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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 13:46
Métaphysique
et politique
 
 
 

 

IDEES
La Politique.
Pierre Boutang.
Postface de
Michaël Bar-Zvi.
Les Provinciales.
Mai 2014.
160 pages.
 

 
Pierre Boutang (1916-1998), philosophe, essayiste politique et journaliste. Normalien, disciple de Charles Maurras et de Gabriel Marcel, il dirige de 1955 à 1967 l'hebdomadaire royaliste La Nation française, qui rassemble les meilleures plumes de l'époque.  Publications récentes : Dossier H - Pierre Boutang. (L'Age d'homme, 2002). - La Source sacrée. (Ed. du Rocher, 2003).
 
Présentation de l'éditeur.
« L’existence d’un homme dont je dépendais, qui me donnait le nom qu’il avait reçu, qui créait dans la relation à moi une situation irréductible, était l’inépuisable matière de ma première réflexion. Cela était ainsi, il était mon père, c’était un “fait”. Mais ce fait était originel, il était plus spirituel que l’esprit, il absorbait, pour ainsi dire, l’esprit, et remplissait la solitude. Il créait une “puissance” légitime que rien ne pouvait me faire contester. (…) Sans doute, les tristes abstractions dont la société libérale et bourgeoise, autour de 1928, continuait à se mystifier elle-même, pouvaient être facilement rejetées. J’étais boursier dans un lycée de province, et je savais par contact, quelle dérision c’était que l’égalité humaine proclamée par cette société. Je pense que les garçons de mon âge et de ma condition, si la crise française avait été aussi aiguë que la crise allemande, et s’ils avaient rencontré un message analogue à celui de Hitler, auraient été assez facilement “nationaux-socialistes” et auraient renié toutes les lois non écrites, dans le saccage des valeurs abstraites superficielles qui coïncidaient avec le contenu idéal de la “démocratie” (…) Pour moi, l’étonnement et l’ivresse devant les formes particulières, les idées naissant au contact même des choses étaient un risque certain. Elles créaient une indifférence morale complète, et m’absorbaient dans la particularité. Les préceptes, par eux-mêmes, auraient été sans force contre un mouvement toujours plus ivre de connaissance. (…) C’est l’autorité de mon père (le fait qu’il reconnaissait les lois non écrites), qui me maintint au moins théoriquement dans leur domaine. ».
 
L'article de Gérard Leclerc. - Royaliste - 12 septembre 2014.
La politique de Pierre Boutang. Rééditer La politique considérée comme souci de Pierre Boutang, qui date de 1948, constitue une heureuse initiative dont il convient de féliciter Olivier Véron, directeur des Provinciales, ainsi que Michaël Bar-Zvi, auteur d’une judicieuse postface. Ce n’est pas un texte facile que cet essai composé par le philosophe trentenaire, qui jamais ne ménage son lecteur. La difficulté conceptuelle persistera dans les œuvres de la maturité, au point parfois de désorienter des lecteurs très avertis. Gabriel Marcel, un peu décontenancé, avait ainsi demandé des éclaircissements à Jeanne Parain-Vial. Mais l’effort que requiert Boutang n’est jamais gratuit. Il est proportionné à la complexité et à la profondeur des sujets qu’il aborde et soumet à un intense discernement ainsi qu’à la densité d’une culture éblouissante. Mais dans le cas de «La politique», il est nécessaire de mettre en perspective cette réflexion, dont une des clés est l’itinéraire personnel du jeune philosophe. Pierre Boutang vient de vivre l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, notamment depuis Rabat où il s’était installé, prenant de la distance par rapport à la France occupée et observant toute l’ampleur géopolitique du séisme. Le sentiment du tragique le hante, l’obligeant sans cesse à interroger cette infinie possibilité d’anéantissement de la réalité humaine. Auschwitz est présent dans cet essai, tout autant que la Kolyma, et le passage à la maturité du penseur se distingue par l’obsession de la dégradation humaine et de l’expérience du démoniaque.
Il faut tout de même se souvenir que la tentation totalitaire est alors le lot d’une part considérable du «parti intellectuel». Non seulement Boutang y échappe, mais sa lucidité lui permet de saisir ce que d’autres mettront plusieurs décennies à admettre. Avant même Hannah Arendt, il a compris que l’expérience du démoniaque est originelle: «Elle était en nous, elle attendait notre défaillance, le relâchement de nos mesures, pour apparaître à notre conscience, et c’est lorsque nous prétendons que la mesure va de soi et que l’histoire est une accumulation progressive de ces mesures, que l’échec se produit et que l’horreur est engendrée. L’Allemagne national-socialiste nous a rendu dans la révélation de l’horrible, un service analogue à celui de Kafka: des hommes ordinaires menant une vie ordinaire, des « fonctionnaires » (sur lesquels l’optimisme rationaliste pouvait fonder la plus grande espérance, car la fonction c’est la loi, la réciprocité, donc l’universalité) sont devenus les instruments d’une conspiration infernale pour briser, dissocier l’être même de l’homme...» Les pages écrites avec tant de force anéantissent d’avance les accusations misérables de l’adversaire qui voudra à toute fin démoniser Boutang. D’avance, sa pensée démasque ceux qui tenteront de faire oublier leur complicité avec les régimes de terreur. «Ceux qui pensent qu’en France la Révolution serait moins atroce qu’elle le fut dans la Hongrie de Béla Kun, oublient que la comédie et une certaine forme de plaisanterie paysanne ou de gouaille ouvrière accentueront l’atrocité. Le comique qui tourne mal et s’impatiente de soi-même, crée le pathétique sans issue. La vanité s’y ajoute: la terreur de 1793 fut en grande partie le fait d’hommes de lettres ratés et d’auteurs dramatiques sifflés.»
Il est vrai que ces propos se rapportent déjà à une époque enfouie et que l’on éprouve quelque mal à en ranimer le souvenir, les bassesses et les tristes illusions. Mais une autre coordonnée doit être aussi mise à jour pour percevoir l’originalité et la problématique de cette politique. En deux mots: Boutang est un normalien maurrassien. Il a été à une double école, celle de l’Action Française lue à l’ombre paternelle depuis l’enfance et celle de l’université française dans ses plus brillantes déclinaisons: le lycée du Parc à Lyon et la rue d’Ulm à Paris. Comment ont pu se concilier dans son esprit ce qu’il a appris de Maurras et ce qu’il a appris aussi bien de Jankélévitch, Jean Wahl, Léon Brunschvicg et bien d’autres ? Bien sûr, avec un étudiant de sa trempe, on peut s’attendre à une démarche tout à fait singulière et originale. Il n’empêche qu’il y avait un sérieux travail d’élucidation à opérer. La pensée de Maurras ne s’est jamais vraiment ordonnée dans un discours philosophique unifié. On a voulu souvent l’assimiler à un rameau du comtisme, mais sans voir qu’il avait répudié la structure même du positivisme, retenant simplement l’intention scientifique. C’était aussi la vision de Simone Weil, grande admiratrice de Comte et pourtant métaphysicienne absolue. Il y a donc chez l’auteur d’Antinéa un énigmatique cheminement à travers la haute culture humaniste mâtinée de politique positive, d’interrogations platoniciennes, de réminiscences chrétiennes...En dépit de la volonté de synthèse, il n’y a pas de théorisation vraiment centrale.
Pierre Boutang, justement, dans ce premier essai, va tenter d’esquisser le discours philosophique absent avec ses ressources de normalien aguerri. Le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser qu’il a été inspiré par Martin Heidegger, et de fait, il n’a pas pu ne pas être impressionné par la découverte du disciple de Husserl et par ce dernier lui-même. Mais la référence principale quant au concept du souci est bel et bien platonicienne. Et si Heidegger est implicitement invoqué, c’est peut-être dans sa première acception du Sorge. Michaël Bar-Zvi est bien inspiré de recourir à La phénoménologie de la vie religieuse, «où il est défini comme la préoccupation inquiète du chrétien chez saint Augustin (...) Le souci n’est pas une pure et simple préoccupation, mais un mode fondamental de l’être de l’homme» Cette précision est indispensable pour comprendre l’intention de cette politique qui n’est réductible ni au modèle des sciences politiques classiques, ni à la démarche idéologique de qui veut s’insérer dans la systématisation des opinions. La réponse apportée dans l’essai est à la fois modeste et ambitieuse, puisqu’il s’agit de «découvrir un chemin, un sentier dans la forêt de l’existence, un sentier qui communique avec bien d’autres, mais qui doit être distinct».
Le chemin de la politique n’est pas directement celui de la recherche du Bien en soi, même si le Bien apparaît à l’issue ou au détour. Car le souci véritablement humain ne saurait se rigidifier dans l’impasse scientiste. Il y a une essence propre du politique, mais jamais détachée de la condition humaine totale...Voilà un faible résumé d’une entreprise étonnante, à certains égards foisonnante. Car le projet de Boutang est en même temps grandiose. Non content d’esquisser un statut du souci, avec la recherche des sentiments fondamentaux où se reconnaît la vocation politique, il ambitionne rien moins qu’une nouvelle approche de l’économie et des institutions. C’est dire que l’essai inachevé donne l’espoir de la grande œuvre à venir.
 
