Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 14:43
Claude Odilé
 
 
printemps anglais
 
 
 
I. - L'Orme.
 
Candide aux plaines cristallines
L'orme murmure des chansons.
Vois-tu les voiles des collines
Qui volent vers les horizons ?

Rouge et grise tachant la plaine
La ville rit vers le matin.
Les vents parfumés de verveine
Accourent des champs argentins...

Ils viennent de loin comme un désir
Qui dans les âmes balbutie.
Ils vont renaître; ils vont mourir.
Ils sont aquilons et zéphirs —

Insaisissables vents que je voudrais saisir!
 
II. - Bercement.
 
Le clapotis léger des barques et des branches
Se mêle à la douceur des parfums du tilleul.
Les mouvements du vent dans les frondaisons blanches
Sont si lents qu'on s'étonne et se plaint d'être seul.

Je ne sais plus les noms des fleurs, ni des villages.
Je ne sais plus les bruits des feuilles, ni des pas.
Je me souviens des nuits qui soupirent, volages,
Et je guéris d'un mal que je ne connais pas.
 
 
 
claude odilé (1881-1957). Le Divan (1913).
 
 
nuit
 
 
 
C’est la nuit qui revient de son aile plaintive
Se bercer dans le vent, sur l’eau, parmi les fleurs.
Elle vole vers l’île où l’onde mate arrive
Qui se grise de soir, de sons et de rumeurs.

Une étoile s’endort sur les célestes grèves ;
Un lent voilier se perd dans les brumes de lait…
Etends tes bras noueux, platane de mes rêves,
Noir, sur le fond du lac, dans les cieux violets !
 
 
 
claude odilé (1881-1957). Le Divan (1913).
 
 
mouettes
 
 
 
Sans les mouettes des mers qui viennent de Hollande
Remonter en criant l’argent et l’or du Rhin,
Je ne rêverai plus des genêts ou des landes,
Lorsque l’oubli revient dans les cœurs souverains.

Sur les plages d’Armor, la brise qui persiste
Efface un souvenir où s’effacent nos pas…
Goélands ! Goélands ! Mer d’Ys ! Rivages tristes !
Est-ce vous que je cherche et je ne trouve pas ?
 
 
 
claude odilé (1881-1957). Le Divan (1913).
 
 
oiseau
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article
19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 15:13
Illusions et
aveuglement
 
 
 

 

HISTOIRE
La Grande Illusion.
Quand la France
perdait la paix. 1914-1920
.
Georges-Henri Soutou.
Tallandier.
Avril 2015.
376 pages.
 

 
Georges-Henri Soutou, né en 1943, est historien. Professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne et membre de l'Académie des sciences morales et politiques, c'est l'un des meilleurs connaisseurs européens de l'histoire des relations internationales. Il a récemment publié : La Guerre de cinquante ans. Les relations est-ouest. 1943-1990. (Fayard, 2001), L'Europe de 1815 à nos jours. (PUF, 2007)
 
Présentation de l'éditeur.
La grande illusion : que la guerre de 1914-1918 serait courte et mettrait fin à la position dominante occupée par l'Allemagne depuis Bismarck ; que la France récupérerait les territoires perdus depuis la Révolution française, mais aussi établirait une sphère d'influence de premier rang et une mainmise sur les régions rhénanes, voire remettrait en cause l'unité allemande ; et, pour finir, que les traités de paix réaliseraient au moins les principaux objectifs poursuivis et en tout cas garantiraient la sécurité à long terme. Ces illusions, largement partagées, étaient portées par l'obsession de la sécurité face à l'Allemagne et par l'affirmation du modèle républicain face au «militarisme prussien». Ceux qui tentèrent d'achever le conflit par la négociation furent écartés. Paris a joué son rôle dans la marche à la guerre et a défini des buts qui ont largement contribué à déterminer le déroulement du conflit et ensuite la paix. Finalement, les dirigeants n'ont pas obtenu ce qu'ils souhaitaient, tout en compromettant, par leurs exigences et par leur vision biaisée des réalités, la restauration du système internationa. C'est ainsi que la France a perdu la paix.
 
