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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 23:48
Mai 1940,
le temps retrouvé       
 narvik.jpg

 

 En tête de son essai sur la campagne de France de 1940, l'Etrange Défaite (1), l'historien et résistant Marc Bloch place ces quelques lignes d'espoir et de foi dans l'avenir : " Un jour viendra, tôt ou tard, j'en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s'épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s'ouvriront; les brumes, qu'autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l'ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu ...".

Voilà en effet qu'avec le temps, les vérités de circonstance laissent la place à une meilleure appréciation des évènements qui ont si durablement endeuillé notre pays.

  C'est vrai des évènements politiques qui ont précédé et amené la défaite. Les historiens d'aujourd'hui commencent à les lire avec d'autres lunettes que celles des années 60 et 70. Nous commenterons ici même prochainement l'excellent livre de Claude Quétel, l'Impardonnable Défaite, fruit des travaux historiques récents, qui donne de cette période une vision bien différente des manuels  de l'école républicaine. C'est également le cas pour les faits militaires. Plusieurs  livres parus récemment et rédigés par les meilleurs experts français ou étrangers font justice des  opinions professées jusqu'à présent sur la défaite française.

Pour l'historien allemand Karl-Heinz Frieser, auteur du Mythe de la guerre-éclair (2), la théorie selon laquelle l'Allemagne aurait du sa victoire au rôle décisif d'Adolf Hitler, à sa supériorité blindée et à une stratégie offensive, planifiée de longue date, ne résiste pas à l'analyse.  Le haut commandement allemand, tout comme l'état major français, comptait sur une réédition de la Première guerre mondiale, de ses combats d'infanterie longs et couteux. Ce n'est qu'après  le succès du coup de main de Guderian dans les Ardennes et à Sedan que l'offensive allemande acquit sa dynamique propre et que la Wehrmacht saisit sa chance et révisa complètement ses plans. Quant à la France, si la résistance de ses soldats fut admirable et si son arme blindée fit souvent jeu égal avec l'adversaire, ses chefs militaires furent la plupart du temps paralysés et dépassés par les évènements. Audaces fortuna juvat, rappelle classiquement Frieser. Il souligne également que lorsqu'Hitler voulut réitérer cette manoeuvre contre la Russie, ce fut l'échec total.

L'historien anglais Julian Jackson expose sensiblement le même point de vue dans The Fall of France, the nazi invasion of 1940 (3). Selon lui, la défaite française est moins le fait d'une infériorité technique, que rien ne confirme en réalité, que d'erreurs doctrinales et organisationnelles. Les hésitations du commandement français en Belgique, alors que l'offensive allemande peut être endiguée, les choix exécrables dans l'utilisation des meilleures unités et l'incapacité à utiliser correctement l'arme blindée en sont les meilleures illustrations. La France n'a pas eu non plus beaucoup de chance avec ses alliés, anglais et belges, face à un ennemi constitué d'un seul bloc. Pour Jackson, la défaite n'était nullement inévitable et la troupe française combattit généralement avec brio lorsqu'elle fut convenablement commandée, en particulier dans les premiers jours de mai sur la Dyle ou dans l'Aisne. Plus fondamentalement encore, les carences de formation des conscrits français et les limites imposées par l'armée de conscription, face à une troupe allemande encadrée de façon beaucoup plus professionnelle, sont mises en évidence. Des insuffisances  bien connues, déjà relevées en 1914, qui faillirent nous coûter de sanglantes défaites sur la Marne puis sur la Somme, et auxquelles la République n'apporta aucune solution pendant l'entre deux guerres.

On se réferera également à deux ouvrages français récents, qui sont de première valeur. Le premier,  publié par le général Bruno  Chaix sous le titre En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ? (4), met, lui aussi, largement en cause l'intelligence opérationnelle du commandement français : ambition démesurée du Plan Dyle-Breda, très mauvaise utilisation des grandes unités blindées, hésitations multiples, coordination défaillante avec les alliés... Le second, en deux tomes, de la plume de Jacques Belle, intitulé La défaite française, un désastre évitable (5), est un long exposé, didactique et argumenté, sur les occasions qui se sont offertes au couple Gamelin-George pendant la seconde et la troisième semaine de mai et qu'aucun des deux n'a su saisir. Pour ces deux-là, le jugement de l'histoire reste impitoyable. Il faudra qu'il le soit un jour pour leur protecteur politique, le mirobolant Paul Reynaud. Jacques Belle présente également, dans son second tome, de nouveaux arguments contre l'armistice et en faveur de la continuation de la guerre outre-mer, qui ne sont pas sans force.

Que tous ceux qui, au final, souhaitent rendre hommage à ces magnifiques combattants de mai et de juin 1940, aux 100 000 des nôtres qui moururent au champ d'honneur pendant ces six semaines de gloire et de malheur, que tout ceux-là se plongent dans les beaux ouvrages de Dominique Lormier (6). Lormier, historien, spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, membre de l'institut Jean Moulin, est non seulement un esprit éclairé, mais aussi un superbe écrivain, dont la prose prend aux tripes. Parmi tant de faits d'armes, de batailles, dont certaines constituent de véritables victoires françaises - que l'on songe à la conduite splendide du corps de cavalerie mécanisée du général Prioux à Hannut et à Gembloux, de la 1ère DLM du général Picard,  des 1ère, 2ème, 3ème et 4ème divisions cuirassées de réserve -  on distinguera le sacrifice de la 3e brigade de spahis à cheval, commandée par le colonel Marc, qui s'opposa, sans espoir, le 15 mai 1940, près de Sedan, à la progression du corps blindé de Guderian. Le récit qu'en fait Dominique Lormier est chargé d'une émotion rare. Il illustre à lui seul la geste de ces soldats un moment oubliés et dont le temps fait à nouveau afleurer la mémoire.

 

Commandant Jean d'Aulon (c.r.).



[1]. Marc Bloch, L'étrange défaite (Gallimard, Folio, 1990).

[2]. Karl-Heinz Frieser, Le mythe de la guerre-éclair, la campagne de l'ouest de 1940 (Belin, 2003).

[3]. Julian Jackson, The Fall of France, the nazi invasion of 1940 (Oxford University Press, 2004).

[4]. Général Bruno Chaix, En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ? (Economica, 2005)

[5]. Jacques Belle, La défaite française, un désastre évitable (2 tomes, Economica, 2007 et 2009)

[6]. Dominique Lormier, Comme des Lions (Calmann-Lévy, 2005), Les victoires françaises de la Seconde Guerre mondiale (Lucien Souny, 2009), Les grandes figures de la Résistance (Lucien Souny, 2009).

 

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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 11:00
Bonapartismes

C'est le sourire aux lèvres que beaucoup de Français ont accueilli, jeudi dernier, la relaxe de M. de Villepin dans le procès Clearstream. Le personnage, à défaut d'être entièrement sympathique, a du panache et ce pays a encore un certain goût pour le panache, même si, dans le cas d'espèce, l'empanaché n'a ni la sobriété, ni la candeur de Cyrano ou de d'Artagnan. Son "je suis ici par la volonté et l'acharnement d'un homme, Nicolas Sarkozy" a résonné bien au-delà du prétoire et nombre de nos concitoyens, à l'annonce du jugement du tribunal correctionnel de Paris, ont eu le sentiment qu'une certaine justice était passée. Le spectacle du chef de l'Etat, mauvais joueur, emberlificoté dans les questions des journalistes, au fond de lui même vert de rage et noir de colère, ont fait de ce 28 janvier 2010 une belle et bonne journée.

Il est toutefois dommage que M. de Villepin n'en soit pas resté là, en tous cas dans l'immédiat. En se posant tout de suite comme "une alternative",  en proclamant un peu pesamment "vouloir participer au redressement du pays", il a lui-même pris le risque de faire sourire. Sa volte face immédiate, lorsqu'il a appris l'appel du parquet, et les querelles toutes personnelles dans lesquelles il est subitement retombé, ont enlevé beaucoup de crédibilité à ses nobles et gaulliennes déclarations du matin. C'est dommage.

Mais fallait-il attendre autre chose de M. de Villepin ? Les Français n'ont pas toujours la mémoire courte. Ceux là même qui ont salué d'un sourire ou d'un clin d'oeil son jugement de relaxe savent parfaitement à quoi s'en tenir sur le personnage. Sur le ministre des affaires étrangères inspiré au moment de la crise irakienne, comme sur le Premier ministre velléitaire, brouillon et insupportable qui prétendait vouloir "prendre la France comme une femme" et finit par faire descendre toute la jeunesse dans la rue contre son Contrat Premier Emploi. Cette gestion à la hussarde, à coups de menton et sans vrai résultat n'a pas laissé que de bons souvenirs.

