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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 10:43

Beautés

de l'Astrée


par Pierre Gilbert




La littérature précieuse reviendrait-elle à la mode ? Elle inspire à nouveau, en tout cas, des créateurs et des œuvres de qualité. Eric Rohmer lança, il y a deux ans, le mouvement avec ses Amours d'Astrée et de Céladon - film librement inspiré de l'œuvre d'Urfé, qui connut un succès plus qu'honorable. Un autre cinéaste, Christophe Honoré nous a régalés, l'an dernier, d'une Belle Personne, qui transposait à notre époque, avec légèreté et justesse, l'illustre roman de Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves. Un public plus averti trouvait dans les meilleures librairies en février dernier une réédition parfaite des œuvres du Chevalier de Méré[1]. Quant aux amateurs de musique, l'ensemble Faenza les comblaient avec un recueil d'airs anciens du temps de l'Astrée[2], du meilleur goût. Après tant d'années d'indifférence et d'oubli, les sectateurs de Voiture et de Benserade ne pouvaient être que satisfaits[3].

Rien n'était moins évident que ce retour en grâce de la préciosité. Molière a su si bien en brocarder les excès qu'elle a gardé chez nous mauvaise réputation. Et pourtant comment ne pas voir qu'elle est un trait constant des lettres et de l'esprit français. Les sommes romanesques du Moyen-Age, imprégnées d'amour courtois, en forment les prémices ; la préciosité avant l'heure, c'est aussi Marot, Maurice de Scève sous la belle influence de Pétrarque, puis nos jumeaux de la Pléiade, le du Bellay des Regrets et des Antiquités de Rome, le Ronsard des Amours. Mais avec la marquise de Rambouillet, Voiture, Malleville et Mademoiselle de Scudéry, c'est tout un monde d'élégance, de pureté du langage et de dignité des mœurs qui se forme. On y fait des vers, on y lit la comédie ou les romans à la mode. Et surtout, on y parle et d'abord de l'amour, qui est au centre de toutes les conversations.

Bien sûr, ce goût pour la préciosité ne touche pas seulement la France : en Espagne et en Italie aussi, on fait salons et nos précieux savent ce qu'ils doivent au Cavalier Marin, à Cervantès ou à Luis de Gongora. Mais la puissance d'assimilation, d'absorption de la langue française joue, une fois encore, son rôle, et ce qui n'est ailleurs qu'un moment ou qu'une mode imprime une direction durable à notre création littéraire. Molière, Racine, La Fontaine ou La Rochefoucauld sont encore tout imprégnés de la préciosité. On la retrouve aussi bien chez Marivaux, Bernardin de Saint Pierre ou Florian un siècle plus tard, et, plus proche de nous, Stendhal, le meilleur Verlaine, le Parnasse tout entier, puis Boylesve, puis Proust, puis Giraudoux en portent dignement l'étendard[4].

Mais c'est incontestablement Honoré d'Urfé qui cristallise le mieux l'esprit précieux. Sa vie vaut à elle seule plus qu'un roman. Aventurier, il participe à tous les désordres de son époque troublée ; il prend le parti de la Ligue auprès du duc de Nemours et combat pendant plus de dix ans les troupes royales ; l'exil l'amène au service du duc de Savoie, dont il est un des capitaines  et c'est au cours d'une des campagnes glorieuses des savoyards contre la République de Gênes qu'il trouve la mort. Poète, il est l'homme d'une œuvre presque unique et inachevée, l'Astrée, roman sentimental et paisible, dont l'atmosphère tranche en tous points avec la vie de l'homme de guerre ; sur les bords du Lignon, dans ce Forez qui fut la patrie d'Honoré d'Urfé, ses bergers et ses bergères dissertent à l'infini, sous le prétexte d'intrigues aussi charmantes qu'improbables, de l'amour idéal et de la vie des amants parfaits. D'Urfé fut d'ailleurs aussi de ceux-là et sa passion mélancolique pour sa belle-sœur, Diane de Chateaumorand, fut sans doute pour beaucoup dans sa réputation. On sait que cet amour fut deux fois malheureux.

C'est cette histoire d'amour et d'aventure que nous raconte ici Pierre Gilbert. Cet article, publié en 1913 par la Revue Critique des Idées et des Livres[5], n'a pas pris une ride et on y retrouve l'intelligence, le goût, l'ironie, mais aussi la bonté de son jeune auteur. Eternelle jeunesse de l'amour courtois.

Charles Andre.

 


[1]. Antoine Gombaud, Chevalier de Méré, Œuvres complètes, présentées par Patrick Dandrey, Klincksieck, février 2008.

[2].  Ensemble Faenza, dirigé par Marco Horvat, L'Astrée. Musiques d'après le roman d'Honoré d'Urfé, Editions Alpha, Septembre 2008.

[3].  En affichant ouvertement son ignorance pour l'œuvre de Mme de Lafayette, le chef de l'Etat lui rendit, sans le vouloir, un bel hommage ainsi qu'à toute la littérature précieuse.

[4] Sans oublier la jeune cohorte des poètes de la renaissance française qui firent, pour la plupart, leurs premières armes dans cette revue de 1908 à 1924 : Jean-Marc Bernard, Lionel des Rieux, Eugène Marsan, Tristan Dérème, Tristan Klingsor, Jean-Louis Vaudoyer, François-Paul Alibert... Aucun d'entre eux qui n'ait été touché par la grâce de la préciosité.

[5] La Revue Critique des Idées et des Livres, 10 Avril 1913.



Beautés de l'Astrée

Honoré d'Urfé dépassait à peine ses vingt ans quand il conçut pour Mlle de Chateaumorand une passion désespérée. Quel espoir eût-il gardé, puisque sa famille le destinait à l'ordre de Malte et bientôt le mit en route ?

Pendant son absence, d'ingénieux parents, aussi aveugles que charitables, s'avisèrent qu'un mariage réconcilierait les deux puissantes familles ennemies de Chateaumorand et d'Urfé. Funeste calcul. De retour après quelques années, le jeune d'Urfé  retrouvant sa maîtresse épouse de son frère, s'abandonna à  sa douleur et pensa en mourir. Il aima d'autant plus qu'il se savait mieux défendu et par ses vœux de chevalier de Malte et par la vertu de sa nouvelle parente. Entre eux s'établit un commerce auquel, dans le secret de son âme, le jeune chevalier prenait un plaisir merveilleux, car il lui prêtait des significations que, pour sa gloire, on pense qu'il eût rougi d'avouer. « II n'y a de toutes les flèches d'Amour, nulle plus acérée que celle de la conversation. »  C'est dans ce temps qu'il éprouva la vérité de cette maxime, en se laissant cribler de si délicieuses blessures.