L'article de Jean-Dominique Merchet. - L'Opinion. - 14 avril 2015.
Un livre majeur sur la Grande Guerre. C'est un livre important que le professeur Georges-Henri Soutou, l'un des meilleurs historiens français des relations internationales, vient de publier sur la première guerre mondiale, chez Tallandier. Il serait dommage que, dans l'avalanche des ouvrages récemment parus sur 14-18, celui-ci ne rencontre pas le succès mérité. Certes, Georges-Henri Soutou n'a pas écrit un livre à la mode du jour, celle de l'histoire d'en bas, avec ses approches anthropologiques et socio-culturelles, s'intéressant au vécu des poilus ou des civils de l'arrière. Il le revendique : c'est de l'histoire d'en haut, celles des cercles du pouvoir, essentiellement politiques et diplomatiques. Ces cercles dont les décisions pesèrent tant sur le destin dramatique de ceux d'en bas... La Grande Illusion est un livre centré sur la France et notamment ses "buts de guerres". Il court de l'avant-guerre à l'après-guerre, apportant son lot d'éléments nouveaux et de perspectives passionnantes. Reprenant à nouveaux frais la vieille question de la responsabilité du déclenchement de la guerre, il montre que la France en a sa part. En particulier dans le choix de l'alliance franco-russe qui contribua à la mécanique infernarle de l'été 14. Un petit groupe d'hommes (Raymond Poincaré, Théophile Delcassé, Maurice Paléologue et Joseph Joffre, en particulier) jouèrent un rôle important dans ce sens, alors que d'autres options étaient possibles. Sur le déroulement de la guerre, on lira avec beaucoup d'intérêt le chapitre consacré à l'année 1917. Se plongeant dans les archives, l'historien raconte le processus de décision qui abouti à l'offensive Nivelle - où l'on voit l'importance des désaccords au sein du groupe dirigeant, qu'il soit politique ou militaire. Encore plus passionnant, le récit des "négociations secrètes" en vue d'une paix de compromis, avec des personnalités comme Paul Painlevé ou Artistide Briand. L'échec de ces tentatives prolonge la guerre, mais surtout fait basculer l'Europe dans un nouveau siècle. Faute d'une solution entre puissances européennes, l'alternative, incarnée par Clemenceau, sera celle d'une alliance atlantique, avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Sur de nombreux points, l'auteur corrige d'ailleurs l'image un peu caricaturale que l'on se fait du Tigre. Sur ses buts de guerres, la France se raconta longtemps des histoires, espérant prendre le contrôle de la rive gauche du Rhin, sous une forme ou une autre, voire de revenir sur l'unité allemande. Visions chimériques qui seront balayées dans l'après-guerre. Comme tous les grands livres d'histoire, celui du professeur Soutou n'est pas sans résonnance avec l'actualité : le poids de l'idéologie, le processus de décision souvent aléatoire, les opportunités que l'on ne saisit pas. Lisez La Grande Illusion - vous perdrez au passage quelques unes des vôtres, d'illusions. Sauf sur un point : celle qu'il n'y a plus rien à apprendre sur cette période essentielle
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Histoire
commenter cet article
30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 08:52
Charles Forot
 
 
petite suite automnale
 
 
 
I. - Parce que tu donnas...
 
Parce que tu donnas trop de rêve à l'amour,
Les femmes ont trahi de belles destinées;
Mais quand malheurs et deuils marqueraient les années,
Pourquoi fermer les yeux à la beauté du jour ?

En ce vieux « Pigeonnier » aux coins hantés de songes,
Vois l'arrière-saison mourir avec douceur
Et, pour guérir ce mal d'amour que tu prolonges,
Sache à ta solitude accoutumer ton cœur.

Mêle tes souvenirs au feuillage qui tombe :
Sous ses ors plus subtils que les ors de l'été
Des puissances de vie ont encor palpité,
Car l’avenir fleurit toujours sur quelque tombe !

En tant d'appels viendront des sites que parfois,
Au désert de toi-même où l'orage au loin tonne,
Tu ne sauras plus bien distinguer en ces voix
Les soupirs de ton cœur et le chant de l'automne.
 
II. - Tandis que dans le froid...
 
Tandis que dans le froid se rouillent,
Comme des gorges de faisans,
Les châtaigniers, et se dépouillent
Les merisiers incandescents,

Et que sous les brumes malignes
Le soir paiement nuancé
Semble, dans sa douceur de lignes,
Enclore un site du passé,

Vous qui pouviez me faire vivre
Mes plus beaux rêves, revenez
Sentir l'odeur qui vous enivre :
Celle des feuillages fanés.
 
III. - Si la gloire...
 
Si la gloire fuit ton front,
Si ton coeur est solitaire,
D'autres douceurs te viendront
Des largesses de la terre.

Goûte à ces plaisirs subtils
Que dédaigne le vulgaire :
Les jeux d'amour, que sont-ils ?
Un peu de savante guerre!

Car la chair déçoit la chair,
Et souvent l'âme se leurre.
Mais surprends le frisson clair
Du coteau qu'un ciel effleure,

Et jouis des tons vineux
D'une allée où novembre ose
Glisser, plus fragile en eux,
Sa dernière et pâle rose.
 
 
 
charles forot (1890-1973). La Muse française (1922).
 
 
vers
 
 
 
Plus tard, en cette heure d'or
Où tu te recueilles
Quand les châtaigniers encor
Verront choir leurs feuilles,

Sous la coupe de cristal
D'un ciel gris et rose
Où cède au destin fatal
La dernière rose,

Où, coureur des champs, le vent
Hérisse la meule
Tu sentiras l'émouvant
Regret d'être seule.
 
 
 
charles forot(1890-1973). La Ronde des Ombres (1922).
 
 
instants vivarois
 
 
 
I. - Printanière.
 
L'une blonde, un sourire unique,
Des lèvres et des yeux,
Grands yeux couleur de véronique,
Fervents et lumineux.

L'autre châtaine aux nobles hanches
Candides, le teint haut,
Qui, pour piller des fleurs aux branches,
Cambre un corps sans défaut;

Et tandis que va la châtaine
Cueillir les fleurs du champ,
Toute au printemps, l'âme lointaine,
La blonde se couchant

A l'ombre d'un Pin bas sommeille,
Belle et le rire aux dents.
Mais la cueille use, au jeu vermeille,
Prend les rameaux pendants.

A pleines mains et les secoue
Sur celle qui dort, Et, pollens,
sur la tendre joue
Pose un nuage d'or.

 
II. - Ce matin.
 
Lointain déjà dans ma mémoire
Ce matin d'un cristal gris- bleu !
La Daronne était une moire
D'argent sous l’automne de feu.

