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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 18:42
Réinventer la Perse                                         

 

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Après Dieu est américain et L’Apocalypse russe, Jean-François Colosimo poursuit sa réflexion sur les rapports entre théologie et politique dans Le Paradoxe persan [1]. L’Iran, « un monde monolithique où les ocres ardentes de la terre se mêlent à l’incendie rougeoyant du ciel », devait nécessairement figurer sur son parcours : c’est ici que l’islam fut « historicisée » ; c’est ici que fut inventée la « mise sous tutelle théologique du politique ».

Mais l’histoire de l’Iran excède celle de l’Islam : bien avant la naissance du prophète, la Perse rayonnait  au-delà de ses frontières. Ispahan  était connu de tous. Cette grandeur passée hante toujours l’esprit des Iraniens. Comme le rappelle Richard Nelson Frye, spécialiste de l’Asie centrale: « [Reza Chah] a instauré, dit-on, une culture artificielle. A moins que ça n’ait été l’authentique culture, la tente, du peuple. Il voulait s’assurer que le pays ne faisait pas partie du monde arabe. Il a su en faire valoir les traditions ancestrales. […] [Les Iraniens] aiment leur culture. Ils se réjouissent d’être les héritiers de milliers d’années d’histoire consécutives. Ils n’ont pas abandonné leur langue pour l’arabe, ni leurs coutumes. Les Iraniens d’aujourd’hui sont restés ceux qu’ils étaient il y a des siècles. »

L’action d’un Reza Chah n’est guère différente, sur ce plan, de celle d’un Mohammed Mossadegh nationalisant en 1951 l’Anglo-Iranian Oil Company, de celle d’un Ruhollah Khomeyni instaurant en 1979 la Révolution Islamique, ou bien de celle d’un Mahmoud Ahmadinejad défendant le programme nucléaire iranien. Toutes sont l’expression de ce désir de retrouver une souveraineté perdue : « l’Iran veut la reconnaissance que seule garantit la puissance. Sur ce fil aiguisé, il n’aura cessé de buter sur l’Occident avant d’être chaque fois renvoyé vers l’Orient. Le sentiment de frustration qui en découle prend des accents dramatiques à partir des Temps modernes. » Ce sentiment entretient une névrose que Jean-François Colosimo analyse en détail : « C’est d’elle que se préoccupe ce carnet, parce qu’elle occupe l’esprit des Iraniens. Un carnet forcément subjectif et qui, parcourant les grands nœuds convulsifs du siècle écoulé, prétend moins consigner l’Histoire que démêler comment se fabrique, dans l’inconscient d’un peuple, le sentiment de destinée. »

A quel avenir peut aujourd’hui prétendre l’Iran ? Ce qui était une « Révolution » ressemble de plus en plus à un formidable verrouillage. Du côté des hommes, rien à espérer : « C’est auprès des Iraniennes que se trouvent, en dépit de leur confinement, les rares bonnes nouvelles. » Ecoutons Shala Sherkat, l’une d’entre elles : « Je suis d’un pays où chaque matin un tremblement de terre se produit, et jusqu’au soir les gens se démènent avec les ruines du séisme. Puis, le lendemain matin, il y a un autre tremblement de terre. » Elles tiennent bon, pourtant.


Gilles Monplaisir.
Le blog de Gilles Monplaisir. - 7 juillet 2010.

 


[1]. Jean-François Colosimo, Le Paradoxe persan. Un carnet iranien. (Fayard, 2009). 
  
 

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 18:00
Rhénane
 
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

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Guillaume Apollinaire (1880-1918). -  Alcools. (1913).

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 11:46
Visages de Barrès                       
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Dans le prolongement de notre chronique d'hier sur Maurice Barrès, nous ne résistons pas au plaisir de publier l'article paru le 3 juin dernier dans Libération qui rend compte de la réédition des Déracinés [1]. Voilà un nouveau signe de ce que nous appelions le "retour en grâce" de Barrès, tant cet article était inimaginable il y a encore dix ans.  Que nos lecteurs n'hésitent pas à alimenter le débat que nous avons ouvert hier entre barrésiens et "barrésosceptiques", en nous adressant les bons articles qui pourraient passer entre leurs mains (sur le courriel redaction@larevuecritique.fr)

La Revue Critique. 

 

 

Maurice Barrès à la racine 

 

   En 1897, un esthète lorrain de 35 ans publie, premier d’une trilogie, le roman à substrat autobiographique qui le rendra célèbre : les Déracinés. Sa republication permet de s’interroger sur la manière dont un livre gonfle sous l’haleine d’une époque, pour être crevé par celles qui suivent.

Maurice Barrès décrit, sur un mode balzacien emphatique et désabusé, la jeunesse d’un groupe de lycéens de Nancy que la vie parisienne (pensions de famille, petites putes, misère en milieu étudiant, presse compromise et déjà aux abois financiers, manœuvres politiques) va éprouver et dégrader. La question du livre reste à la mode  : c’est celle du conflit entre les «racines» et la nation, révélé par l’éducation et la transmission.

