elle employait 168 salariés.
Samedi 18 décembre
- Le fonds d'investissement Fondation capital a annoncé le rachat de la chaîne de restauration Courtepaille. Courtepaille gère 222 établissements en France et emploie plus de 3600 salariés. La vente pourrait intervenir début 2011
- Presse informatique, qui gère les abonnements d'entreprises de presse et audiovisuelles, annonce la fermeture de son site de Cauvigny (Oise) et la suppression de 180 emplois, selon la CGT. La société était en redressement judiciaire depuis fin novembre.
-  La CGT organise une "journée nationale d'actions" au sein du groupe Carrefour. Le syndicat proteste contre la refonte du modèle organisationnel de Carrefour, qui prévoit la suppression de postes et l'extension des horaires.
- Le tribunal de commerce de Nantes prononce la liquidation judiciaire du fabricant de semi-conducteurs, MHS Electronics, mais autorise une poursuite de son activité jusqu’au 15 mars 2011. Ce délai laisse la possibilité d’une reprise totale ou partielle de l’entreprise, ce qui permettrait de sauver une partie des 100 emplois dans cette usine qui en a compté jusqu’à 900. 
Lundi 20 décembre

- Le tribunal de commerce de Reims place l'équipementier aéronautique Reims Aerospace en liquidation judiciaire avec un sursis de trois mois. L'entreprise, basé à Prunay (Marne) et qui emploie 203 salariés, est la victime des plans de restructuration décidée chez Dassault et chez Airbus. Une solution de reprise locale est en discussion, avec l'appui des collectivités locales.

Mardi 21 décembre
- Forte mobilisation des 192 salariés brestois du sous traitant électronique Compétence contre leurs dirigeants. Le fonds nord-américain Mercatech, qui a repris l'activité il y a 6 mois, aurait procédé à un transfert de 12 millions d'euros de trésorerie au bénéfice d'autres activités de Mercatech à l'étranger.  L'entreprise n'est plus en mesure de payer ses fournisseurs et les salariés craignent une liquidation
Mercredi 22 décembre
- Forte inquiétude des salariés d'Arcelor Mittal à Bouren Bresse. La pérennité de plusieurs sites de production serait menacé après la condamnation d'Arcelor à payer une amende de 230 millions d'euros pour entente illicite. Les syndicats ont interpellé l'Etat sur les risques qui pèsent sur près de 800 emplois en France, dont 400 à Bourg en Bresse. 
Jeudi 23 décembre
- Après plusieurs mois de conflit entre la direction et la CGT, le comité d'entreprise du fabricant de rotatives Goss, à Montataire (Oise) a voté contre le plan social qui prévoit la suppression de 300 emplois sur 623. La tension sociale est très vive sur le site.
Vendredi 24 décembre
Quelques 500 salariés d'Adixen, une filiale d'Alcatel à Annecy, ont reversé leur prime de résultat à leurs 250 collègues intérimaires. Au vu des résultats excetionnels de l'entreprise en 2010, le personnel avait réclamé une prime de résultat. La direction d'Adixen n'ayant accepté de débloquer que 100.000 euros, les salariés permanents ont préféré n'en faire bénéficier que les intérimaires. 
Vendredi 31 décembre
- Le groupe de mécanique de précision Semeca, implanté à Verquin (Pas de Calais) annonce la fermeture de son unité de Ronchin, en banlieue de Lille. L'unité compte 47 salariés. L'ensemble du groupe Semeca, qui emploie 220 personnes, est en redressement judiciaire depuis octobre dernier.
Henri Valois.
   
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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 23:00
Myopies démocratiques
 
La revue Commentaire a publié, dans sa livraison de l'automne, le texte d'une brillante conférence donnée par Pierre Rosanvallon à l'Académie des sciences morales et politiques en mai dernier  (1). Il y est question de la démocratie et de ses difficultés à traiter du long terme, sujet on ne peut plus essentiel. Tout en reconnaissant d'entrée de jeu qu'il existe bien une myopie démocratique, Rosanvallon s'attache à en présenter les différentes facettes et à voir comment il est possible d'y remédier. Sur ce dernier point, disons d'emblée qu'il est le moins convaincant.

Si les régimes démocratiques ont toujours plus ou moins souffert de leur incapacité à anticiper, cette difficulté devient préoccupante, souligne Pierre Rosanvallon, "à  l'heure où les questions de l'environnement et du climat obligent à penser dans des termes inédits nos obligations vis-à-vis des générations futures". Nous y rajouterions volontiers les changements géostratégiques en cours qui dessinent un monde bien différent de celui de l'après guerre froide.

Quels sont les ressorts de cette myopie démocratique ? Le premier d'entre eux est incontestablement lié au régime électif lui-même :

Une sorte de préférence pour le présent a marqué continuellement l'horizon politique des démocraties. Tout le monde connaît la célèbre formule de Rabaud Saint Etienne : "L'histoire n'est pas notre code".  De fait la démocratie s'est définie comme une préférence pour le présent. Il y a à cela des raisons structurelles. La préférence pour le présent dérive à l'évidence de comportements dictés par les rythmes électoraux ou les impératifs sondagiers. La course éperdue au court terme est d'abord fille des conditions d'exercice de la lutte pour le pouvoir. Il est ainsi banal d'opposer les idéaux du politicien qui ne se préoccuperait que de la prochaine échéance électorale à ceux de l'homme d'Etat qui aurait, au contraire, l'oeil fixé sur un horizon plus lointain.