Rosée, était-ce bien l'automne ?
Tout riait, si tendre et si frais,
De cette frange qui festonne
De gouttelettes un cyprès

A cette divine lumière
Qui chante dans le peuplier.
Ami Parnin, l'aube première
Sous nos yeux semblait s'éveiller !

Un printemps qui de reflets d'ambre
Et de rayons d'or se coiffait !
Etait-ce un matin de septembre ?
Grâce fragile, accord parfait,

L'heure pure comme une larme,
Eût souffert d'un éclat de voix,
Mais laissa dans mon cœur ce charme
Du soleil, des eaux et des bois.

 
III. - Dans le brouillard.
 
Dans le matin mouillé je vins tirer la grive,
Et je vous vis alors vous confier aux vents,
Brouillard errant par les ravins, à la dérive,
Puis gonfler vers les monts vos longs voiles mouvants.

Brouillard de toutes parts, odeur âcre humée
Si souvent quand l'automne habite la forêt,
Odeur de moisissure et d'humide fumée,
Brouillard houleux, blafard en qui tout disparaît,

Ah! créez devant moi de plus secrets royaumes,
Que l'âme de ma terre agite vos réseaux.
Vous avez fait des bois un peuple de fantômes
Où je semble guetter les ombres des oiseaux…
 
 
 
charles forot (1890-1973). La Muse française (1930).
 
 
corbeille de fruits
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article
16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 11:57

Le retour du
grand Anglais

 
 
 

 

LETTRES
Le divin
Chesterton
François Rivière.
Rivages.
Avril 2015.
216 pages.
 

 

 
Gilbert Keith Chesterton (1874, 1936). Journaliste, romancier, poète et essayiste. Un des grands Anglais du début du XXe siècle. Publications récentes : Les Enquêtes du Père Brown. (Omnibus, 2008), La Fin de la sagesse. (L'Âge d'homme, 2009), L'Inconvénient d'avoir deux têtes. (Via Romana, 2010), Le Sel de la vie. (L'Âge d'homme, 2010), Saint Georges et le dragon. (L'Âge d'homme, 2013), L'Homme à la clé d'or. (Les Belles Lettres, 2015).
 
François Rivière, né en 1949, est romancier et critique littéraire. Il est l'auteur d'essais sur Jules Verne, Agatha Christie, E. P. Jacobs. Il a récemment publié : Agatha Christie, la romance du crime. (La Martinière, 2012), Un Garçon disparaît. (La Martinière, 2014),
 
Présentation de l'éditeur.
Journaliste, Chesterton fut l’infatigable contradicteur des idées marxistes de G. B. Shaw et des utopies de H. G. Wells. Romancier – Un Nommé Jeudi, La Sphère et la Croix – mais aussi merveilleux auteur de nouvelles – Le Club des métiers bizarres – et poète – les tommies de la Grande Guerre partaient à l’assaut en déclamant son Lépante –, Chesterton a bâti une véritable cathédrale de fiction qui se profile sur le ciel éternel de la fantaisie. Sans doute était-il temps de rendre hommage à celui que Borges considérait pour sa part comme « l’un des premiers écrivains de notre temps pour son imagination visuelle et la félicité enfantine ou divine que laisse entrevoir chaque page de son œuvre ». C’est ce que François Rivière, biographe reconnu d’Agatha Christie, de Patricia Highsmith et d’Hergé, a voulu faire avec cette première biographie française de l’écrivain.
 
Recension de François Kasbi. - Esprit. - juillet 2015.
Chesterton déconcerte. Plus de cent livres publiés, une vie assez courte (1874- 1936), et tous les genres concernés : articles de journaux, romans (Un nommé Jeudi, Le Napoléon de Notting Hill), théâtre, poésie, philosophie, critique littéraire, critique d’art, économie, controverses religieuses (Hérétiques), voire littéraires avec ses adversaires ou complices (H.G. Wells et G.B. Shaw en particulier), roman policier (Enquêtes du père Brown), essais d’inspiration catholique (l’Homme éternel). Pour le comprendre – osons l’hypothèse tautologique – il faut, d’abord l’aimer ; Alberto Manguel écrit : « Quand on lit Chesterton, on se sent submergé par une extraordinaire impression de bonheur. Sa prose est le contraire d’académique : elle est joyeuse, physique »
Il a raison : le secret, pour lire Chesterton et accéder à la profusion et à la diversité de son œuvre, c’est de le fréquenter jusqu’à en devenir un (presque) familier, s’imprégner de son tour, de sa manière, deviner le sourire derrière la facétie et comprendre que Chesterton est un état d’esprit – une fantaisie étayée par une pensée très cohérente (clé de l’œuvre) et très claire qui fait l’ensemble du corpus, subsumé par une vista dont son catholicisme serait la note de tête, de cœur et de fond.
Etincelant, pragmatique, aux antipodes de l’aristocratie anglaise qui ne l’accueillera pas, plutôt libéral avec une continuelle préoccupation de la justice sociale, de l’honnêteté et de la common decency qui consonnent avec sa foi chrétienne, apôtre lui-même du paradoxe fécond, Chesterton est le contraire du « rouleau convertisseur » (Gide, à propos de Claudel). Les essais et chroniques qu’il a disséminés dans la presse, leur diversité, leur suggestivité, l’esprit d’enfance qui les caractérise, le font cousin, certes anglais et catholique, de Vialatte : c’est encore Manguel qui ose la comparaison – et on entérine en le citant, tant la comparaison nous semble non pas aventurée, mais judicieuse. Le cercle de ses lecteurs n’a cessé de s’entretenir, voire de s’étendre : Russel, Shaw, Kafka, Hemingway, Larbaud, Gide, J. Green, Paulhan, Klossowski – jusqu’aujourd’hui Michéa et Finkielkraut. Borges est sans doute celui qui se l’est le plus précisément, le plus profondément, le plus justement approprié : « Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l’avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s’ajuste à celle de l’univers comme la forme étrange d’une clé s’ajuste exactement à la forme étrange de la serrure »
On réédite l’Homme à la clé d’or [1], son autobiographie – qui renseigne autant sur l’homme que sur l’époque – et François Rivière se tire avec les honneurs de la première biographie en langue française de Chesterton : cursif, inspiré et scrupuleux, son livre atteste sa longue fréquentation du colossal bonhomme.
 