 Les Déracinés commence en 1879 par une description extraordinaire, et extraordinairement datée, du professeur de philosophie de la petite bande, le futur député Paul Bouteiller : «Ce jeune homme au teint mat, qui avait quelque chose d’un peu théâtral, ou tout au moins de volontaire dans sa gravité constante et dans son port de tête, fut confusément l’initiateur de ces gauches adolescents. La jeunesse est singe : on cessa de se parfumer aux lycées de Nancy, parce que Paul Bouteiller, qui n’avait pas le goût petit, séduisait naturellement.» «Gauches adolescents», «gravité constante», «goût petit» : c’est au choix et au placement des adjectifs qu’on sent d’abord tout le sépia d’un style. Ils deviennent des notes de trop. La phrase moisit par eux. Des générations ont aimé ce style chargé. Gide et l’équipe de la NRF l’ont décapé, l’oreille a changé. De quelle façon sera datée, dans un siècle, la sobriété et l’unité de ton actuelle - nouvelle forme, blanche et à pudeur ostentatoire, du bon goût ? C’est une question que posent les reflets des Déracinés.

  Le roman se referme en 1885 sur une formidable description des funérailles de Victor Hugo : «A une heure cinquante, on affichait cette phrase laconique, plus émouvante qu’aucun pathos travaillé : "Victor Hugo est mort à une heure et demie." Le Palais-Bourbon se vida sur la maison mortuaire ; les parlementaires couraient au cadavre, pour lui emprunter de l’importance […] Dans tout l’univers, averti par les dépêches, les témoignages se composaient et allaient affluer. Bienfaisants car, à les lire, et d’amour pour la gloire, des larmes ont monté de certains cœurs.» La dernière phrase, suspendue comme un beau geste un peu trop affecté, c’est tout le syle de Barrès. Elle ouvre des pages qui sont, avec la visite du philosophe Hyppolite Taine à l’un des élèves de Nancy, ce qui justifie la lecture de ce cabinet de curiosités.

  La description de la fin de Hugo est liée, de manière virtuose, à l’entrefilet signalant le meurtre d’une jeune femme turque. Deux des ex-étudiants l’ont tuée pour voler ses bijoux. Le meurtre, sordide, en bord de Seine, est longuement décrit. Voici la femme qui va mourir : «Un oiseau, un lophophore, vert et bleu, de ses ailes repliées, la coiffait. Sur une robe de dentelle noire, ou verte en carré, et dont les manches venaient au coude, elle avait une jaquette de velours à côté, de nuance tourterelle.» C’était le temps sans images où les mots faisaient du bruit tous seuls. Et voici la femme qui meurt : «Ainsi sanglante eut-elle le temps de penser dans la nuit : "Comme ça m’ennuie de mourir!…." Mais eût-elle aimé vieillir ? Les Orientales s’alourdissent si fort !» L’écrivain luit dans ses clichés. L’un des assassins sera guillotiné.

L’idée centrale du livre est que la race, les racines, ici la région lorraine, fixent l’essence des individus. L’éducation républicaine naissante, avec son modèle universel «kantien», détruirait cette essence : seuls les forts peuvent s’y retrouver. Les Déracinés résonnent étrangement dans la France de 2010. Voici l’état d’esprit des élèves, selon Barrès : «Ces vastes lycées au dehors de caserne et de couvent abritent une collectivité révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui rusent et luttent, plutôt que d’hommes libres qui s’organisent conformément à une règle. Le sentiment de l’honneur n’y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline.» Tout a changé, mais rien ne change.

1897 est l’année où Barrès écrit dans ses Cahiers : «Elle mûrit lentement en moi, cette grande idée d’opposer aux hommes dont je sens l’insondable ignominie (ils sont tels parce que telle est la nature humaine) une systématique politesse et jamais les mouvements de ma sincérité. La réprimer, l’écraser à coups de botte.» C’est le moment où débute l’affaire Dreyfus : l’écrivain devenu politicien choisira de soutenir le mensonge d’Etat, moins par conviction que par mépris. Le mépris périme tout, hommes et œuvres.

 C’est ce qui explique la fêlure du livre. On sent vivre un styliste qui renonce à l’amour de ses personnages, sans cesse jugés, pour rabattre son génie sur le combat politique. Sa puissance littéraire se soumet à ce que Mauriac appelle «le harnachement idéologique barrésien». Petit étalon couvert de cuir et de pompons, il change sans cesse de registre et d’allure : à l’opposé de Flaubert, il mélange sans les unir le récit, la chronique, le reportage, la tirade en surplomb. Ce bric-à-brac désaccordé marque la fin d’une époque où la forme romanesque accueillait tous les rêves, tous les pouvoirs. Les Déracinés a tout l’éclat d’un renoncement.

Philippe Lançon.

  Libération, le cahier des livres -  le 3 juin 2010 



[1]. Maurice Barrès, Les Déracinés. Préface de François Broche. (Bartillat, 2010) .


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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:46
Visages de Barrès                       
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Assiste-t-on à un retour de Barrès ? Cette revue, dont il fut le parrain et le maître, ne peut y être insensible. Il est vrai que l'on sent depuis quelques années, à l'occasion de rééditions ou de biographies, une forme de retour en grâce du grand Lorrain.  De  récentes chroniques de Michel Crépu, dans la Revue des deux Mondes, ainsi que les articles qui ont accompagné la publication chez Bartillat d'une nouvelle édition des Déracinés, excellemment préfacée par François Broche, semblent à nouveau le confirmer. Notre ami Eugène Charles, qui fait partie des barrésiens inconditionnels, en est persuadé et il l'exprime ci-dessous avec force et conviction. Un de nos jeunes rédacteurs, Léon Degraeve, qui rend compte ici de la récente biographie de Barrès par Jean-Pierre Colin, en est beaucoup moins convaincu. Le débat est ouvert.

  La Revue Critique.

