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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 15:54

Oeuvres                                     

 

de Joseph de Maistre

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées




 

Le comte Joseph de Maistre, né à Chambéry en Savoie le 1er avril 1753 et mort à Turin (Piémont) le 26 février 1821, est un homme politique, écrivain et philosophe savoisien. Il est membre du Sénat savoisien, avant d'émigrer à Lausanne en 1793 quand les français occupent la Savoie ; il passe ensuite quelques années en Russie, avant de retourner à Turin. Joseph de Maistre reste l'un des pères de la philosophie contre-révolutionnaire française et antilumière. Joseph de Maistre est le principal représentant, avec Louis-Gabriel de Bonald, de la réaction traditionaliste contre la Révolution française. Il oppose au rationalisme du XVIIIème siècle le sens commun, la foi, les lois non-écrites. Il notamment l'auteur des Considérations sur la France (1796), du Pape (1819), des Soirées de St-Petersbourg ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence (1821), de l'Examen de la philosophie de Bacon (1836).


Pierre Glaudes, professeur de littérature française à l'université de Toulouse II, a consacré l'essentiel de ses travaux aux romanciers et essayistes français du XIXe siècle. Il a établi pour "Bouquins" l'édition du Journal de Léon Bloy.

 


Joseph de Maistre, Oeuvres, Présentées par Pierre Glaudes, Paris, Robert Laffont, Janvier 2007, 1348 pages.

La postérité a retenu de Joseph de Maistre qu'il a été l'un des plus fermes partisans de la contre-révolution. Ses adversaires l'ont peint comme un doctrinaire sectaire, pourfendeur des idées nouvelles. Ce portrait comporte une part de vérité : ennemi déclaré des Lumières, Maistre développe une philosophie de l'autorité, dénonçant l'illusion des droits de l'homme et de la démocratie, qui peut légitimement révolter une conscience moderne. Quelles raisons a-t-on de lire un tel penseur au début du XXIe siècle ? A en croire les meilleurs esprits, ces raisons ne manquent pas. Cioran en propose un usage thérapeutique : il s'agit de parier ironiquement sur les excès d'un dogmatisme "aussi habile à compromettre ce qu'il aime que ce qu'il déteste ". Une autre raison de lire Maistre consiste à chercher dans son œuvre un révélateur, au sens chimique du terme. C'est ce que suggère George Steiner, lorsqu'il affirme que ce penseur est un prophète, qu'il annonce le malaise idéologique de la modernité en montrant la violence inscrite dès l'origine dans l'émancipation révolutionnaire. Mais on peut aussi lire Maistre, comme Valéry, à la façon du dilettante pour la saveur de son écriture. Ses traits d'esprit sont rehaussés par une langue admirable : causticité, imagination, acuité intellectuelle, Maistre séduit jusqu'à ses adversaires. Ce volume s'adresse aux historiens, aux philosophes, aux juristes et aux amateurs de littérature. Il réunit un choix des œuvres les plus célèbres de Maistre - Considérations sur la France, Essai sur le principe générateur..., Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Eclaircissement sur les sacrifices -, mais aussi des textes moins connus et partiellement inédits - Six Paradoxes, Sur le protestantisme - établis dans le respect des manuscrits. Et, pour la première fois, sous forme de Dictionnaire, une petite encyclopédie de la pensée maistrienne. A redécouvrir, même si l'on n'est pas un "affreux réactionnaire ". Pierre Glaudes

 

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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 23:18

Les illusions du progrès          

 

par Georges Sorel

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées



 


Georges Eugène Sorel (1847 – 1922) est un philosophe et sociologue français. À la fois antidémocratique et révolutionnaire, la pensée de Sorel a influencé de nombreux penseurs et hommes politiques du XXème siècle, tant de droite que de gauche. Parmi eux, des personnalités proches de l'Action française comme Georges Valois, Pierre Lasserre ou le catholique René Johannet, des libéraux comme Piero Gobetti, des socialistes comme le Hongrois Ervin Szabó, des communistes comme Antonio Gramsci et le jeune Georg Lukács, des anti-conformistes comme Curzio Malaparte, des sociologues comme Jules Monnerot et Walter Benjamin, des théoriciens politiques comme Carl Schmitt ou encore des économistes comme François Perroux.
Parmi ses oeuvres majeures :  La décomposition du marxisme (Marcel Rivière 1910, réed. PUF, 1982), Réflexions sur la violence (Marcel Rivière, 1919, réed. Seuil, 1990), Matériaux d'une théorie du prolétariat (Marcel Rivière, 1919).


Yves Guchet, Agrégé de droit public, est professeur émérite de l'Université de Paris-X-Nanterre.

 


Georges Sorel, Les illusions du progrès, suivi de L'avenir socialiste des syndicats, Présenté par Yves Guchet, Paris, L'Age d'Homme, Septembre 2007, 315 pages.


Le titre donné par Sorel au recueil d'articles publiés dans le Mouvement socialiste, il y a un siècle, pourrait induire en erreur. Les Illusions du progrès ne constituent pas une dénonciation du progrès technique, mais la remise en cause d'une idéologie qui trouve son origine au XVIIe siècle avec la pensée cartésienne, pour s'affirmer au siècle suivant comme idéologie de la bourgeoisie, à travers l'Encyclopédie de Condorcet. Mais conquérante, puis dominante, la bourgeoisie n'a plus qu'une ambition : se maintenir au pouvoir, et l'idéologie du progrès y contribue en pénétrant l'ensemble de la société. Cette idéologie a un principe: trouver des explications simples permettant de " résoudre toutes les difficultés que présente la vie quotidienne ". Dès lors, le progrès n'apparaît pas " comme l'accumulation de savoirs mais dans l'ornement de l'Esprit qui, débarrassé des préjugés, sûr de lui même et confiant dans l'avenir, s'est fait une philosophie assurant le bonheur à tous les gens qui possèdent les moyens de vivre largement ". Et doit-on ajouter, de tous les autres qui se laissent abuser. C'est cette philosophie illusoire du progrès que Sorel se propose de dévoiler pour mieux la combattre.

