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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 14:54
Caillard
 
 
jour de semaine
 
 
 
La promenade est symétrique :
Là, le kiosque de la musique;
Une statue à l'air penché
Une église avec son clocher;
A l'autre bout une mairie
Dont la blancheur au soleil crie.

Des marronniers d'Inde s'en vont
En fidèle procession,
Et leur feuillage, dans les glaces
Des boutiques, se mire en face.
Suivant les trottoirs, des ruisseaux.
Au bord : les kiosques à journaux.

Huit heures. — Noires, trottinantes
Passent ces dames très ferventes
Allant au sacrifice saint
Sur semaine chaque matin.
En sortant, pour leurs médisances,
Vont au bureau... de bienfaisance.

Neuf heures. — Nobles étrangers
Qui descendent d'un train d'Angers.
Dix heures. — Messieurs gens d'affaires
Allant chez monsieur leur notaire.
Onze heures. — Messieurs professeurs
Du collège. Elèves flâneurs...

La place reste symétrique
Obstinément : kiosque à musique ;
Statue à l'air toujours penché
Même église sous son clocher ;
A l'autre bout même mairie,
Même pierre blanche qui crie.

Les marronniers toujours s'en vont
En fidèle procession,
Et leur feuillage, dans les glaces
Complaisamment, se mire en face ;
Plus d'eau dans les petits ruisseaux.
Toujours les kiosques à journaux.

Midi. — Messieurs fonctionnaires
Sortent lassés de ne rien faire.
Apéritif au « Radical ».
Complot : Le péril clérical.
Heure du déjeuner. La place
Déserte. Personne ne passe.

Les marronniers seuls toujours vont
En fidèle procession,
Leur forme reflétée en face
Par la complaisance des glaces.
La vendeuse au bord des ruisseaux
Déjeune en son kiosque à journaux,

Une heure. — Sans penser à mal
Ce sont messieurs du tribunal :
Petits potins à pas tranquille
Sans efforts ; digestion facile.
Trois trottins dressant le museau.
Commis. Clers d'avoués. Un vieux beau.

Deux heures. — Rentrée à l'audience
Repos. Chiens errants en vacances.
Cafés vides. Dames très bien
Sur leurs portes ne faisant rien.
Rentiers fatigués, mal ingambes,
Sur les bancs, canne entre les jambes.

Quatre heures. — Animation :
Sortent les punis de prison,
Et les greffiers, présidents, juges ;
De fonctionnaires déluge !
Apéritif au « Radical »
Complot : Le péril clérical !

Dames en visite en toilette.
Monsieur ganté : salut, courbette,
Chemin ensemble... Les rideaux
Des fenêtres ont des sursauts :
Sur la vertu des jeunes belles
Veillent les vieilles demoiselles.

Six heures. — Clercs d'avoués. Vieux beau.
Trois trottins baissant le museau.
Cafés pleins. On ferme l'église.
Et l'apéritif s'éternise...
Rentrée au foyer, à regret,
Pour ouïr les gosses pleurer.

Dernier repos : calme biblique
A l'entour du kiosque à musique.
Et la statue à l'air penché
Et l'église et son long clocher,
Montent blanches formes qui prient.
Dans le soir s'éteint la mairie.

Les marronniers d'Inde s'en vont,
Immuable procession,
Et leur feuillage lourd, en face,
Se meurt par degré dans les glaces.
Quelques feuilles dans les ruisseaux.
Fermés les kiosques à journaux.
 
 
 
charles-francis caillard (1886-1915). Les sagesses (1909).
 
 
villages de france
 
 
 
Cousance, Coligny, Dommartin et Cuiseaux,
Saint-Amour qu'on nomma Vincelle-la-Jolie,
Villages enchanteurs remplis de chants d'oiseaux,
J'évoque votre charme avec mélancolie.

Que de fois, en rêvant, un livre sous le bras,
Je fus, à l'aventure, au bord de vos fontaines,
Faisant à l'eau sauter, à chacun de mes pas,
Fuyantes, des grenouilles vertes, par dizaines.