 

 

Oui, Barrès est de retour parmi nous

 

On ne lit pas Barrès. On le dévore ou on l'ignore. Dans les temps médiocres que nous venons de traverser, on se faisait une gloire de l'ignorer et d'étouffer son oeuvre. Mais voilà que Barrès revient d'exil et que les barrésiens se réveillent. Après la belle biographie de Jean-Pierre Colin, dont rend compte ci-dessous Léon Degraeve, les Editions Bartillat viennent de rééditer Les Déracinés   [1], qui plus est dans une collection de poche. Pari audacieux ? Non, pari réussi puisque le livre se vend, qu'il trouve même un large public et d'abord dans la jeunesse instruite. Barrès disait au soir de sa vie "qu'il peut encore naître après nous des enfants de vingt ans avec qui mes livres ouvriront un dialogue, dût-il être différent des dialogues qui s'établissaient avec mes compagnons de route, car les livres des poètes tiennent des discours divers aux diverses générations"   [2]. Voilà  les conditions réunies pour que ce charmeur envoûte à nouveau les figures de notre jeunesse.

Les Déracinés sont précisément un roman d'apprentissage.  Barrès y donne en quelque sorte une leçon de vie à la génération née dans la défaite de 1870 et qui va devenir la génération de la Revanche. On en connaît la trame : un groupe de lycéens lorrains sont fascinés par la présence de leur professeur de philosophie, le républicain Bouteiller, proche de Gambetta. Il les incite à poursuivre leurs études à Paris. Tous partent pour la capitale, remplis d'ambitions, d'idées chimériques et d'espoirs. Pour ceux d'entre eux qui sauront garder leur sang froid et le lien avec la Lorraine natale, l'aventure politique et la réussite sociale seront au rendez-vous. Les autres, déçus dans leurs rêves et broyés par la dure réalité parisienne, finiront dans la misère et dans l'avilissement. 

Lorsque Barrès publie Les Déracinés, il a 35 ans et une carrière littéraire et politique déjà bien remplie : auteur d'une première trilogie à succès, le Culte du Moi, il est élu député de Nancy à 27 ans et battu à 31. Blessé par la défaite du boulangisme, écoeuré par les moeurs parlementaires de la Troisième commençante, il se lance dans la rédaction d'un énorme "roman historique" qui couvre toute l'épopée boulangiste jusqu'au scandale de Panama. L'oeuvre, remaniée et simplifiée, sera éditée en trois parties : Les Déracinés en 1897, auxquels succéderont l'Appel au Soldat en 1900 et Leurs Figures en 1902. L'ensemble formera le cycle du Roman de l'énergie nationale, l'oeuvre-mère de toute une génération, le premier grand roman du XXe siècle par son écriture, son rythme et la forme de son récit. Le livre des livres pour Malraux, pour Aragon, pour Mauriac, Bernanos, Drieu, Montherlant, et des dizaines d'autres, moins grands.

Les Déracinés sont d'abord un grand roman politique. Ils marquent en quelque sorte la mort clinique du républicanisme jacobin. Renan, puis Taine, avaient les premiers, et avec succès, portés le couteau. Barrès achève le travail. Bouteillier le républicain, l'homme du kantisme, de l'hégelisme, amant d'une France virtuelle, d'un pays sans chair et sans âme, qui pourrait être un autre pays, voici la cible de Barrès. Il est le pédagogue desséchant, le bourreur de jeunes crânes, l'ennemi intime de nos sept Lorrains à qui il apprend, sous prétexte de philosophie et d'abstraction, à mépriser leur terre et leurs origines. Bouteillier a tout de l'inquiétant joueur de flûte de Hameln, il fascine ses victimes en même temps qu'il les débarrasse de leur histoire. Fourier d'un régime où seul le Nombre a de l'importance, il n'est pas là pour former des êtres mais des soldats, des producteurs mais des électeurs, des créateurs mais des bacheliers, des Français mais des numéros. 

C'est la France de Bouteillier que Barrès rêve de mettre par terre. Cette France qui vient de perdre par deux fois la guerre :  en 1870 avec l'Empire, ses rêves chimériques et sa fin, dans l'horizon blême de Sedan; en 1871 avec Thiers, Gambetta et la République voulue par Bismarck. Cette France qui ne peut plus rien contre l'Allemagne, parce qu'elle pense en allemand, qu'elle rêve en allemand, qu'elle conceptualise en allemand. L'initiation de nos jeune gens sera double:  dans un premier temps, c'est leur petite patrie lorraine qui délaisseront, qu'ils renieront pour un Paris lointain, brumeux, rêvé, siège moderne de l'idée pure; mais, dans un second temps, c'est le reflux pour François Sturel, pour Gallant de Saint-Phlin, pour Roemerspacher, pour Suret-Lefort, pour ces multiples figures de Barrès qui reprennent langue avec leur pays, redécouvrent ses charmes et, sous son ombre, trouvent leur place au service de la Grande Patrie. Que nous dit Barrès ? Que la France ne saurait se résumer à une idée, qu'elle soit pleine ou vide, fumeuse ou opérante, qu'on s'en fasse une idée certaine ou incertaine. La France, c'est d'abord une diversité, une variété, une pluralité qui s'efforce aussi d'être une unité. En montrant que l'on peut être tout à la fois Français et Lorrain, boulangiste et fédéraliste, socialiste et ami de la liberté, fervent patriote et parfait connaisseur des beautés italiennes, espagnoles ou rhénanes, Barrès innove. Il offre au Français de 1900 une nouvelle façon d'aimer son pays, plus entière, plus complexe, plus exigeante.