Nous savions tout cela et cette "tyrannie de l'élection" est encore largement présente dans nos démocraties modernes. La Constitution de la Ve République était censée en corriger les travers mais on peut se demander si, dans une certaine mesure, elle ne les a pas aggravés  en faisant de la compétition présidentielle la clé de voûte de notre vie politique.

Mais Pierre Rosanvallon va plus loin et discerne d'autres causes plus structurelles à cette préférence pour le présent. La première tient à l'histoire même de la démocratie

qui n'a pu faire son chemin  qu'en s'arrachant aux puissances de tradition et en légitimant les droits du présent afin de ne pas se laisser emprisonner dans une temporalité prédéterminée. 

En rappelant la formule terrible de Jefferson "la Terre appartient aux vivants", Rosanvallon montre bien  l'infirmité principale du régime né des Révolutions des Lumières: en niant l'histoire, et d'abord l'importance du passé comme champ de l'expérience humaine, le régime électif s'interdit de comprendre l'avenir. On retrouve ce même constat chez Marcel Gauchet (2)  qui y voit, tout comme Rosanvallon, une volonté de rupture avec l'Histoire mais également avec la religion :

Dans le monde postrévolutionnaire d'aujourd'hui, plus aucune religion séculière ne peut en outre conduire à donner sens à l'action collective en la rapportant prioritairement à une lointaine espérance. Tocqueville disait : "Le propre des religions est qu'elles donnent l'habitude de se comporter en vue de l'avenir." Le long terme était autrefois toujours associé à l'idée de salut. Les impératifs de sécularisation et ceux d'une expression autonome de la volonté générale se sont de la sorte superposés pour borner l'horizon temporel des démocraties.

Et Tocqueville de conclure à partir de ce double constat de carence que "les régimes démocratiques sont décidément inférieurs aux autres dans la direction des intérêts extérieurs de la société". N'est-ce pas le même constat que fera un peu plus tard Maurras en incriminant l'incapacité de la démocratie à disposer d'une politique extérieure et d'une politique de défense dignes de ce nom.

La démocratie l'emporterait-elle dans sa faculté à gérer et à bien gérer le présent ? Rien n'est moins sûr. Et Rosanvallon de rappeler l'autre grand reproche adressé au régime électif: son incapacité, dans la plupart des cas, à faire face aux circonstances exceptionnelles. Critique qui porte d'autant plus fort qu'elle se fonde la plupart du temps sur des faits réels: crise sociale comme au moment de la Commune, crise internationale comme on l'a vu avant la guerre de 14 et pendant l'entre deux guerres, crise coloniale qui épuisa la IVe république...

Alors qu'un Tocqueville accusait les démocraties de ne pas savoir regarder l'horizon assez lointain, un Carl Schmitt instruira le procès en impuissance des démocraties pour ne pas savoir  trancher dans l'urgence, freinées qu'elles sont supposées être par la nécessité d'une décision collective. Entre une critique décisionniste et la dénonciation du penchant court-termiste, les démocraties ont souvent été décrites comme temporellement dysfonctionnelles.

Constat terrible ! Auquel  les démocrates ont opposé pendant longtemps une sorte de déni.  Non, disait Renan, "on ne peut confondre la démocratie avec le caprice de l'instant", elle doit s'appuyer sur ce qui fait sa force, à savoir l'expression d'une volonté, celle du peuple, pour agir dans la durée. Peine perdue, diront les adversaires du régime électif, cette volonté est aussi changeante d'insaisissable, elle ne fonde aucune action dans la durée ! Cette difficulté, un grand nombre de penseurs l'ont bien identifiée, dès les lendemains des Révolutions américaine et française:

Ainsi Sieyès a essayé de définir les conditions dans lesquelles on pouvait considérer nécessaire la mise en place de gardiens du long terme dans les démocraties. Comment articuler un pouvoir exécutif et des gardiens du long terme, ce sujet très fortement présent pendant la Révolution française a, hélas, été oublié pour ne revenir qu'aujourd'hui à l'ordre du jour.

Comme le rappelle Rosanvallon, cette question des "gardiens du long terme"  a été longtemps éludée parce qu'il existait, au sein de la République, deux institutions qui en tenait lieu :  l'Etat de service public, successeur de l'administration d'Ancien régime, a longtemps joué ce rôle de contre-poison de la démocratie; la représentation nationale, héritière elle aussi du parlementarisme de la Restauration, a pu servir de filtre aux injonctions populaires; elle  a également cherché à recréer une élite au sein d'un régime par nature antiélitiste.  Mais force est de reconnaître que ces institutions ont perdu beaucoup de leur légitimité, que la dictature de l'instant s'est également emparé du travail de l'administration et de celui des parlements. Le désir de démocratie directe, de "démocratie participative" qui est apparu récemment dans le débat politique est caractéristique de cette usure du pouvoir des bureaux et des notables républicains.

Que faire alors, si l'on veut affronter efficacement les nouveaux défis du long terme? Accepter une démocratie complexe et plurielle, nous répond Pierre Rosanvallon, créer à côté des institutions qui fonctionnent selon les règles de la majorité d'autres institutions qui fonctionnent selon la règle du consensus.