Il devait connaître pire cruauté, et il y eut un moment où  sa position devint vraiment intolérable. Mlle de Chateaumorand ne donnait point d'enfant à son mari. Or, le bruit transpira que la cause n'en tenait qu'à lui. En effet, M. d'Urfé était dans le cas de pouvoir faire rompre son mariage canoniquement. Cette lueur d'espoir et toutes les images qu'elle réveillait brusquement, ravivèrent toutes les douleurs du jeune homme, en les mêlant de honte et de déception. Car M. d'Urfé aîné ne paraissait toujours pas disposé à aller en cour de Rome.

Enfin il s'y décida, ou bien on l'y décida. Le mariage fut annulé et l'ancien mari se retira dans un cloître. Coup de fortune inespéré qui relança le chevalier au comble de la félicité alors qu'il avait bu les amertumes injurieuses de la plus sombre destinée. Sans trop de peine, il rompit aussi les vœux qui de son côté s'opposaient au mariage et déclara sa passion. Enfin, ces amants modèles s'épousèrent, mais il fallut vaincre les frayeurs de Mlle de Chateaumorand, toute rougissante des innocentes privautés accordées naguère à un beau-frère dont elle ne soupçonnait pas la secrète ardeur.


Ce beau chapitre de roman, qui rappelle d'autant mieux la Princesse de Clèves que celle-ci naquit un peu de là, d'Urfé  n'a pas omis de le placer au centre, au cœur de son Astrée, roman, dirai-je, non seulement à  tiroirs, mais à  clé, bien digne, par conséquent, d'intéresser les femmes, qui sont toujours ménagères. Et non content de mettre son histoire dans son livre, d'Urfé  y fit aussi entrer celle de beaucoup de ses contemporains. Après cela, on s'é tonnerait qu'il y eût. réellement-dans ce roman, soutenu par une telle expérience, autant de fadeur qu'on le veut bien dire. Et la vérité est que, sous un appareil trompeur de bergerie, on sent bien de l'énergie souvent et beaucoup de vrais accents de passion, dans cette Astrée qu'on ne lit plus, mais qui a fourni de lectures et de méditations passionnées quelque dix générations.

Or, voici que M. Hugues Vaganay a eu l'ingénieuse pensée et la patience de tirer de l'interminable récit les très véritables maximes de messire Honoré d'Urfé. Et chemin faisant, il exhume de ces beautés, dont vous aurez votre part.


Il n'y a rien que les yeux qui fassent naître l'amour, ni rien qui le fasse croître davantage que de s'entrevoir souvent.

L'amour qui est couverte est beaucoup plus violente.

Il y a une certaine heure en la volonté  des femmes, que si on la rencontre, on obtient tout ce qu'on leur peut demander, et, au contraire, si on la perd sans s'en servir, jamais ou pour le moins fort rarement, se peut-elle recouvrer.

C'est un des meilleurs signes qu'on puisse avoir d'être aimé  d'une dame quand elle tâche de couvrir aux autres la recherche qu'elle sait bien qu'on lui fait.

La femme est fort ressemblante quelquefois à la mort, qui se donne à nous lorsque nous y pensons le moins.

Une fille un peu glorieuse est plus aimable.


Ne citerons-nous pas aussi la chanson :


Puisqu'elle était femme, il fallait bien juger

Qu'elle serait légère.

L'onde est moins agitée, et moins léger le vent,

Moins volage la flamme,

Moins prompt est le penser que l'on va concevant

Que le cœur d'une femme ?


Mais voici plus sérieux. D'abord un éloge de la réserve convenable au chagrin et à  la mélancolie :



L'extrême ennui a cela, que la solitude doit être son premier appareil.


Et puis cette théorie de notre théâtre, pour ne pas dire de toute notre littérature classique:


II n'y a rien qui touche plus vivement qu'opposer l'honneur à  l'amour : car toutes les raisons d'amour demeurent vaincues, et l'amour toutefois demeure toujours en la volonté le plus fort.


Enfin le petit recueil de M. Vaganay donnerait l'envie de lire L'Astrée, si la prudence ne nous l'ôtait

Pierre Gilbert.

 

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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 23:32
Chroniques 1968                       

 

Chroniques d'Alexandre Vialatte

Mis en ligne : [2-01-2009]

Domaine : Lettres




 

Alexandre Vialatte (1901-1971) est l’auteur d’une douzaine de romans dont Battling le Ténébreux, Les Fruits du Congo, Le Fidèle Berger. Chroniqueur (notamment au journal La Montagne pour lequel il écrivit neuf cents chroniques), poète, traducteur de Nietzsche et de Thomas Mann, il fut aussi celui qui traduisit et fit connaître Kafka en France. Parues en 2000 dans la collection " Bouquins ", ses Chroniques de la Montagne ont été vendues à près de trente mille exemplaires.

Alexandre Vialatte, Chroniques 1968, Paris, Julliard, octobre 2008, 342 pages.

Les célébrations de Mai 68 s’achèvent… Laissons à Alexandre Vialatte le soin de les clore. Avec poésie, sagesse et irrévérence. Qu’est-ce, selon Vialatte, que la révolution ? " Un voisin chauve qui passe la tête au-dessus d’une muraille de silence. " Les motivations des jeunes à agir ? " D’autres dataient de Verdun, de Diên Biên Phu, de l’OAS, de l’exode ou du marché noir. Ils ont voulu eux aussi dater de quelque chose. D’un événement qui les révèle à eux-mêmes. Et ils ont forcé l’événement. " Conclusion ? " Ils ont ressemblé à leurs pères. On ne va pas contre l’hérédité. " Et demain, que restera-t-il de Mai 68 ? " Tout dépendra des gouvernements. De l’intérêt qu’auront les plus forts à minimiser l’aventure ou à en faire dater la naissance de leur règne ", prophétise-t-il à la date du 15 décembre 1968. Dans ce volume qui rassemble le millésime 1968 des chroniques d’un observateur inégalable des mœurs de son temps, on n’apprendra en réalité presque rien sur les " événements de Mai ", mais en revanche mille détails essentiels sur les océans, les fleuves et les îles ; les montagnes, les plaines et les continents – qui ont en commun de " remonter à la plus haute Antiquité ". Et on y croisera surtout la route de l’homme, " enfant chéri de cette chronique ", " vaincu par ses conquêtes ", dont Vialatte se demande : " Que pouvait-il faire sans auto à laver ? " De Pierre Desproges à Amélie Nothomb, de plus en plus nombreux sont ceux qui revendiquent une filiation avec l’humour absurde et le style prodigieux d’Alexandre Vialatte.