Mais Les Déracinés sont aussi un grand roman social. Le Paris que nous décrit Barrès, c'est celui de l'Argent et de l'argent qui coule à flots. Le capitalisme financier y occupe toute la place, il n'est qu'agiotage, corruption, recherche d'affaires douteuses, si possible rapides sur le dos de l'Etat. La société qu'il décrit est plus proche de la nôtre que de celle de Balzac. c'est un monde où les affaires n'ont plus de limites, où démocratie, presse, argent et parlementarisme font bon ménage, où une oligarchie arrogante et cosmopolite organise la vie du pays comme s'il s'agissait d'une entreprise familiale. Les Etats y sont partout dans l'Etat, et la plume fulgurante de Barrès sait saisir la poignée de main ambiguë, la grimace complice, le coup d'oeil approbateur. Le Paris des Déracinés, c'est aussi celui du déclassement, de la division sociale et de la misère. Arrivés comme des frères à Paris, nos sept jeunes lorrains vont y subir comme tant d'autres la force centrifuge de l'argent. Certains surnageront, pour les plus faibles ce sera la misère et la tragédie, d'autres, traumatisés par l'expérience, retourneront au pays s'enfermer dans le silence.

Nationalisme, idées nouvelles, rejet de la société d'argent... On se méprendrait toutefois en pensant que Les Déracinés sont de la famille de ces romans à thèses, ennuyeux comme ceux de Jean-Paul Sartre, poussiéreux comme ceux de Paul Bourget. Il n'en est rien, bien au contraire. "Barrès, quel film !", proclamait récemment François Broche dans une belle chronique, "quel merveilleux scénario de film donnerait ce grand roman ! que de personnages pleins de relief, que de belles scènes ! quelles couleurs ! quelles passions ! quel mouvement ! quelle somptueuse fresque sur le Paris de la fin du XIXe siècle !" [3]. On démêle en effet dans l'oeuvre de Barrès plusieurs livres en un seul. A côté du roman politique, du roman social dont nous avons parlé, on trouve aussi des passages de roman policier, des pages de sociologie, des récits de journaliste, une histoire d'amour, un conte exotique, des chroniques littéraires, des pages de pure poésie... le tout jeté dans le brasier d'une époque qui court à grande vitesse vers son destin. Le récit mémorable de l'enterrement de Victor Hugo, l'évocation furtive de la foule parisienne, grouillante, un soir d'hiver sous la pluie, le théâtre d'ombres du salon du baron de Reinach, la visite des sept jeunes lorrains au tombeau des Invalides, où Barrès exalte, à la façon de Stendhal, Napoléon professeur d'énergie, et tant d'autres scènes qui donnent au roman un rythme, une intensité et une force particulière. Combien de nos écrivains modernes puiseront à cette inspiration? Que l'on songe aux Cloches de Bâle ou à La Semaine Sainte d'Aragon, aux Conquérants ou à La Condition humaine de Malraux, au Gilles de Drieu, aux Hommes de bonne volonté de Romains... et jusqu'aux Mémoires de guerre de Charles de Gaulle.

Et Barrès quel style et quel homme derrière le style ! Car tout Barrès est derrière son style, derrière ces mots qui jaillissent parfois d'un trait, puis qui se reforment en longues phrases sonores pour rejaillir, plus loin, à nouveau dans une pointe d'ironie ou un accès de mélancolie. Là encore, quelle belle écriture, chargée quand il faut l'être, pure et limpide quand la vie du roman avance par grands flots, sombre, parfois cassée, lorsque l'émotion étreint brusquement le poète. On  n'écrit plus comme Barrès, me disait l'autre jour un lecteur de Gide. C'est sans doute pour celà qu'on ne lit plus guère Gide. Et qu'on fira par relire Barrès.

Eugène Charles.

 

 

Maurice Barrès: "un Prince oublié"... pour longtemps encore ?


On l’évoque parfois : il existe, pour certains écrivains de la IIIe République, une sorte de malédiction, qui semble les condamner, pour longtemps, à rester dans un purgatoire littéraire dont ils ne parviennent à sortir que très difficilement. Charles Péguy, par exemple, n’est redevenu fréquentable aux yeux des bien pensants qu’à partir des années 1980, après que Daniel Bensaïd ou bien encore Edwy Plenel, des gens connus pour être du "bon côté", celui qui n’est pas "obscur", aient déclaré le lire bien volontiers.

Pour d’autres en revanche, comme Maurice Barrès, dont la sublime écriture a marqué des générations d’écrivains, la période de quarantaine risque de durer encore un peu. Malgré plusieurs tentatives, la mayonnaise n’a pas pris et l’on refuse toujours à ce "pestiféré des lettres françaises" [4] les honneurs de La Pléiade. Il faut dire que Barrès, en laissant entendre que le capitaine Dreyfus avait une forme de propension à trahir la nation française du fait de sa  "race" [5] (et bien qu’il ait admis sur la fin de sa vie s’être trompé au moment de l’ "Affaire"), n’a rien fait de son vivant pour ménager la postérité de son œuvre… Bref, celui qui fut longtemps le "Prince de la jeunesse" (Paul Adam) risque, pour un bon moment encore, de rester ce "Prince oublié" dont nous entretient Jean-Pierre Colin dans un essai  [6] qu'il présente lui-même comme une "biographie subjective". Sans cette précaution, on aurait pu en effet reprocher à Jean-Pierre Colin sa réfutation un peu rapide d'une des rares thèses plausibles du très controversé Zeev Sternhell, qui voit dans la pensée de Barrès l'annonce d'une nouvelle forme de « "droite", très différente de celle du XIXe siècle. On aurait également pu lui reprocher d'adopter sans beaucoup de discussions la thèse selon laquelle Barrès serait le précurseur du gaullisme.