Que de fois, étendu, les yeux levés au ciel,
Auprès d'un boqueteau d'où mille oiseaux s'envolent,
J'ai rêvé d'avenir, sans entendre l'appel
Des Muses qui chantaient sur la harpe d'Eole.

Arrête un peu, mon cœur, de battre et de frémir.
C'est là que j'ai connu ta splendeur, ô Nature,
Que j'ai trouvé le calme en regardant mourir,
Chaque soir, le soleil, maison, sur ta toiture.

Là, qu'éloigné du bruit menteur de la cité,
Je pus entendre enfin la voix de la sagesse,
Et voler, pour mes vers, cette fluidité
Qui coule aux ruisseaux clairs et chantants de la Bresse.
 
 
 
charles-francis caillard (1886-1915). La Muse française (1922).
 
 
dimanche
 
 
 
Le blanc Dimanche plat est sans bruit sur la ville,
Paresseusement, comme un lézard au soleil,
Dédaigneux de l’effort et des besognes viles,
Il s'attarde dans la langueur de son réveil.

Des femmes, au jardin calme, sont à rien faire,
Langoureuses en peignoirs blancs. Il fera chaud.
Il y a des oiseaux partout dans la lumière
Avec les premiers sons de cloches. – Il fait beau !

On se redit cela comme une découverte.
C'est le bonheur qu'on sent dans la beauté du jour.
Un homme avec un autre, à l'office, disserte
Sans hâte, en des mots clairs, avec du rire autour.

Des gens vont à la messe et referment leur porte.
- Comme il doit y avoir des amoureux aux bois!
Des amoureux comme des fleurs de toutes sortes !
Ils y sont gais sans doute et j'y fus, quelquefois.

Mais, ce matin, je n'aurais pas la force même
De m'attrister un peu d'amours que je n'ai plus ;
On est doux, sans savoir pourquoi, comme un poème,
Comme les arbres allégés quand il a plu…

Il n'y a plus de gens qui crient leurs marchandises,
Le clocher blond répand, tel un règne, sa voix
Qui baigne, comme un flot, tout autour de l'église,
Et réjouit le cœur des quartiers d'autrefois.

Il est plus fier que tous les jours : il est la Route.
Il importe et, dans toutes les maisons, on dit
« C'est donc l'heure déjà du déjeuner? Ecoute ?...
Voici sonner, là-haut, la messe de midi. »
 
 
 
charles-francis caillard (1886-1915). Mercure de France. (1911).
 
 
 

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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 09:59

Rome et le chant
du monde

 
 
 

 

LETTRES
Virgile.
Jean Giono.
Buchet-Chastel.
Janvier 2016.
322 pages.

 

 

 
Jean Giono (1895, 1970). Romancier, poète et essayiste. Son oeuvre (Le Chant du monde, Le Grand troupeau, Deux cavaliers de l'orage, Les Ames fortes...) est un hymne à la terre et aux hommes libres. Publications récentes : Alain Romestaing, Jean Giono, le corps à l'oeuvre. (Honoré Champion, 2009), Pierre-Emile Blairon, Giono, la nostalgie de l'ange. (Prolégomènes, 2009), Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque (Belin, 2012).
 
Présentation de l'éditeur.
Oscillant entre essai, récit et rêve, Jean Giono glisse doucement de la campagne lombarde de l'Antiquité qui a vu naître Virgile à l'évocation de sa terre natale, Manosque, et mêle ainsi sa vie à celle du poète latin, jusqu'à la confusion. « Un Virgile subjectif au point qu'il ne parle que de moi et qu'on ne voit Virgile qu'à travers mes artères et mes veines, comme on apercevrait un oiseau dans les branches d'un hêtre. » (Jean Giono, lettre du 5 mai 1947 à l'éditeur Fournier). Ce texte a paru pour la première fois en 1947 dans la collection " Les pages immortelles " chez Corrêa/Buchet-Chastel.
 