Autre article recommandé : Juan Asensio, "A propos de Pierre Boutang. La politique considérée comme souci." - Stalker, 2 septembre 2014.
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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 15:46
Louis Pize
 
 
chateaux dans la montagne
 
 
 
Tandis qu'à l’horizon dansent les croupes vertes
De la montagne offerte au soleil de juillet,
Les portes des châteaux demeurent grand ouvertes
Sur les gazons fleuris de pivoine et d'œillet.

Mais quand nous franchirons les enceintes d'ombrages
Captives des fossés où dort un pont-levis,
Saurons-nous découvrir les voix et les visages
Aux bonheurs d'autrefois par le destin ravis ?

Dans les après-midi l'accueil des châtelaines
Dont le rire enchantait le parc plein de soleil
Ne réjouira plus nos cœurs près des fontaines,
Sous les pins où le vent propage un lourd sommeil.

Rondes, colin-maillard courant sur les prairies,
Lents croquets poursuivis jusqu'à la fin du jour,
Promenades sous bois, galantes rêveries :
Un aimable enjouement préludait à l'amour.

Rentrez vos blancs moutons! Il pleut sur la montagne.
L'herbe des près frissonne et le ciel devient froid.
La bourrasque du nord, que l'averse accompagne,
Remplit tous les ravins de souffrance et d'effroi.

Sous les murs des châteaux les roses sont fanées
Avant l'automne — et dans nos souvenirs amers,
Comme un brouillard sans fin défilent les années
Qui vont nous engloutir au gouffre des hivers.

Ce soir où le vent noir, frappant les roches nues,
De l'océan des bois fait jaillir des sanglots,
Dans vos manoirs de songe, ô belles inconnues,
Reines d'anciens étés, m'obsèdent vos yeux clos.
 
 
 
louis pize (1892-1976). La Muse française (janvier 1939).
 
 
jours de clarté
 
 
 
Les beaux jardins sur la colline
L’eau dans un golfe ensevelie…
Tout Gardone chante en sourdine
La fièvre et la mélancolie.

De mainte fleur déjà fanée
S’attristent les sommets arides.
Oublions notre destinée
Sous la treuille des Hespérides

La figue ouvre sa chair dorée
La pêche aux lèvres s’abandonne
En mordant la grappe sucrée
Buvons aux sources de l’automne.

Les oliviers sont immobiles
Sous leur fardeau léger de cendre.
Vois les cyprès, en longues files,
Vers l’onde et vers l’ombre descendre.
 
 
 
louis pize (1892-1976). Le Divan. (mars 1941).
 
 
chanson de montagne
 
 
 
Pas de maisons, pas de feuillages.
Le soleil cache le ciel bleu.
La route est longue où tu voyages.
Dans le désert des prés en feu
Approche ta jument légère
Où vas-tu, cavalière ?

Le vent qui tord les herbes grêles
Monte la garde autour du col.
Son souffle agite tes dentelles.
il veut t'étendre sur le sol.
Mais tu bondis, joyeuse et fière,
Où vas-tu, cavalière ?