 

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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 00:34

La reine du monde                

 

par Jacques Julliard 

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées






Jacques Julliard, né le 4 mars 1933 est un journaliste et intellectuel français, historien de formation et ancien responsable syndical. Figure emblématique du catholiscisme de gauche, il a assumé jusqu'en 1976 des responsabilités confédérales au SGEN et à la CFDT. Il collabore régulièrement à la revue Esprit, au Nouvel Observateur et dirige la revue Mil neuf cent. Il est également directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Il a récemment publié : Dictionnaire des intellectuels français
(Seuil, 2002), Le choix de Pascal (Desclée de Brouwer, 2003), Que sont les grands hommes devenus ? Essai sur la démocratie charismatique (Saint-Simon, 2004), Le Malheur français, Flammarion (Flammarion, 2005), L'Argent, Dieu et Le Diable, Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne ( Flammarion, 2008).

Jacques Julliard, La reine du monde, Essai sur la démocratie d'opinion, Paris, Flammarion, Janvier 2008, 125 pages.


Ce livre est né d'une réflexion à chaud sur ce que la dernière campagne présidentielle a changé dans les mentalités et dans les mécanismes politiques : nous sommes en train de passer de la démocratie représentative, c'est-à-dire le Parlement, à la démocratie d'opinion, ou doxocratie. Le système parlementaire du passé, fondé sur une véritable délégation de souveraineté de l'électeur à l'élu, a fonctionné tant que le citoyen n'avait pour tout moyen d'expression que le droit de suffrage. Aujourd' hui, les sondages, la télévision et surtout Internet ont ont bouleversé la donne : l'électeur ne se contente pas d'être souverain un jour tous les cinq ans, il veut participer à son propre gouvernement. N'est-ce pas la loi de la démocratie ?

 

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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 23:45

La pensée française                      

à l'épreuve de l'Europe


par Justine Lacroix

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées

 



Justine Lacroix est professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Michaël Walzer, le pluralisme et l'universel (Michalon, 2001) ; Communautarisme versus libéralisme : quel modèle d'intégration politique ? (Editions de l'ULB, 2003) et L'Europe en procès: quel patriotisme au-delà des nationalismes ? (Editions du Cerf, 2004).


Justine Lacroix, La pensée française à l'épreuve de l'Europe, Paris, Grasset, Juin 2008, 129 pages.

Penser à l’Europe n’est pas le passe-temps favori de la plupart des gens. Ce n’est pas non plus l’occupation la plus prisée des philosophes contemporains, notamment en France, où les principaux auteurs ne s’y sont intéressés que ré-cemment, et le plus souvent grâce à l’impulsion donnée par les deux référendums organisés en 1992 et en 2005. Pourtant, depuis le projet pour " la paix perpétuelle " de l’abbé de Saint-Pierre et celui de la confédération des peuples de Jean-Jacques Rousseau jusqu’au plan pour la " réorganisation de la société européenne " du comte Henri de Saint-Simon, la pensée française a, dans le passé, abondamment nourri les interrogations sur l’identité politique de l’Europe. Les idéaux cosmopolitiques du républicanisme kantien ont également joué un rôle décisif dans la reformulation des conceptions républicaines au XIXe siècle. Contrairement à ce que prétend une vulgate qui s’est parfois revendiquée comme l’héritière de la IIIe République pour promouvoir une vision étroite de l’État-nation, le combat pour un ordre politique et juridique international et pour une forme de patriotisme européen articulé au patriotisme national était au cœur des préoccupations d’un Célestin Bouglé ou d’un Léon Bourgeois . Quant à Jules Barni, il prônait l’instauration des " États-Unis d’Europe " en défendant, par référence à Emmanuel Kant, la mise en place d’une " confédération de libres démocraties " . En 1933, quelques décennies et une guerre mondiale plus tard, Julien Benda publiait son Discours à la nation européenne. Dans ce pamphlet, aujourd’hui largement oublié, l’essayiste livrait un vibrant plaidoyer en faveur d’une Europe identifiée à la victoire de la raison et de l’universalité sur les dangers du particularisme incarné par " l’ortie des caractéristiques nationales ". C’est pourquoi, contrairement à ce que suggérait le titre de son livre, l’Europe ne devait pas, pour Benda, " s’enclore dans un nationalisme à la seconde puissance " : la construction européenne n’a de portée morale que si, " loin d’être une fin à elle-même, elle n’est qu’un moment de notre retour à Dieu, où doivent sombrer tous les instincts, avec tous les orgueils et tous les égoïsmes " . L’unification européenne devait marquer, en somme, la victoire de la raison et de l’abstraction sur le concret et la particularité. Avec cette ambiguïté, cependant, que l’universalisme est alors fort opportunément identifié à la France et les dangers du particularisme à l’Allemagne. Quant à la question de savoir quelle serait la langue supranationale, il ne semble guère faire de doute, pour Benda, que les Européens choisiraient la plus rationnelle, à savoir le français. En d’autres termes, " le schéma directeur européen de Benda prend plutôt la forme d’un hexagone ". A la même époque, la question européenne faisait partie des préoccupations desdits " non-conformistes des années trente " et, plus particulièrement, de ces figures emblématiques de l’Ordre nouveau que furent Robert Aron et Alexandre Marc. Ces derniers refusaient de fonder leurs appels au fédéralisme sur une simple association d’États-nations condamnés, selon eux, à une rivalité aussi incessante que stérile. C’est pourquoi un des textes publiés, la même année que le pamphlet de Benda, par l’Ordre nouveau se prononçait pour une " organisation régionaliste de l’Europe ". Une idée approfondie dans la livraison de novembre 1934 où René Dupuis exprimait le vœu que les peuples européens s’acheminent vers une " révolution fédéraliste " propre à permettre l’épanouissement d’un pluralisme brimé par le morcellement de l’Europe " en unités politiques de plus en plus étanches et fermées " . Dans le même numéro, Robert Aron proposait notamment d’instaurer entre les peuples européens une " zone d’échanges planés " et de créer, pour ce faire, " un organisme supranational " ayant pour tâche de coordonner la production et la répartition des " produits nécessaires à la vie " . Après la guerre, tant les idées que les hommes autour desquels s’était constituée cette génération " non-conformiste " ressurgiront dans les mouvements fédéralistes - et notamment dans le groupe et la revue La Fédération où Marc et Aron seront rapidement rejoints par des anciens de la Jeune Droite d’avant guerre, tels que Jean de Fabrègues ou Thierry Maulnier . Curieusement, cette réflexion foisonnante a connu une sorte d’éclipse depuis le lancement effectif de la construction européenne, à la fin des années 1950. De la signature du traité de Rome, en mars 1957, à celle du traité de Maastricht, en février 1992, peu de grandes figures de la pensée politique française sont intervenues sur le processus d’intégration entre les pays du Vieux Continent. A quelques exceptions notables, parmi lesquelles Raymond Aron dans certains de ses écrits. On sait que ce dernier a régulièrement fait preuve d’une attitude réservée quant aux projets d’unification européenne. Pourtant, comme l’a montré Pierre Kende, le scepticisme du philosophe n’était peut-être " que l’expression d’une déception, elle-même conséquence d’un investissement affectif de tout premier ordre ". C’est du moins ce que semble indiquer cette véritable profession de foi adressée à des étudiants allemands : " La communauté européenne, ce n’est pas le thème pour l’enthousiasme d’un jour, c’est le terme de l’effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération ". Ce discours fut prononcé en 1952, soit deux ans avant l’échec du seul projet d’unification politique (la Communauté européenne de défense) qu’Aron aura eu l’occasion d’observer. C’est pourquoi l’histoire des institutions européennes - qui s’est inscrite, durant son existence, dans le cadre d’une coopération principalement économique - n’aura pu que " nourrir son scepticisme " dans la mesure où elle éludait ce qui était essentiel pour lui, à savoir " le politique et le militaire " . Plus précisément, ce seraient avant tout des " considérations sociologiques " qui permettraient de rendre compte de la position dubitative d’Aron sur la question européenne. Dès 1962, dans Paix et guerre entre les nations, il estimait ainsi que la formation d’un Marché commun ne déboucherait " ni par nécessité juridique ni par nécessité économique sur une authentique fédération ". Penser que l’intégration économique engendrerait, " d’un coup de baguette magique ", l’Europe unie revenait, pour lui, à supposer que l’économique englobe le politique ou que la chute des barrières douanières ferait tomber d’elles-mêmes les barrières politiques et militaires. Or, pour Aron, " ces deux suppositions sont fausses ". La thèse du " fédéralisme clandestin " ou du " fédéralisme sans douleur " manquerait l’essentiel, à savoir le " pouvoir communautaire, animé d’une volonté communautaire, l’État et la nation, la collectivité humaine, consciente de son originalité et résolue à l’affirmer face aux autres collectivités " . Autrement dit, " le système d’obligations " tissé par les institutions européennes ne créerait pas de lui-même la volonté commune parmi les Français, les Allemands, les Italiens d’" être autonomes désormais en tant qu’Européens et non plus en tant que membres des nations historiques ". Ce qui ne signifie pas pour autant, pour Aron, qu’une autorité légitime ou la conscience d’une nationalité supérieure ne puisse émerger progressivement de la Communauté économique, mais cela ne pourrait se faire qu’à la condition sine qua non que " les peuples le veuillent et que les gouvernants agissent en fonction de cette volonté, ou encore à condition que les gouvernements agissent en vue de la fédération et que les peuples y consentent ".