Le point de vue de la Revue Critique
Deux ouvrages récents sur Virgile : la nouvelle traduction des Œuvres Complètes, publiée par La Pléiade, fera sans aucun doute le bonheur des érudits, des critiques sourcilleux et des professeurs de latin; mais l’esprit libre et l’honnête homme lui préféreront le recueil plus simple, moins appareillé, des éditions Buchet-Chastel. Ils y trouveront, sous forme de préface, un essai oublié de Giono qui est une pure merveille et une traduction de l’Enéide comme nous les aimons, du regretté André Bellessort. Avis aux amateurs de pâturages, de champs, de sources et de héros. A lire loin du bruit et des villes, sub tegmine fagi.
 

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 22:35

Hiver 2015 - 2016
De Madrid
à Lisbonne
 

- L'espoir est latin, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Impuissances républicaines,, par Hubert de Marans. [lire]
Malgré les deux vagues d’attentats qui viennent de secouer la France, la classe politique est incapable d’agir avec sérieux et unité contre la menace terroriste. Obsédés par les échéances électorales, les dirigeants de gauche et de droite se livrent à une surenchère indigne ou cherchent à entrainer l’opinion dans des affrontements stériles sur la religion, l’Etat de droit ou la défense de la République. En renvoyant à plus tard les vraies réponses, qui sont judiciaires, diplomatiques et militaires, le régime se condamne à l’impuissance face à la montée des extrémismes.

- En attendant le Brexit, par Gildas Keragnel. [lire]
- De Madrid à Lisbonne, textes présentés par Jean Bellai. [lire]
- Boutang, tel qu'en lui-même, par Paul Gilbert. [lire]
-
Virgile et Giono, par Jean-Jacques Bernard. [lire]
- La plus jolie femme de Versailles, une nouvelle d'André Billy. [lire]
- Le jardin français, poèmes de F. Caillard, N. Ruet, F. Mazade. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Classe politique, le rejet. - FN, passage à vide. - Sarkozy et ses affaires - Montebourg.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
L'Allemagne et ses migrants. - A l'est, du nouveau. - Rencontre à La Havane. - Trump et Sanders.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Révoltes agricoles. - Etatisme et saupoudrage. - Loi Travail. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Laurain. - De Diesbach. - De Roux. - Vialatte. - Echenoz. - Pirotte.

- Idées et histoire, par Jacques Darence et Vincent Maire.
Martin Buber. - Van Gaver. - Gramsci. - Gentile.- Ciceron. - Dostoïevski.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe.
Douanier Rousseau. - Hubert Robert. - Fromanger.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Haine révolutionnaire. - Valeurs républicaines. - La démocratie et les banques. - Cervantès.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Anatomie sociale de la France. (Hervé Le Bras). - La dernière bataille de France. (Général Vincent Desportes). - Désastres urbains. (Thierry Paquot). - Gagner la paix. 1914-1929. (Michel Guieu). - Le Maréchal Juin. (Jean-Christophe Notin). - Mundus muliebris. (Marc Fumaroli). - Jean de Tinan. (Jean-Paul Goujon). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 15:44
bainville
 
1936-2016 : présence de Jacques Bainville
 

L'équipe de la Revue Critique des idées et des livres présente à Mgr le Comte de Paris, à la Maison de France, à ses lecteurs et à tous ses amis ses voeux de bonheur et de prospérité pour l'année 2016.

 

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 22:00

 


La Revue critique vous souhaite
une belle année 2016

 

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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 10:43

Décembre 2015
Louis XIV et
la France moderne
 

- L'héritage de Louis, par François Renié.  [lire]
-Louis XIV et la France moderne, par Paul Gilbert.  [lire]

La Nation et l'Etat

- Le Roi et le diplomate, par Hubert de Marans.
- Colbert, l'organisateur, par Georges Rivain.
- Louvois et la guerre, par Claude Arès.
- Une Europe française, par Vincent Lebreton.
- La France sur terre et sur mer, par Henri Valois.
- Unité et diversité française, par Claude Cellerier.