Ce dont la plupart des démocraties souffrent actuellement est de ne pas avoir suffisamment saisi le lien nécessaire qu'il y a entre des institutions conflictuelles majoritaires et des institutions exprimant un consensus. La question avait pourtant été étudiée lors des Révolutions américaine et française. Si l'on avait mis en place dans le Vermont et en Pennsylvanie un Conseil des censeurs, c'était précisément pour que cette dualité fût représentée. Et l'idée même du Tribunat, due en partie à Benjamin Constant et à Sieyès, correspondait à la mise en place d'une dualité entre les institutions de la majorité et celles des consensus.

C'est là que nous ne pouvons plus complètement suivre Pierre Rosanvallon. Son rêve d'une démocratie complexe, d'institutions mixtes se heurte, hélas, à une double réalité : la puissance du sentiment "majoritaire" qui délégitime toute institution qui n'en procède pas, sauf à ce qu'elle relève d'une autre source de légitimité, d'un niveau supérieur; une certaine dérive populiste, dont le sarkozysme est chez nous l'expression la plus visible, qui réfute par principe  le temps long de l'action publique. Si, pour reprendre des expériences que Pierre Rosanvallon connaît bien, la planification à la française ou l'aménagement rationnel du territoire ont connu dans les années 60 leurs heures de gloire, c'est que ces préoccupations étaient portées, inspirées, animées par un pouvoir supérieur qui tirait sa légitimité du long terme. Ce pouvoir est aujourd'hui en miettes. C'est d'abord lui qu'il faut reconstruire si nous voulons vivre et grandir dans un monde qui, à nouveau, a de la mémoire.

Paul Gilbert.

 


(1). Pierre Rosanvallon, "La myopie démocratique.", Commentaire n°131, Automne 2010.

(2). Marcel Gauchet, L'avénement de la démocratie,  II. La crise du libéralisme 1880-1914. (Gallimard, 2007).  

 

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 11:30
La séparation des races           
 
de Charles-Ferdinand Ramuz
Mis en ligne : [10-01-2011]
Domaine : Lettres 
RAMUZ--Charles-Ferdinand--La-separation-des-races.gif

 

Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Publications récentes  : Chant de notre Rhône (Les Amis de Ramuz, 2005),   Le gros poisson du lac. (Éd. Séquences, 2005), Vendanges. (Ed. Séquences, 2005), Romans. (Gallimard-La Pléiade, 2005), Présence de la mort. (Ed. de l'Aire, 2009) .

  


Charles-Ferdinand Ramuz, La séparation des races, Paris, Gallimard, avril 2010, 212 pages.


Présentation de l'éditeur.
" Il y a ces pâturages qui sont sous le col à deux mille cinq cents mètres, et c'est seulement vers la fin de l'été qu'ils y montent, à cause que leur vie va de bas en haut comme l'oeil fait. Tout là-haut, au milieu de la dernière pente d'herbe, on voyait le chalet ; ils étaient devant le chalet, assis par terre, parce qu'il n'y avait même pas de banc, se tenant adossés au mur de pierres sèches, en face et au-dessus du vide. Vu de cette hauteur, le fleuve, au fond de la vallée, n'était plus qu'un bout de fil gris apparaissant à travers une brume bleue, comme si ce n'eût pas été de l'air, mais de l'eau, dans laquelle on aurait mis fondre du savon, qui remplissait cet immense bassin de fontaine ; ils se tenaient là sans parler, parce qu'on se sent tellement petits, c'est tellement trop grand pour nous. "

 
Recension d'Alexandre Fillon, Lire - juillet-août 2010

De l'autre côté de la montagne.  Avec Charles-Ferdinand Ramuz, l'oeuvre est toute affaire d'écriture. "J'étreindrai la langue et, la terrassant, lui ferai rendre gorge et jusqu'à son dernier secret, et jusqu'à ses richesses profondes, afin qu'elle me découvre son intérieur et qu'elle m'obéisse et me suive rampante, par la crainte, et parce que l'ai connue et intimement fouillée", notait l'écrivain vaudois en 1904.  Ce qui frappe lorsqu'on attaque La séparation des races, c'est la présence du paysage. Des carrés d'ardoise, des forêts de sapins et des pâturages. Beaucoup de couleurs et peu de bruits, hormis celui du vent. Les bergers locaux forcent sur le muscat qu'ils boivent dans des gobelets de bois. Firmin en a peut-être trop abusé, lui qui évoque "ceux de l'autre côté de la chaîne, ceux de là-bas, ceux d'au-delà du col, du côté au nord". Car l'on "n'aime pas ce qu'on ne connaît pas", on se "méfie de ce qu'on a jamais vu".  Dans son discours, il y a également cette fille "rudement belle" qui parle une autre langue. Elle est grande, avec des cheveux "comme de la paille de seigle, comme du bois de châtaignier neuf... comme de l'herbe sèche...". Une fille qu'il se sent prêt à ramener chez lui par tous les moyens. Afin de la récupérer, son fiancé Hans enverra Mathias dont c'est le métier "d'aller", avec sa barbiche, son cornet et son tricorne. "C'est un roman qui ne peut valoir quelque chose que par le ton", affirmait Ramuz à propos de La séparation des races. Le sien reste unique.  

  

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la revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 19:00
L'aube rue Saint Vincent
                                                        
Le jour doré s'accroche à l'aile                           
D'un moulin qui ne tourne plus
Et l'on sent bouillonner le zèle
De Paris, moi je suis perclus.