M. de Villepin est bonapartiste. Il en fait doublement profession, comme écrivain et comme homme politique. M. Sarkozy lui aussi était bonapartiste, il a fondé toute sa campagne de 2007 sur les postures, les coups de menton et les recettes expéditives, sur les faux discours de grandeur d'Henri Guaino et sur un culte dévoyé de l'action. On voit aujourd'hui les fruits de ces illusions et de cette mauvaise politique. La France ne peut plus se payer le luxe d'une nouvelle expérience césariste, pas plus avec M. Villepin qu'avec M. Sarkozy.

Comme nous l'écrivions dans cette même revue, il y a presque un siècle, en mettant déjà l'opinion nationale en garde contre l'aventurisme politique, " la prétention bonapartiste ne consiste pas en une volonté de faire prévaloir la seule solution exacte du problème français, et à rechercher d'abord le voeu, les exigences des réalités et des intérêts français. Jamais un Bonaparte s'est-il recommandé de l'accord indestructible de sa pensée avec l'intérêt national? Cette dynastie ne propose pas au peuple français une solution de raison, mais d'imagination. Elle a su, en des périodes de crise sentimentale ou d'affaissement nerveux, exploitant le malheur des temps, s'offrir à calmer le trouble des esprit. Toujours, elle fut tributaire des circonstances et vouée à l'opportunisme. (...) La politique française fut dès lors d'imagination, et non plus de raison. Insensiblement son grand caractère s'abaissa à cet indigne emploi : abuser le plus noble des peuples."  (1) Nous n'avons rien à rajouter à ces lignes toujours pleines d'actualité.

 Paul Gilbert.

 


(1). La prétention bonapartiste, Revue Critique des Idées et des Livres. - 10 décembre 1910.

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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 11:30
Le Monde comme volonté
et comme représentation
        


de Arthur Schopenhauer
Mis en ligne : [1-02-2010]
Domaine : Idées

 

Schopenhauer.jpg

 

Arthur Schopenhauer (1788, 1860). Dernières traductions en français :  L'amour sexuel, sa métaphysique (2008, Stalker Editeur), Penser par soi-même (2009, Coda), Sur la philosophie des universités (2009,  Coda), Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique (2009,  Gallimard, "Folio-Essais") .


Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation I et II, Traduit de l'allemand par Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey, Paris, Gallimard "Folio-essais", octobre 2009, 2352 pages.


Présentation de l'éditeur.
L'oeuvre de Schopenhauer reste en France encore largement méconnue. Disséminée en de multiples opuscules de philosophie digeste et d'aphorismes divertissants, elle a ainsi vu son unité malmenée au gré des publications tronquées. La parution d'une traduction inédite et intégrale du Monde comme volonté et représentation offre ainsi l'occasion de reporter l'attention sur l'entreprise proprement philosophique de Schopenhauer, sur l'intention fondatrice qui unit tous ces développements éparpillés au gré des découpages éditoriaux. Le Monde est l'ouvrage dont il faut sans cesse repartir pour comprendre Schopenhauer. Voilà déjà longtemps que la nécessité se faisait sentir d'offrir aux lecteurs francophones une image plus moderne, et nous l'espérons plus fidèle, de la pensée du maître de Nietzsche.

La critique de Nicolas Weill. - Le Monde des livres, 9 octobre 2009.
La nouvelle vie d'Arthur Schopenhauer. On ne saura assez saluer l’excellente surprise éditoriale que constitue cette traduction, aussi magistrale que nouvelle, du Monde comme volonté et représentation, le chef-d’oeuvre du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860). Certes, à elle seule, l’expérience de lecture d’un tel monument encyclopédique représente un événement. Isolat philosophique mal compris de son temps, la pensée schopenhauerienne se présente comme un geste de rupture avec l’idéalisme qui, en ce début du XIXe siècle, faisait de l’intuition intellectuelle et de la représentation la voie royale de la vérité. Ce que Le Monde… annonce, c’est que la pierre angulaire de toute réalité, ce que Kant avait désigné par l’obscure notion de “chose en soi”, est au contraire une volonté cosmique aussi aveugle que contingente, dont l’univers connaissable n’est que le reflet phénoménal. Il en résulte un pessimisme métaphysique aux antipodes du triomphalisme hégélien comme de l’esprit du capitalisme naissant, que seul tempère, aux yeux de Schopenhauer, l’art - en particulier la musique - ou la sainteté. Un pessimisme qui devait se révéler tardivement comme une philosophie adaptée à notre ère d’après- catastrophes. Au point de séduire de façon inattendue une figure déterminante de l’école de Francfort, Max Horkheimer. Mais Schopenhauer a marqué encore plus tôt les écrivains et les artistes : Wagner, Proust, Thomas Mann, Beckett et, plus près de nous, Thomas Bernhard. Comme si le contexte véritable dans lequel ce rentier bourgeois et solitaire, travaillant à l’écart de l’université, a produit son oeuvre-vie, était le nôtre. Lui, sorte de Monsieur Homais allemand d’outre-Rhin, à la fois thuriféraire du néant et amateur de Rossini, n’aura joui d’un début de consécration qu’à la toute fin de son existence. Pour ce qui est de sa carrière française, il aura été aussi moins chanceux que son maître à penser, Kant, sans cesse traduit et retraduit. Le Monde…, lui, ne l’avait pas été depuis 1885. Et il s’agissait de la première traduction, due à Auguste Burdeau, figure de kantien très “IIIème République”, croqué méchamment par Maurice Barrès dans ses Déracinés sous les traits du sentencieux professeur Bouteiller. Toujours disponible, cette traduction avait été, il est vrai, bruyamment saluée par l’élève le plus célèbre de Schopenhauer, Nietzsche. Schopenhauer, lequel lisait et écrivait dans la langue d’un Voltaire qu’il adorait, avait selon Nietzsche trouvé sa vraie place en français ! Le temps écoulé depuis justifiait en tout cas que le groupe de spécialistes dirigé par Christian Sommer remette la main à la pâte depuis le début des années 2000. Le résultat est à la mesure de l’énormité de la tâche. Tout concourt à ce que cette version-là, sortie directement en poche, fasse désormais autorité dans l’espace francophone. Elle propose au lecteur la première édition scientifique française de Schopenhauer. Des centaines de notes forment le commentaire linéaire d’un ouvrage qui, tout en étant à mille lieues de la rhétorique académique de son époque et de la nôtre, reste parfois difficile. Les traducteurs ont pris soin d’établir et de distinguer par des crochets les strates textuelles de l’écriture du livre. En se fondant rigoureusement sur l’ultime édition contrôlée et révisée par l’auteur, celle de 1859 (la première remontait à 1818-1819), ils ont mis fin à de nombreuses imprécisions qui grevaient la compréhension et la cohérence de l’ensemble. L’une des notions fondamentales du Monde…, celle de “Wille zum Leben”, a été systématiquement rendue par “volonté de vivre” et non plus “vouloir vivre”. Cette substitution n’est pas qu’une coquetterie : “volonté de vivre” rend mieux la nature intentionnelle et cosmique - et non pas simplement égoïste et psychologique - du concept de volonté chez Schopenhauer, qui s’éprouve certes dans le corps, mais qui s’incarne aussi dans la nature. Certaines réserves d’un autre âge ont été évacuées. Ainsi le célèbre chapitre 44 des Compléments (en réalité un deuxième volume aussi épais que Le Monde… lui-même) retrouve-t-il son titre plus conforme non seulement à l’original allemand, mais aussi à son contenu audacieux pour l’époque, de “Métaphysique de l’amour sexuel” (Geschlechtsliebe) au lieu du prude “Métaphysique de l’amour” chez Burdeau. Mais surtout il redevient possible de lire Le Monde comme volonté et représentation (ainsi que Les Deux Problèmes fondamentaux de l’éthique) moins à la lumière de ceux dont on dit que Schopenhauer fut l’inspirateur (psychanalystes, philosophes de la vie, nihilistes modernes de tout crin) qu’à celle de ses sources. Kant en premier lieu, mais aussi Spinoza ou Malebranche. Enfin, comme le souligne Sommer avec érudition, on sent plus que jamais à quel point Schopenhauer aura été le premier à introduire dans la philosophie occidentale la pensée de l’Inde, certes connue par lui de deuxième main, mais avec une bien plus grande information qu’on ne l’avait soupçonné jusqu’alors. Passage obligé de tout homme cultivé de la Belle Epoque, la philosophie de Schopenhauer avait peut-être subi une éclipse. Quand elle n’a pas été réduite aux aphorismes grinçants et folkloriques que le personnage débitait avec complaisance. Par leur masse, ces trois épais volumes la restituent pour ce qu’elle est : un système qu’il convient de prendre avec le sérieux de son inventeur, synonyme pour lui d’ascèse qui nous guérit du monde. »