La ferme est loin, le vent s'irrite,
Casse les pierres en courant.
Ta jument saute bien plus vite,
Et, sur l'horizon transparent,
Monte un nuage de poussière.
Où vas-tu, cavalière ?
 
 
 
louis pize (1892-1976). Chansons de montagne. (1929).
 
 
soleil.jpg
 
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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 09:36
Georges Sorel,
l'intempestif
 
 
 

 

IDEES
Sorel méconnu.
Revue Mil neuf cent.
n° 32 - 2014.
Mars 2015.
254 pages.
 

 
Mil neuf cent a pour ambition d'explorer l'histoire intellectuelle au tournant des XIXe et XXe siècles. Dirigé par Jacques Julliard, elle est également le support privilégié des études soreliennes. Depuis 1983, elle a publié près de 800 pages, de correspondances, de manuscrits ou de textes rares de Georges Sorel. 
 
Mil neuf cent - Sommaire du n°32, 2014 : " Sorel méconnu".
Jacques Julliard, Sorel inconnu, méconnu, reconnu. - Willy Gianinazzi, de l'ingénieur au philosophe social. - Alice Ingold, penser à l'épreuve des conflits. Sorel ingénieur hydraulique à Perpignan. - Georges Ribeill, Sorel, observateur critique des chemins de fer français. - Marco Saraceno, volonté, effort et valeur. La psychologie du travail de Sorel. - Tommaso Giordani, introduction au pragmatisme de Sorel. - Alexandre Moatti, de la valeur démonstrative du mot "science" chez Sorel. - Eric Brandom, l'institution et l'ethétique. Sorel, Vico et Croce. - Piotr Laskowski, Sorel, l'intempestif. Au prisme des stratégies contemporaines. - Hervé Duchêne, Sorel et l'histoire des religions. Lettres de Sorel à Salomon Reinach. - Georges Sorel, Orpheus et la critique des religions (1910). - Alain de Benoist, lecteur de Sorel
 
Avant-propos de Jacques Julliard.
Sorel inconnu, méconnu, reconnu. Inconnu du grand nombre et méconnu du petit, Georges Sorel pourrait bien avoir été post mortem la meilleure illustration du concept qui l’a sauvé de l’oubli : celui de mythe. Il y a un mythe sorélien, ou si l’on préfère, une légende sorélienne, sulfureuse et limitée à quelques idées-forces qui n’ont pas tenu dans sa vie et dans son œuvre la place qu’on leur attribue souvent : le mythe justement, en particulier celui de la grève générale, ainsi que la violence. Résultat : Sorel a l’image d’un monomaniaque, alors qu’il était un touche-à-tout !
C’est ce que démontre, de façon que l’on espère définitive, le dossier que nous présentons ici. Ingénieur de son métier, il aura été à la fois un praticien et un théoricien de la technique (hydraulique et ferroviaire) ; un philosophe réfléchissant sur le travail, notamment sous ses aspects psychophysiologiques, sur l’esthétique, sur l’histoire des religions, sur la science de son temps et finalement sur la philosophie elle-même, à travers le cas du pragmatisme. Sans parler évidemment de l’aspect le plus connu de son œuvre : sa réflexion sur le prolétariat et sur le syndicalisme, dont il se veut, non le théoricien, mais plus modestement le sociologue. De ce point de vue, l’homme dont il est le plus proche, et sur lequel il a beaucoup réfléchi, est évidemment Giambattista Vico. C’est en vérité toute l’œuvre de Sorel qui pourrait être placée sous la rubrique générale, chère à Vico, de « science nouvelle ». Comme lui, il est plus naturellement attiré vers ce qui est obscur que vers ce qui est clair ; vers ce qui est en train de se faire plutôt que vers ce qui est déjà accompli. Sa curiosité, son ambition sont encyclopédiques, mais ce qui l’intéresse au premier chef, c’est une encyclopédie du vivant.
Alors, Sorel serait-il un spécialiste des généralités, un « toutologue » comme disent les Italiens, avec la charge d’ironie que comporte ce néologisme ? Non pas. Car il ne se contente pas de parcourir à grandes enjambées les avenues du savoir de son temps. Il ne craint pas d’entrer dans le détail et de se mesurer aux spécialistes. La preuve du sérieux de ses enquêtes nous est fournie par le dossier ci- dessous. Alice Ingold n’est pas une sorélienne tombant sur les études d’hydraulique de son auteur préféré. C’est l’inverse : c’est une spécialiste des eaux qui, découvrant des travaux de qualité, se demande tout à coup si l’auteur de ces travaux, un certain Georges Sorel, ne serait pas le même que celui des Réflexions sur la violence. Et ainsi de suite. La plupart des auteurs de ce numéro sont partis de leurs propres centres d’intérêt pour découvrir à un moment donné Georges Sorel.
On ne saurait donc oublier que celui-ci, dont la vie et l’œuvre se déploient à la fin du xixe et au début du xxe siècle, est contemporain de tous les spécialistes qui, au spectacle du développement des sciences sociales de l’époque, se posent la question essentielle de l’unité de ces sciences. C’est en 1900 qu’Henri Berr, en réaction au positivisme historique régnant, fonde la Revue de synthèse, et qu’à la même époque François Simiand s’interroge sur la place de l’histoire dans l’ensemble des sciences humaines. Sorel ne participe pas à ce mouvement, mais il est comme eux très critique à l’égard d’une « petite science » qui s’épuise dans l’érudition. Il a le souci constant de mettre en relations les uns avec les autres les différents apports des sciences sociales de son temps. C’est, par tempérament personnel, un « passeur », comme en témoigne son abondante correspondance : passeur entre les foyers intellectuels nationaux, passeur aussi entre les disciplines, comme chacun pourra le voir à la lecture de ce numéro. Que l’on se reporte par exemple à sa correspondance avec Benedetto Croce, et l’on se convaincra que sa curiosité est quasi universelle à l’égard des diverses branches d’une science sociale en voie de constitution. C’est un homme du xixe qui se pose en des termes souvent saisissants les problèmes du xxie siècle. C’est cet essayiste encyclopédique, beaucoup plus que le théoricien de la grève générale, qui fait de lui notre contemporain, y compris en termes de religion. Ce rationaliste a compris que l’éclipse du spirituel qui caractérise la IIIe République commençante ne pourrait être que provisoire. Rien ne l’agace plus qu’une religion inscrite dans les limites de la pure raison, selon le schéma de Renan et de Loisy. Le modernisme catholique, celui de Loisy justement, suscite chez lui sarcasmes et hostilité : cet agnostique a la sensibilité d’un catholique traditionaliste, doublée d’un être d’une extrême pudeur quant aux questions sexuelles, à l’instar de Proudhon lui-même. On ne dira jamais assez l’extraordinaire sensibilité de ces misanthropes bourrus. En témoignent les lettres adressées à Salomon Reinach, où passées les politesses académiques telles qu’on les pratique à l’époque, Sorel paraît n’avoir qu’un souci : sauvegarder, à l’intérieur même de la vision positiviste de la religion, qui est celle de l’auteur d’Orpheus, ce qui peut être sauvé du traditionalisme catholique : le légendaire des saints qui appartiennent autant à l’Église de France qu’à l’Histoire de France, de saint Louis et Jeanne d’Arc jusqu’à saint Vincent de Paul et l’ancienneté de la présence réelle dans l’eucharistie : un défenseur de l’orthodoxie catholique ne ferait pas mieux : on se reportera ici à l’indispensable introduction d’Hervé Duchêne.
Sorel n’a jamais eu de son temps la reconnaissance publique dont jouissaient ceux qui furent ses principaux interlocuteurs, de Bernstein en Allemagne à Croce et Antonio Labriola en Italie, en passant par Lafargue et Péguy en France. De ce point de vue, sa destinée posthume n’est guère différente de celle qui fut la sienne de son vivant. Et pourtant, il reste un carrefour indispensable, fût-il peu visible et mal signalé, et de ce fait plein de périls. En témoigne ici l’article du philosophe polonais Piotr Laskowski qui synthétise son ouvrage confrontant les idées de Sorel avec la philosophie politique radicale à l’époque contemporaine. Centralité et invisibilité sont les deux aspects surprenants, mais complémentaires de sa situation. Qu’il s’agisse de Gilles Deleuze et Félix Guattari, d’Alain Badiou, de Giorgio Agamben et de nombre d’autres penseurs de la radicalité, comme on dit, le constat est le même : Sorel n’est pas une référence, c’est un point de fuite. Sorel est intempestif, c’est-à-dire à contretemps.
Est-ce à dire qu’il n’est pas lu ? L’existence de cette revue serait, s’il en était besoin, la preuve du contraire. C’est pourquoi on prendra connaissance avec intérêt des analyses d’Alain de Benoist qui, lui, a pris la peine de se confronter directement à Sorel et qui y a trouvé une stimulation exceptionnelle. Sorel pensait dangereusement, hors des sentiers battus, sur des pistes mal tracées en bordure des précipices. Ces itinéraires solitaires sont la condition pour secouer le voile des apparences. Les êtres et les choses y paraissent dans leur nudité et dans leurs contradictions. L’enquête que nous commençons avec cette interview sera, à n’en pas douter, la confirmation de cette rude contrainte : penser, c’est prendre des risques.
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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 09:20
Philéas Lebesgue
 