Voici, beautés d'apothéose,
Merveilles du soleil levant,
Traînés par une jument rose
Des choux bleus et des coucous blancs.

La fontaine laborieuse
Redit, inutile leçon,
Une chanson d'esclave heureuse
Au ruisseau libre et vagabond.

On ouvre et l'on ferme des portes
Et des mains lèvent des miroirs
Lourds de lumière, que m'importe
Si je suis parfumé de soir?

La lune a bu toutes mes larmes;
Partageant mon vin, des filous
M'ont laissé caresser leurs armes;
Ma nuit fut belle. Couchons-nous.

 

rue-saint-vincent.jpg

 

André Salmon (1881-1969). Créances. ( 1905-1910).


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la revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 23:08

Omissions genevoises

 

Le Monde, notre excellent journal suisse de langue française, n'aime pas que l'on s'en prenne aux "valeurs" de l'Europe. Qu'un Etat contrevienne tant soit peu aux traités européens et voilà nos "genevois" partis en guerre. L'éditorial d'hier [1] était plein de cris et de fureur contre la Hongrie. Et plus précisément contre le chef du gouvernement magyar, M. Orban, qui préside depuis quelques jours l'Union européenne. Les raisons qu'invoque le Monde ne sont pas sans fondements et l'on doit reconnaître que le régime de censure politique que l'équipe Orban vient d'instaurer à Budapest est assez stupide. Faut-il pour autant abreuver nos amis hongrois de prêches vindicatifs et de leçons de morale ? Ils auront beau jeu de rétorquer que les relations entre médias et pouvoir en France n'ont jamais été particulièrement exemplaire, que l'époque de l'ORTF et de la censure gaulliste n'est pas si éloignée et que le Monde manque à tout le moins d'indulgence et de mémoire. Reconnaissons qu'ils n'auront pas totalement tort.

On peut aussi se demander si le coup de sang un peu excessif  du Monde n'a pas d'autres motivations, celles là plus profondes. Un passage de l'éditorial d'hier retient l'attention : "Dans la plupart des pays membres de l'Union européenne - à l'exception de l'Allemagne, du Luxembourg, et, tardivement de la France - les dirigeants sont timides. Ils n'osent pas critiquer un gouvernement hongrois qui, par ailleurs, a rogné les autres contre-pouvoirs - notamment celui de la Cour constitutionnelle - et affiche un nationalisme d'un autre âge. " Pouvoir de la Cour constitutionnelle ? Nationalisme d'un autre âge ? Voilà des considérations qui nous emmènent bien loin de la liberté de la presse. Et une défense des "valeurs" de l'Europe qui prend une signification toute différente. Eclairons le débat. 

 Nos lecteurs savent sans doute que le gouvernement de M. Orban vient de prendre une série de mesures pour permettre à la Hongrie de reprendre le contrôle de son économie, très secouée par la crise financière internationale. A Budapest comme ailleurs, les fonds de pension privés ont propagé la spéculation, au point de mettre en péril les retraites de millions de Hongrois. L'équipe Orban, pourtant conservatrice, a décidé assez logiquement de les étatiser. De la même façon, elle a décidé de relever substantiellement les impôts des entreprises multinationale qui ont trop tendance - comme chez nous - à jouer contre l'emploi. Naturellement, ces décisions font hurler. Les gestionnaires de fonds privés en premier lieu, qui voient leur gagne-pain s'envoler. Les dirigeants des grandes entreprises étrangères qui font donner leur gouvernement d'appartenance, américain et allemand en premier lieu, comme il se doit. La Commission de Bruxelles qui s'insurge contre ces graves manquements à la propriété privée et à la libre circulation des capitaux. Et enfin les marchés, très inquiets de voir les idées hongroises faire tache d'huile en Europe.

On décrypte maintenant un peu mieux la réaction du Monde. Et on comprend mieux aussi pourquoi  tant de "voix autorisées" s'élèvent brusquement de Paris à Berlin et de Luxembourg à Bruxelles contre le "gouvernement liberticide" hongrois. Les reproches qu'on lui adresse concernent bien d'autres "libertés" que celles de la presse et des médias. En fait de liberté, il s'agit d'abord de celle du renard libre dans le poulailler libre. De la liberté des prédateurs contre un Etat qui cherche à sauvegarder sa souveraineté. Que MM. Juncker, Trichet ou Barroso s'indignent, au nom du droit des renards et des prédateurs, il n'y a là rien d'anormal. Que M. Sarkozy ou Mme Merkel leur emboîtent le pas n'étonnera personne. Mais que le Monde se fasse leur porte-voix est plus stupéfiant. A moins d'y voir un des premiers effets de de la prise de contrôle du journal par le trio Berger-Pigasse-Niel et leur cohorte d'amis entrepreneurs et philantropes. Qui parlait déjà de presse libre et indépendante ?

Paul Gilbert.

 


[1]. "La Hongrie se moque des valeurs de l'Europe". Le Monde du 5 janvier 2011. 