Les idées et les hommes

- Grands capitaines, par Jean d'Aulon.
- Le sourire de La Fontaine, par Eugène Charles.
- Molière politique, par Antoine Longnon.
- Pascal, Bossuet, Descartes, par Vincent Maire.
- Classicisme et discipline, par Rémi Clouard.

Revue des livres et des revues

- Portraits de Louis, présenté par Jacques Darence.

Etudes

- Louis XIV et la Ve République, par Paul Gilbert.
- Vues d'Amérique, par René La Prairie.
- Ressentiments allemands, par Henri de la Barre de Fréville.
- Permanences espagnoles, par Jean Bellai.

Documents

- Odes à Louis XIV.
- Mémoires et lettres aux princes de l'Europe.
- Bibliographie, par Paul Gilbert.

Conte de Noël

- Le fifre rouge, un conte de Paul Arène.

 

 

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 21:40
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le fifre rouge
------
Un conte de Noël 
 
 
«
 Hé ! petit fifre, que fais-tu là ? » cria le sergent La Ramée qui s’en allait à la ville voisine quérir la fricassée d’un porc, pour le réveillon du colonel.
– Voici ce que c’est, monsieur le sergent, répondit le petit fifre : Sa Majesté le roi, se trouvant dans un besoin pressant d’argent et désirant offrir un château tout neuf en étrennes à sa nouvelle reine, il a été décidé par la Cour des comptes que le régiment, musiciens et soldats, ne toucherait pas encore de solde ce mois-ci. Alors, comme mère-grand est pauvre et que je n’avais pas un liard en poche pour lui acheter sa dinde à Noël, je suis venu jusqu’à la courtine casser la glace du fossé et voir s’il n’y aurait pas moyen de pêcher un plat de grenouilles.
– Compte là-dessus ! dit La Ramée, en hiver, les grenouilles dorment.
– Je le sais bien, répondit le petit fifre, mais le ciel est bleu, malgré la gelée; peut-être que ce beau soleil les réveillera !
Et tandis que le sergent La Ramée reprenait sa route en grommelant, le petit fifre, avec courage, se remit à casser la glace.
Ce petit fifre, qui aimait tant sa mère-grand, était bien le plus joli petit fifre que l’on pût rencontrer. Pas plus haut qu’une botte et vêtu de rouge, du tricorne aux guêtres comme tout le monde au régiment, il avait si bonne grâce, avec ses yeux bleus et ses cadenettes, à siffler des airs, en marquant le pas, devant les hallebardiers barbus, que pour le voir passer, dans les entrées de ville, les dames aux fenêtres oubliaient de regarder le tambour-major.
Presque autant qu’aux rythmes guerriers, le fifre s’entendait à la pêche aux grenouilles. Aussi quand la glace fut percée, le trou déblayé et qu’un joli rond d’eau claire apparut, le fifre eut-il bientôt fait d’improviser sa ligne avec un peu de fil qu’il avait apporté et un roseau sec qu’il coupa. L’appât seul manquait au bout du fil. D’ordinaire, notre pêcheur ne s’en inquiétait guère, se servant pour cela du premier coquelicot venu, car les grenouilles sont goulues au point que tout objet rouge les attire. Mais les coquelicots ne fleurissent pas sous la neige, et vainement il en chercha quelqu’un d’attardé, le long des glacis, dans l’herbe transie.
Il allait partir, fort ennuyé, quand précisément, au-dessus de l’eau une grenouille leva la tête. Paresseuse, comme endormie, elle posa ses pattes de devant sur les bords, ouvrit l’un après l’autre ses jolis yeux d’or au soleil, puis gonfla doucement sa gorge blanche, et poussa un léger coax auquel, par-dessous la glace, dans toute l’étendue des fossés gelés aussi vastes qu’un grand étang, d’autres coax lointains répondirent.
– Ce doit être la mère des grenouilles, se dit le petit fifre, qui n’avait jamais vu une grenouille si grosse; quelle occasion et quel dommage de la laisser échapper ainsi !
Tout à coup il eut une inspiration :
– Si je prenais, en guise d’appât, la patte qui serre mon haut-de-chausses ? Elle est en beau drap rouge d’ordonnance, et certes ! les grenouilles y mordraient.
Aussitôt dit, aussitôt fait; et la patte en drap rouge d’ordonnance se met à danser sur l’eau claire, qu’égayait un joyeux rayon, devant le nez de la grenouille. La grenouille mord, le pêcheur tire, le fil casse, et la grenouille plonge, emportant le drap. Par bonheur, la patte était double : on pouvait hasarder la seconde moitié. La grenouille reparaît sur l’eau, mord encore, le fil casse encore, et la seconde moitié va rejoindre la première.