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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 23:31
Prends garde                            
à la douceur  des choses
 
par  Frédéric Martinez 
Mis en ligne : [2-01-2009]
Domaine : Lettres

 

Frédéric Martinez est né en 1973. Docteur ès lettres, il est l'auteur de Maurice Denis, les couleurs du Ciel (Editions franciscaines, mars 2007).


Frédéric Martinez, Prends garde à la douceur des choses,  Paul-Jean Toulet, une vie en morceaux, Taillandier, Septembre 2008, 349 pages .

 

Toulet est un sentiment, un état d'âme. Son français est une grâce. Son œuvre est une confidence. Ceux qui la reçoivent ne l'oublient pas. Contemporain de Proust, d'Apollinaire, il fut une figure du Paris 1900, un opiomane notoire et le chef de file de l'école fantaisiste. Certains de ses poèmes comptent parmi les plus beaux de la littérature française. On ignore souvent qu'il en est l'auteur. Qui était Toulet? Quels furent ses amis, ses amours? Ce livre est une invitation au voyage. Vous le suivrez en Béarn, à Paris, sur l'île Maurice, en Algérie, en Indochine et au Japon; vous prendrez des taxautos et les paquebots des Messageries maritimes. Ce n'est pas une biographie. C'est l'histoire d'un poème.

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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 23:31
Tombeau d'Achille                    
 
par Vincent Delecroix
Mis en ligne : [2-01-2009]
Domaine : Lettres

 

Vincent Delecroix est né en 1969. Il vit et enseigne la philosophie à Paris. Il est l'auteur de trois romans publiés aux Éditions Gallimard, À la porte (collection blanche, 2004), Ce qui est perdu (collection blanche, 2006) et La chaussure sur le toit (collection blanche, 2007).


Vincent Delecroix, Tombeau d'Achille, Paris, Gallimard, octobre 2008, 176 pages.

 

« Il était votre héros, peut-être, parce qu'il était le plus grand des héros, le plus beau, le plus fort, le plus courageux ou le plus inflexible, quand vous n'étiez pas si beau, quand un regard minaudant vous tourneboulait pour votre honte, quand il aurait fallu se montrer ferme et que vous vous découvriez faible. Ou peut-être parce que sa mère était une déesse marine, ou parce que lui aussi pouvait cesser de jouer brusquement pour longuement bouder en cas de notoire injustice. […] Parce que, aussi, il faut bien l'avouer, il était de tempérament colérique et que vos caprices de gamin en était blasonnés d'or, ou que son orgueil était une qualité divine et non un vilain défaut. Parce qu'il n'était pas chafouin comme Ulysse, pontifiant comme Nestor, stupide comme Agamemnon, lâche comme Pâris – et surtout pas cocufié comme Ménélas. Parce qu'il était pur, dans sa violence comme dans sa magnanimité, dans son chagrin comme dans sa joie triomphante. Et il semblait qu'à le suivre vous étiez purifié, plongé au feu, comme lui-même le fut, enfant, par sa mère. […] Et toujours le soleil serait sans défaut, les paroles droites, la nuit profonde et immensément riche d'étoiles. »
Dans ces pages à la tonalité grave et émouvante, Vincent Delecroix se livre à une forme d'auto-analyse « sous le bouclier d'Achille », opposant le rusé et sage Ulysse – qu'il n'aime pas – au bouillant et admirable Achille. À la vie tranquille et sans gloire du premier – et de bien des hommes, il fait l'éloge de la vie brève et éclatante du second, préférant, dans ce trajet vers une mort inéluctable qu'est toute existence, l'exaltation et le risque de la course en avant à la médiocrité obscure et mesquine de la prudence.

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la revue critique des idées et des livres - dans Notes Lettres
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31 décembre 2008 3 31 /12 /décembre /2008 23:43
L'Argent, Dieu
et le Diable            

Péguy, Bernanos, Claudel
face au monde moderne      
                                                                 

de Jacques Julliard

Mis en ligne : [19-06-2009]

Domaine : Idées


 

Jacques Julliard, né le 4 mars 1933 est un journaliste et intellectuel français. Figure emblématique du catholicisme de gauche, il a assumé jusqu'en 1976 des responsabilités confédérales au SGEN et à la CFDT. Il collabore régulièrement à la revue Esprit, au Nouvel Observateur et dirige la revue Mil neuf cent. Il est également directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Il a récemment publié :  Le choix de Pascal (Desclée de Brouwer, 2003), Que sont les grands hommes devenus ? Essai sur la démocratie charismatique (Saint-Simon, 2004), Le Malheur français (Flammarion, 2005), La reine du monde (Flammarion, 2008).

Jacques Julliard, L'Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos et Claudel, Paris, Flammarion, Septembre 2008, 329 pages.

 

« Péguy, Bernanos, Claudel. Si je rapproche ici ces noms, ce n'est pas parce qu'ils sont tous trois ce que l'on est convenu d'appeler des écrivains catholiques. Catholiques, ils le sont, chacun à sa manière, mais cela ne suffit pas, loin de là, à les définir. Si je les ai réunis, c'est d'abord parce que chacun d'eux a représenté, à diverses époques de ma vie, un formidable instrument d'émancipation intellectuelle. Ils m'ont aidé à me libérer de mon temps, à prendre des distances vis-à-vis de lui, et plus encore, vis-à-vis de moi-même. Quand le monde tout entier paraît s'affaisser sur son axe et que l'on se sent gagné par la lâche tentation de composer avec ce qu'il charrie de plus médiocre, alors Péguy, Bernanos et Claudel sont des recours. Ils nous arrachent à la vulgarité ambiante et bien souvent nous en protègent. Non que chacun d'entre eux n'ait eu, à l'occasion, ses faiblesses. Mais leurs erreurs n'ont jamais été inspirées par la complaisance à leur époque ; ils n'ont jamais emprunté leurs aveuglements à leurs contemporains. Leur marginalité fut à la fois un fait subi et une situation voulue. Subie, parce qu'elle est en effet pour partie liée à leur position d'écrivains catholiques. Voulue, parce qu'en érigeant l'ostracisme dont ils furent victimes en sécession délibérée, ils ont fait de ce défi à leur temps la source principale de leur inspiration. Les grandes oeuvres peuvent bien exprimer leur époque, elles n'en sont pas moins bâties sur la solitude volontaire et la résistance à la contrainte extérieure. » Jacques Julliard.