Autre article recommandé : Gérard Leclerc, "Le retour de Chesterton." - Royaliste, 2 mai 2015.
 

[1]. Gilbert Keith Chesterton, l'Homme à la clé d'or. Autobiographie. Les Belles Lettres. 2015.
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
commenter cet article
26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 13:41
Marcel Ormoy
 
 
poème
 
 
 
Amis, vous mettrez sur ma tombe,
Non pas le saule de Musset
Dont le trop clair symbole, c'est
Une source en pleurs et qui tombe,

Mais de moins tristes attributs;
Car si ma vie eut peu de charme,
J'ai versé quelques douces larmes
Dans la coupe amère où je bus.

La joie à la douleur s'allie.
Alternez donc sur ce coeur lourd
Le pois de senteur pour l'amour,
L'oeillet pour la mélancolie.
 
 
 
marcel ormoy (1891-1934). Le Coeur lourd (1926).
 
 
ile saint denis
 
 
 
La vieille Seine, un quai rouillé
Et le rêve au flanc des Péniches,
Ah! que nous sommes encor riches
D'un bonheur tendre et dépouillé !

Tant de jours perdus, tant d'années
A la dérive sur la mer,
Il suffit d'un lucide éclair
Pour qu'y sombrent nos destinées,

Mais, tristes vaisseaux enfouis,
Qu'en reste-t-il, arbres tranquilles
Qui sur la plus calme des îles
Versez des songes éblouis ?

Et quel autre avenir se creuse,
O ma sœur, devant tes genoux
Quand vient s'accouder près de nous
Une grande ombre douloureuse ?
 
 
 
marcel ormoy(1891-1934). La Muse française (1936).
 
 
marbre
 
 
 
A quelle fontaine vouée
Cette nymphe ? Nous en rêvions
Par un soir plein d'allusions.
Était-ce hier ou l'autre année ?

Ah! tout recommence, ô ma sœur !
Tout revient, hormis la jeunesse.
Mais quoi ! d'être encor jeune qu'est-ce
Sinon ce battement de cœur,

Sinon dans l'eau mélancolique
Ce marbre toujours reflété
Où nous confondions, l'autre été,
Notre amour avec sa musique ?
 
 
 
marcel ormoy (1891-1934). La Muse française (1936).
 
 
fontaine 2
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article
19 juillet 2015 7 19 /07 /juillet /2015 15:11

La musique
et le courage

 
 
 

 

LETTRES
Les forêts
de Ravel
Michel Bernard.
La Table Ronde.
Janvier 2015.
172 pages.
 

 
Michel Bernard, né en 1958, est écrivain et historien. Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, haut fonctionnaire, il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de nombreux articles et d’ouvrages sur la Grande Guerre. Il a récemment publié : La Tranchée de Calonne. (La Table Ronde, 2007), La Maison du Docteur Laheurte. (La Table Ronde, 2008), Le Corps de la France. (La Table Ronde, 2010), Pour Genevoix. (La Table Ronde, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
« Quand Ravel leva la tête, il aperçut, à distance, debout dans l'entrée et sur les marches de l'escalier, une assistance muette. Elle ne bougeait ni n'applaudissait, dans l'espoir peut-être que le concert impromptu se prolongeât. Ils étaient ainsi quelques médecins, infirmiers et convalescents, que la musique, traversant portes et cloison, avait un à un silencieusement rassemblés. Le pianiste joua encore la Mazurka en ré majeur, puis une pièce délicate et lente que personne n'identifia. Son doigt pressant la touche de la note ultime la fit longtemps résonner. » En mars 1916, peu après avoir achevé son Trio en la majeur, Maurice Ravel rejoint Bar-le-Duc, puis Verdun. Il a quarante et un ans. Engagé volontaire, conducteur d'ambulance, il est chargé de transporter jusqu'aux hôpitaux de campagne des hommes broyés par l'offensive allemande. Michel Bernard le saisit à ce tournant de sa vie, l'accompagne dans son difficile retour à la vie civile et montre comment, jusqu'à son dernier soupir, «l'énorme concerto du front» n'a cessé de résonner dans l'âme de Ravel.
 