– Bah ! songea le pêcheur, quel mal y aurait-il à couper un tout petit morceau de ceinture ? Personne ne viendra regarder sous les basques de mon justaucorps. Et, tirant son couteau, il coupa un petit morceau de ceinture que la grenouille, hélas ! emporta comme les autres, et puis encore un, et puis un encore plus bas ; puis, il entama le gras des chausses tant qu’à la fin, la nuit arrivant, il s’aperçut que sa chemise flottait ; et que l’énorme échancrure petit à petit faite au drap laissait largement passer la bise.
Le sergent La Ramée, qui revenait par là avec une charge de victuailles, trouva le malheureux petit fifre assis sur son derrière et pleurant.
– Qui est-ce qui m’a fichu un soldat qui pleure ?
Pour toute réponse, hélas ! le petit fifre se dressa et se retourna.
– Mauvaise affaire ! murmura le vieux La Ramée, après avoir longuement considéré le corps du délit : détérioration d’effets d’équipement et d’habillement fournis par le gouvernement, c’est un cas de conseil de guerre. »
Puis, ces mots prononcés, il s’en alla en reniflant les poils de sa moustache.
Le petit fifre pleura plus fort. Il se voyait déjà arrêté quand il passerait le pont-levis, mis dans un cachot noir, amené, entre deux gendarmes, devant ses juges, Vainement il essayait de les attendrir, disant :
– Ce n’était pas pour moi, c’était pour apporter un plat de grenouilles à grand-mère, qui est vieille et pauvre et n’a pas de quoi faire son réveillon.
Le code militaire restait inflexible. On le dégradait, on lui brisait son fifre et sa petite épée, on le conduisait dans une prairie où, deux mois auparavant, il avait défilé avec la garnison, musique en tête, devant un conscrit fusillé… Alors, songeant à sa grand-mère, transi par le froid, la tête perdue, il eut comme l’envie de mourir tout de suite et se laissa glisser sur le sol gelé vers le trou d’eau noire où déjà des étoiles luisaient…
Dans quel merveilleux paysage le petit fifre se trouva ! À perte de vue les voûtes de glace laissaient filtrer une lumière blanche et douce; et de longues herbes vêtues de cristal, montant du fond en fines colonnettes, puis s’emmêlant aux mousses des bords toutes frangées de barbes d’argent, formaient mille promenoirs à jour et des architectures brodées les plus magnifiques du monde. À droite, à gauche, le long des berges, dans les petites grottes, trous de rats aquatiques ou d’écrevisses, que font sous l’eau les racines et la terre éboulée, des grenouilles de toute espèce, en nombre innombrable, dormaient. Il en remplissait d’immenses paniers qu’il destinait à mère-grand… Le conseil de guerre ne l’effrayait plus. Il ne se rappelait plus que vaguement le désastre de son haut-de-chausses. Une seule chose l’étonnait un peu : d’avoir si chaud sous la glace et dans l’eau… Puis il se sentit très heureux et comprit qu’il allait dormir comme les grenouilles.
Le petit fifre dormit longtemps. Tout à coup une voix connue l’éveilla. C’était la voix de mère-grand :
– Chut, disait-elle, il ouvre les yeux… Oh ! le méchant garçon qui vous fait des transes pareilles !
Le petit fifre fut repris de peur quand il aperçut au pied de son lit les yeux embroussaillés et les longues moustaches de La Ramée.
– Le haut-de-chausses ! le conseil de guerre !…. Ne me laissez pas emmener !…
Et il s’accrochait avec désespoir au casaquin de sa grand-mère. Mais sa grand-mère le rassura : ce bon La Ramée l’avait tiré de l’eau, à moitié gelé et tremblant de fièvre, puis il avait raconté l’aventure au colonel, et le colonel attendri venait précisément d’envoyer, par un homme à cheval, une aune de boudin, pour le réveillon, avec une paire de chausses neuves.
Le boudin chantait dans la poêle, des chausses intactes pendaient à un clou. Et voilà, telle que ma nourrice me l’a apprise, l’histoire du petit fifre rouge qui, par amitié pour sa grand-mère, pêchait les grenouilles à Noël.
Paul Arène.
 