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 23:48

La Fontaine

chez les voleurs (2)            

 

Une nouvelle de Jules Lemaître

 

Jean de La Fontaine passa trois journées charmantes dans la maison du capitaine. Il se levait tard, mangeait bien, buvait sec et s'amusait extrêmement des spectacles imprévus que lui donnait l’étrange compagnie. Pendant que les autres étaient dehors, il revoyait les vers de Cascaret, fit même pour lui la chanson de Dupont et la Guimbarde et Dieu gard’ de mal Lubin et sa loyale amante; conversait avec dame Angilberte, à qui il trouvait beaucoup de sagesse, et, le reste du temps, il dormait.

L'après-midi du quatrième jour, comme il était seul dans la salle, somnolant parmi les pots, un jeune robin entra, vêtu à la dernière mode, petit chapeau, vaste perruque blonde, petit pourpoint grand collet et grandes manches, avec de larges canons et une abondance de petite oie qui le faisaient ressembler à un pigeon pattu. Le galant s'avança vers La Fontaine et lui dit :

— Le capitaine Cascaret, sans doute ?

Jean inclina le menton, non pour tromper le visiteur, mais parce que, dans l'état d'agréable torpeur où il était, l’effort de parler ou seulement de remuer la tête en signe de dénégation lui eût semblé trop rude.

Alors le jeune robin expliqua qu'il avait recours aux bons offices de l'illustre capitaine Cascaret pour se venger d’un seigneur qui lui avait soufflé sa maîtresse. Il s'agissait de bâtonner son rival, puis de le défigurer par quelque estafilade. On le rencontrerait tel jour, à telle heure, en tel lieu et sortant de telle maison. « D'ailleurs, ajouta le robin, je serai là tout proche, et je vous le désignerai moi-même, à vous et à vos lieutenants. Et je paierai ce qu'il faudra. »

Jean de La Fontaine, que ce discours avait à demi réveillé, ré pondit simplement :

— Monsieur, ce que vous demandez est fort vilain. Je n’en ferai rien, je vous assure.

Le jeune bourgeois aurait eu bonne envie de se fâcher, s’il n’avait réfléchi aux dangers d'une querelle avec un homme d'épée aussi réputé que le capitaine Cascaret. Il se contint, allégua qu'il n'avait jamais été dans les académies, sans quoi il ne s'en fût remis à nul autre du soin de châtier son rival; qu’il n’entendait, du reste, lui faire appliquer que des coups fort légers, humiliants et non pointdouloureux; qu’il adorait sa maîtresse, et qu'il était désespéré de 1’avoir perdue; enfin, qu'il donnerait à Cascaret jusqu’à cinquante écus s'il consentait à se faire le vengeur d'une flamme injustement méprisée. Sur quoi, il laissa échapper quelques larmes.

— Mon enfant, dit Jean de La Fontaine touché, je compatis à votre chagrin; mais, quand vous m’offririez les trésors de Golconde, je refuserais de faire ce que vous attendiez de moi. Mon naturel répugne à la violence, et principalement dans les choses de l’amour...

— S'i1 le faut, dit 1e jeune homme, j'irai jusqu'à soixante écus.