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31 décembre 2008 3 31 /12 /décembre /2008 21:24
 
Qu'est-ce que l'homme?
                                                                         

de Chantal Delsol

Mis en ligne : [23-06-2009]

Domaine : Idées


Chantal Delsol, née en 1947, est philosophe. Membre de l'Institut, professeur  à l'université de Paris-Est, elle est l'auteur d'essais et de romans traduits en douze langues. Elle a récemment publié : La République, une question française (PUF, 2002), La grande méprise, Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste (La Table Ronde, 2004), Les deux Europe (Ed. du Sandre, 2007).



Chantal Delsol, Qu'est-ce que l'homme? Cours familier d'anthropologie? Paris, Cerf, Septembre  2008, 194 pages.

 

Ce livre tente de proposer quelques réponses à la question : " Qu'est-ce que l'homme ? " Cette question s'avère particulièrement cruciale aujourd'hui, parce que l'unité de l'espèce humaine a été et est encore remise en cause par toutes sortes de racismes ; et parce que la multiplicité des cultures, souvent source de conflits, nous convainc de chercher un fondement commun à l'humanité, sur lequel nous pourrions asseoir les modalités d'une vie commune à l'époque de la mondialisation. Par ailleurs, depuis plusieurs siècles, certains courants défendent l'idée selon laquelle l'homme n'est rien d'autre qu'une créature malléable que notre volonté pourrait définir et remanier. Peut-il y avoir un discours sur l'homme qui ne soit pas éminemment temporaire et aléatoire ? L'homme possède-t-il une " condition " qui ne saurait être dépassée sans que soit détruit l'être même qu'on voudrait servir ? Peut-on dire quelque chose de stable sur l'homme, valable dans le temps et dans l'espace ?
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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 09:52

Hommage à Barrès (2)                        


Textes choisis et présentés

par François Renié


Barrésistes et Barrésiens

Tous les noms des grands hommes ne se sont pas prêtés à former le nom d'une école à la fois et d'une sensibilité, d'un goût du cœur et d'une doctrine de l'esprit. Si le nom de Barrés y était plus favorable qu'un autre, c'était sans doute en vertu d'une obscure nécessité.

Il y a des amis et des admirateurs d'Anatole France, il n'y a même envers lui, chez les délicats, que des reconnaissants. Mais il n'y a pas de « franciens » et il n'y a pas de francisme. Sans doute parce qu'il y a d'abord des Français.

J'ose réserver le nom de barrésistes à ceux qui ont emprunté de Barrés la nourriture même de leur philosophie. C'est assez dire qu'il n'en reste pas beaucoup. Car le grand drame qu'a joué Barrés vivant est la crise d'une âme très individuelle; son culte du relatif et du périssable, sa révérence envers tout ce qui semblait plus durable que lui, son instable position, presque désespérée, entre un individualisme qui ne peut se renoncer et les disciplines qu'il accepte, -  voilà l'exemple le plus pathétique du monde, mais si j'ose dire, le moins facile à  reproduire ou à imiter. A n'en pas douter, Barrés a éprouvé jusqu'au bout la solitude et la mélancolie du génie, qui suffit à occuper une vie intérieure, mais qui, au bout du compte, ne pouvant s'ériger en règle générale, marque le désaccord affreux qui sépare la pensée et la vie.

Imbu de philosophie, et d'une philosophie beaucoup plus sérieuse qu'on n'avait coutume de dire, Barrés n'a jamais quitté sa vérité particulière. Ou, pour mieux dire, s'il a atteint en somme la vérité, il n'a jamais réussi à révéler qu'elle était autre chose que son amante privée. Cela frappe, séduit, émeut, cela ne convertit point. Il eût pu devenir l'intellectualisme même; cela se serait à peine remarqué, telle couleur il donnait à ce que touchait son âme instable et subtile ! Comme dit René Gillouin, le oui et le non, le moi et le non-moi n'ont pas cessé de parler en lui aussi confusément que dans son œuvre. Cela forme une originalité passionnante. Cela nous a inspiré une amitié que nulle autre n'aurait pu suppléer. Mais disons que cet exemple ne nous a conduit que sur des voies d'accès, non à un but. Dans le barrésisme doctrinal, c'est Barrés lui-même qui offusquait tout; et devant sa mort, dont nous n'avons pas cessé de fré mir, répétons à son propos, à son honneur mais contre lui en quelque sorte, qu'il n'existe peut-être au monde qu'une poussière d'âmes.

Est-ce à dire qu'il ne saurait y avoir des barrésistes proprement dits ? Peut-être, à respecter le sens étroit du mot. Peut-être les vrais barrésistes sont-ils ceux qui ne le sont plus. C'est-à-dire ceux qui ont poussé, plus loin que lui, aussi bien dans la politique que dans la religion. Eux, du moins, ils ne forment pas des héritiers stériles et serviles; ils ont essayé de mettre à leur tour en terre les talents reçus, mais pour les faire germer; et si Barrés ne les a guère considérés qu'avec un peu d'éloignement et-de respect craintif; c'est qu'ils lui montraient sa propre doctrine arrivée à ses fins naturelles, bref, l'individualisme immolé sur son propre autel. Or de cette solution il eut toujours la divination et la peur.

Et c'est là que se montre le conflit personnel qui nous rend Barrés si cher et à jamais si vivant. Même ceux qui ne se sont pas limités au barrésisme, restent des barrésiens fidèles et passionnés. On ne leur enlèverait pas ce titre sans les amputer d'une des parties essentielles de leur âme. Les hommes qui approchent de trente-cinq ans, aussi bien que ceux qui vécurent au temps de Simon et de Bérénice, ne peuvent même pas supposer ce qu'ils seraient si Barrès ne leur avait été révélé dès leurs années d'adolescence. Il leur a appris un mode, un plaisir particuliers de l'introspection. Ne vous récriez pas que c'est là chose bien prétentieuse et que ces gens sont terriblement niais s'ils se vantent de savoir cultiver leur moi. Dirait-on pas vraiment que c'est chose si difficile et surtout si agréable ? En réalité, c'est une étude qui donne plus d'amertume que de plaisirs, car ladite méthode est applicable aussi bien aux âmes désolées qu'aux âmes voluptueuses. Puis, qu'on lui en veuille ou non d'avoir été répandue chez les hommes, elle est chose de dignité.