Mais mis à part cela, rien de bien important à redire. Jean-Pierre Colin ne l’a pas caché, et c’est tout à son honneur : il n’avait pas vraiment d’autre ambition que de nous parler de « son » Barrès « à lui », ce qui, vu le contexte actuel, est pour le moins courageux. On conviendra d’ailleurs qu’il le fait fort bien, avec une qualité de plume que l'on ne peut que louer. On notera même qu’il lui arrive très souvent, et pas seulement lorsqu’il le cite, de donner envie de lire cet homme que le sinistre ouvrage de 1902 précité a malheureusement rendu infréquentable. Et puis la très intéressante bibliographie (pages 242 à 247) vaut le détour. C’est en effet une véritable mine, qui permet à celui que l’écriture du Lorrain ne laisse pas un indifférent, de se faire une idée plus précise, et par conséquent plus juste, de l'homme que fut réellement Barrès, loin des grossières caricatures que l'on continue de faire de lui.

Cet ouvrage, paru chez une maison d’édition encore trop peu connue, contribuera-t-il à faire sortir l’Académicien déchu de l’oubli, de cette quarantaine que l’on évoquait plus haut ? Bien que l’on puisse très sincèrement l’espérer rien n’est moins sûr. Quoi qu’il en soit, et même si cet essai ne nous apprend rien qui ne soit déjà connu - pas même que cette somme de paradoxes qu'était Barrès s’assumait parfaitement et qu'il était, au fond, un être beaucoup plus humain qu’on ne veut bien l’admettre - l'essai de Jean-Pierre Colin reste une heureuse tentative, qu’il faut, sinon applaudir des deux mains, du moins saluer avec sympathie. 

Léon Degraeve.


[1]. Maurice Barrès, Les Déracinés. Préface de François Broche. (Bartillat, 2010) .

[2]. Propos rapportés par Henri Massis, in Henri Massis, Barrès et nous (Plon, 1962).

[3]. François Broche, "Barrès quel film !" Service littéraire - janvier 2010 .

[4]. Thierry Clermont, "Le dandy négligé" Le Figaro littéraire - 5 novembre 2009.

[5]. Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme, (Félix Juven éditeur, 1902).  pp 152-153.

[6]. Jean-Pierre Colin, Maurice Barrès, le Prince oublié (Infolio, 2009) .


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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 22:40

Dunkerque gagne contre Total

La nouvelle n'a pas fait grand bruit dans les médias mais c'est pourtant une grande victoire pour les salariés de Total et pour la population et les élus du Nord: alors que le sort de la raffinerie des Flandres semblait jeté, la cour d'appel de Douai a ordonné début juillet à Total de remettre en service son unité dans un délai de quinze jours, en assortissant même son jugement d'une astreinte quotidienne de 100.000 euros par jour en cas d'inexécution. Cette décision était d'autant moins attendue que le groupe pétrolier, sûr de son bon droit et du soutien du pouvoir, avait commencé à prendre toutes les dispositions pour fermer le site dans  les délais les plus rapides et que le verdict émis en première instance par le tribunal des référés de Dunkerque n'avait laissé aucun espoir aux salariés et à leurs représentants.

Dans le bassin d'emploi de Dunkerque, où la raffinerie fait travailler près de 400 salariés et quelques 400 emplois de sous-traitance, l'heure est à la joie, à l'esprit d'offensive et à la combativité. La CGT a  brandi la menace d'une grève dure dans l'ensemble des sites du raffinage français si Total ne mettait pas immédiatement le jugement à exécution. Les élus nordistes ont dénoncé de leur côté la duplicité du groupe pétrolier - qui a déposé lundi dernier un recours  contre  le jugement devant le tribunal de grande instance de Nanterre - et menacé de faire rentrer les populations dans le jeu. Total, qui a  réalisé d'excellents résultats financiers au premier trimestre 2010 et qui s'apprête à confirmer la tendance pour l'ensemble du semestre, sait qu'il n'a plus beaucoup d'arguments pour maintenir sa restructuration.

Et cela d'autant que les salariés et la population dunkerquoise ont pu constater que les mesures compensatrices qui avaient été promises par le gouvernement à l'automne dernier ne sont pas au rendez vous. En particulier, le projet de réalisation d'un terminal méthanier par EDF, puissamment mis en avant avant les élections régionales par le pouvoir, n'est toujours pas sorti des cartons. Avec le jugement de Douai, il y a maintenant  bien peu de chances qu'il voit  le jour.

Le conflit de Dunkerque montre une nouvelle fois que l'action en justice des organisations syndicales paye, chaque fois qu'on est en face de directions arrogantes ou autistes. En Picardie, l'hiver dernier, les syndicats obtenaient à la fois l'annulation des peines infligées aux employés de Continental en colère contre leur patron allemand et la suspension du plan social qui touchait l'usine Goodyear d'Amiens Nord. En juin dernier, en Alsace, le tribunal de grande instance de Strasbourg n'a pas hésité, lui aussi, a annulé le plan social déposé par le groupe Steelcase. A Toulouse, les dirigeants de Molex qui ont organisé la fermeture du site de Villemur au mépris du code du travail, ont été condamnés. L'action en justice n'est pas un substitut au débrayage, à l'occupation des sites ou à des démarches plus radicales, mais c'est un complément utile lorsque les organisations syndicales veulent bien s'en donner les moyens et en particulier dans les petits établissements propriétés de groupes étrangers, où direction et salariés ne sont pas à armes égales.