Recension de Françoise Le Corre. - Etudes. - mai 2015.
S’il fallait d’un mot qualifier ce livre subtil, discret et d’autant plus évocateur qu’il consent à une facture classique, ce serait celui d’élégance. Un style qui ne pouvait être mieux accordé à la réserve et à l’énigme qui entourent le personnage de Ravel. 1914 : si distant soit le compositeur dans son besoin de solitude et de calme, si entouré de ceux qui protègent en lui le créateur, si fervent dans ses amitiés, il ressent l’urgence de fuir l’arrière et de se jeter dans la guerre. En principe, cela lui est impossible. Vingt ans auparavant il a été réformé : trop fragile. Au moment de la mobilisation, il tente pourtant de se faire enrôler, est refusé, insiste et parvient à être admis comme conducteur de poids lourd de l’armée française. Direction Bar-le Duc et Verdun. Paysage apocalyptique, méconnaissable, défiguré à la fois par « l’ordre militaire et le désordre du soldat », routes pleines de pièges, fondrières, attelages, cavaliers et piétons que le conducteur débutant s’efforce d’éviter, arc-bouté sur son volant, si frêle pour la tâche, si décalé, tour à tour secoué par la formidable force destructrice du front et ses horreurs, puis englué dans l’ennui du casernement, avant de tomber lui-même gravement malade et de devoir renoncer. Prodigieuse approche du sensible – regard et écoute –, l’évocation des lieux et des perceptions de Ravel joue sur une délicate mise à distance : elle laisse au lecteur l’espace de l’hypothèse, de la substitution, de la personnalisation et du songe. Tout est précis, rien ne s’impose. Mais entendre les oiseaux avec Ravel, les reconnaître et les nommer, imaginer leurs déploiements d’ailes, fût-ce aux confins de la bataille, recevoir au ventre le choc de la canonnade, plonger dans les sous-bois de la Meuse, laisser errer le regard sur les crêtes de la forêt de Rambouillet, quand, la paix revenue, il s’installe à Montfort- l’Amaury, toute cette suggestion adressée aux sens éveille des résonances invitant à l’écoute de sa musique. Comme si Michel Bernard, passionné de la musique de Ravel et non moins du plateau barrois, conduisait patiemment ceux qui le suivent aux sources de la création, là où sont l’exaltation et le tourment, les lenteurs, l’attente et le travail patient.
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
commenter cet article
4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 13:23
...................................................................................................................................................
Eté 2015
Les prophètes
du déclin français
 
...................................................................................................................................................

- Penseurs fatigués, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- La France espionnée, par Hubert de Marans. [lire]
Les révélations sur l’ampleur de l'espionnage américain en France jettent à nouveau le trouble sur nos relations avec les Etats-Unis. Piqué au vif, François Hollande a voulu mobiliser nos amis allemands et anglais dans une riposte européenne. Jusqu’à ce qu’il découvre leurs liens avec la NSA... Une affaire grave qui soulève une nouvelle fois la question de la présence de la France dans l’OTAN.

- Cameron et l'appel du grand large, par Jacques Darence. [lire]
C’est désormais acquis : le référendum britannique aura bien lieu, sans doute d’ici l’été prochain. Et il y a de bonnes raisons de penser qu’entre l’Europe défraichie de M. Juncker et la liberté, nos voisins d’outre Manche choisiront la liberté. Quel sera alors l’avenir du Royaume Uni ? Entre la tentation de l’isolement et l’appel du grand large, les jeux sont très ouverts.

- Les prophètes du déclin français, textes présentés par Paul Gilbert. [lire]

- Le retour de Chesterton, par Eugène Charles. [lire]
Une grande nouvelle ! Chesterton, l’auteur anglais le plus catholique, le plus antimoderne et le plus drôle de tous les temps fait son retour chez nous. La publication d’une belle biographie en français, de plusieurs traductions de ses ouvrages majeurs et d’une avalanche d’articles louangeurs sont le signe d’un vrai changement d’époque. Adieu Houellebecq ! Adieu tristesse ! Bonjour Gilbert Keith !

- Louis XV redécouvert, par Antoine Longnon. [lire]
Il aura fallu près de deux siècles pour découvrir l’œuvre accomplie par Louis XV. La France de Louis XIV avait bouleversé l’Europe. Celle de Louis XV rayonne sur tous les continents. Le roi discerne peu à peu les réformes à accomplir, les jeux d’alliance à construire, les opportunités à saisir et il sait s’entourer d’hommes de premier plan. Il laisse à la fin de son règne un pays pacifié, plus grand et plus prospère et un héritage politique dont ses successeurs ne sauront pas tirer partie.

- La lampe, une nouvelle d'Henry de Monfreid. [lire]
Dans ce conte à sa manière, réaliste et cruelle, Henry de Monfreid évoque le pays dankali, un des lieux les plus déshérités du monde, où le sort est sans pitié pour les pauvres âmes qui s’y sont échouées.

- Le jardin français, poèmes de M. Ormoy, C. Forot, C. Odilé. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
L'énigme Juppé. - Crise au FN. - Les Verts en miettes - Jacobinisme.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
L'Europe déchirée. - Poutine à Oufa. - L'accord avec l'Iran. - La Turquie en guerre.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Nos blindés. - Crise agricole. - Droit du travail. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Bernard. - Jenni. - Daudet. - Delerm. - Pons. - L.R. des Forêts.