Tous les êtres humains, pour parler comme le sage antique, s'efforcent par l'esprit de l'emporter sur les autres vivants. Il est bien naturel qu'ils veuillent approfondir sans cesse le fond insondable de leur conscience. Si cela est une présomption affreuse, on peut être assuré qu'elle porte avec soi sa punition. La gratitude immense qu'ont vouée à Barrés ses lecteurs juvéniles, n'est pas celle qu'on donne à l'inventeur d'un plat nouveau ou d'un parfum; c'est bien celle que mérite un Pascal, un Stendhal, et quelques autres. Il n'y a donc pas trace d'égoïsme dans cette reconnaissance. Outre que l'admiration est toujours un sentiment soumis et qui fait sentir son infériorité au sujet qui admire, elle n'a jamais été plus désintéressée que lorsqu'elle émane d'un moi subjugué par un autre, et qui ne s'aime plus lui-même qu'en aimant l'autre à travers lui.

On ne s'étonne donc pas que Barrés ait été l'objet d'un culte familier, intime, inattaquable, et qu'il doive le rester auprès de tous ceux qui savent encore le lire et le comprendre. Ses grandes œuvres que l'on peut appeler « objectives » aussi bien que ses manuels de psychologie, ses pages de doctrine comme ses pages d'histoire, sont éternellement vivantes parce qu'elles participent d'une même substance individuelle. Et chose inouïe pour un penseur, plus que sa pensée même, c'est peut-être sa personne qui est impérissable chez nous et nos successeurs.

André Therive.

(La Revue critique des idées et des livres - décembre 1923).


 

Hommage à Barrès

Un de mes anciens articles sur Barrès commence par : « Je suis à la campagne, sans livres, sans notes... » D'un autre, « Barrès s'éloigne[1] », j'ai souvent fait pénitence en disant qu'il avait été écrit « dans des gares, dans des chambres d'hôtel, sans livres, sans notes... » En somme, chaque article, j'ai reconnu ensuite qu'il avait été écrit légèrement. Et voici qu'au moment de tracer ce qui suit, qui est un « Barrès en 1953 », je juge que l'honnêteté serait de relire la plupart de ses ouvrages, je ne le fais pas, parce qu'un travail de création pure me requiert ailleurs, j'en relis deux ou trois, et allez-y ! Une fois de plus, nous allons être comme les autres : nous allons être léger et injuste. Comme les autres et comme ils sont avec nous.

Barrès en 1953. - La situation littéraire de Barrès est très basse parce qu'il y a plus d'une quarantaine d'années qu'on s'emploie à la ruiner. L'opération ne fut d'abord que de commando ; puis tout le monde s'y mit par bon ton. Quand tout le monde s'y met, la résistance devient impossible. Dès 1919, on peut dire que « ça y était ». Barrès était, dans nos Lettres, l'ennemi public numéro un, l'homme à abattre. Pour des raisons politiques, et allant plus loin, et plus bas, que la politique. La droite y prêtait la main avec joie ; il y avait longtemps que Barrès l'embêtait, parce que intelligent ; et puis, il faut faire risette à gauche : les catholiques de droite furent les plus acharnés contre lui quand parut l'innocent « Jardin sur l'Oronte ». Il avait aussi contre lui les femmes, je ne sais pas bien pourquoi.

Politiquement, la phrase qu'on lui prêtait, sur Charles Maurras, aurait dû (vraie ou fausse) suffire à le sauver : « Nos petits-neveux riront bien quand ils verront la place que nous lui avons faite. » Mais il faut croire qu'on ne la connaissait pas assez.

Il est heureux pour lui qu'il n'ait pas atteint les quatre-vingts ans, limite normale de toute carrière littéraire bien menée. Souffrant déjà, « sous l'œil des barbares », que fût-il devenu, dans l'étreinte des gorilles ? (Il paraît qu'il murmurait, devant les articles d'insultes : « Je me demande comment on peut répondre par tant de haine à tant d'amour. » Quoi ! Barrès ingénu ?) De l'abandon où il serait aujourd'hui j'ai eu une image de prévoyance. En 1919, quelques minutes avant le « défilé de la Victoire », allant rejoindre sa place dans la tribune officielle, interminablement au milieu de la chaussée vide, reconnu de tous, son nom prononcé, mais sans un vivat, dans un silence absolu. C'était le merci du peuple auquel il s'était donné tête et âme pendant quatre ans, le servant dans la dure épreuve, car il le servit vraiment. Pareil à ces chefs hindous victorieux, et qui néanmoins, dans le défilé, allaient à pied derrière les chefs anglais à cheval, comme des captifs, lui aussi chef des victorieux et cependant chef des vaincus, ou plutôt, pour continuer notre comparaison hindoue, chef dans sa nation de la caste des parias.

Ses perfides secrétaires, qui lui ont consacré un livre, y rapportent une parole de lui, que voici à peu près : « Je plains les pauvres écrivains quand ils ne sont plus là pour entretenir la petite flamme de leur renommée. » Maintenue férocement en veilleuse, la petite flamme de Barrès aura-t-elle la force de ne pas s'éteindre avant l'heure où tout se tasse, où les pouvoirs, et l'opinion derrière eux, oublient plus ou moins que Bossuet était chrétien, que Balzac se prétendait monarchiste, que Chateaubriand se prétendait l'un et l'autre, et les acceptent en vrac sans y regarder de trop près ? Je ne saurais dire.

Ce qui m'est personnel dans son « message » reste exactement ce que c'était au lendemain de sa mort.

Au lendemain de sa mort, « L'Illustration » publia la plus émouvante photo que je connaisse de lui. C'est pour moi le masque même de la lassitude et de la tristesse. Comme je faisais part de cette impression à son fils, celui-ci me dit : « Mais non, c'est seulement la mine maussade de quelqu'un que le photographe dérange dans son travail » Non, non, Philippe Barrès, ce n'était pas que cela !