 
le plus beau pays du monde
 
 
 
Le plus beau pays du monde,
C’est la terre où je naquis ;
Au printemps, la rose abonde
Aux abords de ses courtils,
D’elle émane dans la brise
Un arôme sans pareil,
Au clocher de ses églises
Le coq guette le soleil.

On y parle un doux langage,
Le plus beau qu’on ait formé ;
L’étranger devient plus sage,
Quand il se met à l’aimer.
Heureux qui reçut la chance
De l’ouïr dès son berceau,
Car la langue de la France
Est un chant toujours nouveau.

Parfums de fleurs, chants de cloches,
Bruits d’eaux vives, gais frissons
Des tiges qui se rapprochent,
Quand mûrissent les moissons,
Etoiles dans un ciel tendre,
Sourires d’aubes en éveil :
Ah ! mon pays j’aime entendre
Ta chanson dans le soleil !
 
 
 
philéas lebesque (1869-1958). Les Servitudes ( 1913).
 
 
l'odeur du sol mouillé
 
 
 
L’odeur du sol mouillé saisit, voluptueuse,
Mon rêve de passant parmi ce coin désert
Quelque chose comme d’un fruit ou d’une chair,
Dont on a trop goûté la saveur orageuse.

C’est un moment d’amour unique qui renaît
Crispant comme un sanglot mon cœur que l’heure morte
Enfièvre encor. Le vent mystérieux m’apporte
Avec le cher parfum les larmes du regret.

Ah ! ce qui joint si fort la patrie à nos fibres
Peut-être est-ce ce charme étrange, la vapeur
Qui s’exhale du sol, l’atavisme du cœur :
Seuls ont droit à leurs souvenirs les peuples libres.
 
 
 
philéas lebesgue (1869-1958). Le Divan. (1909).
 
 
chanson de charrue
 
 
 
Comme se suivent les années,
Se rangent au fil des labours
Les rudes glèbes retournées ;
O mon pain bis, ô mes amours !

Chaque sillon succède à l'autre
Au même pas des chevaux lourds :
Je fais mon pain, faites le vôtre ;
Laissez-moi croire à mes amours !

Aux longues plaintes de la terre
Les puissants de l'heure sont sourds,
S'ils n'ont profit pour s'y complaire :
O ma charrue, ô mes amours !

Comme les vers d'un vieux poème,
S'en vont les sillons du labour.
Puis-je savoir pour qui je sème ?
O mes chevaux, encore un tour...
 
 
 
philéas lebesgue (1869-1958). Poésie. (1928).
 
 
corbeille de fruits
 
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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 08:10

Nostalgie
de la grandeur

 
 
 

 

LETTRES
Le Professeur
et la Sirène
Giuseppe Tomasi
di Lampedusa.
Nouvelles.
Le Seuil.
Avril 2014.
188 pages.
 