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la Revue critique des idées et des livres - dans International
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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 13:42
Le duc de Guise                                           
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Puisqu'il faut clore le soixante-dixième anniversaire de 1940, donnons la parole à Bernanos. Sa voix, ses mots, seuls, peuvent nous permettre de regarder en face ce passé terrible qui, aujourd'hui encore, ne passe pas.  Le beau texte qui suit  a été publié par le quotidien brésilien O Jornal, le 12 septembre 1940, sous le titre "O Duque de Guise". C'est en des termes particulièrement émouvants que Bernanos évoque, du fond de son exil brésilien, la Maison de France, source de fidélité, de dignité et d'espérance après l'effroyable désastre. A l'image du vieux Prince qui s'incline puis disparait avec noblesse devant le destin de son pays succède celle du jeune prétendant, porteur des aspirations d'une France neuve, débarrassée de ses barbons et de ses vieillards précoces. C'est ce cycle d'espérance qu'il faudra un jour faire revivre pour que "le peuple le moins pharisien du monde" retrouve les chemins de son destin.
La Revue Critique .
 
Septembre 1940.

La mort de Mgr le duc de Guise a eu la simplicité et la dignité de sa vie. L'historien passionné de l'Armée française ne pouvait guère souhaiter survivre à la déroute des régiments illustres, incontestablement les plus anciens et les plus glorieux de l'Europe, à la fuite mystérieuse, incompréhensible, spectrale, des drapeaux légendaires le long de toutes les routes de France. Peut-être avait-il prévu se désastre, mais il ne pouvait pas l'attendre, il ne pouvait y conformer son coeur. Comme la plupart des princes de sa Maison, il était de formation et d'humeur libérales, modéré par goût, mais aussi par devoir d'Etat, par vocation royale, car le premier dessein de nos princes - Orléans ou Bourbon - , et on peut dire leur constante obsession depuis 1793, a été de refaire chez nous l'unanimité prodigieuse des Fêtes de la Fédération - brisée quelques mois plus tard, hélas ! -, de réconcilier les Français. "Ensemble et quand vous le voudrez, disait Henri V vers 1875 aux ouvriers parisiens, nous reprendrons le grand mouvement de 1789." Il est certain que l'expérience de nos discordes et le souvenir du mal qu'elles avaient fait à son pays devait développer chez Mgr le duc de Guise une indulgence naturelle, si dépouillée de toute amertume, qu'elle pouvait passer pour de la résignation. Mais notre déroute était le seul malheur auquel il était incapable de se résigner, et qu'il n'avait pas le droit d'absoudre. Cette catastrophe démesurée, ce drame hagard, était fait pour briser une âme haute et fière, un coeur discret, silencieux. Le vieux Prince lui a néanmoins survécu quelques semaines, comme pour témoigner ainsi qu'il ne refusait pas de le regarder en face, qu'il ne lui faisait pas baisser les yeux. Puis il est rentré dans la mort, comme dans le seul repos qu'il pût accepter sans remords.
L'un des privilèges de la monarchie est de se rajeunir d'elle-même, à chaque nouveau règne. Un futur ministre a beaucoup de chance, s'il accède au pouvoir avant la soixantaine. Si François Ier, Louis IX, Henri IV, Louis XIV avaient du patienter aussi longtemps, ils n'eussent apporté à la France qu'une expérience désabusée des hommes, de la vie, de l'amour et de la gloire. C'est à ses jeunes rois que mon pays doit d'avoir une histoire si romanesque, qu'elle faisait dire au vieux puritain Gladstone que ce n'était pas une histoire sérieuse. Une histoire que les petits garçons de notre race lisent comme un conte et qui fait rêver les petites filles, une histoire dont toute la grandeur reste toujours à la portée des coeurs d'enfant. Le peuple le moins pharisien du monde mériterait d'avoir des maîtres aussi jeunes que lui.
Il est inévitable, et même souhaitable, que les peuples se trompent parfois, car les peuples,  comme les individus, pourvu qu'ils soient de bonne race, tirent souvent merveilleusement parti de leurs fautes. Mais les fautes ne portent chance qu'aux jeunes, elles aigrissent et durcissent les vieux, qui d'ailleurs vivent rarement assez longtemps pour en subir les conséquences. Heureux les peuples et les rois assez jeunes pour faire des bêtises de jeunesse ! Les jeunes ont des passions, les vieillards des vices, et ce ne sont pas les imprudents qui perdent le monde, mais les cyniques et les avares. 
Un étranger, même s'il sait parfaitement votre histoire, peut difficilement comprendre à quel point notre monarchie est restée jeune, est restée jusqu'au bout sous le signe de la jeunesse. Certes, les institutions étaient vénérables, mais le personnel se renouvelait sans cesse. Le XIXe siècle, qui nous a donné des institutions nouvelles, en a toujours confié la garde à des barbons. J'ai écrit bien des fois, depuis vingt ans, qu'on avait livré la France aux vieillards. Leur influence était si grande, qu'elle a marqué la génération d'après-guerre, dont je parlais l'autre jour, et qui était une génération de vieillards précoces, d'adolescents raisonneurs.  Il est bien émouvant de penser aujourd'hui que, si le vieux syndic de la faillite nationale sera bientôt centenaire, l'espérance française repose sur la jeune tête de Mgr le comte de Paris. 
Georges Bernanos .
 
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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 13:00
La grandeur de l'homme          
au siècle de Périclès        
 
de Jacqueline de Romilly
Mis en ligne : [3-01-2011]
Domaine : Histoire
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Jacqueline de Romilly, récemment disparue, était philologue et hélléniste. Membre de l'Académie française, première femme professeur au Collège de France, elle est connue sur le plan international pour ses travaux sur la civilisation et la langue de la Grèce antique, en particulier à propos de Thucydide. Elle  a récemment publié  : Dans le Jardin des mots (LGF, août 2008), Petite leçon sur le grec ancien (LGF, 2010). 