Je suis frappé que personne n'ait attiré l'attention sur ces soupirs de fatigue qui s'élèvent si souvent des dernières années de Barrès. C'est un homme qui est excédé de toutes les heures ennuyeuses qu'il s'est imposé durant sa vie. Il dit : « J'ai compris, j'ai travaillé, j'ai servi, j'ai satisfait les parties hautes de moi-même. Mais qu'ai-je fait pour mon bonheur ? »

Dans le « Chant funèbre pour les morts de Verdun », paru en 1924, j'ai rappelé que, quelque temps avant sa mort, Barrès disait à un rédacteur du « Temps », qui le rapporta dans ce journal :


Je ne voudrais plus m'occuper que de poésie. Je n'ai aucune passion partisane ; les hommes m'apparaissent parfois comme par trop ressemblants, et je me surprends à ne plus les haïr, non plus qu'à les aimer beaucoup. Néanmoins, on a des devoirs, et il faut les remplir. Mais ceux de ces devoirs qui ont surtout forme d'obligations, qui compliquent ma tâche, augmentent mon labeur, je souhaiterai qu'on m'aidât à les accomplir : qu'on me soulageât de cette partie de ma besogne qui m'est devenue fastidieuse, et que je néglige un peu d'ailleurs, parce que je n'ai plus le temps ni le goût de m'y soumettre assidûment...


« L'Enquête aux pays du Levant », publiée après la guerre sur des notes de voyage prises en 1913, est pleine des cris qui peuvent échapper à un homme dont la vie quotidienne est sèche et grise. Sans cesse reviennent des phrases telles que : « Pour me donner une récompense, j'ai fait ceci ou cela... » Pauvre Barrès ! Se donner une récompense, c'est, pour lui, faire enfin quelque chose qui lui soit agréable après les corvées officielles dont il a empoisonné son voyage. « Il s'agit qu'enfin, après tant de contrainte (...) et oubliant des obligations de tous genres, je me laisse aller à ma pente naturelle », écrit-il en s'embarquant pour l'Orient. Après « tant de contrainte » ! Quel aveu que le rôle qu'il avait décidé à jouer, et qu'il soutint jusqu'au bout, n'était pas sa pente naturelle, et que, pendant la plus grande part de sa vie, il s'est contrarié !

« L'Orient, dit-il encore, est mon véritable destin. » Quel aveu que son autre destin (Lorraine, etc.) fut un destin postiche ou à demi postiche !

Dix ans plus tard, les conseils qu'il donnait à ses cadets, l'année même de sa mort, dans certaine « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature », sont tous dirigés dans ce même sens. Ses dernières paroles, son testament, c'est : « Aimez la fantaisie, la poésie, le loisir... » Mais citons-le plus avant :


Il nous faut des fleurs en surabondance. Aimez l'or, l'azur et la flamme. A tous ceux qui sont capables de prendre la vie par le côté poétique, nous demandons des images et des chants.

C'est un grand défaut, l'excès de volonté claire dans la vie spirituelle. Il faut errer, battre le pays, suivre un sentier, l'appel d'une lumière, d'un chant, d'une nostalgie, d'un archange, se faire des loisirs.

Las des systématisations, puissé-je jusqu'à ma mort faire étinceler tous ces germes de feu qui reposent dans l'âme.

Il faut des songes, des ombres, une espèce d'oisiveté et de solitude, et aussi quelque inquiétude. Librement offerts au destin, prêtez-vous aux quatre vents de l'Esprit qui souffle où il veut.


« C'est un grand défaut, l'excès de volonté claire dans la vie spirituelle. Il faut errer, battre la campagne... Las des systématisations... Prêtez-vous aux quatre vents de l'Esprit. » Comment n'a-t-on pas pris garde, à l'époque, qu'il y avait là autant de démentis formels donnés aux proclamations de sa quarante-cinquième année (« Spartam nactus es, hanc adorna »), hélas ! trop bien accomplies ? Comment ne serais-je pas frappé à distance par le fait que, aussitôt Barrès mort, je larguais l'amarre, rompais pour des années avec la vie parisienne et littéraire, afin de « ne plus me consacrer qu'à mes désirs et à la poésie » ? Les dernières années de Barrès furent-elles pour quelque chose dans cette libération, où les caïds de la littérature « libératrice » ne furent si certainement pour rien, et ne serait-il pas piquant que celui qui se voulut un maitre de devoirs ait été pour moi un maître de plaisirs ? En vérité, je pense que je suivis surtout ma pente, mais que, sur cette pente, ce que je ne cesserai d'appeler le testament de Barrès contribua à me pousser.

Nous autres écrivains, Barrès, par son art, nous montre ce qu'il faut faire ; par sa vie, ce qu'il ne faut pas faire. Ces travaux forcés de la célébrité, cette connaissance des hommes réduite, j'en ai peur, aux trois mille frelatés de la « société » parisienne, ces plaintes de la fin, ces horribles honneurs de l'après-fin, et tout cela parce qu'il faut ne cesser jamais d'occuper la scène, parce que la vanité sociale vous martèle sans cesse les oreilles de son : « Marche ou crève ! » - il y a là un climat suffocant, et qui le suffoqua. Il chercha à préserver de soi-même quelque chose. Seulement, quoi ? Ses « rêveries » ? Son « chant » ? « Tout désirer, tout mépriser », c'est très joli, mais enfin, il y a aussi ce qu'on obtient, et qu'on aime, et qu'on ne méprise pas. Est-ce qu'il n'avait pas de vie privée ? Ou est-ce que, vraiment, comme les confrères d'un rang plus humble, il lui préférait ses satisfactions de vanité ? Est-ce qu'il n'a eu, après tout, que ce qu'il préférait et voulait, quitte à l'emplumer de quelques gémissements mélodieux ?

Tout cela, qui me parait très sombre, il le porta avec noblesse (malgré les ficelles, qui sont plutôt des cordages, tant elles éclatent au regard). Cette noblesse, et sa pente naturelle vers toute noblesse, son talent admirable, cette pente et ce talent, qui le mettent tellement plus haut, comme écrivain et comme homme, que ceux qui usurpèrent sa place après lui, sa lucidité, son honnêteté (« le flot, qui me roula sans me salir »), sa fragilité, et quasiment son je ne sais quoi de désarmé, qui perça sur la fin, et cette franche et tardive contrition de ses erreurs à l'heure où l'on ne doit plus être que ce qu'on est, n'ont pas cessé de m'inspirer admiration, affection et respect : si ces sentiments sont communs dans les Lettres françaises d'aujourd'hui, tant mieux. Je le répète, sur toute son étendue, de son meilleur à son pire, il dépasse de beaucoup ses tristes successeurs. Ceux qui l'ignorent, et tout en l'ignorant le méprisent, ne savent pas ce qu'ils perdent, humainement, à ne pas le connaître et à ne pas l'aimer.