Un conseil, pour terminer, à la direction de Total. Le contexte n'est plus du tout celui du mois de septembre 2009 où, profitant de l'effet de surprise et de la complicité du pouvoir, elle pensait pouvoir règler le dossier de la raffinerie des Flandres en un tour de main. Le conflit sur les retraites conjugué à l'aggravation du chomage va rendre le climat social particulièrement explosif à la rentrée 2010; on peut penser que la CGT n'aura pas beaucoup de difficultés à mobiliser les salariés du raffinage, inquiets des menaces qui pèsent sur l'ensemble de la filière. Quant au gouvernement, ridiculisé et démonétisé par l'affaire Woerth, il ne lui sera plus d'aucun secours. Avant d'agir imprudemment, qu'elle mesure bien dans quel sens souffle le vent !

Henri Valois.


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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 08:47

La France qui se bat

 

Mercredi 9 juin 
- Le tribunal de commerce devrait désigner le 30 juin un repreneur pour le groupe Heuliez.  Les deux principaux candidats à la reprise, le groupe franco-allemand BGI-ConEnergy et le fonds malaisien Delamore & Owl, proposent de garder le même nombre de salariés (400 sur 650 aujourd'hui) mais avec des projets industriels différents.
Vendredi 11 juin 
- Le groupe de distribution viticole Chamarré est placé en redressement judiciaire. Chamarré regroupe de nombreuses coopératives viticoles françaises pour commercialiser leurs produits à l'étranger. Les difficultés du groupe proviennent pour l'essentiel du marché nord-américain où les ventes de vin français sont en recul.   
Lundi 14 juin
- Ethicon, filiale du groupe américain Johnson & Johnson, spécialisée dans les soins médicaux, et implantée à Auneau (Eure et Loir) va fermer ses portes en 2011-2012. La société qui emploie 365 salariés est un des principaux employeurs de la région de Chartres. La production devrait être délocalisée dans plusieurs sites d'Ethicon, en Amérique du Sud. A l'annonce de la décision, les salariés ont spontanément cessé le travail et demandé la négociation immédiate d'un plan social. 
Jeudi 17 juin
- Le comité d'entreprise d'Heuliez a commencé l'examen des deux offres de  reprise présentées par le fonds malaisien Delamore et celle du groupement franco-allemand BGI-ConEnergy.

- Saisi en référé par les syndicats, le tribunal de grande instance de Strasbourg a ordonné la suspension du plan social lancé par le fabricant de mobilier de bureaux Steelcase. Ce plan prévoyait la fermeture de l'usine de Marlenheim (Bas-Rhin) et le licenciement de 74 salariés.
Vendredi 18 juin
- Le groupe de chimie allemand Henkel va fermer son usine de Louviers, dans l'Eure, qui emploie 86 salariés. L'essentiel de la production serait transférée à Hanovre et à Dusseldorf.
- Le départ du paquebot "Norwegian Epic" laisse un vide aux chantiers de STX-France de Saint-Nazaire. Le bassin nazairien attend toujours la confirmation d'une nouvelle commande, celle d'un paquebot pour l'armateur italien MSC. Un plan de départs volontaires portant sur 350 postes de travail est en cours.
Mercredi 23 juin
- Le groupe américain Kennametal (outils de coupe pour l'industrie)  vient de confirmer la fermeture de sa dernière  usine française, le site d'Andrézieux-Bouthéon (Loire) qui emploie une soixantaine de salariés. Le groupe avait déjà fermé en 2009 son site de la région bordelaise.  Les syndicats ont annoncé leur intention de poursuivre le groupe en justice et d'obtenir l'annulation  de cette décision.
Henri Valois.

 

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 12:00
Montalembert                           
et l'Europe de son temps                      

de Marguerite Castillon du Perron
Mis en ligne : [12-07-2010]
Domaine : Histoire
Montalembert.gif

 

 
Historienne réputée, Marguerite Castillon du Perron est l'auteur de plusieurs biographies qui font référence, parmi lesquelles La princesse Mathilde (Perrin, 1963), Louis-Philippe et la Révolution française (Pygmalion, 1997), Charles de Foucauld (Grasset, 1982).


Marguerite Castillon du Perron, Montalembert et l'Europe de son temps. Paris, François-Xavier de Guibert, octobre 2009, 366 pages.


Présentation de l'éditeur.
Journaliste, homme politique, historien, voyageur et pèlerin, grand seigneur et gentilhomme campagnard, voire même économiste rural et sylviculteur, mais toujours et d'abord chevaleresque apôtre de Dieu et de la liberté, Montalembert a connu en France et en Europe une gloire dont on a peine aujourd'hui à mesurer l'importance. Par ses relations, ses familiers, ses engagements, il se trouve au coeur de tous les grands débats politiques, intellectuels et spirituels du XIXe siècle dans ce qu'ils ont de plus moderne et de plus éclairant encore pour nous aujourd'hui. Doué d'une intelligence et d'une volonté peu communes associées à une prodigieuse capacité de travail, exaltant à fréquenter, irritant à plus d'un égard mais en définitive d'une désarmante sincérité, Montalembert n'aura cessé d'appeler à la controverse, à la fureur ou aux applaudissements. Exhumant des milliers de pièces d'archives, Marguerite Castillon du Perron nous révèle la complexité d'un homme de combats et de fidélités, qui fut l'un des plus lucides observateurs de la société de son temps et un voyageur infatigable. Ce sont ainsi cinquante années capitales de l'histoire de l'Europe qui nous sont brillamment restituées et rendues vivantes.