 
Effel Noël 2

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 17:17
Despax
 
 
carpe diem
 
 
 
Aime la vie. Et cueille au penchant de la treille,
Le matin clair, le midi fauve et le soir blond,
De l'heure transparente où sortent les abeilles,
A l'heure déjà trouble où rentrent les frelons.

Les Heures aux beaux pieds, dans leurs danses vermeilles,
Mènent au ciel nacré la ronde des saisons.
Suivant le mois, jouis en paix dans ta maison,
De l'âtre en feu, des fleurs, de l'ombre ou des corbeilles.

Le silence, coulant de la lande au verger,
Posera son poids bleu sur ton sommeil léger.
Vis sans douleur. Écoute et vois. Sache sourire.

Et bénis la beauté de la vie, en pensant
Que ton coeur est pareil au jardin, où l'on sent
Tant de roses s'ouvrir et tant d'ailes bruire.
 
 
 
emile despax (1881-1915). La Maison des glycines (1905).
 
 
la maison
 
 
 
La pente du jardin coule vers le ruisseau.
Sous un dernier rayon le sable craque et brille.
Entends, dans le chemin, ces voix de jeunes filles.
Le puits grince en un bruit de chaînes et de seaux.

Les bois mouillés avaient comme une odeur de cèpes.
Ils sentaient, à la fois, l'automne et le printemps.
Le tilleul tiède est plein d'une ombre bleue. Entends
Le cytise qu'emplit le murmure des guêpes.

Par les chemins des champs, nous sommes revenus
Vers le troène en fleurs, la vigne et les glycines.
Nous avons écouté, vers les berges voisines,
Le cri des gabarriers qui rament d'un bras nu.

Les bois ont étagé leurs masses violettes;
Mais la teinte des pins se trouble et se confond
Avec les mille bruits des aiguilles, qui font
Que le soir énervant, en s'endormant, halète.

Que je l'aime, la paix grave de ta maison
Mon coeur loin de la mort, ton cœur loin de la vie
A sa bonté profonde, en rêvant, se confient.
Est-ce le train, est-ce la mer, à l'horizon ?

Est-ce le train, est-ce la mer ? Silence. Écoute.
Vois monter, de l'Adour, le retour des troupeaux.
Prends cette lampe. Écarte, avec soin, ces rideaux.
Silence. On n'entend plus les chansons de la route.

Crois-moi, souris. Nous n'aurons pas perdu ce jour,
Et si quelque ombre, au fond de notre coeur, persiste,
C'est qu'aux cœurs les mieux faits il est doux d'être tristes,
Dans le désir ou dans le regret de l'amour.

Les rosés du jardin s'ouvrent à la rosée,
Un désir dé fraicheur me caresse et me mord.
Vois trembler cette étoile et vois cette autre encor.
Soyons sages, fermons à l'air froid la croisée.

Crains le parfum trop lourd de cet acacia,
Et regardons venir riant, brisant les branches,
Giflant les rosiers fous qui la mordent aux hanches,
Les bras chargés de fruits et de fleurs, Lucia.
 