Jacqueline de Romilly, La grandeur de l'homme au siècle de Périclès Paris, Editions de Fallois, juin 2010, 123 pages.


Présentation de l'éditeur.
A travers la lecture des grands écrivains grecs, Jacqueline de Romilly tente de nous faire mieux comprendre cette théorie de la grandeur de l'homme qui apparaît, pour la première fois peut-être, au Ve siècle avant Jésus-Christ à Athènes. Pour la première fois, les dieux n'ont plus des têtes d'oiseaux ou d'animaux, ne sont plus des faucons, des béliers, des chiens ou des vaches, ni des êtres impossibles aux attributs terrifiants, comme en Asie, ni des divinités aux mille bras, comme en Inde. Pour la première fois, ce sont tout simplement des humains. Mais cet essai ne conduit pas à un optimisme naïf. Les Grecs ne croient pas que tout va bien pour l'homme. La tragédie et l'histoire nous montrent au contraire qu'ils sont parfaitement conscients des défaites, des malheurs, des souffrances auxquelles l'humanité est exposée.
 
Recension. - L'Express, 24 juin 2010.
Jacqueline de Romilly porte un regard sur la civilisation. L'oeuvre de Jacqueline de Romilly est immense. Nul n'a su mieux qu'elle allier la connaissance érudite du monde grec et ce qu'il nous apprend, pour l'éternité, de notre humaine condition. Dans une méditation à la fois inquiète et pourtant optimiste, Jacqueline de Romilly s'attache une fois encore à exposer l'apport des Grecs à ce que l'on nomme justement après eux : la civilisation. C'est à la découverte à Athènes, au Ve siècle avant Jésus-Christ, de l'homme et de sa grandeur que nous devons ce saut décisif. S'appuyant sur son cher Thucydide, qui s'attache à penser la raison dans l'histoire, Jacqueline de Romilly montre que c'est bien à ce moment-là que l'homme s'émancipe du monde magique dans lequel il s'inscrivait jusqu'alors. De ce moment, et avant même que Protagoras ne le formule, l'homme devient la mesure de toute chose. La culture s'émancipe de la nature. L'homme est, désormais, seul et c'est la condition de sa grandeur. De cette audace ne doit pas naître, cependant, l'ubris, la folie des grandeurs. La tragédie grecque est alors là pour nous rappeler à quels malheurs les passions nous exposent. Mais "le lumineux mérite de la pensée de la Grèce est d'avoir eu le désir passionné de dominer cette situation et de se vouer à un idéal supérieur qui serait quelque chose de durable et de beau". Il faut donc lire cet admirable plaidoyer pour les humanités qui est inséparablement un acte de foi en l'humanité. D'autant que dans les dernières lignes, bouleversantes, de ce court texte, Jacqueline de Romilly nous avertit que l'âge exerce sa tyrannie et que le temps de ne plus écrire est sans doute venu. "Je ne sais, nous dit-elle, si l'on m'entendra [...] du moins aurais-je essayé et c'est comme si le dernier mot que j'écrivais était pour dire merci." 
 
Recension de Marie Goudot. - Etudes, novembre 2010.
Comment concilier le rôle écrasant des dieux dans les tragédies du ve siècle avec le sens de la grandeur de l’homme qu’a l’Athénien d’alors ? J. de Romilly dit consacrer à cette interrogation ses « dernières forces ». Des forces tou­jours vibrantes : son livre est un magni­fique plaidoyer en faveur de la pensée de la Grèce classique, de la pérennité des questions qui s’y posent. Il pourra constituer en même temps une belle introduction à l’oeuvre de Thucydide, l’écrivain qu’elle a si souvent traduit, commenté, réalisant ainsi son souhait d’être utile par-delà les siècles. Mais c’est, cette fois, dans une confrontation de ses perspectives et de celles de Sophocle. Chez l’historien de La guerre du Péloponnèse, nulle évocation du rôle des dieux mais une dénonciation des excès des hommes, des méfaits de tout impérialisme. Malgré ses héros abat­tus, la tragédie de Sophocle présente « un idéal de tolérance, de pardon ». Si éloignés au premier abord, les deux écrivains se rejoignent dans l’idée que « le sens de la grandeur est un but, une conquête » auxquels un homme digne de ce nom doit se consacrer. Une idée, un message qui concernent tous les siècles. Cette foi de la Grèce classique dans les possibilités de la raison humaine, les deux heures d’entretien de J. de Romilly avec P. Lismonde la déclinent, soulignant aussi comment elle peut aider à traverser les crises. C’est pourquoi ce « professeur dans l’âme » n’a cessé de combattre pour le maintien des études classiques. Si son livre s’achève sur un « merci » à ses lec­teurs, c’est le même mot qu’on a envie de lui adresser. Pour ses luttes, pour ses oeuvres. Pour ce livre qui, en dépit de sa cécité, ne saurait être le dernier.