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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 10:00
Quand je vois
revenir l'hiver

Quand je vois revenir l'hiver,
Je voudrai bien me reposer.
Si je pouvais trouver un hôte
Large, qui ne voulut pas compter,
Qui eût porc et bœuf et mouton,
Canards, faisans et venaison,
Grasses gelines et chapons
Et bons fromages sur clayon,

Et que la dame fût aussi
Courtoise que l'est son mari,
Et tout le temps fit mon plaisir,
Nuit et jour, jusqu'à l'heure de partir,
Et que l'hôte n'en fût pas jaloux,
Mais nous laissât souvent tout seuls, 
Ainsi je n'aurai plus envie
De chevaucher, tout boueux,
Derrière un prince mauvais et coléreux.
colin Muset 2
Colin Muset, vers 1230. Les chansons de Colin Muset.(1893)

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 00:50

Proudhon contre Rousseau 


Quelques lecteurs nous reprochent de prendre des libertés avec l'oeuvre de Proudhon, en surévaluant ses critiques de la démocratie bourgeoise et des Lumières et en faisant la part trop belle à ses passages sur le fédéralisme, la société organisée et la nécessité d'un ordre social juste. Pourtant, les textes sont là et ils nous donnent raison.

Proudhon, homme d'ordre ou plutôt adversaire déclaré du désordre établi: voilà une réalité qui est connue depuis trop longtemps pour qu'on l'ignore et nous renvoyons ceux qui la contestent aux meilleurs commentaires de l'oeuvre proudhonienne, à commencer par ceux de Georges Sorel. "L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir", écrivait notamment Proudhon.

Quant à ses agressions contre les précurseurs de la Révolution française, elles sont permanentes et prennent parfois un tel accent de vérité qu'il est difficile de ne pas en rester frappé. Si le Voltaire de la finesse et de la critique allègre trouve souvent grâce aux yeux de Proudhon, sa bête noire, c'est Rousseau. Ce petit texte, tiré de l'Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, cible particulièrement juste.

Vincent Maire.



Sur le "contrat social" (1)

 

Rousseau définit ainsi le contrat social : « Trouver une forme d'association qui défende et protège, de toute la force commune, la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »

Oui, ce sont bien là les conditions du pacte social, quant à la protection et à la défense des biens et des personnes. Mais quant au mode d'acquisition et de transmission des biens, quant au travail, à l'échange, à la valeur et aux prix des produits, à l'éducation, à cette foule de rapports qui, bon gré, mal gré, constituent l'homme en société perpétuelle avec ses semblables, Rousseau ne dit mot, sa théorie est de la plus parfaite insignifiance. Or, qui ne voit que, sans cette définition des droits et des devoirs, la- sanction qui la suit est absolument nulle ; que là où il n'y a pas de stipulations il ne peut y avoir d'infractions, ni par conséquent de coupables ; et, pour conclure suivant la rigueur philosophique, qu'une société qui punit et qui tue en vertu d'un pareil titre, après avoir provoqué la révolte, commet elle-même un assassinat avec préméditation et guet-apens ?

Rousseau est si loin de vouloir qu'il soit fait mention, dans le contrat social, des principes et des lois qui régissent la fortune des nations et des particuliers, qu'il part, dans son programme de démagogie, comme dans son traité d'éducation, de la supposition mensongère, spoliatrice, homicide, que l'individu seul est bon, que la société le déprave; qu'il convient à l'homme, en conséquence, de s'abstenir le plus possible de toute relation avec ses semblables, et que tout ce que nous avons à faire en ce bas monde, en restant dans notre isolement systématique, c'est de former entre nous une assurance mutuelle pour la protection de nos personnes et de nos propriétés ; le surplus, à savoir la chose économique, la seule essentielle, abandonné au hasard de la naissance et de la spéculation, et soumis, en cas de litige, à l'arbitrage de praticiens électifs, jugeant d'après des rubriques à eux, ou selon les lumières de l'équité naturelle. En deux mots, le contrat social, d'après Rousseau, n'est autre chose que l'alliance offensive et défensive de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et la part qu'y prend chaque citoyen est la police qu'il est tenu d'acquitter, au prorata de sa fortune, et selon l'importance des risques que le paupérisme lui fait courir.

C'est ce pacte de haine, monument d'incurable misanthropie ; c'est cette coalition des barons de la propriété, du commerce et de l'industrie contre les déshérités du prolétariat, ce serment de guerre sociale enfin, que Rousseau, avec une outrecuidance que je qualifierais de scélérate si je croyais au génie de cet homme, appelle contrat social !

Mais quand le vertueux et sensible Jean-Jacques aurait eu pour but d'éterniser la discorde parmi les humains, pouvait-il donc mieux faire que de leur offrir, comme contrat d'union, cette charte de leur éternel antagonisme ? Voyez-le à l'oeuvre : vous allez retrouver dans sa théorie de gouvernement le même esprit qui lui avait inspiré sa théorie d'éducation. Tel instituteur, tel homme d'Etat. La pédagogue prêchait l'isolement, le publiciste sème la division. Après avoir posé en principe que le peuple est seul souverain, qu'il ne peut être représenté que par lui-même, que la loi doit être l'expression de la volonté de tous, et autres banalités superbes à l'usage de tous les tribuns, Rousseau abandonné subtilement sa thèse et se jette de côté. D'abord, à la volonté générale, collective, indivisible, il substitue la volonté de la majorité ; puis, sous prétexte qu'il n'est pas possible à une nation d'être occupée du matin au soir de la chose publique, il revient, par la voie électorale, à la nomination de représentants ou mandataires qui légiféreront au nom du peuple et dont les décrets auront force de lois. Au lieu d'une transaction directe, personnelle sur ses intérêts, le citoyen n'a plus que la faculté de choisir ses arbitres à la pluralité des voix. Cela fait, Rousseau se trouve à l'aise. La tyrannie, se réclamant du droit divin, lui était odieuse ; il la réorganise et la rend respectable en la faisant, dit-il, dériver du peuple. Au lieu de ce pacte universel, intégral, qui doit assurer tous les droits, doter toutes les facultés, pourvoira tous les besoins, prévenir toutes les difficultés, que tous doivent connaître, consentir, signer, il nous donne, quoi ? ce qu'on appelle aujourd'hui le gouvernement direct, une recette au moyen de laquelle, en l'absence même de toute royauté, aristocratie, sacerdoce, on peut toujours faire servir la collectivité abstraite du peuple au parasitisme de la minorité et à l'oppression du grand nombre. C'est, en un mot, à l'aide d'une supercherie savante, la légalisation du chaos social, la consécration, basée sur la souveraineté du peuple, de la misère. Du reste, pas un mot ni du travail, ni de la propriété, ni des forces industrielles, que l'objet du contrat social est d'organiser. Rousseau ne sait ce que c'est que l'économie. Son programme parle exclusivement de droits politiques ; il ne reconnaît pas de droits économiques.

C'est Rousseau qui nous apprend que le peuple, être collectif, n'a pas d'existence unitaire ; que c'est une personne abstraite, une individualité morale, incapable par elle-même de penser, agir, se mouvoir : ce qui veut dire que la raison générale ne se distingue en rien de la raison individuelle, et par conséquent que celui-là représente le mieux la première qui a le plus développé en lui la seconde. Proposition fausse, et qui mène droit au despotisme.

Jamais homme n'avait réuni à un tel degré l'orgueil de l'esprit, la sécheresse de l'âme, la bassesse des inclinations, la dépravation des habitudes, l'ingratitude du coeur ; jamais l'éloquence des passions, l'ostentation de la sensibilité, l'effronterie du paradoxe, n'excitèrent une telle fièvre d'engouement.