Henri de Montherlant.

(Les Nouvelles Littéraires, 26 novembre 1953).


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[1]. Les Nouvelles Littéraires, 26 décembre 1925.


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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 23:00

Hommage à Barrès                   

textes choisis et présentés

par François Renié


 

Nous ne pouvions pas ouvrir cette nouvelle série de la Revue Critique des Idées et des Livres, sans saluer la mémoire de Barrès. Il fut le maître, l'inspirateur et l'éducateur de la petite phalange qui, il y a un siècle, donna naissance à cette revue et l'hommage que nous lui rendons aujourd'hui s'adresse aussi à ces jeunes gens qui furent ses disciples et, pour certains, ses héritiers. Mais si la génération de 1900, marquée par des temps nouveaux et difficiles, choisit Barrès comme exemple et comme vigie, il nous semble que son oeuvre et que sa pensée peuvent être aussi utiles à notre génération, elle-même soumise à des vents violents et à des mers agitées.

On nous dira que Barrès sent le souffre et c'est vrai. Après avoir été adulé, porté aux nues, il fut tour à tour contesté, jugé, calomnié. Mais combien ces critiques nous paraissent aujourd'hui démesurées ou injustes. Patriote intransigeant, il le fut en effet, mais jamais dans les excès qu'on lui reproche et ses écrits, notamment les derniers, témoignent d'une volonté constante de s'élever au-dessus des querelles, de préserver l'unité de la patrie commune, de chercher derrière l'adversaire l'homme et le semblable. Il fut aussi sans aucun doute fasciné par le catholicisme mais en restant aux lisières de la foi, en conservant cette liberté d'esprit et cette malice qui lui firent écrire et défendre au grand jour la merveille de sensualité qu'est Un jardin sur l'Oronte. Egotiste et dandy, il en usa incontestablement tous les artifices et toutes les poses, au point de s'aliéner et d'exaspérer une partie de ses contemporains. Mais ceux qui le connaissaient bien nous ont livré depuis ce qui se cachait derrière le masque de la désinvolture et du mépris : une inquiétude qu'il fallait dissimuler, une angoisse à conjurer, un mal être qui l'ont souvent étreint jusqu'à l'extrême solitude.

Laissons le temps faire son office et rendre justice à Barrès. L'homme vaut bien mieux, en effet, que sa légende et son oeuvre dépasse de cent coudées les caricatures que la haine, l'injustice et l'ignorance ont trop souvent inspirées. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire ses livres ou de découvrir, à travers ses fameux Cahiers, une âme singulière, un personnage qui est loin d'être d'une seule pièce. Oui, Barrès fut ce « profond moraliste français, ce grand écrivain d'humeur, cet artiste, ce magicien des lettres (1) » que saluait Massis au moment de sa mort. L'analyste fut lucide, le témoin perspicace, l'orateur étincelant. L'écrivain lyrique, surtout, ne laisse jamais indifférent, lorsqu'au détour d'un récit de voyage ou d'une intrigue romanesque, il nous livre brusquement une de ces fulgurances qui font frissonner... Que l'on songe à certaines pages d'Un Homme Libre, du Jardin de Bérénice, des Déracinés, de la Colline inspirée, ou à ce terrible récit du sépulcre de Ravenne qui surgit en plein milieu des merveilles épicées du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Mais par delà les situations, les idées ou les personnages, ce qui frappe dans l'oeuvre barrésienne, c'est sa cohérence. Prise dans son ensemble, elle dégage un sens, un mouvement, une recherche de perfection qui est le vrai moteur de la création chez Barrès.  Il passe, presque sans effort, des confidences personnelles, des personnages à peine dessinés du Culte du Moi  aux foules grouillantes, à l'agitation électrique, aux grandes fresques du Roman de l'Energie Nationale, puis au dépouillement, à la maîtrise et la profondeur des dernières œuvres. On a pu se méprendre sur l'extrême sensibilité de Barrès, son goût de l'exotisme, son "romantisme". Aucune anarchie intellectuelle derrière cela; beaucoup de discipline, au contraire. Tout tend chez lui à utiliser l'émotion comme un objet de travail,  à chercher, à travers elle, à saisir le beau, le vrai, l'éternel. Ne disait-il pas : "Tout sentiment, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique", retrouvant là des accents qu'un Racine, qu'un Goethe ou qu'un Stendhal auraient pu avoir avant lui.

Le génie de Barrès tient aussi dans l'extrême variété de son inspiration, dans sa constante recherche de sensations, de ciels ou d'idées nouvelles. Il fut un écrivain voyageur, de Tolède à Sparte et jusqu'au Levant, trouvant - comme Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Gautier, Loti, Fromentin - dans chaque pays traversé, dans chaque nouvelle ville une autre conception de l'existence. La vie publique, la politique lui donnèrent aussi ce goût du mouvement, du débat d'idées, cette soif de saisir d'autres vérités et surtout celles qui sont impérissables. Cette curiosité, on la retrouve y compris dans ses propres controverses intérieures - Occident ou Orient, nihilisme ou religion, latinité ou germanité - qu'il ne souhaita jamais vraiment conclure. Jusqu'au bout, il chercha à surprendre, à rester mobile, rien en lui ne fut jamais sec ou desséché. Comme en témoigne cette confidence presque candide faite à Pierre Varillon quelques mois avant sa disparition : "Je ne suis pas né, disait-il, pour cesser d'avancer et de découvrir des aubes, des midis, des couchants, des étoiles, auxquels je dédierai les chants du printemps, de l'été, de l'automne et les plus beaux, ceux de l'hiver, où les espérances étincellent au milieu d'un firmament de souvenirs."