Mais Jean continua sans l'entendre :

— Votre dessein, outre qu'il marque peu de bravoure et peu de loyauté, me paraît fort déraisonnable. J’ai quelquefois aimé sans être aimé moi-même. Je me réfugiais alors dans le vin, dans le sommeil ou dans un autre amour. Faites comme moi, mon cher enfant. On ne force point les cœurs. Je n’ai pas l’honneur de connaître votre maîtresse; mais je suis sûr qu'en vous préférant un autre amant, cette charmante fille a cédé à un mouvement irrésistible. Si elle aime vraiment votre rival, elle me paraît non seulement excusable, mais intéressante et vous devez même la louer de sa sincérité. Que si elle l'a préféré parce qu'il est homme de cour, ou à cause de ses grands biens, dites-vous qu'elle n'est qu'une personne vaniteuse ou intéressée et qu'elle ne vous méritait pas. Les raisons de nous consoler ne nous manquent jamais si nous savons nous y prendre. Au surplus, vous êtes jeune, bien fait, galamment habillé, et j'ai vu que vous aviez de l’esprit; vous ne pouvez donc manquer de faire impression sur quelque autre belle personne, qui vous dédommagera du mauvais procédé de votre infidèle. Et ne dites point que vous êtes à jamais incapable de vous éprendre d'un nouvel objet. Les belles personnes, mon enfant, nous apportent toutes à peu près le même plaisir, qui est vif, mais court; c'est notre imagination qui l'embellit, le rend plus fin et plus délicat, le diversifie, l'agrandit par l'attente et par le souvenir... Un garçon fait comme vous trouve peu de cruelles, ou, s'il en trouve, les consolatrices ne sont pas loin... Allez, allez, mon enfant... plus un mot... laissez-moi... j'ai beaucoup à travailler aujourd'hui.

Et il poussa affectueusement vers la porte le jeune bourgeois stupéfait d'avoir rencontré chez un spadassin tant de douceur et de désintéressement, ravi d'ailleurs de ses dernières paroles et, pour le reste, à peu près consolé.

Mais, comme Jean de La Fontaine regagnait son banc, il heurta Cascaret qui l'attendait les bras croisés :

— Monsieur, dit froidement le capitaine, j'étais au haut de l'escalier et j'ai entendu toute votre conversation. Je vous croyais mon ami, et vous venez de me faire perdre soixante écus.

— Monsieur, répondit La Fontaine, je vais les chercher et je vous les apporte.

Et il sortit, après un grand salut.

 

  *  *
  *

 

Il rentra chez lui tout d'un trait, prit soixante écus dans sa cassette qui, par grand hasard, était assez garnie, et se dirigea vers la maison de Cascaret. Mais il rencontra en chemin un ami qui le mena souper, puis à la comédie.

Le lendemain, il dormit tard, puis fut rêver dans la forêt de Boulogne.

Le jour suivant, il prit le coche pour Reims où il passa deux semaines chez son ami Maucroix.

Et ainsi de suite...

Mais, trois mois environ après sa rencontre avec Cascaret, il entra chez le digne capitaine :

— Monsieur, voici les soixante écus que je vous ai promis il y a quelques jours.

— Je ne vous attendais plus, Monsieur, dit sèchement Cascaret.

— Avez-vous donc cru. Monsieur, que je consentisse à vous faire tort ?

Alors Cascaret, cessant de feindre :

— Et vous, avez-vous cru, Monsieur, ou plutôt mon maître et mon ami, que je doutasse de votre parole? Et croyez-vous, à présent, que j'aie le cœur assez bas pour accepter ces misérables écus? Il est vrai que vous m'en frustrâtes, mais ce fut par un de ces mouvements débonnaires et gracieux dont je voudrais que l'élégance me fût quelquefois permise. Au reste, ne vous ai-je pas aussi frustré, en quelque manière, des vers divins que vous avez daigné, ça et là, semer dans mes humbles chansons? Et j'aurais l'âme assez ravalée pour admettre dans mon escarcelle avare cet argent qui, sans doute, est le prix de vos doctes veilles? Non, non, de par tous les diables! Mais, si vous le voulez bien, nous l'allons manger et boire en compagnie de ces gens simples et de ces bonnes créatures.

Toute la maison fit fête à Jean de La Fontaine. Il ne la quitta que le surlendemain, embrassé et caressé de tous, et sur la promesse d'y revenir souvent.

Il y revint quelquefois.

Jules Lemaître.

 

[Retour au début du texte]


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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 23:32
Le Comte                  
de Chambord                          

                                                                         

de Daniel de Montplaisir

Mis en ligne : [30-11-2009]

Domaine : Histoire


 

Daniel de Montplaisir, conseiller de l'Assemblée nationale et historien, est notamment l'auteur de La Monarchie (Le Cavalier Bleu, collection " Idées reçues ", 2003).


Daniel de Montplaisir, Le comte de Chambord, Paris, Perrin, Mai 2008, 735 pages.

 

Pour l'histoire, l'homme reste le " comte de Chambord ". Pour les royalistes, qui l'ovationnèrent comme " duc de Bordeaux puis le reconnurent comme " Henri V ", il fut le " roi ", le dernier roi de France. Il le fut doublement : le 2 août 1830, lorsque son grand-père Charles X abdiqua en sa faveur, et le 24 août 1883, lorsqu'il mourut sans enfants, laissant béante une succession de France qui demeure irrésolue à ce jour. L'alternance de ses silences et de ses prises de position publiques, les choix qu'il fit, dans des conditions souvent mystérieuses, passionnèrent les historiens. Pourquoi avait-il refusé la couronne que la chute du second Empire lui offrait sur un plateau ? Son obstination à n'accepter de Restauration qu'avec le drapeau blanc cachait-elle un prétexte pour échapper à son destin ou bien un manque consternant de sens politique ? Faute de réponse, l'histoire oublia le comte de Chambord. Jusqu'à ce que ses archives privées, que l'on croyait perdues, soient récemment retrouvées. Leur exploitation permet de redécouvrir le roi Henri V et sa raison d'être : se préparer à assumer la charge de la France. Elle permet aussi de dépeindre l'homme qui, loin des cercles royalistes qui en firent une icône, mena la vie quotidienne d'un haut personnage de son temps. Le présent ouvrage dissipe le mystère politique et humain. Mais l'héritage du dernier monarque continue de planer comme une ombre sur l'histoire de France.

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la revue critique des idées et des livres - dans Notes Histoire
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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 16:00

Dufy, le plaisir      


Exposition Raoul Dufy

Mis en ligne : [29-11-2008]

Musée d'art moderne de la ville de Paris

Jusqu'au 11 janvier 2008.