 
 
emile despax (1881-1915). La Maison des glycines (1905).
 
 
ultima
 
 
 
Il pleut. Je rêve. Et je crois voir, entre les arbres
De la place vide qui luit,
Un buste en pierre et le socle de marbre.
Mon frère passe et dit : C’est lui.

Mon frère, vous aurez aimé les ports, les îles
Surtout le ciel, surtout la mer;
Moi les livres, les vers parfaits, les jours tranquilles.
Et nous aurons beaucoup souffert.
 
 
 
emile despax (1881-1915). La Maison des glycines (1905).
 
 
 

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 11:23
Naissance du
classicisme
 
 
 

 

HISTOIRE
Le roi et l'architecte.
Louis XIV, le Bernin et
la fabrique de la gloire.
Laurent Dandrieu.
Le Cerf.
Novembre 2015.
197 pages.
 

 
Laurent Dandrieu, né en 1963, est journaliste et critique littéraire. Auteur d’essais sur l’histoire, l’art et le cinéma, bon connaisseur de Gustave Thibon et des Hussards, il dirige les pages culturelles de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Il a récemment publié : Woody Allen, portrait d'un antimoderne. (CNRS éditions, 2010), Dictionnaire passionné du cinéma. (Ed. de l’Homme nouveau, 2013), La Compagnie des anges. Petite vie de Fra Angelico. (Le Cerf, 2014).
 
Présentation de l'éditeur.
Enivré de fête, de théâtre, de faste et d’ores et déjà passionnément épris de grandeur, le jeune Louis XIV avait tout pour être séduit par le cavalier Bernin. Pourtant la rencontre du jeune roi de gloire et du maître de la splendeur baroque allait s’achever piteusement, par une rebuffade qui n’osait pas dire son nom. Mais cet échec fut curieusement fécond, et peut-être aura t-il fallu la visite à Paris du plus grand des artistes italiens pour que Louis XIV prenne pleinement conscience que la grandeur du royaume à laquelle il entendait si passionnément travailler ne pouvait se faire qu’en créant les conditions d’éclosion d’un art proprement français, qui ne dût rien à personne.
 
L'article de Jean-Marc Bastière. - Le Figaro littéraire. - 10 décembre 2015.
Louis XIV-Le Bernin : le rendez-vous manqué. Un rendez-vous manqué qui se révéla fécond pour l’art français : ainsi pourrait se résumer le séjour à Paris, de juin à octobre 1665, du célébrissime Gian Lorenzo Bernini, architecte de Saint-Pierre de Rome et plus grand sculpteur de tous les temps, à la demande de Louis XIV. Laurent Dandrieu nous offre sur cette péripétie artistique un petit livre ciselé et intelligent qu’on peut qualifier d’essai historique. De la matière qu’il pétrit avec fermeté, une idée forte se dégage. Le passage en tornade du maestro catalyse le désir de l’art français de se trouver une voie originale. Ce qu’on reproche à ce dernier, sa manière trop étriquée, sera intégré en partie par les architectes français. Telle la colonnade de Perrault. Si la réalité historienne est toujours buissonnante, la thèse est assez convaincante. En 1665, donc, le tout jeune « Dieudonné » demande au pape de bien vouloir se séparer quelques temps du Cavalier Bernin pour venir s’occuper de l’achèvement du Louvre. Louis paraît alors sous le charme du vieux sculpteur. Son séjour se termina pourtant dans les rancœurs et les soupçons. Car si le maître fut traité avec honneur, ce projet grandiose ne se concrétisera jamais. Il sortit tout de même du magicien un buste en marbre de Louis XIV, qui dégage prestance, assurance et majesté. Vingt ans plus tard, en 1685, le roi découvre aussi sa propre statue équestre, commandée jadis à l’artiste, dans l’Orangerie de son château de Versailles. Le Bernin est mort depuis cinq ans. Louis éprouve alors une déception si vive qu’il a la tentation de détruire l’œuvre. Il se contentera de l’exiler au fond du parc. Triste épilogue de cette méprise entre le roi-artiste tout puissant et le maître de la splendeur baroque. L’auteur doit une partie de son inspiration à l’académicien Philipe Beaussant auquel il rend un juste hommage. Ses livres Vous avez dit baroque ? et Vous avez dit classique ? furent le bréviaire d’une génération de baroqueux. Durant les années 1980 et 1990, le musicologue et romancier, qui avait cofondé le Centre de musique baroque de Versailles, conceptualisait avec finesse tandis qu’un William Christie mettait en scène avec faste l’Atys de Lulli ou que le public découvrait les accents délicats de la viole de gambe dans le film Tous les matins du monde. Comme le rappelle Dandrieu, le baroque et le classique, loin de s’opposer, entretiennent des rapports subtils. Ce qui fait de la France de Louis XIV, selon Tapié, « une réussite classique (…) bien souvent vivifiée par la ferveur baroque ». Ce n’est pas seulement l’histoire d’un fiasco que décrit l’auteur, en s’appuyant notamment sur le Journal du maître d’hôtel Paul Fréart de Chantelou (il servit de guide au Bernin pendant son séjour parisien). Si l’on n’ignore rien de la cabale des architectes, de la mésentente avec Colbert, des courbettes diplomatiques ni non plus de l’arrogance d’un génie, l’ouvrage garde l’empreinte d’un éblouissement, entre extase baroque et sérénité classique, qui dissipe les mesquineries du temps.