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 19:27

« L’imposture climatique » et l’indignation des belles âmes

 

Luc Ferry a publié dans Le Figaro du 20 octobre dernier une superbe chronique qui nous a complètement échappé. Nous la donnons intégralement ci-dessous. Ferry y défend courageusement  Allègre contre les mystificateurs du "changement climatique". Il plaide pour une écologie sérieuse, raisonnée et responsable, qui cherche à répondre aux priorités du moment - la malnutrition et l'accès à l'eau, premiers fléaux de la planète -  en ne cédant ni à  la peur, ni à l'ignorance, ni à la pression médiatique. Ce texte, plein d'intelligence, empreint de cette ironie mordante qui fait l'esprit français, doit être lu et largement diffusé. On notera qu'il s'agit d'un texte positif, offensif qui confirme la profonde  évolution qui se fait jour dans les milieux universitaires et intellectuels  vis-à-vis de l'écologie politique et de ses dérives idéologiques. En cette fin d'année 2010, voilà encore un signe encourageant du retour de l'esprit critique !

Paul Gilbert.

 

Claude Allègre, après la tempête déclenchée par son livre, L'Imposture climatique, a décidé de renouer avec des actions positives en créant une fondation pour l'écologie. Il m'a demandé d'en faire partie. J'ai accepté et, depuis lors, je suis assailli par une cohorte d'indignés qui m'incitent ardemment à ne pas m'afficher avec un homme aussi politiquement incorrect. Corinne Lepage a publié sur son blog un édito rageur qui dénonce cette connivence coupable et accuse mon propre livre, Le Nouvel Ordre écologique, d'avoir fait « perdre vingt ans » aux progrès de l'écologie politique en France. Rien que ça ! C'est me faire beaucoup d'honneur.

C'est surtout se tromper du tout au tout sur le sens de mes interventions. Loin de lui être hostiles, elles en appellent au contraire à la création d'une écologie scientifique et humaniste enfin débarrassée des oripeaux du gauchisme. Comme Allègre n'a cessé de le dire, le terme « d'imposture » ne visait dans son esprit ni les écologistes authentiques ni a fortiori les scientifiques. Il portait sur deux points - et dans les deux cas, je suis convaincu qu'il a raison. C'est donc sans le moindre état d'âme que je persiste et signe. Voici pourquoi.

En premier lieu, il me semble en effet aberrant de prétendre prédire le climat général de la planète dans un siècle, attendu que nous n'avons pas la moindre idée de l'état de l'humanité dans trente ans. Y aura-t-il eu des guerres, des progrès démocratiques ou technologiques insoupçonnés, de nouvelles sources d'énergie découvertes ou mises au point ? Nul n'en sait rien. On objectera que c'est justement pour ça qu'il faut appliquer le principe de précaution. Erreur funeste. Il faut au contraire innover, inventer, prendre des risques intellectuels et politiques comme jamais.

Pourquoi ? Mais parce que, de toute façon, nous n'avons, nous les Européens, aucun moyen ni aucun droit d'empêcher l'Inde et la Chine d'entrer, comme nous l'avons fait nous-mêmes sans vergogne, dans l'ère de la consommation de masse. Ce n'est pas en saccageant la recherche sur les OGM ni en limitant notre développement qu'on sauvera la planète, car nous ne stopperons pas le leur, mais en inventant des moyens de les aider à le conduire sans dévaster le monde. On objectera que c'est un pari risqué. Sans doute. J'affirme seulement que de là où nous sommes, c'est-à-dire en Europe, il n'en est rigoureusement aucun- autre. Il est absurde d'imaginer que, de Paris ou de Bruxelles, nous allons freiner la croissance des nouveaux entrants. Or c'est pourtant là l'essentiel du problème. Si une chose est juste dans le Grenelle cher à Jean-Louis Borloo, c'est bien celle-ci : c'est en intégrant l'écologie à l'économie, en investissant dans la recherche et l'innovation qu'on protégera l'Univers, pas en nous infligeant des taxes ni en cultivant le mythe de la décroissance.

Dans ces conditions, et telle est la seconde imposture pointée par Allègre, c'est une faute de persuader nos dirigeants que la priorité des priorités réside dans le changement climatique. Un enfant meurt de malnutrition toutes les six secondes. Cela se passe aujourd'hui, ici et maintenant, sans que nos politiques s'en émeuvent. Mais pour en rester à la seule écologie, la question démographique et celle de l'eau sont à l'évidence autrement plus urgentes que celle du climat. Pourquoi laissent-elles de marbre nos dirigeants, alors que les travaux du Giec réunissent une centaine de chefs d'État à Copenhague autour de l'avenir du protocole de Kyoto ? Face à cette logique médiatico-politique exorbitante, tous les autres sujets semblent avoir disparu comme par magie. Est-ce raisonnable ? C'est ici toute la question de la hiérarchisation des priorités en matière d'écologie qu'il faut reprendre à la racine.

Devant ces distorsions de la réalité, la question décisive est la suivante : jusqu'à quand allons-nous continuer à accepter que l'écologie soit guidée au seul radar de l'émotion médiatique ? Qu'il y ait eu, de part et d'autre, des maladresses et des excès est bien possible, et sans doute regrettable. Du reste, Claude Allègre n'en fait pas mystère : son combat pour rouvrir une discussion qui était verrouillée est maintenant derrière lui. Depuis plus de vingt ans, nous plaidons l'un comme l'autre pour une réconciliation de l'écologie, de la démocratie et de la science. Là est l'essentiel, et sur ce terrain, je vois mal à quel titre les écologistes et les scientifiques authentiques pourraient ne pas nous rejoindre.