- Idées et histoire, par Jacques Darence et Vincent Maire.
Redecker. - Fleury. - Lefort. - Louis XIV.- Simon Leys. - Casanova.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe.
Velasquez. - Les Tudor. - Le Corbusier.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Régions. - Grèce. - Laïcité. - IIIe République. - D'Ormesson.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Au-delà du marché. (Bernard Perret). - Recherche du politique perdu. (Georges Ballandier). - Jean-Jacques Rousseau. L'avortement du capitalisme. (Yves Vargas). - L'Empire des mers. Atlas de la France maritime. (Cyrille Coutancais). - La France en chiffres de 1870 à nos jours. (Olivier Wievorka). - La nouvelle vie d'Arsène Lupin. (Adrien Goetz). - L'Internationale des Franc-tireurs. (Bruno de Cessole). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

Accès à la revue

Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Sommaire Revue
commenter cet article
28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 15:40
Léon Bocquet
 
 
à la flandre
 
 
 
J'aime tes grands prés verts, tes plaines de houblon,
Tes vastes champs d'épis où courent les calandres,
Et, par les beaux matins de brume, tes filandres
Prenant dans leurs lacis l'herbe et le colza blond.

Surtout, j'aime tes soirs qui défaillent, ma Flandre,
Et tes bois sanglotants comme des violons
Aux appels répétés, si mornes et si longs,
Des cloches vers ton ciel de grisaille et de cendre.

Et ton pâle soleil qui meurt sur tes canaux,
Et ce vent qui, sans fin, pleure entre les roseaux
Son hymne de tristesse et de lente agonie.

Tes horizons d'automne éternel, doucement
En mon âme ont versé leur langueur infinie,
Un charme de souffrance et de recueillement.
 
 
 
léon bocquet (1876-1954). Flandre (1901).
 
 
les jardins
 
 
 
Les beaux jardins de Flandre aux treillis bigarrés
De capucines d'or, de gesse, de troènes,
Du bout de l'horizon ourlent les lisérés
De leurs enclos touffus de plantes et de graines.

En contours sinueux, ils glissent vers les prés
Entre les pavots blancs, les seigles, les aveines,
Et dévalent sans fin et, degré par degré,
Aux berges des ruisseaux où coassent les raines.

L'ombre y chante, et l'amour des soirs vient abriter,
Sous la fraîcheur des vertes sèves de l'été,
Le trouble des baisers aux yeux qui s'extasient.

Et l'Heure, à l'éventail argenté du bouleau.
Disperse le parfum mourant des tanaisies
Vers le vent tiède et doux qui passe au fil de l'eau.
 
 
 
léon bocquet (1876-1954). Flandre (1901).
 
 
les bateaux
 
 
 
Ils sont venus de tout là-bas, des mers du Nord,
Traînés par les chevaux à la forte encolure,
Et des filles, l'air frais grisant leur chevelure,
Poussaient le gouvernail de bâbord à tribord.

Les hommes sur la gaule appuyés au plat bord,
Les petites maisons et les vertes toitures.
Les volets blancs, les pots de fleurs et les boutures.
Lentement ont passé d'un fort à l'autre fort.

Ils sont venus au long des chemins de halage
D'un bourg à l'autre bourg, de village en village.
Et d'écluse en écluse, aux canaux réguliers.

Ils dorment maintenant amarrés près des berges
Sous l'ombre des ormeaux et des grands peupliers
Où fume le repos tranquille des auberges.
 
 
 
léon bocquet (1876-1954). Flandre (1901).
 
 
sonn1-copie-3
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article
21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 13:46
Métaphysique
et politique
 
 
 

 

IDEES
La Politique.
Pierre Boutang.
Postface de
Michaël Bar-Zvi.
Les Provinciales.
Mai 2014.
160 pages.
 

 
Pierre Boutang (1916-1998), philosophe, essayiste politique et journaliste. Normalien, disciple de Charles Maurras et de Gabriel Marcel, il dirige de 1955 à 1967 l'hebdomadaire royaliste La Nation française, qui rassemble les meilleures plumes de l'époque.  Publications récentes : Dossier H - Pierre Boutang. (L'Age d'homme, 2002). - La Source sacrée. (Ed. du Rocher, 2003).
 