Recension de Francine de Martinoir. - Etudes, juin 2010.
Cette biographie magistrale restitue la figure de Charles de Montalembert (1810-1870), aristocrate, grand voyageur, écrivain, homme politique, né la même année qu’Alfred de Musset dont il partageait la mélancolie d’« Enfant du siècle », mais tourné, lui, vers l’action et l’avenir. L’Avenir est d’ailleurs le nom du journal qu’il lance en 1830 avec Lamennais et Lacordaire. Les débats philosophiques, religieux, politiques dans lesquels il fut engagé sont encore les nôtres. Les enjeux de ses luttes sont liés à la complexité des familles spirituelles de son époque, déchirées entre la tradition légitimiste et l’attrait de la démocratie, entre le gallicanisme hérité des ancêtres et le désir de restaurer l’autorité papale, entre le culte de la liberté et la peur des violences révolutionnaires, et ils nous semblent étrangement actuels. Ses interrogations sur les rapports entre la foi et le monde, sur la liberté d’expression, la liberté de l’enseignement qui, selon lui, ne devait pas être inféodé au pouvoir politique, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, sur la place à donner à la démocratie, sur la déchristianisation de la France sont encore celles du christianisme d’aujourd’hui. Sa mère était anglaise, son épouse, belge : Montalembert fut un Européen visionnaire. Et de plus, avec Armand de Melun et Frédéric Ozanam, il fut un des penseurs de ce catholicisme social, souvent méconnu, occulté, peut-être parce qu’il était moins fondé sur des analyses économiques que sur une exigence éthique et qui, dans la situation présente, retrouve force et signification.

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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 14:00
Vancouver
 
Toi qui pâlis au nom de Vancouver,
Tu n'as pourtant fait qu'un banal voyage;
Tu n'as pas vu la Croix du Sud, le vert
Des perroquets ni le soleil sauvage.

Tu t'embarquas à bord de maint steamers,

Nul sous-marin ne t'a voulu naufrage;
Sans grand éclat tu servis sous Stürmer,
Pour déserter tu fus toujours trop sage.

Mais qu'il suffise à ton retour chagrin

D'avoir été ce soldat pérégrin
Sur les trottoirs des villes inconnues,

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,

D'avoir aimé les grâces Greenaway
D'une Allemande aux mains savamment nues.

vancouver

 
Marcel Thiry (1897-1977). -  Toi qui pâlis au nom de Vancouver. (1924).

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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 10:00
La fin du Monde ?
 
D'intenses grenouillages se déroulent depuis quelques semaines pour le contrôle du journal Le Monde. On sait que l'ex-quotidien du boulevard des Italiens va mal, qu'il va même très mal et qu'il a un besoin pressant d'argent frais. Sa direction paye sans aucun doute une gestion approximative et à courte vue, mais elle paye surtout les erreurs du trio infernal Colombani-Minc-Plesnel, ses acquisitions et ses projets éditoriaux ruineux, à l'origine d'un trou financier qui dépasse aujourd'hui les 100 M€. Après plusieurs vaines tentatives de restructuration, les salariés du Monde ont du se résoudre à l'idée que leur journal devait perdre sa liberté et s'adosser à un groupe d'actionnaires majoritaires. Terrible constat pour un titre de presse dont la réputation s'est faite depuis 60 ans sur l'indépendance et le mépris de l'argent. 
Les personnels du Monde se sont prononcés fin juin sur les deux dossiers de reprise qui restaient en lice.  La proposition  du trio Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse - qui préserve une minorité de blocage aux rédacteurs - a été finalement préférée à celle de Claude Perdriel et du groupe du Nouvel Observateur, qui semblait financièrement plus fragile. Les interventions intempestives de M. Sarkozy dans ce dossier ont achevé de convaincre les salariés du Monde de voter pour l'offre que le président s'était employée à dénigrer et qui contrariait à l'évidence ses plans pour 2012. Les nouveaux investisseurs et l'équipe du Monde ont maintenant trois mois pour clore leurs négociations. 
Qui sont les futurs patrons du Monde ?  M. Pigasse, ci-devant directeur chez Lazard frères, est un ancien du cabinet de Dominique Strauss-Kahn. Il vient de prendre la présidence du magazine américain de langue française, Les Inrockuptibles, symbole de la gauche friquée et débraillée. Xavier Niel est, lui aussi, un curieux mélange d'entrepreneur, de financier et d'aventurier. Créateur du distributeur d'accès internet Free, il est également le propriétaire des droits des chansons de Claude François. On devine que son coeur est à gauche, son portefeuille à droite et ses amitiés entre les deux. Comme Pigasse. Et comme Pierre Bergé, éternelle figure de la mode parisienne, un pied chez Ségolène, deux pieds chez les mitterrandistes, qui fonda, lui aussi, en son temps cet archétype de la gauche caviar, l'éphémère et ruineux magazine Globe
Qui est derrière ces trois pieds nickelés de la finance, des fringues et du numérique ? Il est difficile de ne pas y voir l'ombre M. Strauss-Kahn. C'est en tous cas le sentiment de l'Elysée et des équipes de Mme Aubry. Le projet éditorial est plus flou. On sent que les pages culturelles et société du Monde vont y perdre le peu de sérieux qu'il leur restait, que l'heure sera sans doute davantage à l'air du temps, aux articles racoleurs qu'à l'analyse sérieuse et approfondie. En revanche, n'en doutons pas, les pages financières et de bourse resteront, elles, bien fournies et en bonne place. 
La prise de contrôle du Monde a une  signification plus profonde. Elle marque en quelque sorte la fin d'une histoire, celle d'une certaine presse écrite française, née avec la Libération. Que reste-il de cette aventure ? France Soir et l'Aurore ont disparu. L'Humanité et La Croix ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Le Parisien est à vendre. Le Figaro, qui eut ses heures de gloire, n'est plus qu'un journal de larbins et d'arrivistes. La Tribune et Les Echos sont de tristes bulletins de bourse. Libération dépérit sous la férule d'Edouard de Rothschild et des valeurs de la gauche d'argent. Quant à la presse dite régionale, elle n'en finit plus de mourir à l'ombre de ses chiens et de ses chats écrasés... Un grand pays ne peut pas vivre sans une presse libre, attentive, intelligente et ouverte sur le monde [1] . Il faudra un jour refaire une presse française.
  Paul Gilbert.

 


[1]. "Nous avons besoin d'un grand journal pour l'extérieur", dira le général de Gaulle à la Libération. Le quotidien Le Monde fut créé le 18 décembre 1944 par Hubert Beuve-Méry, avec l'appui du chef de la France Libre.


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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 10:30
Dumas
et les mousquetaires               
Histoire d'un chef-d'oeuvre             
 
de Simone Bertière
Mis en ligne : [8-07-2010]
Domaine : Lettres 
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Née en 1926, Simone Bertière est historienne. Elle a récemment publié :  Le cardinal de Retz. (Memini, 2000), Apologie pour Clytemnestre. (Editions de Fallois, 2003), Mazarin, le maître du jeu. (Editions de Fallois, 2007). 

  


Simone Bertière, Dumas et les mousquetaires. Histoire d'un chef-d'oeuvre, Paris, Editions de Fallois, novembre 2009, 306 pages.


Présentation de l'éditeur.
Alexandre Dumas, vous connaissez ? Oui, bien sûr, l'auteur des Trois Mousquetaires! Mais encore? Il n'est pourtant pas l'homme d'un seul livre. Il est vrai que les Mousquetaires occupent dans son immense production une place à part et continuent de lui valoir une popularité mondiale qui ne se dément pas. Pourquoi ? Comment ? Leur rédaction, tardive, ne s'inscrivait pas dans la ligne de ses projets initiaux : il se voulait dramaturge. Sa conversion au roman doit beaucoup au hasard et aux contraintes extérieures. Elle est le fruit d'une maturation à laquelle ont contribué concurremment les leçons de la vie et la pratique assidue de l'écriture. Ce livre conte l'itinéraire qui l'a conduit à son chef-d'oeuvre. Contraint de vivre de sa plume, il fut partie prenante dans les principales batailles politiques et littéraires sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Sa carrière est inséparable de l'histoire du temps, qu'on tente ici de faire revivre. Enfin on s'efforce de découvrir les secrets de fabrication de la très fameuse trilogie - dans son recours à l'histoire notamment - et l'on évoque les relations de Dumas avec son collaborateur, Maquet, condamnées à mal finir. Le récit vivant, alerte, souvent fort drôle, réserve plus de place à l'oeuvre qu'à la vie privée. Mais l'oeuvre n'est-elle pas le meilleur moyen d'accès à celui qui y a épanché ses rêves - qui sont aussi ceux de nous tous ?  

Recension.
L'Histoire - mai 2010
.
Le génie de Dumas. Les Trois mousquetaires sont le plus grand titre de gloire d'Alexandre Dumas. En écrivant ce livre et ses deux suites, Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne, Dumas fut un des premiers artisans de l'écriture romanesque. Pourtant, Simone Bertière nous révèle à quel point ce livre doit au hasard et à la nécessité. Hasard tout d'abord, puisque Dumas se croyait promis à une double carrière de dramaturge et d'homme politique. Avant qu'une vie dispendieuse et la naissance du roman-feuilleton ne le conduisent à s'essayer à un genre nouveau: le récit débité en tranches, dont chacune se termine par un suspens renvoyé "au prochain numéro". Mais c'est bien la nécessité, ensuite, qui le piège dans l'engrenage infernal de la copie à rendre à temps. Sa production alors, entre 1844 et 1851, est phénoménale : la série des Mousquetaires, quatre romans sur la Révolution, Monte-Cristo... Même s'il utilisa un "nègre" (Auguste Maquet), c'est bien par son génie propre que Dumas a fait passer, notamment dans Les Trois Mousquetaires, le souffle de l'histoire. Mais ce qui permet en définitive de comprendre l'extraordinaire succès de ce roman unique, c'est, nous explique Simone Bertière, que son auteur a su épouser les hantises et les aspirations de l'imagination collective : il joue sur le dénominateur commun des sentiments, de la morale et de l'action avec la victoire finale des bons sur les méchants. Dumas, c'est le triomphe du Bien sur le Mal. Et c'est ainsi que son oeuvre "atteint en nous des fibres sensibles, celles qui font pencher notre coeur vers les justes, les intrépides, les généreux. Le roman se souvient qu'il est fils de l'épopée. Et l'épopée, sous sa forme vivante, orale, s'est toujours adressée à tous".
 

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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