 



Le musée d'art moderne de la Ville de Paris
remet à l'honneur le "peintre de la joie", Raoul Dufy (1877-1953), célèbre de son vivant puis tombé en désuétude. Il s'agit de la première rétrospective qui lui soit consacrée à Paris, depuis sa mort.


Raoul Dufy, le plaisir. - Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 11 Avenue du Président Wilson, Paris 16 ème. - Tous les jours de 10h à 18h, jeudi  de 10h à 22h. Fermé le lundi et les jours fériés. - Jusqu'au 11 janvier 2009.

 

Présentation. - "Raoul Dufy, le plaisir" expose 120 peintures, 90 dessins, gravures ou livres illustrés, des céramiques et des tissus avec l'objectif de "remettre au premier plan un artiste trop vite jugé", dit Fabrice Hergott, directeur du musée d'art moderne de la Ville de Paris.

Raoul Dufy a été très célèbre de son vivant puis sa réputation a considérablement décliné dans les années 70, quand le regard s'est modifié. "Je n'étais pas suffisamment radical", dit-il. Le titre de l'exposition est tiré d'une phrase de Gertrude Stein, collectionneuse de Picasso, mais aussi de Dufy : "Raoul Dufy est plaisir", écrit-elle en 1946, pour évoquer le "joie de vivre" exprimée dans la peinture de l'artiste, toute de couleurs, de formes légères, d'arabesques. Le musée d'art moderne de la Ville de Paris possède une riche collection de cet artiste, dont la monumentale "Fée Electricité". Ce tableau de 600 m2 en 250 panneaux est abrité de manière permanente dans une salle qui lui est dévolue, et termine l'exposition.

Dufy, natif du Havre, participe au début du siècle à l'aventure de l'art moderne. Il flirte avec le fauvisme dont il garde dans ses paysages le goût de la couleur. Il se rapproche un temps du cubisme mais ajoute aux compositions qu'il peint au côté de Braque, des balustrades, des palmes. "Malgré tous mes efforts (...), mes études, celles que je préfère, prennent un tour décoratif", dit-il. Dufy s'intéresse à l'art populaire, grave un bestiaire tiré des livres médiévaux pour illustrer un ouvrage d'Apollinaire, créé des céramiques, s'intéresse à la mode. Sa rencontre avec le couturier Paul Poiret en 1909 amènera l'artiste à dessiner des tissus, aux superbes motifs floraux. Plusieurs d'entre eux, ainsi que quelques robes, sont exposés. Cela "lui amènera la reconnaissance publique et sociale, et en même temps lui sera reproché", dit M. Hergott. La critique d'art le soupçonne "de mondanité, de légèreté, il n'est pas assez pur", alors qu'au contraire, ce travail va "enrichir sa peinture", ajoute-t-il. Il y exploite notamment le principe de la série, de la répétition. "C'est moderne depuis Warhol. A l'époque, c'était très audacieux", dit le directeur.

Le monde de Dufy est un monde idéal, peuplé d'une humanité idéale, il veut représenter un "monde de parade". L'oeuvre pour lui "doit évoquer la joie de vivre. Il ne veut pas cacher le malheur mais le tenir à distance", dit-il. Après les séries d'ateliers, de fenêtres, de rues pavoisées, l'exposition se conclut avec celle des cargos noirs, métaphore de la mort. La palette du peintre vieillissant est devenue sombre. Le cargo, à peine esquissé voire gratté à l'ongle sur la toile, s'avance vers le port.


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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 08:31

La légitimité démocratique      

 

par Pierre Rosanvallon

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées

 



Né en 1948, Pierre Rosanvallon est un historien et sociologue français. Ses travaux portent principalement sur l'histoire de la démocratie, et du modèle politique français, et sur le rôle de l'Etat et la question de la justice sociale dans les sociétés contemporaines. Il a été l'un des principaux théoriciens de l'autogestion  associée à la CFDT. Il occupe depuis 2001 la chaire d'histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France tout en demeurant directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales  (EHESS), où il dirige le Centre de recherches politiques Raymond Aron. Il a récemment publié La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, (Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2000), Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, (Folio Histoire, 2001), Pour une histoire conceptuelle du politique, (Le Seuil, 2003), Le Modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, (Le Seuil, 2004), La contre-démocratie, La politique à l'âge de la défiance, Seuil, 2006.


Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Impartialité, reflexivité, proximité, Paris, Seuil, Septembre 2008, 367 pages.


 

Le peuple est la source de tout pouvoir démocratique. Mais l'élection ne garantit pas qu'un gouvernement soit au service de l'intérêt général, ni qu'il y reste. Le verdict des urnes ne peut donc être le seul étalon de la légitimité. Les citoyens en ont de plus en plus fortement conscience. Une appréhension élargie de l'idée de volonté générale s'est ainsi imposée. Un pouvoir n'est désormais considéré comme pleinement démocratique que s'il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l'expression majoritaire. Il doit se plier à un triple impératif de mise à distance des positions partisanes et des intérêts particuliers (légitimité d'impartialité), de prise en compte des expressions plurielles du bien commun (légitimité de réflexivité), et de reconnaissance de toutes les singularités (légitimité de proximité). D'où le développement d'institutions comme les autorités indépendantes et les cours constitutionnelles, ainsi que l'émergence d'un art de gouvernement toujours plus attentif aux individus et aux situations particulières. Nous sommes entrés dans ce nouveau monde sans en avoir perçu la cohérence ni interrogé lucidement les problèmes et les conséquences. C'est à en dévoiler les ressorts et les implications que s'emploie ici Pierre Rosanvallon. Après avoir publié La Contre-démocratie (Seuil, 2006), il propose, dans ce deuxième volet de son enquête sur les mutations de la démocratie au XXIe siècle, une histoire et une théorie de cette révolution de la légitimité.

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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 00:10
L'avènement                           
de la démocratie          


par Marcel Gauchet

Mis en ligne : [2-12-2008]

Domaine :    Idées





Né en 1946, Marcel Gauchet est philosophe et historien des idées. Il est actuellement directeur d’études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond-Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat. Il a notamment publié La démocratie contre elle-même (Gallimard, 2002), La condition historique (Stock, 2003), La condition politique, (Gallimard, 2005).