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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 09:30
Divoire
 
 
ronde des signes
 
 
 
Hé ! Hé ! Si Mars est dans la Lune,
Tu peux rire de ma colère
Hé ! si la Lune est dans Saturne,
Crains ce rêve qui persévère.

Hé ! Qu'arrive-t-il, compagnons ?
Hé ! par les cornes du Taureau,
C'est le soleil qui tombe à l'eau,
A l'eau qu'habitent les Poissons

Et je ne sais, Soleil et Lune
Qui me regardez à cette heure,
Si je me noie ou si je brûle
Et si je raille ou si je pleure.

Douze Maisons sont tout en rond
Et les danseurs y sont nombreux.
S'ils se bousculent ? Hé non, non !
Mais quel danseur chérir le mieux ?

Hé ? toi qui n'aimes point voir double
Et qui tranches tout avec morgue,
Me choisiras-tu dans la troupe
Une seule âme, ô psychologue ?
 
 
 
fernand divoire (1883-1951). Inédit (1913).
 
 
rondel de certains chats
 
 
 
Ces grands chasseurs câlins qui rêvent de conquêtes
Sommeillent, ongles fins crispés dans le velours,
Mais dans l'ombre où leurs corps s'étirent, chauds et lourds,
Ils ont l'orgueil malin des revanches secrètes.

Bourgeoisement, au pied des grands fauteils honnêtes,
Limités aux murs clos, goûtant le demi-jour,
Ces grands chasseurs câlins qui rêvent de conquêtes,
Sommeillent, ongles fins crispés dans le velours.

Ils gardent pour eux seuls leurs rites et leurs fêtes,
Souvenirs de galops éperdus et d'amours
Dont ils guettent, soumis et têtus, le retour,
Les muscles attentifs et les vingt griffes prêtes,
Ces grands chasseurs câlins qui rêvent de conquêtes.
 
 
 
fernand divoire (1883-1951). Le Divan (1910).
 
 
le voyage de l'âme
 
 
 
En deux troupes vont les âmes des morts.
L'une s'attache, obstinée, à la terre;
Autour de nous, lourde, affligée, elle erre.
Et l'autre, au sûr et prompt essor,
Forme des chœurs et des rondes splendides
Dans la lumière où vit pour le total accord
Chaque étoile et son nombre et son chantant essor.

Errant, errant, avoir un guide !
 
 
 
fernand divoire (1883-1951). Orphée, (La Renaissance du Livre, 1922).
 
 
 

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