Présentation de l'éditeur.
« L’existence d’un homme dont je dépendais, qui me donnait le nom qu’il avait reçu, qui créait dans la relation à moi une situation irréductible, était l’inépuisable matière de ma première réflexion. Cela était ainsi, il était mon père, c’était un “fait”. Mais ce fait était originel, il était plus spirituel que l’esprit, il absorbait, pour ainsi dire, l’esprit, et remplissait la solitude. Il créait une “puissance” légitime que rien ne pouvait me faire contester. (…) Sans doute, les tristes abstractions dont la société libérale et bourgeoise, autour de 1928, continuait à se mystifier elle-même, pouvaient être facilement rejetées. J’étais boursier dans un lycée de province, et je savais par contact, quelle dérision c’était que l’égalité humaine proclamée par cette société. Je pense que les garçons de mon âge et de ma condition, si la crise française avait été aussi aiguë que la crise allemande, et s’ils avaient rencontré un message analogue à celui de Hitler, auraient été assez facilement “nationaux-socialistes” et auraient renié toutes les lois non écrites, dans le saccage des valeurs abstraites superficielles qui coïncidaient avec le contenu idéal de la “démocratie” (…) Pour moi, l’étonnement et l’ivresse devant les formes particulières, les idées naissant au contact même des choses étaient un risque certain. Elles créaient une indifférence morale complète, et m’absorbaient dans la particularité. Les préceptes, par eux-mêmes, auraient été sans force contre un mouvement toujours plus ivre de connaissance. (…) C’est l’autorité de mon père (le fait qu’il reconnaissait les lois non écrites), qui me maintint au moins théoriquement dans leur domaine. ».
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste - 12 septembre 2014.
La politique de Pierre Boutang. Rééditer La politique considérée comme souci de Pierre Boutang, qui date de 1948, constitue une heureuse initiative dont il convient de féliciter Olivier Véron, directeur des Provinciales, ainsi que Michaël Bar-Zvi, auteur d’une judicieuse postface. Ce n’est pas un texte facile que cet essai composé par le philosophe trentenaire, qui jamais ne ménage son lecteur. La difficulté conceptuelle persistera dans les œuvres de la maturité, au point parfois de désorienter des lecteurs très avertis. Gabriel Marcel, un peu décontenancé, avait ainsi demandé des éclaircissements à Jeanne Parain-Vial. Mais l’effort que requiert Boutang n’est jamais gratuit. Il est proportionné à la complexité et à la profondeur des sujets qu’il aborde et soumet à un intense discernement ainsi qu’à la densité d’une culture éblouissante. Mais dans le cas de «La politique», il est nécessaire de mettre en perspective cette réflexion, dont une des clés est l’itinéraire personnel du jeune philosophe. Pierre Boutang vient de vivre l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, notamment depuis Rabat où il s’était installé, prenant de la distance par rapport à la France occupée et observant toute l’ampleur géopolitique du séisme. Le sentiment du tragique le hante, l’obligeant sans cesse à interroger cette infinie possibilité d’anéantissement de la réalité humaine. Auschwitz est présent dans cet essai, tout autant que la Kolyma, et le passage à la maturité du penseur se distingue par l’obsession de la dégradation humaine et de l’expérience du démoniaque.
Il faut tout de même se souvenir que la tentation totalitaire est alors le lot d’une part considérable du «parti intellectuel». Non seulement Boutang y échappe, mais sa lucidité lui permet de saisir ce que d’autres mettront plusieurs décennies à admettre. Avant même Hannah Arendt, il a compris que l’expérience du démoniaque est originelle: «Elle était en nous, elle attendait notre défaillance, le relâchement de nos mesures, pour apparaître à notre conscience, et c’est lorsque nous prétendons que la mesure va de soi et que l’histoire est une accumulation progressive de ces mesures, que l’échec se produit et que l’horreur est engendrée. L’Allemagne national-socialiste nous a rendu dans la révélation de l’horrible, un service analogue à celui de Kafka: des hommes ordinaires menant une vie ordinaire, des « fonctionnaires » (sur lesquels l’optimisme rationaliste pouvait fonder la plus grande espérance, car la fonction c’est la loi, la réciprocité, donc l’universalité) sont devenus les instruments d’une conspiration infernale pour briser, dissocier l’être même de l’homme...» Les pages écrites avec tant de force anéantissent d’avance les accusations misérables de l’adversaire qui voudra à toute fin démoniser Boutang. D’avance, sa pensée démasque ceux qui tenteront de faire oublier leur complicité avec les régimes de terreur. «Ceux qui pensent qu’en France la Révolution serait moins atroce qu’elle le fut dans la Hongrie de Béla Kun, oublient que la comédie et une certaine forme de plaisanterie paysanne ou de gouaille ouvrière accentueront l’atrocité. Le comique qui tourne mal et s’impatiente de soi-même, crée le pathétique sans issue. La vanité s’y ajoute: la terreur de 1793 fut en grande partie le fait d’hommes de lettres ratés et d’auteurs dramatiques sifflés.»
Il est vrai que ces propos se rapportent déjà à une époque enfouie et que l’on éprouve quelque mal à en ranimer le souvenir, les bassesses et les tristes illusions. Mais une autre coordonnée doit être aussi mise à jour pour percevoir l’originalité et la problématique de cette politique. En deux mots: Boutang est un normalien maurrassien. Il a été à une double école, celle de l’Action Française lue à l’ombre paternelle depuis l’enfance et celle de l’université française dans ses plus brillantes déclinaisons: le lycée du Parc à Lyon et la rue d’Ulm à Paris. Comment ont pu se concilier dans son esprit ce qu’il a appris de Maurras et ce qu’il a appris aussi bien de Jankélévitch, Jean Wahl, Léon Brunschvicg et bien d’autres ? Bien sûr, avec un étudiant de sa trempe, on peut s’attendre à une démarche tout à fait singulière et originale. Il n’empêche qu’il y avait un sérieux travail d’élucidation à opérer. La pensée de Maurras ne s’est jamais vraiment ordonnée dans un discours philosophique unifié. On a voulu souvent l’assimiler à un rameau du comtisme, mais sans voir qu’il avait répudié la structure même du positivisme, retenant simplement l’intention scientifique. C’était aussi la vision de Simone Weil, grande admiratrice de Comte et pourtant métaphysicienne absolue. Il y a donc chez l’auteur d’Antinéa un énigmatique cheminement à travers la haute culture humaniste mâtinée de politique positive, d’interrogations platoniciennes, de réminiscences chrétiennes...En dépit de la volonté de synthèse, il n’y a pas de théorisation vraiment centrale.
Pierre Boutang, justement, dans ce premier essai, va tenter d’esquisser le discours philosophique absent avec ses ressources de normalien aguerri. Le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser qu’il a été inspiré par Martin Heidegger, et de fait, il n’a pas pu ne pas être impressionné par la découverte du disciple de Husserl et par ce dernier lui-même. Mais la référence principale quant au concept du souci est bel et bien platonicienne. Et si Heidegger est implicitement invoqué, c’est peut-être dans sa première acception du Sorge. Michaël Bar-Zvi est bien inspiré de recourir à La phénoménologie de la vie religieuse, «où il est défini comme la préoccupation inquiète du chrétien chez saint Augustin (...) Le souci n’est pas une pure et simple préoccupation, mais un mode fondamental de l’être de l’homme» Cette précision est indispensable pour comprendre l’intention de cette politique qui n’est réductible ni au modèle des sciences politiques classiques, ni à la démarche idéologique de qui veut s’insérer dans la systématisation des opinions. La réponse apportée dans l’essai est à la fois modeste et ambitieuse, puisqu’il s’agit de «découvrir un chemin, un sentier dans la forêt de l’existence, un sentier qui communique avec bien d’autres, mais qui doit être distinct».
Le chemin de la politique n’est pas directement celui de la recherche du Bien en soi, même si le Bien apparaît à l’issue ou au détour. Car le souci véritablement humain ne saurait se rigidifier dans l’impasse scientiste. Il y a une essence propre du politique, mais jamais détachée de la condition humaine totale...Voilà un faible résumé d’une entreprise étonnante, à certains égards foisonnante. Car le projet de Boutang est en même temps grandiose. Non content d’esquisser un statut du souci, avec la recherche des sentiments fondamentaux où se reconnaît la vocation politique, il ambitionne rien moins qu’une nouvelle approche de l’économie et des institutions. C’est dire que l’essai inachevé donne l’espoir de la grande œuvre à venir.
 