C'est depuis Rousseau, et à son exemple, que s'est fondée parmi nous l'école, je veux dire l'industrie philanthropique et sentimentale, qui, en cultivant le plus parfait égoïsme, sait recueillir les honneurs de la charité et du dévouement. Méfiez-vous de cette philosophie, de cette politique, de ce socialisme à la Rousseau. Sa philosophie est toute en phrases et ne couvre que le vide ; sa politique est pleine de domination ; quant à ses idées sur la société, elles déguisent à
peine leur profonde hypocrisie. Ceux qui lisent Rousseau et qui l'admirent peuvent être simplement dupes, et je leur pardonne : quant à ceux qui le suivent et le copient, je les avertis de veiller à leur propre réputation. Le temps n'est pas loin où il suffira d'une citation de Rousseau pour rendre
suspect un écrivain.

Disons, pour finir, qu'à la honte du XVIIIe siècle et du nôtre, le Contrat social de Rousseau, chef-d'oeuvre de jonglerie oratoire, a été admiré, porté aux nues, regardé comme la table des libertés publiques ; que Constituants, Girondins, Jacobins, Cordeliers, le prirent tous pour oracle ; qu'il a servi de texte à la constitution de 93, déclarée absurde par ses propres auteurs, et que c'est encore de ce livre que s'inspirent aujourd'hui les plus zélés réformateurs de la science politique et sociale. Le cadavre de l'auteur, que le peuple traînera à Montfaucon le jour où il aura compris le sens de ces mots, Liberté, Justice, Morale, Raison, Société, Ordre, repose glorieux et vénéré sous les catacombes du Panthéon, où n'entrera jamais un de ces honnêtes travail- leurs qui nourrissent de leur sang leur pauvre famille, tandis que les profonds génies qu'on expose à leur adoration, envoient, dans leur rage lubrique, leurs bâtards à l'hôpital. Toute aberration de la conscience publique porte avec soi sa peine. La vogue de Rousseau a coûté à la France plus d'or, plus de sang, plus de honte, que le règne détesté des trois fameuses courtisanes, Cotillon Ier, Cotillon II, Cotillon III (la Châteauroux, la Pompadour et la du Barry) ne lui en avaient fait répandre. Notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l'influence des étrangers, doit à Rousseau les luttes sanglantes et les déceptions de 93.

Proudhon.


(1). P.-J. Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle (1851; Tops-Trinquier, 2002).

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 19:42
Proglios et Antiglios
 

Le pouvoir pensait s'en tirer à bon compte avec l'affaire Proglio. A la fin de l'année dernière, les stratèges de l'Elysée pouvaient espérer, qu'en dehors de quelques escarmouches, tout finisse par rentrer dans l'ombre. Mais c'était compter sans les maladresses et l'ego démesuré du nouveau président d'EDF et sans la malice de ses adversaires. La bombe a fini par exploser et ses dommages collatéraux sont considérables. La presse et les médias tiennent leur scandale d'Etat et, malgré les protestations d'amitié de M. Sarkozy, ils ne lâcheront plus d'une semelle l'ex dirigeant de Veolia. Nous, qui avons été parmi les premiers à flairer les relents nauséabonds de ce dossier, nous serons les derniers à nous en plaindre.

Et ce d'autant que l'agitation médiatique prend un tour qui nous convient assez bien. Contrairement au dossier de l'EPAD, où la presse était restée à la surface des choses, l'affaire Proglio ne se résume plus désormais à des questions de rémunérations et de morale. Elle met progressivement à jour la réalité des milieux économiques qui gravitent autour du pouvoir, les hommes, les méthodes, les réseaux mais aussi les intérêts qui sont derrière. De quoi le sarkozysme est-il le prête-nom ? pour parodier le titre d'un récent et excellent essai d'Alain Badiou. Les développements de l'affaire vont assurément nous permettre d'y voir plus clair. Il est intéressant à cet égard d'observer comment évoluent les positions des différents protagonistes du dossier. Car Proglios et Antiglios s'affrontent désormais à visage découvert. Ou presque!

Commençons par le pouvoir. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la belle unanimité qui s'était constituée autour de la nomination de M. Proglio à la tête d'EDF en novembre dernier n'existe plus. Il y a désormais deux camps nettement séparés. Les Proglios fanatisés, constitués autour du clan Sarkozy, n'ont désavoué le président d'EDF qu'à la dernière extrémité et du bout des lèvres. Pour eux, selon l'expression de leur porte-voix Frédéric Lefebvre, M. Proglio ayant renoncé à sa double rémunération, "l'affaire est close". Pas question de lui imposer de calendrier de départ de Veolia, confirme le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, "ce départ est une décision à caractère stratégique et non politique" qui relève des seuls dirigeants de l'entreprise privée. Pour ce groupe, les choses sont claires : il faut tenir, faire le dos rond, attendre que l'orage médiatique passe et reprendre au plus vite le fil de la stratégie, à savoir le rapprochement EDF-Veolia.

A leur côté, mais désormais à bonne distance, se tient le cercle des Proglios modérés, voire franchement tièdes. Il s'est considérablement élargi. Madame Lagarde y est en bonne place, avec son collègue du budget, Eric Woerth. On sait que ces deux là ont très vite pris conscience, via Bercy, du danger de la situation; ils ont été les premiers à pointer les risques de conflit d'intérêt et à convaincre le Premier ministre de garder ses distances avec le montage élyséen. Ce sont eux qui ont poussé M. Fillon à reprendre le contrôle du dossier nucléaire, après le conflit ouvert entre EDF et AREVA du début de l'hiver, et à mettre discrètement sous surveillance les agissements de M. Proglio et de son groupe. Ils n'ont, en revanche, aucun projet industriel de rechange, et leur seule doctrine est celle de la régulation du marché de l'électricité, qui met le service public de l'énergie sous coupe réglée de Bruxelles et des multinationales du secteur de l'énergie. Bien mauvaise réponse à un mauvais projet!

De l'autre côté de l'échiquier politique, se masse logiquement la troupe des Antiglios. Mais là encore, et on peut le regretter, les positions sont plus que diverses. M. Bayrou a pris très vite position contre la nomination du président de Veolia à la tête d'EDF, en distinguant parfaitement les aspects superficiels de cette affaire - les questions de rémunération - et les sujets de fond, liés à l'avenir du service public et de la filière nucléaire. On doit mettre à l'actif du président du Modem de mener une guerre sans merci et très structurée contre l'affairisme sarkozyen, qu'il s'agisse des agissements de M. Tapie, des idées de M. Minc, de l'affaire de l'EPAD et aujourd'hui du dossier Proglio. M. Bayrou a raison de penser que tout cela se tient, qu'il y a là une même stratégie de colonisation du pouvoir et de l'appareil économique par la coterie du Fouquet's. Dommage que cette voix ne porte pas plus fort et que l'ensemble de la gauche ne l'accompagne pas davantage.

C'est le contraire que l'on constate : le Parti Socialiste a été très longtemps le grand absent de ce dossier. A peine une petite phrase de condamnation de Mme Aubry lors de la prise de fonction de M. Proglio, et encore du bout des lèvres. Devant la vigueur du buzz médiatique, le PS se réveille mais tout juste. Sa condamnation est essentiellement morale, aucune analyse de fond ni sur les risques de privatisation rampante d'EDF, ni sur l'avenir de la filière énergie. Il est vrai que la gauche de gouvernement n'est pas à l'aise avec la question nucléaire et que son alliance avec les verts n'est pas de nature à clarifier ses positions. Il est également vrai que M. Proglio n'est pas un perdreau de l'année, que son irruption dans le cercle dirigeant de Veolia ne date ni du règne de M. Sarkozy, ni de M. Chirac. L'homme a vendu ses services à beaucoup de monde, à droite comme à gauche; il fait partie de ces figures de la République, homme d'influence et de réseaux, que l'on ne bouscule pas comme cela. Gageons, qu'à quelques voix libres près,  le PS ne se démènera pas beaucoup sur ce dossier.

Restent les syndicats. Mais peut-on vraiment les assimiler au camp des Antiglios ? Pour la CGT, rien n'est moins sûr. La centrale de Montreuil, majoritaire à EDF, a visiblement pris son parti de la nomination de M. Proglio. Elle préfère sans aucun doute ce patron, roublard, pragmatique, prêt à jouer la carte d'une certaine cogestion, à ses prédécesseurs énarques, entichés des directives bruxelloises. M. Proglio a d'ailleurs pris dès son arrivée la posture du défenseur du service public contre la dérégulation voulue par l'Europe. Il peut aussi se prévaloir de ses bonnes relations avec les syndicats de Veolia qui n'hésitent pas à dénoncer "le lynchage médiatique" de leur ancien patron. On peut également penser que la CGT a reçu des assurances de l'Elysée, avec qui elle entretient des relations suivies depuis l'arrivée de M. Sarkozy. Quant aux autres centrales, si le ton du discours est davantage à la dénonciation, la volonté d'agir reste faible ou nulle. En tout état de cause, c'est maintenant la réforme des retraites qui va les mobiliser à plein temps. 

Paradoxalement, les oppositions les plus résolues pourraient venir des actionnaires de Veolia. Dans le monde feutré des sociétés fermières, on a peu de goût pour les agitations et les grands déballages médiatiques. On s'est d'abord désolé des déboires de M. Proglio; désormais ils indisposent. Quant à sa stratégie de rapprochement avec EDF, elle est jugée brouillonne, peu convaincante et financièrement peu crédible. Vue de l'esprit, folie des grandeurs, commence t'on à dire du côté des administrateurs. Lorsque le chef de l'Etat déclare que M. Proglio est "en transition" entre Veolia et EDF, on a envie de prendre ces propos au pied de la lettre. On suggère  une période de transition aussi courte que possible. On pointe même un conseil d'administration  fin mai où le sort de l'ancien dirigeant pourrait être définitivement scellé.

Le président d'EDF ne l'entend naturellement pas de cette oreille. Il a continué toute cette semaine à communiquer sur son projet. Il fait valoir qu'il a gardé "une présence chez Veolia pour des raisons qui tiennent à une grande ambition de synergies d'objectifs industriels, et pas seulement affectives" et qu'EDF et l'industrie de l'environnement disposent ensemble "d'un énorme potentiel de développement, de création de valeur, notamment à l'international". Il poursuit parallèlement la refonte de l'état major du groupe d'électricité, où l'arrivée de plusieurs ex poids lourds de Veolia est maintenant confirmée, parmi lesquels Thomas Picquemal, ex grand argentier du groupe privé, qui occuperait les mêmes fonctions chez EDF.

Ces renforts seront-t-ils suffisants pour sauver M. Proglio et son projet ? Tout dépend au final du soutien du chef de l'Etat. On dit ce dernier très affecté par la campagne médiatique qui vient de se produire et qui l'a placé une nouvelle fois en porte à faux avec l'opinion sur des questions de pouvoir et d'argent. Si l'Etat devait imposer au président d'EDF de se retirer plus vite que prévu de Veolia, il n'est pas exclu que celui ci en tire les conséquences en démissionnant. Ce serait la fin d'un mauvais projet pour la France et la confirmation que le sarkozysme est bien entré dans sa phase de déclin.  

Hubert de Marans.


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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 11:30
Résister au libéralisme            Les penseurs de la communauté

de François Huguenin
Mis en ligne : [25-01-2010]
Domaine :
Idées

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François Huguenin, né en 1965, est essayiste et historien des idées. Il a d'abord travaillé sur la pensée politique réactionnaire et libérale française, puis sur les mouvements américains de contestation du libéralisme : philosophes communautariens et nouvelle théologie politique. Il a récemment publié : A l'école de l'Action française.  Un siècle de vie intellectuelle (Lattès, 1998), La République xénophobe, (en collaboration avec Jean-Pierre Deschodt, Lattès, 2001), Le conservatisme impossible. Libéralisme et réaction en France depuis 1789 (La Table ronde, 2006).



François Huguenin, Résister au libéralisme. Les Penseurs de la communauté, Paris, CNRS éditions, octobre 2009, 256 pages.


Présentation de l'éditeur.
Comment concevoir une critique non marxiste du libéralisme ? À l'heure de la crise financière et de l'essoufflement du modèle capitaliste, cette interrogation cruciale nous concerne tous. Elle mobilise, outre-Atlantique, une galaxie foisonnante de philosophes, d'historiens, de théologiens : les « penseurs de la communauté », engagés dans un débat qui bouscule nos certitudes françaises. Voici la première grande synthèse sur ce courant d'idées. De l'éthique des vertus proposée par MacIntyre au républicanisme de Skinner, en passant par le mouvement « Radical Orthodoxy » et la nouvelle théologie de Cavanaugh, cette redécouverte de la communauté propose une conception alternative à la vision libérale de la modernité. Justice sociale, bien commun, place de l'homme dans la Cité, formes innovantes de sociabilité : ces penseurs renouvellent en profondeur notre conception du vivre-ensemble. Et nous invitent à retrouver le sens d'une communauté revivifiée aux sources de l'éthique. Un ouvrage essentiel pour penser l'après-crise. Un grand traité de philosophie politique.

Recension d'Alexis Lacroix. - Le Magazine littéraire, décembre 2009.
Au-delà du contrat social. Aux Etats-Unis, ils sont qualifiés de "communautariens". Ce terme, bien distinct de "communautariste", désigne des philosophes qui, au sein de la mouvance libérale, veulent repenser de fond en comble les liens de l'individu et de la communauté. Constellation qu'étudie ici l'historien des idées François Huguenin. Qu'il s'agisse de Michael Walzer, de Michael Sandel ou de Charles Taylor, ces hommes, qui se reconnaissent plutôt dans la gaucha américaine, déplorent l'abstraction de la citoyenneté moderne et l'identification progressive des régimes libéraux, depuis les Révolutions américaine et française, avec l'individu calculateur, détaché de tout enracinement dans une tradition culturelle particulière. Contre cette vision purement contractualiste, explique Huguenin, ces auteurs, sans prôner pour autant les formes régressives de l'appartenance communautaire, s'efforcent de réhabiliter les liens sociaux qui ne relèvent pas du politique. Reste sans doute à étudier de façon systématique les communautariens français. Dans cet éventuel livre à venir, on découvrirait que leur attachement à la démocratie est parfois plus sujet à caution que celui de leurs cousins américains.


Entretien avec Jean-Marc Bastière. - Famille chrétienne, 14 Novembre 2009.

Le titre de votre livre, Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté, ressemble à un slogan de l’extrême gauche. En quoi votre critique est-elle différente ? La critique du libéralisme a été captée par le marxisme et la notion de résistance est souvent confondue avec celle de révolution. Je m’appuie sur toute une pensée, inconnue en France, mais très dynamique dans le monde anglo-américain : philosophes « communautariens » qui s’attachent à montrer que la conception individualiste libérale nie la dimension relationnelle de l’homme ; historiens des idées « républicaines » qui contestent le récit libéral de la modernité et tentent de conjuguer souci de la liberté et sens de la chose publique ; théologiens chrétiens qui récusent la logique de sécularisation et engagent la discussion éthique sur une base de réflexion qui n’exclut pas l’acte de foi. On peut critiquer le libéralisme sans surenchérir dans l’idéologie moderne du « Je fais ce que je veux ».
Parmi les « penseurs de la communauté », des chrétiens figurent en première place. Pourquoi ? Ils ne sont pas les seuls. Mais s’ils figurent en première place, c’est que si l’on veut vraiment porter une critique construite du libéralisme, qui passe inévitablement par la redécouverte de la dimension communautaire de l’homme, on aboutit nécessairement à un questionnement radical sur ce qu’est l’homme. Et là, la grande pensée chrétienne du politique, de saint Augustin à Benoît XVI, devient incontournable. C’est elle qui donne les pistes les plus solides pour penser l’homme autrement que l’individu atomisé de la modernité.

Qu'est-ce qui différencie l'idée de communauté de l'actuel communautarisme ? Le communautarisme est une idéologie, un absolutisme : il n’y a rien au-dessus de ma communauté. C’est une sorte d’individualisme exacerbé. La communauté, en revanche, n’est pas qu’une idée, c’est une réalité, celle de l’homme, animal politique qui n’est pas fait pour vivre seul. Je ne suis pas un individu désincarné, je suis homme, né dans telle famille, parlant telle langue, appartenant à tel pays, professant telle foi. Tout cela contribue à constituer mes valeurs, mon sens de la vie. Et c’est tout cela qui va faire de moi un homme, non pas figé dans un communautarisme étroit, mais capable d’élévation et donc d’universel.

Cette alternative à la vision libérale n'est-elle pas utopique ? Je pense qu’elle serait utopique s’il s’agissait de croire à un renversement au sommet des valeurs de notre société. C’est le prisme français entre le principe de la table rase révolutionnaire et le désespoir du « Tout fout le camp » réactionnaire. Ma réflexion est autre et conduit à Augustin. Il ne s’agit pas de songer à une utopique cité de Dieu sur terre, mais à tenter de faire vivre la cité de Dieu dans les cités des hommes, toutes imparfaites fussent-elles. Tout cela est très concret et très humble : consommer autrement, comme nous y incite le théologien américain William Cavanaugh ; porter une voix chrétienne dans le domaine éthique, en affirmant très clairement cette posture chrétienne ; mais aussi accepter que nous vivons dans un monde pluriel où nos « semblables » portent le voile ou sont pacsés… L’utopie serait de vouloir revenir à un monde monochrome qui n’a d’ailleurs jamais existé. Augustin dit merveilleusement que la paix est le but que les hommes doivent rechercher avant tout, mais aussi que la paix est ultimement rendue possible dans le Christ. C’est le paradoxe : la confrontation au libéralisme ne passe pas par une guerre, mais par un dialogue en vérité, non dépourvu de remises en questions radicales et douloureuses. C’est le sens de la parole que porte aujourd’hui Benoît XVI : parole de paix, d’amour et de vérité, parfois tranchante. Le plus grand adversaire du libéralisme aujourd’hui, c’est lui.


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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 00:50
Un article
de Daniel Halévy                

     



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Nous reproduisons ci-dessous la belle étude que Daniel Halévy consacra, au début du siècle dernier, au renouveau des études proudhoniennes. Halévy n'en est plus à ses débuts. Découvreur de Nietzsche, intellectuel républicain, dreyfusard convaincu, créateur de la Société des universités populaires, il est alors au coeur des débats qui secouent la gauche française dans cette immédiate avant guerre. Bien qu'issu de la bourgeoisie libérale, sa curiosité l'entraîne vers les purs du socialisme, Charles Péguy,  Georges Sorel  et ses amis. Et bien sûr vers Proudhon. Mais un Proudhon complexe, contradictoire, présentant de multiples facettes et que peuvent aussi bien revendiquer des universitaires laïques comme Bouglé, les têtes pensantes du syndicalisme révolutionnaire ou les jeunes monarchistes de l'Action française. C'est ce Proudhon, aussi riche que déconcertant, que nous livre ici Daniel Halévy.

Car la période est aux changements idéologiques. C'est l'époque où le syndicalisme révolutionnaire, autour de Victor Griffuelhes, d'Emile Pouget ou d'Hubert Lagardelle, émet ses critiques les plus vives contre la République  bourgeoise.  Ceux qui se  veulent les héritiers de Proudhon s'opposent alors de toutes leurs forces au ralliement  des chefs socialistes à la démocratie parlementaire. Au sein de la CGT, qu'ils ont créée et dont ils inspirent encore pour quelques temps la ligne, ils refusent toute compromission avec l'Etat républicain et plaide pour un syndicalisme politique, au service de la seule classe ouvrière. Cette cassure au sein de la gauche française, qui s'effectue autant au nom de Proudhon que de Marx, fera des inimitiés durables que le bolchevisme et la Révolution de 1917 récupéreront plus tard à leur profit. Mais pour l'heure, ce sont les ralliés, les Jaurès, les Guesde qui tiennent le haut du pavé. Certains, comme Georges Sorel, comme Edouard Berth, prennent du champ et examinent avec intérêt ce qui se passe à l'autre extrémité de l'échiquier politique, avec la montée du nationalisme.

Car c'est aussi l'époque où les jeunes esprits formés par Barrès et par Maurras redécouvrent la question sociale. A droite aussi on stigmatise le régime qui fait tirer sur les travailleurs à Draveil ou dans les usines du nord,  on lit passionnément Sorel et ses Réflexions sur la violence qui sont publiées en 1907, on salue la mémoire de Proudhon lors du bicentenaire de sa naissance en 1910. Le Cercle Proudhon naît sur ses entrefaites en décembre 1911. Il réunira pendant quelques temps, autour de reflexions et de projets sans lendemains, la petite phalange des rénovateurs du royalisme - celle des rédacteurs de la Revue critique des idées et des livres - et des syndicalistes venus de l'extrême gauche et proches des idées soréliennes.  C'est eux que vise Halévy lorsqu'il évoque " les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon".

Le Proudhon de Daniel Halévy, c'est finalement celui de Georges Sorel. Un Proudhon éloigné des caricatures libertaires, qui  ne s'en laisse pas compter, ni sur les illusions du socialisme démocratique, ni sur ceux qui font bon marché de la patrie et de la famille. C'est en lisant l'étude de Daniel Halévy, que Sorel, dans une lettre à Edouard Berth, livre en quelques phrases sa vision de ce qui sépare Marx et Proudhon : " Marx ne parait pas avoir jamais compris que sa théorie du prolétariat était destinée à nous donner une idée claire de certaines luttes industrielles qui ont pris une importance capitale de nos jours; il était persuadé que l'avenir était condamné par une loi mystérieuse de la fatalité, à détruire tout ce qui n'entrait pas dans sa doctrine; en conséquence, il a cru que la patrie et la famille s'évanouiraient avec les préjugés bourgeois. Proudhon a espéré fournir à ses contemporains le modèle d'un régime juridique satisfaisant en combinant, d'après un certain principe d'ordre, les catégories économiques rationalisées par la critique". C'est ce Proudhon, grand assembleur de justice et d'ordre, vers qui va naturellement notre préférence.


Vincent Maire.



Sur l’interprétation de Proudhon

 

Dénonciateur, et glorificateur de la propriété; maître, et diffamateur du socialisme ; magnifiquement homme du peuple, dévoué au peuple, et antidémocrate si rude que la démocratie murmure encore de ses coups : tel est Proudhon, tel il paraît du moins, au premier abord une énigme.

Qu’est-ce donc ? « un sophiste », disaient ses ennemis ; et ceux qui l’appréciaient : « Non, c'est un brave homme qui pense par boutades. » Ils se trompaient tous. Sophismes et boutades n'amusent pas longtemps, et l’oeuvre de Proudhon, après soixante années, ne cesse de captiver, d'instruire. Nos jeunes gens, là-dessus d’accord, modérés de droite ou de gauche, syndicalistes monarchistes, le nomment parmi leurs maîtres et veulent de lui conseil. Assurément une force spirituelle, une source est là, ouverte au plus profond du génie français. Mais l'énigme n'est pas éclaircie : cette source vive et bouillonnante, quel sera le sens de son cours ?

Nombreux sont les commentaires : Voici, de M. Berthod. P.-J. Proudhon et la propriété ; de M. Bouglé, la Sociologie de Proudhon ; voici, sur ce livre même une discussion de la Société de Philosophie ; voici une publication périodique, toute consacrée à l’élucidation, à l’élaboration des influences proudhoniennes : les Cahiers du Cercle Proudhon ; voici enfin un recueil de lettres inédites, que publie M. E. Droz.

Prenons ce recueil en main; mettons-nous devant l'homme. Son portrait d’abord: elle est belle et peu connue, cette photographie; elle date de l’été 1864 ; en l'année 1865. Proudhon mourait. Regardons-le, marqué par l’âge et les travaux ; son large et haut visage nous fait face, ses bras croisés, soutenant le corps qui s’affaisse, reposent sur le dossier de la chaise qu’il enfourche. Pourtant l’œil est vif, la tête droite. Proudhon n’est pas vieux ; il a cinquante-cinq ans – cinquante à peine, dirions-nous, n’était cet air de grave bonté qui n’apparaît guère sur les visages des jeunes hommes, n’était aussi cette expression non pas lasse, mais éprouvée, qu’ont faite les ans sévères. Droiture, calme, équité, noblesse, voilà l’homme. Nous le voyons, et c’est le plus sûr pour juger.

Après le portrait, les lettres : certaines tout fait inédites ; ce ne sont pas les plus curieuses. Les autres, simples fragments dont la valeur est grande. M. Droz a pu rectifier, compléter certains textes qui figurent dans la Correspondance, mais émondés, adoucis, diminués du plus mordant. Voici le Proudhon irrité, impatient de ses contemporains. Il attrape, il happe au passage les plus vénérés, les plus grands. C'est une vraie impatience. Il déteste les romantiques : « Est-ce que votre ami Ullbach n'a pas honte de prôner comme il fait les Misérables ? écrit-il. J'ai lu cela. C'est d'un bout à l'autre faux, outré, illogique, dénué de vraisemblance, dépourvu de sensibilité et de vrai sens moral; des vulgarités, des turpitudes, des balourdises, sur lesquelles l’auteur a étendu un style pourpre; au total, un empoisonnement pour le public, Ces réclames monstres me donnent de la colère, et j’ai presque envie de me faire critique ». Pas plus qu’Hugo, Mme Sand n'est épargnée. Proudhon déteste son dévergondage sentimental : « George Sand à elle seule a fut plus de mal aux mœurs de notre pays que toute la bohème… S'il y a un grand coupable, c'est cette femme-là

Proudhon lui-même, lassé de ses colères. se cherchait parfois des amis. Il lui arrivait alors de sympathiser avec des esprits mesurés, modérés il les préférait aux déclamateurs, aux jacobins. Il lisait le Courrier du Dimanche et s’intéressait aux articles de Paradol. Ces indulgences étaient courtes: tous les compagnonnages l'irritaient, chacun de ses contemporains était un ennemi pour lui. Voici Renan : Proudhon n'aime pas, il condamne ce laïque ambigu, prêtre apostat, blasphémateur poli. Voici Taine, About, Paradol : ces jeunes gens écrivent bien, pensent juste; mut quoi ! la justesse n’est méritoire que si elle contrôle, domine une nature passionnée. Or, ce qui manque à ces jeunes gens, à ces grands génies de l'Ecole normale, c'est la passion. Proudhon, homme du peuple, homme de foi, les dénonce : « Tous sont de même étoffe, et l’ensemble est pédantesque et affadissant. Nous avons eu les avocats ; nous aurons les cuistres…Quand je rêve à toutes ces choses, il me semble assister à un travail de décomposition, et, par moments, je regrette de n’être pas Autrichien ou Russe.  La, au moins, dans ces pays où l'on marche, je me sentirais vivre… Alerte ! Et ne vous laissez pas aborder. » Voilà pour les « normaliens » ; et les juifs ont leur tour : « Le Juif et l’Anglais sont les maîtres en France, écrit-il. Qui s’en émeut ? Personne. Si un homme avisé osait dire un mot contre les Juifs, on crierait que c’est un attardé du Moyen Age, un vieux superstitieux. »

Alerte ! et ne vous laissez pas aborder… cri de marcheur et de soldat, cri de Proudhon. Compagnon populaire portant la canne et les couleurs, il combat à travers son siècle. Ses colères ne sont pas vaines, ni ses impatiences maniaques. Il défend, c’est son premier devoir, le génie secret qui l’anime. II frappe les gêneurs et maintient autour de lui, par ses polémiques, un peu d’espace et d’air pur. Communistes, étatistes : vilains mots et plates gens, comme il les hait ! Spéculateurs, individualistes : mauvaises gens, comme il les méprise! Ce n’est pas la spéculation, c'est le travail qu'il veut enseigner. Ce n'est pas l'Etat, c'est le groupe vivant, famille ou patrie, qu'il veut recommander aux hommes. Mais les bureaucrates sont les maîtres, et toute l'Europe se plie aux règlements des administrations. Dignité, fidélité, voilà les vertus qu’il aime, et il ne voit autour de lui que des orgueils et des rébellions. Qui l'écoutera ? Qui l'aidera à formuler ses dernières pensées.

Proudhon, génie éminemment créateur, aurait eu besoin du vaste savoir et des méditations prolongées dont un Auguste Comte, par exemple, sut disposer. Or, les circonstances de sa vie l’en privèrent. Typographe, prote, comptable ou commis, il fit seul, hâtivement et mal, ses études supérieures ; il apprit comme il put l'économie politique, la métaphysique; il crut posséder dépasser des philosophies à peine entrevues : de là un fatras dialectique dont il faut d’abord débarrasser son œuvre. Et par surcroît cet autodidacte était un impatient. Il ressentait les sévérités sociales dont il souffrait ; il voulait au plus tôt les combattre, et, se jetant dans les bagarres, il détruisait le calme indispensable à la pensée : de là un fatras politique et polémique dont il faut, pour trouver le fond, se débarrasser encore.

Un homme a grand’peine à dire sa pensée quand il n'est pas soutenu par la collaboration de son temps. Tel était bien le cas de Proudhon. Il était seul, et au lieu d’accepter sa solitude, il se cherchait, il s’imaginait des alliances qui l’égaraient dans des impasses.

Il était peuple, certes ! Il croyait à l'éminente dignité du travailleur, à la plénitude des plus humbles vies ; il voulait un ordre social où l'homme probe, chef de famille, gagnant sa vie avec ses bras, n'eût à s'incliner devant qui que ce fût. Et parce que cet idéal était en lui, il formait l’alliance avec ces partis démocrates, partis de foule et de plèbe, non de peuple ; partis où les rhéteurs sentimentaux l’emportent sur les hommes de la pratique et du droit ; partis qui travaillent à la destruction des familles par l’émancipation des femmes, à l’humiliation du travailleur par l’exaltation de l’intellectuel, à la diminution de l’individu par la soumission aux bureaucraties. Sans doute : Proudhon, allié pour l’action, entendait rester autonome pour la pensée. Mais il avait beau faire et parler net, le public ne fait pas ces distinctions-là. Proudhon marchait avec les démocrates contre la bourgeoisie, contre l’église ; il était donc un démocrate ; et si d’aventure il réussissait à faire entendre, par quelque éclatante saillie, son invariable pensée : « Comme il est paradoxal, disait-on, comme il se contredit ! »

Tout le monde ne s'y trompait pas : ni un Montalembert, qui citait volontiers Proudhon: ni un Veuillot, qui ne l'attaqua jamais ; ni un Paradol, qui le tenait pour un maitre; ni tels autres fins lecteurs, « libéristes » solitaires, amis de la bonne prose et des saines pensées. Et par ailleurs, il est remarquable que la plupart de ceux qui se sont formés en lisant Proudhon, d’abord ont milité avec les socialistes puis se sont séparés d’eux, et ont vécu solitaires, parfois en bon rapports avec la droite, même extrême. Je pense à Louis Ménard, qui défendit dans le journal de Proudhon, en 1849, les insurgés de 1848 : nous l’avons connu un étrange vieillard, polythéiste, pratiquant le culte des morts, nationaliste municipal et Parisien exclusif, comme Aristophane état athénien. Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres : le 18 mars 1871, il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris, et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr. Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires. Et je pense à Georges Sorel, parmi nous le rénovateur du proudhonisme ; il donna, voici dix ou quinze ans, en une brochure et un livre, tous ses principes au syndicalisme révolutionnaire, il les donna, mais ne se donna pas, et, présentement, il travaille seul, entouré de quelques jeunes gens, auxquels il enseigne inlassablement le mépris et la haine des dégénérescences démocratiques.

Voilà bien des signes, et tous les éléments d’une tradition silencieuse, ignorée. Mais quand le public a classé un auteur, il le laisse longtemps où il l'a mis d’abord. Proudhon reste malgré tout, par devant l'opinion, un socialiste, un démocrate, un « homme de 1848 ». Les choses vont changer peut-être: il y crise et guerre ouverte a l'intérieur du proudhonisme.

A qui Proudhon ? Les proudhoniens antidémocrates, syndicalistes ou monarchistes, s’organisent pour la première fois et réclament leur maître. Les démocrates ne veulent pas lâcher prise, ils trouvent scandaleuses la réclamation. En vérité, ils n’ont nul droit à s’étonner s’ils se trouvent scandalisés par ces nouveaux disciples d’un nouveau maître qui les scandalisa lui-même et si  souvent Que leur mine était piteuse quand Proudhon glorifiait la guerre : quand il déclarait sans façon que mieux valait pour l’Europe et pour nous l’Italie fédérale et le Pape dans Rome ; et quand il refusait de s’enthousiasmer pour la croisade des Américains du Nord, libérateurs des esclaves du sud.  C’étaient des récriminations, des murmures, des atténuations. « Ne l’écoutez pas, disaient les disciples, il exagère : sa vraie pensée, nous la savons… » Ils se croyaient tranquilles depuis sa mort, et garantis contre les surprises. Ils se trompaient ; l’œuvre est vivante et par les lecteurs qu’elle trouve elle se défend d’eux.

Qui a raison ? Disons, c’est le plus simple, que Proudhon connaissait mieux que ses disciples sa pensée. Cherchons-la dans son œuvre tumultueuse, cherchons-la avec lui, comme lui. N’oublions pas qu’il commença d’écrire assez tard, vers trente ans : qu’il mourut assez jeune, à cinquante-six ans, qu’il travailla dans la contrainte et dans la hâte, perfectionnant sans cesse ses pensées ; donc, qu’il faut considérer surtout la direction de l’œuvre et son dernier état.

M. Berthod fait le contraire. S'il étudie la propriété dans Proudhon, il retient la première théorie, écrite en 1839, à trente ans, et qui est sensiblement socialiste. Mais il repousse la dernière théorie de la propriété, écrite en 1860, à cinquante ans, et qui affirme la nécessité, pour la sauvegarde du droit, des propriétés individuelles et familiales absolues en face de l’Etat absolu. Il préféré la première. »On peut regretter, écrit-il naïvement, que Proudhon ne s’y soit pas tenu. » Si M. Berthod veut nous donner une utilisation de certaines pensées de Proudhon, c’est parfait. S’il veut nous restituer la pensée même de Proudhon, c’est nul.

Quelle est donc la direction de l’œuvre ? Ecoutons M. Edouard Berth : « Il est éclatant, écrit-il dans une récente étude, que plus la pensée proudhonienne s’approfondit elle-même et plus elle s’attache à mettre en relief le côté mystérieux et sublime des institutions humaines et le rôle du divin dans le monde ». Voilà la vraie méthode et, croyons-nous, la vraie définition. Oui. Proudhon a d’abord été touché par l’optimisme et le rationalisme de son siècle ; il en a partagé l’espérance et, par là, s’est laissé mener fort près du socialisme et du démocratisme. Mais il a rectifié ses vues, courageusement et à grand’peine ; il a reconnu le caractère permanent, inéluctable des antagonismes qui traversent la vie des sociétés comme celle des individus. Et mieux que nul autre il a compris, fondé en droit, la guerre, la famille, la propriété.

La Guerre : elle constate la force du corps et de l’âme, la promptitude au sacrifice.  C’est elle qui décide, et, lointaine ou proche, latente ou déclarée, juge en dernier ressort. La Famille : « Institution mystique, la plus étonnante de toutes… » La seule qui soit certaine, la seule que nous saisissions dans sa perfection : elle fixe les rangs, distribue les fonctions, elle donne l’exemple des mœurs. La Propriété : base matérielle des familles, elle les appuie contre les hasards, et figure leur éternité. – Telles sont les vérités fondamentales de Proudhon, tel est Proudhon. Nous avons fouillé, le voici : un homme des temps antiques.

Mais prenons garde : par là-même que nous le définissons ainsi, nous fixons l’étendue de ses pensées. Elles sont certaines. Proudhon avait l’âme grande, mais limitée, et ce n’était pas la moindre de ses forces. Il concevait une Société de chefs de famille, chefs de domaine ou d’ateliers et, à la rigueur, au dessus d’eux, un chef suprême, dictateur ou roi, pour les mener aux guerres. C’est tout. Il n’entendait rien aux architectures sociales, il lui plaisait de n’y rien entendre, il les niait brutalement.

Les chercheurs que groupent les Cahiers du Cercle Proudhon se tromperaient donc s’ils pensaient tirer des œuvres de leur maître un système complet de restauration nationale, une théorie de l’Etat, de la monarchie héréditaire, de l'aristocratie et du peuple. Proudhon ne donnera jamais ces choses-là. Mais, si tout leur dessein (et je l’entends ainsi) est de considérer d’abord, pour étudier les problèmes de l’heure, un type achevé du paysan, de l’artisan français, un héros de notre peuple, ils ne pouvaient mieux choisir : qu’ils lisent, qu’ils connaissent Proudhon.

L’homme moderne vaut si peu, disait Nietzsche, qu'il est indigne même de servir à la création d’une société. Qu’il est peu moderne l’homme selon Proudhon, homo proudhonianus ! C’est l’homme de la vieille France ; il a la bonhomie, la verve, la gravité  aisée ; il n’est pas rebelle, mais fier ; pas orgueilleux, mais digne ; il est réfractaire aux décrets d’Etat, mais pliable aux nobles contraintes de la coutume, aux obligations du droit. Garantissez-lui sa terre et sa droiture, il travaillera, il servira, serviteur résistant et d’autant plus fidèle. Mais ne lui demandez pas de saluer trop bas : il casserait tout. Cette sorte d’homme se relie à travers les siècles aux traditions de la glorieuse humanité aryenne, laborieuse, justicière et guerrière, toujours chantante. Avec ses pareils, ses pères, Cyrus et Charlemagne fondèrent des empires, Saint Louis et Henri IV un royaume.

Daniel Halévy.

 (Le Journal des Débats, 2-3 janvier 1913)

 

 

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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 10:00
Le jour de notre noce, j'y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n'a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu'on claque du fouet pour qu'elle aille plus fort.
On lui donnera de l'avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l'étrillera bien qu'elle ait l'air d'un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte ! et tu auras ton voile qui s'envole,
Et tu souriras au travers
parce qu'il aura l'air
de faire signe aux arbres,
comme quand on agite un mouchoir au départ
On se regardera, on dira: "On s'en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu'il n'y a pas
des océans à traverser. "
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s'ouvrira,
l'orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu'on n'aime à se dire ces choses
que tout doucement à l'oreille.
ramuz.jpg
Charles Ferdinand Ramuz, 1878-1947. Le Petit Village.(1903)

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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 18:47

La France en lutte

 

Lundi 4 janvier
- Un accord est intervenu entre le groupe  Alten et ses 335 salariés d'Idestyle Technologies (ingénierie automobile) qui avaient engagé une action en justice contre leur maison-mère, soupçonnée d'organiser la mise en liquidation de sa filiale. Alten versera finalement des indemnités significatives à ses salariés licenciés et mettra en place une cellule de reclassement.

Mardi 5 janvier
- Les 190 salariés du constructeur de caravanes Hymer France de Cernay (Alsace), soupçonnent leur société-mère, le groupe allemand Hymer, d'organiser la liquidation de sa filiale française, actuellement en redressement judiciaire. Devant le silence total de leur employeur, ils ont brûlé des sièges, meubles et composants et menacent de s'attaquer au stock de véhicules, si "rien ne bouge".
- En grève depuis le 19 décembre, les employés du groupe de prêt-à-porter féminin Pimkie, (Nord-Pas de Calais) se battent pour que chacune des 190 personnes touchées par un plan social en cours obtiennent des indemnités décentes. Les négociations avec la direction se déroulent dans un climat très lourd.

Vendredi 8 janvier
- Le groupe américain United Technologies vient d'annoncer la fermeture de son usine de matériel pneumatique située à Montbrison(Loire), qui emploie 112 personnes. Une reprise du site par l'encadrement pourrait être envisagée, sous réserve de réunir les financements nécessaires et de parvenir à un accord de sous-traitance avec UT.
- L'intersyndicale de Sanofi-Aventis a organisé des débrayages sur les 40 sites français du groupe pour obtenir des négociations salariales et protester contre la restructuration de l'activité recherche, qui prévoit le départ volontaire de 1300 personnes. Sanofi-Aventis a réalisé des bénéfices record en 2009 et accordé de grosses primes à ses équipes de direction.  Le climat social au sein du groupe est mauvais et une manifestation aura lieu à Paris le 10 janvier.
- Les salariés de Philips EGP de Dreux (Centre) ont pris le contrôle de leur usine afin de protester contre sa fermeture, prévue fin janvier. 147 ouvriers, cadres et ingénieurs envisagent de reprendre en autogestion la production d'écrans plats LCD et leur commercialisation.

Vendredi 15 janvier
- Le groupe chimique Arkema a confirmé le plan social qui touche son site de Saint-Auban (Provence). Après d'âpres négociations avec les organisations syndicales, ce plan se limitera finalement à la suppression de 58 emplois, une grande partie des départs s'échelonnant sur 3 ans dans le cadre des mesures amiante. L'avenir du site de Saint-Auban, qui emploie 355 personnes, reste toutefois très incertain.

Samedi 16 janvier
- La direction de Philips EGP fait donner huissiers et gros bras pour reprendre le contrôle de son site de Dreux. Tout en refusant l'affrontement, les syndicats organisent une action en justice contre le plan social en cours. Les partisans du "contrôle ouvrier" ne désarment pas et annoncent attendre le moment propice pour relancer la production autogérée.

Lundi 18 janvier
- Le conserveur Saupiquet, filiale du groupe italien Bolton, va fermer en avril son site de Saint-Avé (près de Vannes) et concentrer l'ensemble de son activité française sur son usine de Brest. L'opération se solde par la suppression de 85 postes, 49 salariés se voyant proposer un reclassement.

Mercredi 20 janvier
- Le constructeur automobile PSA annonce le départ de 5700 salariés d'ici fin mars, dans le cadre d'un plan de départ volontaires. Il annonce son intention de négocier un nouveau plan pour 2010-2012, portant sur la suppression de 6000 postes en France.

jeudi 21 janvier
- Journée de grève et de manifestations dans la fonction publique. Les enseignants, en force dans les cortèges, protestent contre les réductions d'effectifs. La manifestation parisienne ne rassemble que 15 à 20000 personnes.

Henri Valois.

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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