Marcel Gaucher, L'avènement de la démocratie, Tome 1 - La révolution moderne, Tome 2 - La crise du libéralisme, 1880 - 1914, Paris, Gallimard, Novembre 2007, 206 et 309 pages. 
L'Avènement de la démocratie propose, échelonnées sur quatre livres, à la fois une histoire philosophique du XX siècle et une théorie de la démocratie. L'entreprise constitue la suite du Désenchantement du monde. Ce qui advient avec la sortie de la religion, c'est un monde où les hommes ambitionnent de se gouverner eux-mêmes. Mais c'est en fait le monde le plus difficile à maîtriser qui soit. Ce sont les péripéties (le ce parcours tumultueux, traversé d'embardées et de crises, dont il est fait une analyse raisonnée. Le premier volume, La Révolution moderne, est une sorte de prologue. Il campe l'arrière-fond. en retraçant sous une forme ramassée la révolution qui court entre 1500 et 1900, celle de l'autonomie. Surtout, il s'emploie à identifier les trois composantes spécifiques du monde désenchanté, du point de vue politique, juridique et historique. L'originalité (le notre démocratie tient à la combinaison de ces trois éléments, qui est simultanément son problème permanent. Le deuxième volume, La Crise du libéralisme, présente une analyse en profondeur des années 1880-1914, qui constituent la matrice du XXe siècle. de ses tragédies et de ses réussites. En même temps que sont jetées les bases de la démocratie libérale, à la faveur de l'association du régime représentatif et du suffrage universel, le nouvel univers qui se déploie fait exploser le cadre hérité de l'univers religieux qui avait soutenu l'édifice des libertés fraîchement acquises. Ce sera la source des folies totalitaires comme ce sera le ressort de l'approfondissement et de la stabilisation des démocraties libérales. C'est précisément cet épisode crucial qu'examinera le troisième volume, A l'épreuve des totalitarismes. Le quatrième et dernier volume, Le Nouveau Monde, sera consacré, dans la même perspective et avec les mêmes instruments de lecture, à la réorientation de la vie de nos sociétés depuis le milieu des années 1970 et à la nouvelle crise de croissance de la démocratie dans laquelle elle nous a plongés.

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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 01:38

La Fontaine

chez les voleurs

 

Une nouvelle de Jules Lemaître
 

Vers minuit, Jean de La Fontaine sortait d’une maison de la rue Saint-Jacques où il avait soupé avec quelques amis. Il portait une lanterne, car la nuit était sombre, et la ville n'avait point encore de réverbères. Mais, comme il passait sur le pont Notre-Dame pour regagner son logis, un coup de vent souffla le lumignon, que Jean ne put rallumer, ayant oublié son briquet.

Il vit alors un homme qui marchait devant lui en tenant à la main une chandelle de résine, et dont une longue rapière relevait la cape à l'espagnole. La Fontaine se mit à le suivre pour profiter de l'éclairage. Mais, au moment où ils arrivaient, l'un devant l’autre, au tournant du quai, l'homme tira de sa poche un éteignoir à cierges, avec quoi il éteignit son oribus, se jeta au collet de La Fontaine, et lui demanda poliment, mais avec fermeté, la bourse ou la vie, « pour se payer, disait-il, de la peine qu'il avait prise de le conduire ».

— Monsieur, lui dit Jean, je préférerais ne vous donner ni l'une ni l'autre; mais, puisque vous me laissez du moins le choix, j'aime mieux vous donner ma bourse.

Il fouilla longuement dans ses chausses et n'y trouva rien.

— Monsieur, reprit-il, cela est fâcheux, mais j'ai oublié ma bourse, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte. II ne me reste donc à vous offrir que ma vie; mais que ferez-vous de la vie d'un pauvre poète ?

— Ah! Monsieur est poète ? dit le voleur d'un air d'intérêt.

— Ou du moins j'y tâche, répondit Jean. Mais je me suis aperçu, en explorant mes chausses, que j'avais oublié la clef de mon logis en même temps que ma bourse et mon briquet. Si bien que me voilà forcé de passer la nuit à la belle étoile; ce qui n'est qu'une façon de parler, car je ne vois non plus d'étoiles au ciel que d'écus dans ma poche. A moins que je ne trouve quelque taverne encore ouverte à cette heure où l'on me veuille bien faire crédit jusqu'à demain.

— Monsieur, dit le voleur, vous me paraissez civil et de bonne compagnie, et vous possédez, en outre, cette tranquillité d'âme qui est le propre du sage. C'est moi, si cela ne vous désoblige point, qui aurai l'honneur de vous offrir l'hospitalité dans ma modeste maison.

— Monsieur, dit La Fontaine, j'accepte avec reconnaissance.

Le voleur ralluma sa chandelle de résine. Les deux hommes purent s'examiner à loisir, et semblèrent satisfaits l'un de l'autre. Le voleur, vêtu d'un pourpoint de satin noir, emprunté sans doute à quelque riche bourgeois, d'un haut-de-chausses de drap du Berry, et d'une roupille de serge, avait une face martiale, mais sans dureté, et où la moustache seule était terrible par l'exagération de ses crocs. Et Jean de La Fontaine plut tout de suite à son compagnon par son nez débonnaire, son regard confiant et son costume négligé, qui était vraiment d'un poète ou d'un philosophe.

Ils s'engagèrent dans la rue Saint-Denis, et devisèrent chemin faisant.

— Monsieur, dit le voleur, j'honore les poètes. Et je suis poète moi-même à mes moments perdus. J’ai commencé mes humanités au collège de Navarre et je serais peut-être, à l'heure qu'il est, régent de rhétorique, si des infortunes imméritées ne m'avaient contraint de chercher une autre profession. Celle que j’exerce n est pas des mieux famées; mais j'ennoblis du moins les loisirs qu'elle me laisse en les consacrant au culte des Muses. Je feuillette d'une main diurne et nocturne les plus fameux de nos rimeurs : MM. de Corneille, de l’Estoile, de La Serre, Hardy, Théophile, Saint-Amand, Boyer, Chevalier, Cotin, Ménage et Tristan. J'écris au hasard de ma verve rondeaux, acrostiches, sonnets, épithalames, odes et madrigaux. Mais je cultive principalement le genre familier. Je fais des chansons pour les colporteurs, et c'est moi qui fournis le Savoyard et le Boiteux de tous les refrains nouveaux avec quoi ils ont triomphé dans les carrefours et dans les meilleurs cabarets. Je crains d'abuser de la complaisance d’un confrère qui n'a pas eu tout d'abord à se louer de moi; mais je ne saurais cependant renoncer à 1’avantage d'être entendu par un juge aussi compétent que vous me paraissez être, et, si vous me permettiez de vous soumettre quelques fruits de mes veilles...

— Monsieur, dit La Fontaine, je vous écoute.

Le voleur, avec des gestes qui faisaient dessiner à sa chandelle de résine de grands paraphes lumineux, déclama une ode sur les victoires du roi, puis la dernière chanson qu'il avait composée pour le Savoyard, dans laquelle étaient célébrés les mérites du tabac et où l'on voyait le poète préférer sa pipe à sa maîtresse.

— Monsieur, dit La Fontaine, l'ode est sublime; mais la chanson me plaît davantage par sa simplicité et son tour populaire.

— Monsieur, répondit le voleur, je crois que vous en jugez comme il faut. Je suis d'ailleurs d'un si bon naturel que je pardonne à ceux qui n'admirent pas également tous mes ouvrages et qui font un choix entre les produits de ma veine. Mais vous-même, Monsieur, ne me ferez-vous pas l'honneur, je ne dis point de soumettre à mon faible jugement, mais de proposer à mon admiration quelques-unes de vos rimes ?

— Monsieur, dit La Fontaine, après l'obligeance de votre procédé envers moi, je ne vous saurais refuser une faveur si menue. Je vous réciterai donc un morceau que j'achevai ce matin même, et où j'ai essayé de mêler la tendresse avec le badinage, car tel est mon goût.

Et il récita, à voix presque basse, un petit hymne à la Volupté, qui se terminait ainsi: 

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce...

 

— Épicure, sans doute ? interrompit le voleur.

— Vous l'avez dit, Monsieur.

Il continua :

 

Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi !

Tu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique...


  Le voleur demeura un instant silencieux et comme frappé de stupeur; ensuite il fit claquer plusieurs fois sa langue; puis, ôtant son chapeau et s'inclinant jusqu'au pavé :

—  Monsieur, dit-il, ce sont là des vers, de véritables vers, et tels que je ne me souviens pas d'en avoir entendu. Ils paraissent éclos sans plus d'efforts que les fleurs. Je connais présentement que je ne suis qu'un écolier et que vous êtes un maître. Croyez, Monsieur, que je suis dorénavant tout à votre service. Mais ne pourriez-vous me dire le nom de l'homme merveilleux qui vient de me révéler, en quelque sorte, ce que c'est que la poésie ?

— Jean de La Fontaine, Monsieur, pour vous servir à  mon tour. Mais je ne pense pas que ce nom soit parvenu jusqu'à vous, car mes rimes n'ont point encore été imprimées. Et vous, Monsieur, répugneriez-vous à me confier le nom de l'honorable spadassin qui se montre si bon appréciateur des présents des Muses ?

— Monsieur, dit le voleur, je ne vous cacherai point qu'on m'appelle le capitaine Cascaret. Non que j'aie l'avantage d'être officier de Sa Majesté le roi; mais j'ai cependant mes troupes, ainsi que vous l'allez voir.


*  *
 *

 

Les deux hommes, en effet, ayant atteint la porte Saint-Denis, puis tourné à droite, s'arrêtèrent devant une maison assez grande, mais d'apparence minable, bâtie sur le rempart.

— C'est ici, dit Cascaret.

Ils entrèrent dans une grande salle, au plafond bas et enfumé, mal éclairée par quelques chandelles, où des hommes attablés buvaient dans des pots d'étain et pétunaient dans de longues pipes de Hollande.

Tous se levèrent en voyant entrer Cascaret. Il leur présenta son compagnon en ces termes :

— Monsieur est un ami, ayez pour lui des égards.

Puis il avisa une table restée libre et invita La Fontaine à s'y asseoir près de lui. Une grosse servante leur apporta une bouteille et deux gobelets.

— Vous pouvez parler devant Monsieur, dit Cascaret à ses hommes.

Alors, à mesure qu'il les appelait : « Bondrille! La Brèche! La Boline! Langevin! Rustaud! Brindestoc! » ils vinrent l'un après l'autre, chapeau bas, lui rendre compte de leurs travaux de la soirée. Plusieurs lui remirent des bijoux de diverses sortes, colliers, anneaux, croix ou bracelets, et beaucoup d'or et d'argent monnayé, parmi quoi il y avait des pièces fort légères : mais le chef ne se mit pas en peine de chercher un trébuchet, sachant bien que ses commis, les ayant reçues sans les regarder, n étaient pas obligés de les lui garantir trébuchantes. D’autres apportèrent des manteaux, des chapeaux, des pièces d’étoffe, des ustensiles de cuisine et divers objets d'utilité ou d'agrément, que Cascaret fit mettre en tas dans un coin de la salle.

— C'est bon, Messieurs, dit-il enfin. On vous fera demain la distribution. Vous pouvez retourner boire.

Jean de La Fontaine avait considéré la scène avec une bienveillante curiosité.

— Monsieur, dit-il à Cascaret, j'admire que vous ayez su ordonner ainsi le désordre et faire régner, parmi des gens à qui je ne fais point tort en les supposant hors la loi, une discipline et une obéissance que l'on rencontre rarement même dans la société régulière.

— Monsieur, répondit Cascaret, je n'y ai, je vous assure, aucune peine. Parce que j'ai étudié et que je me pique d'aligner des rimes, j'ai, parmi ces braves gens, le renom d'un esprit hors de pair, et à cause de cela, ils m'obéissent volontiers. Ils reconnaissent à leur manière le doux empire des Muses. Et pourtant beaucoup sont plus habiles que moi, et je ne saurais vous dire l'infinie variété des stratagèmes qu'ils inventent. Celui-ci, qu'on appelle Bondrille, et qui, l'année dernière encore, s’escrimait contre les ondes avec une épée de bois...

— Vous voulez dire qu'il ramait sur les galères du roi ?

— Tel est, en effet, le sens de cette figure de rhétorique. Bondrille, donc, est un des plus adroits de la compagnie. Dans les marchés, il contrefait le paysan, on le voit au Palais vêtu en procureur; parmi les grands, il paraît ajusté en gentilhomme. Dans tous ces lieux, s'il trouve quelque chose qui lui convienne, il y pose la main aussitôt que la vue. Celui-là, Brindestoc, fournit ses compagnons de lames d’épée qui lui reviennent fort bon marché; car, entrant chez un fourbisseur avec un fourreau vide à son côté, il glisse dans ce fourreau une lame neuve pendant que le fourbisseur lui en fait voir d’autres. Ce troisième, La Brèche, n'est pas moins ingénieux. Lorsqu'il a visité un logis en l'absence des habitants et qu'il y a fait sa main, au lieu de fuir à toutes jambes, il chemine modestement pendant quelques minutes, puis revient sur ses pas et, s il voit des gens en quête du voleur, il va doucement à leur rencontre, passe à côté d'eux et sauve ainsi son butin. Ce quatrième, La Boline, met quelquefois un cotillon par-dessus ses grègues, une écharpe sur sa tête et un masque sur son nez; ainsi déguisé, il attaque en plein jour le bourgeois dans la rue, et les passants qui les voient en contestation, croyant que c'est un mari et une femme qui ont ensemble quelque différend, ne se mêlent point de leurs affaires. Ou bien il pose, le soir, au coin d'une rue, deux mannequins habillés, et, quand un bourgeois se présente... Mais peut-être. Monsieur, que je vous ennuie ?

Jean de La Fontaine s'était endormi. Il fut réveillé par un bruit de dégringolade le long d'un escalier de bois, qu'on voyait dans un angle de la salle. C’était une troupe de femmes, — Quentine, Parthénice, Amarante, Silvie, Nanon, Gillette, Simonette et la Gibouleuse, — qui descendaient de leurs chambres, et furent se mêler aux buveurs. Deux ou trois étaient assez jolies; mais toutes étaient grossièrement fardées et vêtues de friperies, et plusieurs, sans doute à la suite de quelque rixe, s’étaient appliqué sur le visage des mouches aussi longues que des chenilles pour servir d'emplâtre à leurs égratignures. A leur entrée, une violente odeur de musc s'était répandue dans le cabaret.

Cascaret, voyant La Fontaine réveillé, continua ses explications :

— Ces dames sont les compagnes de ces messieurs et les aident à supporter une existence souvent pénible. Leur cœur est fidèle encore que ces messieurs ne leur défendent point de faire part de leurs charmes, pour des sommes modiques, aux étrangers qui d'aventure les en prient. Elles rendent à notre communauté d'autres services. Elles entretiennent notre garde-robe, et elles sont si habiles à déguiser les hardes dérobées aux bourgeois, soit en changeant les doublures et les boutons, soit en tournant le collet à l'envers, que ceux à qui ces hardes ont appartenu ne les pourraient jamais reconnaître quand elles leur passeraient devant les yeux. Ces bonnes filles habitent à l'étage au-dessus, sous la surveillance de dame Angilberte, cette vénérable duègne que vous voyez attablée là-bas avec ce gros homme roux et taciturne.

— Cet homme, dit La Fontaine, offre aux yeux une trogne horrifique à la fois et bonasse. Tels je me représente les stupides géants Lestrygons. Est-il aussi de votre troupe ?

— C'est un ami de la maison, un des aides du bourreau de Paris, et qui nous fait souvent l'honneur de venir boire en notre compagnie. Il est utile, dans notre métier, d'entretenir des relations courtoises avec les exécuteurs de haute justice, car telles gens peuvent sauver un homme condamné à la potence en lui fourrant dans la gorge la douille d'un soufflet en guise de canule pour lui conserver la respiration. Ils peuvent encore mettre une tranche de lard sur l'épaule d'un patient avant d'y appliquer les armes du roi...

— Toutes choses à considérer, dit gravement Jean de La Fontaine, à qui les yeux papillotaient, et qui ne savait plus très clairement en quel lieu il se trouvait transporté.

— Il faut, reprit Cascaret, dans une profession aussi exposée que la nôtre, penser à tout et tirer parti de tout s'il se peut. Mais, Monsieur, j'ai encore d'autres ressources que mon modeste talent de poète et ce que les lois condamnent sous le nom de larcin. C'est à moi que s'adressent les personnes qui ont à se venger de quelque ennemi. Nous tenons bureau de coups d'épée, de coups de nerfs de bœuf, de bastonnades ou de simples nasardes, chaque article étant tarifé au plus juste. Du reste, nous n'allons jamais jusqu'au meurtre, car nous avons de l'humanité et de la prudence.

Et Cascaret conclut avec une gracieuse liberté d'esprit :

— Je vous ai développé, Monsieur, tout mon gouvernement. Je l'administre avec une équité qui ferait honte à plus d'un juge du Châtelet et à plus d'un gouverneur de province. Nous vivons à la façon des bohèmes qui, sans acheter aucune chose, ont tout ce qui leur est nécessaire; nous sommes dans Paris comme des loups dans une forêt : pour ma part, toutefois, j'essaie de relever ma profession par l'espèce de vertu qu'elle peut encore comporter, et en même temps je me sens absous parles dangers qui sans cesse la menacent et qui ne sont point de ceux dont il faut rire. C'est le risque plus grand, c'est le risque de mort, qui ennoblit le métier de larron et de fille, comme le métier de monarque. Au surplus, j'ai l'honneur d'être libertin. J'ai eu jadis quelque teinture de la doctrine de M. Gassendi, mais j'en ai poussé les conséquences plus loin que n'osa faire ce galant homme. Cette philosophie convient à mon état, et mon état se trouve justifié par cette philosophie. Ne le pensez-vous pas, Monsieur ?

— Monsieur, tout, en effet, est relatif, bégaya Jean de La Fontaine.

Il approuvait tout; une ivresse indulgente noyait ses yeux. Il souriait à Quentine et à Simonette, qui peu à peu s'étaient approchées et qui lui faisaient des agaceries.

— Monsieur, dit Cascaret, si l'une de ces bonnes filles à l'heur de vous agréer... Sachez que nous sommes fort au-dessus de la jalousie vulgaire.

— Monsieur, dit Jean d'une voix empâtée, comment reconnaître ?...

— Vous en avez, Monsieur, un moyen bien simple. C'est de vous faire mon maître en poésie et de condescendre à  corriger mes vers (1).

Jules Lemaître.

[Lire la suite]



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(1). Beaucoup de détails et même de phrases de ce chapitre sont empruntés à un petit livre de 1670 : Le poète extravagant avec l’assemblée des filous et des filles de joye, nouvelle plaisante, par Oudin de Préfontaine


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