 
Giuseppe Tomasi, duc de Palma, prince de Lampedusa (1896-1957), romancier et poète. Descendant d'une des grandes familles de Palerme, il partage sa vie entre lectures, voyages et essais littéraires. Entre 1955 et 1957, il rédige son chef d'oeuvre Le Guépard, traduit dans le monde entier. Publications récentes : Shakespeare (Allia, 2000),  Stendhal (Allia, 2002).
 
Présentation de l'éditeur.
Au cours de l’intense saison créatrice qui coïncide à peu près avec les deux dernières années de sa vie, Giuseppe Tomasi di Lampedusa ne rédige pas seulement un des chefs-d’œuvre de la littérature italienne, mais aussi trois nouvelles et un long récit autobiographique. Au fil des pages rassemblées ici, le lecteur éprouvera la joie d’entrer, en quelque sorte, dans le laboratoire de l’auteur, de retrouver les lieux de son enfance, ces vastes demeures siciliennes qui rappellent les immenses palais du Guépard, les personnages du grand roman ou leurs descendants, et les thèmes universels de la mort et de la beauté. Le professeur de la merveilleuse nouvelle qui donne son titre au recueil évoque le prince de Salina, qui lui-même évoque Lampedusa : fiction et autofiction sont comme toujours intimement mariées. La nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, un des plus grands traducteurs de l’italien, rend justice à la prose d’un des plus grands écrivains contemporains.
 
Recension d'Edith de la Héronnière. - Revue des deux mondes. - janvier 2015.
Contemporains de l'écriture du Guépard, ces quatre récits constituent une sorte de laboratoire du célèbre roman de Lampedusa. Le projet de l'auteur était à l'origine d'écrire ses souvenirs d'enfance, à la manière de la Vie de Henry Brulard de Stendhal (maquettes comprises), en les divisant en trois parties : première enfance, jeunesse, maturité. Ces évocations sensibles, très visuelles, odorantes et parfumées comme la Sicile elle-même, s'arrêtèrent à la première enfance. Ensuite Lampedusa se replongea dans le Guépard et n'ouvrit plus le cahier de ses souvenirs. Et l'on sait qu'il mourut peu après la rédaction de son roman, qui fut publié à titre posthume. La première édition française de ces textes datait de 1962; elle avait été en partie censurée par sa femme. Cette nouvelle édition, dans la belle traduction de Jean-Paul Manganaro, présente l'intérêt majeur d'être conforme aux manuscrits originaux et elle est enrichie d'une postface du fils adoptif de Lampedusa apportant de précieux éléments qui n'existaient pas dans la première édition.
La nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage plonge dans l'atmosphère brûlante de l'été sicilien en bordure de mer entre Syracuse et Augusta : dans la trame du récit merveilleux se mêlent certains éléments autobiographiques, dont sa rencontre avec un célèbre et intraitable hellèniste, G. E. Rizzo. Dans " Les chatons aveugles" dernier écrit de Lampedusa, la mutation sociale déjà en oeuvre dans le Guépard évoque la montée d'une nouvelle classe rurale, les barons de Garibaldi, en passe de déposséder de la terre les grandes familles patriciennes de l'île. Quant aux souvenirs de la première enfance - princière s'il en est - ils sont tissés de charme et de nostalgie. Lampedusa évoque avec une précision amoureuse les lieux qui l'ont vu grandir : le palais de Palerme, et celui de Santa Marguerita di Belice, sa résidence d'été préférée, avec ses trois cents pièces, ses coins et ses recoins, ses jardins et ses escaliers baroques qui ressemblent à des disputes d'amoureux. Il décrit le voyage interminable pour l'atteindre, les excursions familiales dans une campagne calcinée par le soleil, l'arrivée des guitti, comédiens ambulants, l'entourage et les hôtes, tous plus ou moins fantasques, des Filangeri di Cuto : un monde et un mode de vie disparus, des palais ruinés par la guerre ou détruits par les tremblements de terre, mais dont les traces éparses subsistent dans l'île et retrouvent consistance grâce au philtre de la mémoire.
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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 17:33

Printemps 2015
Europe, l'heure
des révolutions
 

- D'Athènes à Madrid, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- FN, la tentation gaulliste, par Hubert de Marans. [lire]
Malgré ses succès, le Front national peine à rassembler. M. Philippot et ses amis sont convaincus qu'il faut franchir une nouvelle étape et transformer le parti en un vaste mouvement transpartisan, sur le modèle gaulliste de 1947 et de 1958. Ils semblent avoir convaincu Marie Le Pen. Mais qu’en pense la base ? Les vieux électeurs frontistes sont ils prêts à suivre ? Et ceux qui ont tout misé sur la xénophobie ? Rien n’est moins sûr, à en juger par les débats qui agitent actuellement les dirigeants et l’appareil. Au FN aussi, l’heure de vérité approche.

- L'Iran, puissance régionale, par Henri de Monfort. [lire]
L'Iran a gagné son pari. Avec l'accord signé à Vienne sur le nucléaire, son rôle de grande puissance régionale est reconnu par la communauté internationale. L'Amérique d'Obama, embourbée dans les conflits irakien et syrien, n'avait pas le choix, et la Russie y gagne un allié de taille. Dommage que la diplomatie française, prisonnière de ses alliances avec Israël et les monarchies pétrolières, soit restée - une fois de plus - aux marges de l'histoire.

- Europe, l'heure des révolutions, textes présentés par Jacques Darence. [lire]
Crise de l’euro, fuite en avant de la BCE, contestation de l’hégémonie allemande, impuissance de la commission Juncker… les piliers de l’Union européenne vacillent. Alors que le Royaume Uni s’achemine vers le Brexit, l’agitation s’amplifie dans les pays du sud et la Russie reprend de l’influence à l’est du continent. En Europe, le temps des révolutions a commencé.

- De Proudhon à Castoriadis, par Paul Gilbert. [lire]
La belle biographie que Françoise Dosse consacre à Cornelius Castoriadis restitue dans sa richesse et son actualité une pensée qui n’est pas sans lien avec celle de Proudhon, de Péguy, de Sorel, ou d’Ellul. Affirmation des valeurs d’autonomie et de responsabilité, rejet du déterminisme, refus de l’hérésie économique, importance des rapports qui unissent les individus et les institutions au sein d’une société libre… Au moment où la social-démocratie sort de l’histoire, il est réconfortant de voir que les idées du socialisme à la française retrouvent des couleurs.

- Pour saluer Conrad, par Eugène Charles. [lire]
L’œuvre de Joseph Conrad est un curieux mélange de réalisme, de pessimisme et de nostalgie. Chez Loti, chez Melville ou chez T.E. Lawrence, l’aventure est vécue comme une forme supérieure de l’existence, une odyssée ou un miracle. Chez Conrad, elle est l’existence même, avec son lot d’initiations, de tragédies, de mystères et d’amertume. Chacun porte en soi, jusqu’à la fin, les blessures de Lord Jim, les espoirs de Nostromo et les rêves envolés d’Almayer

- Le valseur, une nouvelle de Jerome K. Jerome. [lire]
Dans ce pastiche des contes d’Hoffmann, Jerome K. Jerome nous emmène dans un bal en Forêt Noire qui tourne au drame quand la science … et le diable s’en mêlent.

- Le jardin français, poèmes de P. Lebesgue, L. Pize, L. Bocquet.[lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Valeurs républicaines. - 2005, le référendum oublié. - L'UMP disparaît - Collège, triste réforme.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Paris, nid d'espions. - Poutine, l'ennemi facile. - La crise brésilienne. - Arabies.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Mauvais chiffres, mauvais climat. - Le naufrage d'Areva. - Réforme de l'Etat. - Reconversions industrielles.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Nostalgies grecques. - Fargue. - Grenier. - D'Ormesson. - Jean Lorrain.

- Idées et histoire, par Vincent Maire, Jacques Darence et Eugène Charles.
Aristote. - Mattéi.- Onfray. - Gouttmann. - Morand. - Bloy.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Louis du Fresnois.
Bonnard. - Thraces. - Brisville.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Pensée unique. - Europe. - Pacifisme. - Hugo.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Métaphysique du bonheur réel. (Alain Badiou). - Epicure en Corrèze. (Marcel Conche). - Nietzsche. Cinq scénarios pour le futur. (Philippe Granaloro). - Histoire d'une République fragile. 1905-2015. (Emmanuel Laurentin). - Richelieu et l'écriture du pouvoir. (Christian Jouhaud). - Napoléon Bonaparte. La nation incarnée. (Nathalie Petitjean). - Anthologie de la prose française. (Suzane Julliard). - Oeuvres complètes. (Madame de La Fayette). - Petite sélection stendhalienne. - Livres reçus.

 

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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 09:58
Théo Varlet
 
 
porquerolles
 
 
 
La brise est fraîche encore et légère : la place
Livre son sable fauve au sommeil immobile,
Et les eucalyptus agitent leurs feuillages
Où des milliers d'oiseaux joyeusement pépient.

O jour ami, sous ma fenêtre, le cheval
Aveugle tourne à pas résignés son manège ;
Et, déchirant le cieil de satin virginal,
Filent, ciseaux crissants, d'affolées hirondelles.

D’effroi, s’élance en des venelles
L’essaim moqueur des Isabelles ;
Le soir qui flue entre les branches
Drapait leurs insolentes hanches.

En mer, lac émaillé de turquoise, se jouent
Des barques inclinées, vols blancs, jaunes et roux,
Sur la frise azurée du continent lointain.

Et, conspuant les citadines puanteurs,
Seul dans ma joie j'aspire, insulaire matin,
Le parfum printanier des acacias en fleur.
 
 
 
theo varlet (1878-1938). Aux iles bienheureuses. (1924).
 
 
iles du levant
 
 
 
O royaume secret d'antique solitude !
Sous le boix merveilleux et l'asile balancé,
Le hamac, au remous de la brise nocturne,
Emporte mon sommeil en songes d'Odyssées.

La mer, au long de l'Ile, fraternelle, murmure;
Seuls les rauques goelands tournent, aux promontoires;
Et mes yeux mi dormants guettent, dans les ramures
Sacrées, l'ascension sereine des étoiles.

- Mais, cri joyeux des hirondelles en amour,
Voici l'aurore... Et, à la proue fraîche du jour,
Monte encore un soleil de l'Eden enchanté.

Terre ! Debout ! Et ma pirogue amarrée plane
Sur les bruyères, entre les pins; Et les cigales
Pour mon réveil secouent tes grelots d'or, Eté !
 
 
 
theo varlet (1878-1938). Aux iles bienheureuses. (1924).
 
 
sieste nocturne
 
 
 
Mon hamac de minuit bercé dans la nuit chaude
Où vibre un tintement cristallin de grillon,
Je veille !.. A moi, magique insomnie ! Oublions
Le zéphyr en amour du bel été qui rôde.

Au ciel sacré, trouant les feuillages d'églogue,
Je cueille, vers-luisants, les constellations ;
Et, me gonflant de surhumaine passion,
Le vent de l'Infini soulève ma pirogue.

Avec tout ce qui vit, je dérive, emporté,
Animalcule, atome, au versant de la Terre
Que roule, extasiée, la ronde planétaire ;

Et la nuit sidérale, avec la Voie Lactée
Aux milliards de soleils — l'universelle Sphère —
Vire, sur l'idéal essieu de la Polaire.
 
 
 
theo varlet (1878-1938). Ad astra. (1929).
 
 
soleil-2.jpg
 
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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 09:48
Richelieu, morale
et politique
 
 
 

 

HISTOIRE
Richelieu.
L'aigle et
la colombe.
Arnaud Teyssier.
Perrin.
Août 2014.
526 pages.
 

 
Arnaud Teyssier, né en 1958, est essayiste et historien. Inspecteur général de l'administration, professeur associé à la Sorbonne, il est notamment l'auteur de deux biographies, l'une de Lyautey, l'autre de Péguy, qui font référence. Il a récemment publié : Louis-Philippe. (Perrin, 2010), Le Testament politique de Richelieu. (Perrin, 2011), Histoire politique de la Ve République. (Perrin, 2011)
 
Présentation de l'éditeur.
De Richelieu, demeure trop souvent l'image d'un politique froid et déterminé, animé depuis son plus jeune âge par une ambition sans limites et conduit par les seuls impératifs de la raison d'Etat. S'il est désormais admis qu'il fut à ses débuts un évêque appliqué, "l'homme rouge" est décrit surtout comme un politicien sinueux et un maître de l'intrigue, perçu à l'aune de nos critères d'aujourd'hui. En réexaminant ses années de jeunesse, en relisant avec une attention nouvelle ses abondants écrits politiques et religieux, en réinterprétant l'imposante production de ses documents d'Etat, l'auteur propose un Richelieu étonnant qui tranche sur la tradition : un grand politique certes, mais habité par une vision constamment religieuse du monde. Il redessine ainsi une aventure d'homme d'Etat qui reste sans équivalent dans l'histoire de la France et de l'Europe : celle d'un ministre qui, en des temps tragiques, raisonne constamment en prêtre et lutte pied à pied contre la faiblesse des hommes - celle du roi, celle des Grands, celle des corps constitués. Tel est le vrai secret de "cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient existé" (Les trois mousquetaires).
 
L'article de François Broche. - Service littéraire. - décembre 2014.
Sur Richelieu, voyez Teyssier ! Philippe de Champaigne et Alexandre Dumas, chacun à leur manière, n’ont pas rendu service au cardinal de Richelieu – le premier en en laissant plusieurs portraits montrant un homme austère, rigide incarnation de la raison d’Etat, le second en campant dans Les Trois Mousquetaires un politicien manœuvrier, prêt à tout pour renforcer son pouvoir et s’imposer aux yeux d’un souverain falot et d’un peuple sous le joug, tout en lui reconnaissant « une puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient existé ». C’est peu dire que ce diable d’homme a tenté les biographes, de François Bluche à Roland Mousnier, en passant par Michel Carmona, Philippe Erlanger et Françoise Hildesheimer… Arnaud Teyssier est le dernier en date et, sans nul doute, le plus surprenant par l’empathie qu’il éprouve pour un homme d’Eglise qui demeure à jamais le modèle du grand serviteur de l’Etat au « Grand Siècle », pour « l’homme qui compte et pense plus vite que les autres », selon une des innombrables et heureuses formules de l’auteur. « A travers lui, à travers le voile de la prétendue « raison d’Etat », écrit Teyssier, nous continuons de sentir obscurément la substance même du vrai pouvoir, celui qui poursuit d’autres fins que lui-même. » Tout au long de ces 500 pages, pleines d’érudition et d’intelligence, le lecteur ne cesse d’être effleuré par la tentation d’établir des comparaisons entre le grand cardinal et les tout petits princes qui nous gouvernent. Il faut se garder d’y succomber, sous peine d’être envahi d’un pessimisme sans fond. Teyssier a dirigé naguère une magistrale Histoire politique de la France depuis 1789 en dix volumes (Pygmalion/ Gérard Watelet). Il en a personnellement signé trois, dont une Cinquième République de référence, qu’il a prolongée d’une pénétrante étude du dernier septennat (1995 - 2002). Mine de rien, il s’affirme comme l’un des nouveaux maîtres de la biographie historique. Sur Lyautey ? Voyez Teyssier. Sur Louis-Philippe ? Voyez Teyssier. Sur Péguy ? Voyez Teyssier, vous dis-je. Sur Richelieu ? Mais c’est bien sûr : voyez Teyssier !
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin, "Richelieu, la difficulté de gouverner." - Royaliste. - 8 novembre 2014. 
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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 15:53
Chabaneix
 
 
palma de majorque
 
 
 
Pour A. - P. Garnier.
 
L'odeur m'est douce encore des jardins de Grenade
En leur charme lointain,
Mais rien n'est aussi beau, Palma, que sur ta rade
Une voile au matin;

Et rien ne me séduit, ville des tubéreuses,
Des jasmins et des fruits,
Autant que la langueur des femmes amoureuses
Sous le ciel de tes nuits !
 
 
 
philippe chabaneix (1898-1982). Aux sources de la nuit. (1955).
 
 
une ile sous un ciel...
 
 
 
Une île sous un ciel plein d'oiseaux d'or, une île
M'apparaît par instants au delà des brouillards
Comme le seul endroit qui serve encore d'asile
A tous les songes nés du feu de tes regards,
Une île calme et longue, une île verte et belle,
Une île d'ombre douce aux lumières des soirs,
Une île où par les nuits de silence étincelle
Ainsi qu'un diamant l'éclat de tes yeux noirs.
 
 
 
philippe chabaneix (1898-1982). Le désir et les ombres. (1938).
 
 
les saintes-maries
 
 
 
L'unique espoir semble être aux Saintes,
Là-bas, là bas, près de la mer;
Pour nos coeurs las de trop de feintes
L'unique espoir semble être aux Saintes.
Parmi les marais d'où les plaintes
Des trépassés montent l'hiver
L'unique espoir semble être aux Saintes,
Là-bas, là bas, près de la mer.
 
 
 
philippe chabaneix (1898-1982). Musiques du temps perdu. (1960).
 
 
femme
 
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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 18:19
Aux rivages
d'Orsenna
 

 

LETTRES
Les Terres
du couchant
Julien Gracq.
Récit inédit. 
Editions Corti.
Novembre 2014.
260 pages.
 

 
Julien Gracq (1910-2007), romancier et poète. Inspiré par Nerval, le romantisme allemand et le premier surréalisme, il laisse une oeuvre incomparable, nimbée de mystère et de clair obscur, où dominent quatre grands romans : Au Château d'Argol. (1938), Un Beau ténébreux. (1945), Le Rivage des Syrtes. (1951), Un Balcon en forêt. (1958). Publications récentes : Plénièrement. (Fata Morgana, 2006), Manuscrits de guerre. (Corti, 2011).
 
Présentation de l'éditeur.
En 1953 Julien Gracq entreprend un roman qui se situe comme Le Rivage des Syrtes dans cette zone rêveuse où Histoire et Mythe, imaginaire collectif et destins individuels s'entrelacent. Il y travaille pendant trois étés. Travail lent, hésitant, suspendu en 1956 pour écrire Un Balcon en forêt et dont témoignent les quelque 500 pages manuscrites du fonds Gracq à la Bibliothèque Nationale. Le texte que nous publions est très proche d'une version définitive, même si aux yeux de l'auteur il n'a pas trouvé sa forme dernière. On est toujours tenté de présenter la publication posthume d'une œuvre comme une découverte sensationnelle, qui change l'image établie d'un écrivain. Pourtant, ce récit ne bouleverse pas la vision que nous pouvons avoir de l'œuvre de Gracq. Mais il la complète d'une manière significative et nécessaire. Il conduit à une compréhension plus intime, plus précise, de l'écrivain, des chemins qu'il emprunte, de son regard sur le monde et de son imaginaire. Ce constat, suffisant sans doute pour présenter ce texte au lecteur, n'est pas pourtant la raison première de sa publication. Ce qui compte le plus, c'est la singularité de ce récit qui trouve ses péripéties dans les incidents de la route et dont la narration se confond tout naturellement avec la vie des chemins et des saisons. Ce manuscrit trouvé dans une malle, et qui pour Gracq était une étape, est pour le lecteur un de ces beau que l'histoire littéraire offre à la postérité.
 
L'article de Bernard Fauconnier. - Le Magazine littéraire. - octobre 2014.
Les Syrtes II. La publication posthume de ce récit inédit de Julien Gracq est assurément un événement littéraire de première importance. En 1953, après Le Rivage des Syrtes et le fameux épisode du refus du prix Goncourt (1951), après la volée de bois vert de La Littérature à l'estomac (1950) adressée à la « République des lettres » (texte qu'il faudrait relire à chaque rentrée littéraire, par hygiène mentale), Julien Gracq entreprend la rédaction des Terres du couchant. Il s'y consacrera pendant trois étés : Louis Poirier, intègre professeur d'histoire et de géographie, prenait sur ses temps de vacances pour redevenir Julien Gracq, l'écrivain magnifique, trop souvent enkysté, disons-le en passant, et comme le rappelle Philippe Le Guillou à son propos, dans une image de vertu littéraire et d'austérité hautaine qui lui sied assez peu. Puis, comme le précise Bernhild Boie dans sa très utile postface, il abandonne le projet pour écrire Un Balcon en forêt et ne reprit jamais ce texte, oublié dans une malle.
Pourquoi ce renoncement pour une oeuvre d'une telle ampleur, dont la rédaction est déjà fort avancée ? Peut-être justement parce qu'un projet d'une telle dimension, indéterminé dans le temps et dans l'espace mais embrassant une totalité cosmique et tendant vers le constat d'un vide métaphysique, a pu aboutir chez son auteur à la crainte d'une impasse romanesque. Après les rivages déserts et les horizons d'attente des Syrtes, comment se hausser encore jusqu'à un universel embrassant tous les temps, tous les lieux, et tendant vers le rien ? Gracq se tourna alors vers un monde plus clos et un récit plus serré et entreprit Un Balcon en forêt. Pourquoi alors publier ce texte aujourd'hui ? Parce qu'un texte de Julien Gracq, même s'il n'a pas été entièrement revu par l'auteur et ne modifie pas fondamentalement la vision que nous avons de l'oeuvre dans son ensemble, reste une somptueuse fête du style et du sens, tellement au-dessus du niveau moyen de la production actuelle, celle en tout cas que les éditeurs publient sans barguigner, que cela en devient presque ironique...
Les Terres du couchant s'inscrivent en apparence dans le sillage du Rivage des Syrtes : même pays imaginaire, même situation politique de monde sur le déclin, de royaume fragilisé par la corruption, le laisser-aller, une certaine forme d'impuissance devant l'histoire. À ceci près que Le Rivage des Syrtes contait l'histoire presque immobile de la longue attente d'un ennemi et d'une guerre qui ne viennent pas, comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati ; Les Terre du couchant sont au contraire le récit d'un périple : celui qu'entreprennent le narrateur et ses compagnons qui quittent le royaume délétère de Bréga-Vieil, « qui s'ensevelissait dans l'hiver », pour rejoindre les confins, la frontière, là où l'armée ennemie se prépare à l'envahir, et tenter peut-être d'agir, de contrer la fatalité historique d'un monde gagné par l'entropie et le renoncement. Eux cherchent à infléchir ce destin historique, même si on entend les en empêcher et si leur départ se fait clandestinement : on lit sans peine, dans cette description d'un royaume agonisant, des allusions à des événements encore récents au moment de la rédaction de ce projet.
Les Terres du couchant prennent ainsi l'allure d'une quête, sinon d'une errance, où la route, motif gracquien par excellence, source de rêveries et de fabuleuses découvertes, tient un rôle essentiel. Ce long ruban troue presque pendant tout le récit un paysage proprement fantastique autant que matériel et charnel, que Gracq évoque dans un déploiement d'images que lui seul savait inventer, dans une prose poétique complexe, parfois touffue, infiniment riche de détails concrets mais ouvrant aussi sur le merveilleux des contes et des légendes médiévales : « En ces jours-là, le monde nous faisait cortège, chaud comme une bête, touffu comme un bois noir, plein de peurs et de merveilles - nous étions conduits - de grands signes se levaient pour nous sur la route, comme à celui qui s'est mis en chemin derrière une étoile - et tout autour de nous était calme, majesté, silence - un monde tendu à nous comme sur une paume, tout rafraîchi de palmes sauvages, fouetté de grands vents qui brassaient à pleins bras son écume verte, incliné, tout entier comme une voile qui prend l'alizé vers sa destination cachée, dans un roulis de long-courrier, un balancement d'équinoxe. » Où sommes-nous d'ailleurs ? Dans quel temps ? Quelque part entre un Moyen Âge réinventé et une époque imaginaire, moins historique qu'historiale, où la réflexion sur l'histoire et sa signification prend les formes d'une fable et d'une métaphore, où l'histoire et la géographie même se mêlent dans le même mouvement, qui dit le lien étroit du temps et de la terre. Et dans une prose si belle, si attentive aux phénomènes du corps et de la nature, qu'on délaisse volontiers les péripéties d'un récit inachevé pour s'immerger dans cette coulée d'images somptueuses.
 
Autre article recommandé : Cécilia Suzzoni, "Les Terres du couchant." - Esprit. - janvier 2014. 
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