Luc FERRY, Le Figaro du jeudi 21 octobre

 

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 11:50
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Hiver 2010/2011       
Rousseau
et ses héritiers       
Ecolos
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- En 1912, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- La question allemande, par Henri de la Barre de Fréville. [lire]
L'Allemagne a cessé d'être le bon élève de l'Europe. Elle a profité de la crise financière de 2008 et du désarroi des institutions communautaires pour se faire un autre visage. Celui d'un Etat sûr de son destin et qui ne veut plus transiger sur ses intérêts. "Ou l'Europe en passe par l'Allemagne, ou il n'y aura plus d'Europe", semble nous dire Mme Merkel en pleine crise de l'euro. Le torchon brûle entre Berlin et la Commission et il brûle aussi avec Paris et Londres. La nouvelle Allemagne a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions en Europe et dans le monde ? Ou ne cherche-t-elle pas plutôt à jouer son va-tout, au moment où son déclin démographique s'amorce ? N'est-elle pas en celà plus dangereuse pour nous ?

- Rousseau et ses héritiers, par Vincent Maire. [lire]
Avec le succès de l'écologie politique, on assiste au retour en grâce des idéologies naturistes, que le marxisme avait cru supplanter. Rousseau revient à la mode et, avec lui, une certaine vision du monde, méfiante vis-à-vis de l'histoire, de l'idée de civilisation et qui évacue rapidement la question du travail. Des philosophes et des penseurs, à droite comme à gauche, commencent à s'élever contre ce qu'ils considèrent comme une régression intellectuelle. Quelle place tient le "rousseauisme" dans la pensée des écologistes et de la fraction de la social-démocratie qu'ils influencent de plus en plus ? Comment d'autres courants de pensée - socialisme français, fédéralisme, traditionalisme - peuvent-ils servir d'antidote à cette nouvelle et envahissante doxa ?

- Nouveaux visages de la laïcité, par Antoine de Pascal. [lire]
La laïcité, qui faisait partie du magasin d'accessoires de la République, renait de ces cendres. L'extrême droite et une partie de la droite cherchent à en faire un instrument de combat contre l'islam et contre l'immigration nord-africaine. D'autres, à gauche, veulent profiter de l'islamophobie ambiante pour lancer une nouvelle croisade contre les religions, et c'est d'abord le catholicisme, qu'on cherche à atteindre. Sans compter ceux qui cherchent à importer par ce biais en France la querelle du Proche-Orient. Dérives dangereuses.

- Triomphe de Molière, par Eugène Charles. [lire]
Molière est une sorte d'énigme française. Il traverse le temps sans prendre de rides et chaque époque cherche à lui donner le beau rôle. Le XIXe siècle a fait de lui le sympathique représentant du bon sens bourgeois face aux excès de son temps. Le XXe siècle l'a peint sous les traits d'un contestataire avant la lettre. On découvre aujourd'hui qu'il était - tout comme La Fontaine - un homme de la "civilisation mondaine", à l'aise avec son époque et avec ses contemporains. La leçon de Molière est moins morale que politique. Elle cherche à préserver un certain art de vivre.

- Vaudeville chez Sherlock Holmes, un conte de Jean Giraudoux. [lire]
Jean Giraudoux ne fut pas seulement un homme de théâtre doublé d’un romancier hors pair. A partir de vingt ans, il écrit des nouvelles. Au retour d’un premier séjour en Amérique, il fait son entrée au Matin, un des gros tirages de la presse parisienne, où on lui demande de renouveler la rubrique des « contes du matin ». On y découvre un Giraudoux plein d’humour et de vie, farceur, presque potache, qui n’hésite pas à pasticher les classiques. Le conte que nous donnons ci-dessous illustre l’aplomb, voire l’effronterie avec lequel notre apprenti romancier traitait ses histoires. Il y est question de Sherlock Holmes, mais d’un Sherlock Holmes de comédie, qui est ici sa propre dupe.

- Le jardin français, poèmes de J. M. Bernard, T. Corbière, G. Fourest. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans. [lire]
Docteur Strauss et mister Kahn. - Malaise à la CGT. - L'Hôtel de la Marine.

- Chronique internationale, par Jacques Darence. [lire]
Sur le front de l'euro. - Censeurs et pyromanes. - Benghazi.

- La vie littéraire, par Eugène Charles. [lire]
Stendhal. - Albert Vidalie. - Jacques Réda. - Jean-Claude Pirotte.

- Idées et histoire, par François Renié. [lire]
Régis Debray, avec et sans frontières.

- Revue des revues, par Paul Gilbert. [lire]
Myopies démocratiques. - Pierre Manent. - Gide et Maurras. 

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié. [lire]
Mainstream (Frédéric Martel). - La nouvelle idéologie française (Béatrice Durand). - Alexandre Soljénitsyne (Lioudmila Saraskina). - La séparation des races (Charles-Ferdinand Ramuz).- Louis-Philippe (Arnaud Teyssier). - La grandeur de l'homme au siècle de Périclès (Jacqueline de Romilly). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 11:37
boileau
 
1711-2011 : hommage à Nicolas Boileau
 

L'équipe de la Revue Critique des idées et des livres présente à Mgr le Comte de Paris, à la Maison de France, à ses lecteurs et à tous ses amis ses voeux de bonheur et de prospérité pour l'année 2011.

 

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