Il nous faut donc relire Barrès. Même si les multiples facettes de l'homme, ses ambigüités, ses sortilèges et ses charmes, font que cette lecture n'est ni sans piège, ni sans risque. Dans la belle biographie qu'elle lui consacre (2), Sarah Vajda place en exergue ces quelques lignes qui indiquent assez bien les desseins du jeune auteur d’Un homme libre : " Nous ne conquérons jamais ceux qui nous précèdent dans la vie. En vain nous prêtent-ils du talent, nous ne pouvons les émouvoir. A vingt ans, une fois pour toutes, ils se sont choisis leurs poètes et leurs philosophes. Un écrivain ne se crée un public sérieux que parmi ceux de son âge ou mieux encore, parmi ceux qui le suivent." A peine y sent-on une pointe d'amertume vis à vis des maîtres qu'il fréquenta dans sa jeunesse et qui l'ont méconnu ou déçu. Mais c'est surtout l'orgueil qui y perce et cette sensation, à l'aune des premiers succès, que son oeuvre fait écho dans les générations nouvelles, qu'un vaste public l'y attend, qu'il est à prendre, à séduire et à placer sous influence. Car Barrès charma. Une partie de la jeunesse française se rangea un moment sous sa gloire. Il fut l'enchanteur d'une longue série de poètes, d'hommes de lettres ou de publicistes, qui - de Maurras à Blum, d'Aragon à Mauriac, de Drieu à Malraux, de Montherlant à de Gaulle - n'ont jamais fait mystère de ce qu'ils lui devaient. Malgré ses détracteurs, c'est avec l'appui des meilleurs talents de son siècle qu'il affronte la postérité.

Sans attendre l'hommage plus complet que nous ne manquerons pas de lui rendre prochainement, nous reproduisons aujourd'hui deux articles, deux témoignages sur l'homme et sur son influence. La Revue Critique des Idées et des Livres publia le premier, signé d'André Thérive, en décembre 1923 (3), quelques mois après la mort de Barrès et on y mesure bien l'impact qu'eut cette disparition sur toute une génération de barrésistes et de barrésiens. Quant au second, de la plume d'Henry de Montherlant, il parut dans le numéro des Nouvelles Littéraires consacré à Barrès, trente ans après sa mort (4). Rapide, excessif, injuste - en particulier pour Maurras qu'il retrouva plus tard - l'auteur des Bestiaires nous livre pourtant un portrait magnifique. Celui d'un homme enfin débarrassé de ses légendes et de sa part d'ombre, et dont l'oeuvre, décantée, peut maintenant apparaître en pleine lumière.

 

François Renié.


[Lire la suite

 


(1) Henri Massis, Jugements (Plon, 1923).

(2) Sarah Vajda, Maurice Barrès (Flammarion, 2000).

(3) La Revue critique des idées et des livres, 25 décembre 1923.

(4) Les Nouvelles Littéraires, 26 novembre 1953.

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 00:12

Le nouveau                               

XXIème siècle           

 

par Jacques Sapir

Mis en ligne : [16-12-2008]

Domaine : Idées

le nouveau XXIème siècle

Jacques Sapir, directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'École économique de Moscou, a notamment publié: Les Économistes contre la démocratie (Albin Michel, 2002), Les Trous noirs de la science économique (Seuil, " Points Économie 2003), Quelle économie pour le XXe siècle ? (Odile Jacob, 2005), La Fin de l'eurolibéralisme (Seuil, 2006).
 

Jacques Sapir, Le nouveau XXIème siècle: du siècle américain au retour des nations, Paris, Le Seuil, Mars 2008, 175 pages.

La dissolution de l'URSS et la guerre du Koweït ont signé en 1991 la fin du XXe siècle. On imaginait alors un XXIe siècle dominé par les États-Unis, hyper puissance militaire et économique. Mais ce " siècle américain " a avorté entre 1997 et 2003. La crise financière internationale de 1997-1998 a suscité l'irruption de nouvelles stratégies économiques, le sursaut de la Russie, la rupture de nombreux pays latino-américains avec le modèle américain et l'émergence de la Chine comme pivot de la stabilité en Extrême-Orient. En tentant de restaurer leur hégémonie par la force, les États-Unis ont engendré, en Afghanistan et en Irak, deux désastres militaires et politiques. Alors qu'ils faisaient figure de victime le 11 septembre 2001, ils sont aujourd'hui isolés diplomatiquement et doivent affronter l'image de Guantanamo et des tortures à Abou Ghraïb. Sous nos yeux naît un nouveau XXIe siècle, sans puissance régulatrice, marqué par un monde multipolaire et où la souveraineté nationale redevient un axe clé de la pensée politique. Las, les élites européennes tardent à reconsidérer leurs politiques à l'aune de cette nouvelle donne. Comme leurs aînées incapables de comprendre le XXe siècle ouvert par la " Grande Guerre ", elles s'accrochent à des prismes politiques obsolètes. Pour combattre la répétition de cette erreur funeste, Jacques Sapir s'attache à montrer quelles leçons la France et l'Europe devraient tirer d'une perception plus juste du siècle qui vient.

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 00:10

Le retour de l'Histoire 

et la fin des rêves                    


par Robert Kagan

Mis en ligne : [16-12-2008]

Domaine : Idées



Robert Kagan est un des principaux membres de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Diplômé des universités de Yale et de Harvard, il a travaillé au Département d'Etat américain de 1984 à 1988. Éditorialiste au Washington Post, auteur de La Puissance et la Faiblesse (Plon, 2003), il est membre du Concil on Foreign Relations. Il vit actuellement à Bruxelles.
 

Robert Kagan, Le retour de l'histoire et la fin des rêves, Paris, Plon, Août 2008, 161 pages.

Les espoirs apparus à la fin de la guerre froide d'un monde sans conflit idéologique et stratégique n'étaient qu'un mirage. Le monde est resté tel quel. Presque partout l'État-nation demeure aussi fort que par le passé et si les Etats-Unis restent l'unique superpuissance, l'influence croissante des grandes autocraties, Chine et Russie, est à nouveau une caractéristique majeure de l'échiquier international. De surcroît, un antagonisme encore plus ancien a éclaté entre d'une part, l'islamisme radical et d'autre part, les cultures laïques et modernes. Face à ces périls, les démocraties se sont montrées divisées et ont douté de leur éthique. Elles se sont affaiblies et démoralisées au pire moment. Mais l'Histoire est de retour. Avec le regard aiguisé du stratège, Kagan pose les grandes questions auxquelles elles devront se mesurer dans les années à venir, et celle qui les résume toutes : veulent-elles encore écrire l'Histoire ou laisser d'autres l'écrire à leur place ?

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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