Autre article recommandé : Juan Asensio, "A propos de Pierre Boutang. La politique considérée comme souci." - Stalker, 2 septembre 2014.
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Notes Idées
commenter cet article
25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 15:46
Louis Pize
 
 
chateaux dans la montagne
 
 
 
Tandis qu'à l’horizon dansent les croupes vertes
De la montagne offerte au soleil de juillet,
Les portes des châteaux demeurent grand ouvertes
Sur les gazons fleuris de pivoine et d'œillet.

Mais quand nous franchirons les enceintes d'ombrages
Captives des fossés où dort un pont-levis,
Saurons-nous découvrir les voix et les visages
Aux bonheurs d'autrefois par le destin ravis ?

Dans les après-midi l'accueil des châtelaines
Dont le rire enchantait le parc plein de soleil
Ne réjouira plus nos cœurs près des fontaines,
Sous les pins où le vent propage un lourd sommeil.

Rondes, colin-maillard courant sur les prairies,
Lents croquets poursuivis jusqu'à la fin du jour,
Promenades sous bois, galantes rêveries :
Un aimable enjouement préludait à l'amour.

Rentrez vos blancs moutons! Il pleut sur la montagne.
L'herbe des près frissonne et le ciel devient froid.
La bourrasque du nord, que l'averse accompagne,
Remplit tous les ravins de souffrance et d'effroi.

Sous les murs des châteaux les roses sont fanées
Avant l'automne — et dans nos souvenirs amers,
Comme un brouillard sans fin défilent les années
Qui vont nous engloutir au gouffre des hivers.

Ce soir où le vent noir, frappant les roches nues,
De l'océan des bois fait jaillir des sanglots,
Dans vos manoirs de songe, ô belles inconnues,
Reines d'anciens étés, m'obsèdent vos yeux clos.
 
 
 
louis pize (1892-1976). La Muse française (janvier 1939).
 
 
jours de clarté
 
 
 
Les beaux jardins sur la colline
L’eau dans un golfe ensevelie…
Tout Gardone chante en sourdine
La fièvre et la mélancolie.

De mainte fleur déjà fanée
S’attristent les sommets arides.
Oublions notre destinée
Sous la treuille des Hespérides

La figue ouvre sa chair dorée
La pêche aux lèvres s’abandonne
En mordant la grappe sucrée
Buvons aux sources de l’automne.

Les oliviers sont immobiles
Sous leur fardeau léger de cendre.
Vois les cyprès, en longues files,
Vers l’onde et vers l’ombre descendre.
 
 
 
louis pize (1892-1976). Le Divan. (mars 1941).
 
 
chanson de montagne
 
 
 
Pas de maisons, pas de feuillages.
Le soleil cache le ciel bleu.
La route est longue où tu voyages.
Dans le désert des prés en feu
Approche ta jument légère
Où vas-tu, cavalière ?

Le vent qui tord les herbes grêles
Monte la garde autour du col.
Son souffle agite tes dentelles.
il veut t'étendre sur le sol.
Mais tu bondis, joyeuse et fière,
Où vas-tu, cavalière ?

La ferme est loin, le vent s'irrite,
Casse les pierres en courant.
Ta jument saute bien plus vite,
Et, sur l'horizon transparent,
Monte un nuage de poussière.
Où vas-tu, cavalière ?
 
 
 
louis pize (1892-1976). Chansons de montagne. (1929).
 
 
soleil.jpg
 
Repost 0
la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
commenter cet article

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche