Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 00:10
L'avènement                           
de la démocratie          


par Marcel Gauchet

Mis en ligne : [2-12-2008]

Domaine :    Idées





Né en 1946, Marcel Gauchet est philosophe et historien des idées. Il est actuellement directeur d’études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond-Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat. Il a notamment publié La démocratie contre elle-même (Gallimard, 2002), La condition historique (Stock, 2003), La condition politique, (Gallimard, 2005).


Marcel Gaucher, L'avènement de la démocratie, Tome 1 - La révolution moderne, Tome 2 - La crise du libéralisme, 1880 - 1914, Paris, Gallimard, Novembre 2007, 206 et 309 pages. 
L'Avènement de la démocratie propose, échelonnées sur quatre livres, à la fois une histoire philosophique du XX siècle et une théorie de la démocratie. L'entreprise constitue la suite du Désenchantement du monde. Ce qui advient avec la sortie de la religion, c'est un monde où les hommes ambitionnent de se gouverner eux-mêmes. Mais c'est en fait le monde le plus difficile à maîtriser qui soit. Ce sont les péripéties (le ce parcours tumultueux, traversé d'embardées et de crises, dont il est fait une analyse raisonnée. Le premier volume, La Révolution moderne, est une sorte de prologue. Il campe l'arrière-fond. en retraçant sous une forme ramassée la révolution qui court entre 1500 et 1900, celle de l'autonomie. Surtout, il s'emploie à identifier les trois composantes spécifiques du monde désenchanté, du point de vue politique, juridique et historique. L'originalité (le notre démocratie tient à la combinaison de ces trois éléments, qui est simultanément son problème permanent. Le deuxième volume, La Crise du libéralisme, présente une analyse en profondeur des années 1880-1914, qui constituent la matrice du XXe siècle. de ses tragédies et de ses réussites. En même temps que sont jetées les bases de la démocratie libérale, à la faveur de l'association du régime représentatif et du suffrage universel, le nouvel univers qui se déploie fait exploser le cadre hérité de l'univers religieux qui avait soutenu l'édifice des libertés fraîchement acquises. Ce sera la source des folies totalitaires comme ce sera le ressort de l'approfondissement et de la stabilisation des démocraties libérales. C'est précisément cet épisode crucial qu'examinera le troisième volume, A l'épreuve des totalitarismes. Le quatrième et dernier volume, Le Nouveau Monde, sera consacré, dans la même perspective et avec les mêmes instruments de lecture, à la réorientation de la vie de nos sociétés depuis le milieu des années 1970 et à la nouvelle crise de croissance de la démocratie dans laquelle elle nous a plongés.

Repost 0
25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 01:38

La Fontaine

chez les voleurs

 

Une nouvelle de Jules Lemaître
 

Vers minuit, Jean de La Fontaine sortait d’une maison de la rue Saint-Jacques où il avait soupé avec quelques amis. Il portait une lanterne, car la nuit était sombre, et la ville n'avait point encore de réverbères. Mais, comme il passait sur le pont Notre-Dame pour regagner son logis, un coup de vent souffla le lumignon, que Jean ne put rallumer, ayant oublié son briquet.

Il vit alors un homme qui marchait devant lui en tenant à la main une chandelle de résine, et dont une longue rapière relevait la cape à l'espagnole. La Fontaine se mit à le suivre pour profiter de l'éclairage. Mais, au moment où ils arrivaient, l'un devant l’autre, au tournant du quai, l'homme tira de sa poche un éteignoir à cierges, avec quoi il éteignit son oribus, se jeta au collet de La Fontaine, et lui demanda poliment, mais avec fermeté, la bourse ou la vie, « pour se payer, disait-il, de la peine qu'il avait prise de le conduire ».

— Monsieur, lui dit Jean, je préférerais ne vous donner ni l'une ni l'autre; mais, puisque vous me laissez du moins le choix, j'aime mieux vous donner ma bourse.

Il fouilla longuement dans ses chausses et n'y trouva rien.

— Monsieur, reprit-il, cela est fâcheux, mais j'ai oublié ma bourse, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte. II ne me reste donc à vous offrir que ma vie; mais que ferez-vous de la vie d'un pauvre poète ?

— Ah! Monsieur est poète ? dit le voleur d'un air d'intérêt.

— Ou du moins j'y tâche, répondit Jean. Mais je me suis aperçu, en explorant mes chausses, que j'avais oublié la clef de mon logis en même temps que ma bourse et mon briquet. Si bien que me voilà forcé de passer la nuit à la belle étoile; ce qui n'est qu'une façon de parler, car je ne vois non plus d'étoiles au ciel que d'écus dans ma poche. A moins que je ne trouve quelque taverne encore ouverte à cette heure où l'on me veuille bien faire crédit jusqu'à demain.

— Monsieur, dit le voleur, vous me paraissez civil et de bonne compagnie, et vous possédez, en outre, cette tranquillité d'âme qui est le propre du sage. C'est moi, si cela ne vous désoblige point, qui aurai l'honneur de vous offrir l'hospitalité dans ma modeste maison.

— Monsieur, dit La Fontaine, j'accepte avec reconnaissance.

Le voleur ralluma sa chandelle de résine. Les deux hommes purent s'examiner à loisir, et semblèrent satisfaits l'un de l'autre. Le voleur, vêtu d'un pourpoint de satin noir, emprunté sans doute à quelque riche bourgeois, d'un haut-de-chausses de drap du Berry, et d'une roupille de serge, avait une face martiale, mais sans dureté, et où la moustache seule était terrible par l'exagération de ses crocs. Et Jean de La Fontaine plut tout de suite à son compagnon par son nez débonnaire, son regard confiant et son costume négligé, qui était vraiment d'un poète ou d'un philosophe.

Ils s'engagèrent dans la rue Saint-Denis, et devisèrent chemin faisant.

— Monsieur, dit le voleur, j'honore les poètes. Et je suis poète moi-même à mes moments perdus. J’ai commencé mes humanités au collège de Navarre et je serais peut-être, à l'heure qu'il est, régent de rhétorique, si des infortunes imméritées ne m'avaient contraint de chercher une autre profession. Celle que j’exerce n est pas des mieux famées; mais j'ennoblis du moins les loisirs qu'elle me laisse en les consacrant au culte des Muses. Je feuillette d'une main diurne et nocturne les plus fameux de nos rimeurs : MM. de Corneille, de l’Estoile, de La Serre, Hardy, Théophile, Saint-Amand, Boyer, Chevalier, Cotin, Ménage et Tristan. J'écris au hasard de ma verve rondeaux, acrostiches, sonnets, épithalames, odes et madrigaux. Mais je cultive principalement le genre familier. Je fais des chansons pour les colporteurs, et c'est moi qui fournis le Savoyard et le Boiteux de tous les refrains nouveaux avec quoi ils ont triomphé dans les carrefours et dans les meilleurs cabarets. Je crains d'abuser de la complaisance d’un confrère qui n'a pas eu tout d'abord à se louer de moi; mais je ne saurais cependant renoncer à 1’avantage d'être entendu par un juge aussi compétent que vous me paraissez être, et, si vous me permettiez de vous soumettre quelques fruits de mes veilles...

— Monsieur, dit La Fontaine, je vous écoute.

Le voleur, avec des gestes qui faisaient dessiner à sa chandelle de résine de grands paraphes lumineux, déclama une ode sur les victoires du roi, puis la dernière chanson qu'il avait composée pour le Savoyard, dans laquelle étaient célébrés les mérites du tabac et où l'on voyait le poète préférer sa pipe à sa maîtresse.

— Monsieur, dit La Fontaine, l'ode est sublime; mais la chanson me plaît davantage par sa simplicité et son tour populaire.

— Monsieur, répondit le voleur, je crois que vous en jugez comme il faut. Je suis d'ailleurs d'un si bon naturel que je pardonne à ceux qui n'admirent pas également tous mes ouvrages et qui font un choix entre les produits de ma veine. Mais vous-même, Monsieur, ne me ferez-vous pas l'honneur, je ne dis point de soumettre à mon faible jugement, mais de proposer à mon admiration quelques-unes de vos rimes ?

— Monsieur, dit La Fontaine, après l'obligeance de votre procédé envers moi, je ne vous saurais refuser une faveur si menue. Je vous réciterai donc un morceau que j'achevai ce matin même, et où j'ai essayé de mêler la tendresse avec le badinage, car tel est mon goût.

Et il récita, à voix presque basse, un petit hymne à la Volupté, qui se terminait ainsi: 

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce...

 

— Épicure, sans doute ? interrompit le voleur.

— Vous l'avez dit, Monsieur.

Il continua :

 

Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi !

Tu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique...


  Le voleur demeura un instant silencieux et comme frappé de stupeur; ensuite il fit claquer plusieurs fois sa langue; puis, ôtant son chapeau et s'inclinant jusqu'au pavé :

—  Monsieur, dit-il, ce sont là des vers, de véritables vers, et tels que je ne me souviens pas d'en avoir entendu. Ils paraissent éclos sans plus d'efforts que les fleurs. Je connais présentement que je ne suis qu'un écolier et que vous êtes un maître. Croyez, Monsieur, que je suis dorénavant tout à votre service. Mais ne pourriez-vous me dire le nom de l'homme merveilleux qui vient de me révéler, en quelque sorte, ce que c'est que la poésie ?

— Jean de La Fontaine, Monsieur, pour vous servir à  mon tour. Mais je ne pense pas que ce nom soit parvenu jusqu'à vous, car mes rimes n'ont point encore été imprimées. Et vous, Monsieur, répugneriez-vous à me confier le nom de l'honorable spadassin qui se montre si bon appréciateur des présents des Muses ?

— Monsieur, dit le voleur, je ne vous cacherai point qu'on m'appelle le capitaine Cascaret. Non que j'aie l'avantage d'être officier de Sa Majesté le roi; mais j'ai cependant mes troupes, ainsi que vous l'allez voir.


*  *
 *

 

Les deux hommes, en effet, ayant atteint la porte Saint-Denis, puis tourné à droite, s'arrêtèrent devant une maison assez grande, mais d'apparence minable, bâtie sur le rempart.

— C'est ici, dit Cascaret.

Ils entrèrent dans une grande salle, au plafond bas et enfumé, mal éclairée par quelques chandelles, où des hommes attablés buvaient dans des pots d'étain et pétunaient dans de longues pipes de Hollande.

Tous se levèrent en voyant entrer Cascaret. Il leur présenta son compagnon en ces termes :

— Monsieur est un ami, ayez pour lui des égards.

Puis il avisa une table restée libre et invita La Fontaine à s'y asseoir près de lui. Une grosse servante leur apporta une bouteille et deux gobelets.

— Vous pouvez parler devant Monsieur, dit Cascaret à ses hommes.

Alors, à mesure qu'il les appelait : « Bondrille! La Brèche! La Boline! Langevin! Rustaud! Brindestoc! » ils vinrent l'un après l'autre, chapeau bas, lui rendre compte de leurs travaux de la soirée. Plusieurs lui remirent des bijoux de diverses sortes, colliers, anneaux, croix ou bracelets, et beaucoup d'or et d'argent monnayé, parmi quoi il y avait des pièces fort légères : mais le chef ne se mit pas en peine de chercher un trébuchet, sachant bien que ses commis, les ayant reçues sans les regarder, n étaient pas obligés de les lui garantir trébuchantes. D’autres apportèrent des manteaux, des chapeaux, des pièces d’étoffe, des ustensiles de cuisine et divers objets d'utilité ou d'agrément, que Cascaret fit mettre en tas dans un coin de la salle.

— C'est bon, Messieurs, dit-il enfin. On vous fera demain la distribution. Vous pouvez retourner boire.

Jean de La Fontaine avait considéré la scène avec une bienveillante curiosité.

— Monsieur, dit-il à Cascaret, j'admire que vous ayez su ordonner ainsi le désordre et faire régner, parmi des gens à qui je ne fais point tort en les supposant hors la loi, une discipline et une obéissance que l'on rencontre rarement même dans la société régulière.

— Monsieur, répondit Cascaret, je n'y ai, je vous assure, aucune peine. Parce que j'ai étudié et que je me pique d'aligner des rimes, j'ai, parmi ces braves gens, le renom d'un esprit hors de pair, et à cause de cela, ils m'obéissent volontiers. Ils reconnaissent à leur manière le doux empire des Muses. Et pourtant beaucoup sont plus habiles que moi, et je ne saurais vous dire l'infinie variété des stratagèmes qu'ils inventent. Celui-ci, qu'on appelle Bondrille, et qui, l'année dernière encore, s’escrimait contre les ondes avec une épée de bois...

— Vous voulez dire qu'il ramait sur les galères du roi ?

— Tel est, en effet, le sens de cette figure de rhétorique. Bondrille, donc, est un des plus adroits de la compagnie. Dans les marchés, il contrefait le paysan, on le voit au Palais vêtu en procureur; parmi les grands, il paraît ajusté en gentilhomme. Dans tous ces lieux, s'il trouve quelque chose qui lui convienne, il y pose la main aussitôt que la vue. Celui-là, Brindestoc, fournit ses compagnons de lames d’épée qui lui reviennent fort bon marché; car, entrant chez un fourbisseur avec un fourreau vide à son côté, il glisse dans ce fourreau une lame neuve pendant que le fourbisseur lui en fait voir d’autres. Ce troisième, La Brèche, n'est pas moins ingénieux. Lorsqu'il a visité un logis en l'absence des habitants et qu'il y a fait sa main, au lieu de fuir à toutes jambes, il chemine modestement pendant quelques minutes, puis revient sur ses pas et, s il voit des gens en quête du voleur, il va doucement à leur rencontre, passe à côté d'eux et sauve ainsi son butin. Ce quatrième, La Boline, met quelquefois un cotillon par-dessus ses grègues, une écharpe sur sa tête et un masque sur son nez; ainsi déguisé, il attaque en plein jour le bourgeois dans la rue, et les passants qui les voient en contestation, croyant que c'est un mari et une femme qui ont ensemble quelque différend, ne se mêlent point de leurs affaires. Ou bien il pose, le soir, au coin d'une rue, deux mannequins habillés, et, quand un bourgeois se présente... Mais peut-être. Monsieur, que je vous ennuie ?

Jean de La Fontaine s'était endormi. Il fut réveillé par un bruit de dégringolade le long d'un escalier de bois, qu'on voyait dans un angle de la salle. C’était une troupe de femmes, — Quentine, Parthénice, Amarante, Silvie, Nanon, Gillette, Simonette et la Gibouleuse, — qui descendaient de leurs chambres, et furent se mêler aux buveurs. Deux ou trois étaient assez jolies; mais toutes étaient grossièrement fardées et vêtues de friperies, et plusieurs, sans doute à la suite de quelque rixe, s’étaient appliqué sur le visage des mouches aussi longues que des chenilles pour servir d'emplâtre à leurs égratignures. A leur entrée, une violente odeur de musc s'était répandue dans le cabaret.

Cascaret, voyant La Fontaine réveillé, continua ses explications :

— Ces dames sont les compagnes de ces messieurs et les aident à supporter une existence souvent pénible. Leur cœur est fidèle encore que ces messieurs ne leur défendent point de faire part de leurs charmes, pour des sommes modiques, aux étrangers qui d'aventure les en prient. Elles rendent à notre communauté d'autres services. Elles entretiennent notre garde-robe, et elles sont si habiles à déguiser les hardes dérobées aux bourgeois, soit en changeant les doublures et les boutons, soit en tournant le collet à l'envers, que ceux à qui ces hardes ont appartenu ne les pourraient jamais reconnaître quand elles leur passeraient devant les yeux. Ces bonnes filles habitent à l'étage au-dessus, sous la surveillance de dame Angilberte, cette vénérable duègne que vous voyez attablée là-bas avec ce gros homme roux et taciturne.

— Cet homme, dit La Fontaine, offre aux yeux une trogne horrifique à la fois et bonasse. Tels je me représente les stupides géants Lestrygons. Est-il aussi de votre troupe ?

— C'est un ami de la maison, un des aides du bourreau de Paris, et qui nous fait souvent l'honneur de venir boire en notre compagnie. Il est utile, dans notre métier, d'entretenir des relations courtoises avec les exécuteurs de haute justice, car telles gens peuvent sauver un homme condamné à la potence en lui fourrant dans la gorge la douille d'un soufflet en guise de canule pour lui conserver la respiration. Ils peuvent encore mettre une tranche de lard sur l'épaule d'un patient avant d'y appliquer les armes du roi...

— Toutes choses à considérer, dit gravement Jean de La Fontaine, à qui les yeux papillotaient, et qui ne savait plus très clairement en quel lieu il se trouvait transporté.

— Il faut, reprit Cascaret, dans une profession aussi exposée que la nôtre, penser à tout et tirer parti de tout s'il se peut. Mais, Monsieur, j'ai encore d'autres ressources que mon modeste talent de poète et ce que les lois condamnent sous le nom de larcin. C'est à moi que s'adressent les personnes qui ont à se venger de quelque ennemi. Nous tenons bureau de coups d'épée, de coups de nerfs de bœuf, de bastonnades ou de simples nasardes, chaque article étant tarifé au plus juste. Du reste, nous n'allons jamais jusqu'au meurtre, car nous avons de l'humanité et de la prudence.

Et Cascaret conclut avec une gracieuse liberté d'esprit :

— Je vous ai développé, Monsieur, tout mon gouvernement. Je l'administre avec une équité qui ferait honte à plus d'un juge du Châtelet et à plus d'un gouverneur de province. Nous vivons à la façon des bohèmes qui, sans acheter aucune chose, ont tout ce qui leur est nécessaire; nous sommes dans Paris comme des loups dans une forêt : pour ma part, toutefois, j'essaie de relever ma profession par l'espèce de vertu qu'elle peut encore comporter, et en même temps je me sens absous parles dangers qui sans cesse la menacent et qui ne sont point de ceux dont il faut rire. C'est le risque plus grand, c'est le risque de mort, qui ennoblit le métier de larron et de fille, comme le métier de monarque. Au surplus, j'ai l'honneur d'être libertin. J'ai eu jadis quelque teinture de la doctrine de M. Gassendi, mais j'en ai poussé les conséquences plus loin que n'osa faire ce galant homme. Cette philosophie convient à mon état, et mon état se trouve justifié par cette philosophie. Ne le pensez-vous pas, Monsieur ?

— Monsieur, tout, en effet, est relatif, bégaya Jean de La Fontaine.

Il approuvait tout; une ivresse indulgente noyait ses yeux. Il souriait à Quentine et à Simonette, qui peu à peu s'étaient approchées et qui lui faisaient des agaceries.

— Monsieur, dit Cascaret, si l'une de ces bonnes filles à l'heur de vous agréer... Sachez que nous sommes fort au-dessus de la jalousie vulgaire.

— Monsieur, dit Jean d'une voix empâtée, comment reconnaître ?...

— Vous en avez, Monsieur, un moyen bien simple. C'est de vous faire mon maître en poésie et de condescendre à  corriger mes vers (1).

Jules Lemaître.

[Lire la suite]



____________________________________________________________________

(1). Beaucoup de détails et même de phrases de ce chapitre sont empruntés à un petit livre de 1670 : Le poète extravagant avec l’assemblée des filous et des filles de joye, nouvelle plaisante, par Oudin de Préfontaine


Repost 0
23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 01:17

L'universalisme                        

européen          

 

par Immanuel Wallerstein

Mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées

 


l-universalisme-europeen.jpg


Né en 1930, Immanuel Wallerstein est un sociologue américain. Inspirée à la fois par Karl Marx et par Fernand Braudel, son oeuvre met en avant l'unité et les contradictions du "système-monde" capitaliste, organisé en centre, semi-périphérie et périphérie.  Pour lui, ce "système-monde" porte comme unique valeur la marchandisation des choses. Les ressources naturelles, les terres, la main-d’œuvre mais également les relations humaines se font peu à peu arracher leur valeur « intrinsèque » et sont transformés en marchandises sur un marché qui dicte leur valeur d’échange. Il est l'auteur de L'Après-libéralisme : Essai sur un système-Monde à réinventer (Éditions de l'Aube, 1999), L'histoire continue (Editions de l'Aube, 1999), L'Utopistique, ou les choix politiques du XXe siècle (Éditions de l'Aube, 2000), Une nouvelle phase du capitalisme ?  (Ed. Syllepse, 2001).

 


Immanuel Wallerstein, L'universalisme européen, De la colonisation au droit d'ingérence,Paris, Démopolis, Février 2008, 137 pages. 


Né au XVIe siècle, le concept d'universalisme européen a servi à justifier le colonialisme. Sous la forme du droit à l'ingérence, il légitime aujourd'hui les interventions des Etats et des ONG dans le monde. Pour Immanuel Wallerstein, la défense des droits de l'homme, la notion de choc de civilisations, l'absence d'alternative au néolibéralisme sont trois formes contemporaines de l'universalisme européen. Il appelle ici à un véritable universalisme au service du bien commun.

Immanuel Wallerstein traque la logique du monde depuis un demi-siècle. Sociologue, africaniste de formation (...) Son grand oeuvre, en trois volumes, retrace l'histoire du «système-monde moderne», terme qu'il a forgé à partir du concept d'«économie-monde» par lequel Fernand Braudel décrivait la Méditerranée. Dans un système-monde, les Etats, les frontières, les hiérarchies nationales sont des concepts «relationnels» (...) «L' accumulation illimitée est un concept relativement simple : les hommes et les entreprises accumulent du capital dans le but d en accumuler encore et encore», explique-t-il dans un précédent ouvrage (...) Pour le dire autrement : le système-monde où nous vivons est l'autre nom du capitalisme.
Telle une horlogerie subtile, il est animé de forces contradictoires qui travaillent dans un déséquilibre permanent. Les Etats périphériques sont allégrement pillés, mais leur main-d'oeuvre sert de réservoir pour contenir la hausse des salaires ; les entreprises du centre récusent l'immixtion de l'Etat dans leurs affaires, mais ne sauraient vivre sans la protection qu'il leur assure (droit de la propriété, prise en charge des infrastructures) ; elles préfèrent utiliser des «sous-prolétaires» corvéables à merci, mais, ayant besoin de consommateurs, elles finissent par en faire de véritables «prolétaires», mieux formés, mieux payés, capables de revendiquer, etc. Tout concourt à pousser le «système-monde» à «son asymptote», à ses limites, prélude à la transition vers sinon un nouveau système, du moins une nouvelle hégémonie au sein des Etats du centre, une nouvelle superpuissance capable de fixer les règles du jeu.
Prophète inlassable du déclin de l'empire américain, Immanuel Wallerstein est un participant assidu des forums sociaux mondiaux depuis leur création . L'altermondialisme est-il la promesse d'un autre «système-monde» ou bien les rouages sont-ils condamnés à de simples ajustements des positions étatiques ? En résumant à outrance : un autre monde, et donc un autre universalisme, est-il réellement possible ? C est précisément le sujet de son dernier livre, déconstruction méthodique de «l'universalisme européen» comme idéologie du système-monde. «Ceux qui dominent ont le besoin constant de se sentir moralement et historiquement justifiée par leur position de domination collective et leur statut de récipiendaires privilégiés du surplus économique généré par le système.» D ailleurs, dans sa version originale, l'ouvrage est sous-titré The Rhetoric of Power.
De cette rhétorique du pouvoir, Wallerstein identifie trois «variantes» aussi vieilles que le système-monde lui-même : le droit d'ingérence, l'orientalisme et la notion de vérité scientifique. Le droit d'ingérence, par exemple, loin d'avoir été inventé par Bernard Kouchner, fut débattu dès 1550 lors de la controverse de Valladolid. Le théologien espagnol Sepúlveda y justifia les conversions forcées et les massacres d Amérindiens, ces «barbares» dont les sacrifices humains violent la «loi naturelle» et continueront de la violer si rien n'est fait ; et dont l'idolâtrie empêche la propagation de la parole de Dieu. Quatre arguments qui «ont servi par la suite à justifier toutes les ingérences des civilisés du monde moderne dans les zones non civilisées : la barbarie des autres, le devoir de mettre fin à des pratiques qui violent des valeurs universelles, la défense des innocents face à la cruauté des autres, la nécessité de faciliter la diffusion des idées universelles.» De même, science des civilisations «autres», l'orientalisme fut dès sa conception l'instrument de cet ethnocentrisme singulier qu'est l'universalisme européen.


Repost 0
22 novembre 2008 6 22 /11 /novembre /2008 01:06

Le commencement                   

d'un monde

 

par Jean-Claude Guillebaud

mis en ligne : [21-11-2008]

Domaine : Idées



Né en 1944, Jean-Claude Guillebaud est un écrivain, essayiste et journaliste français. Journaliste à Sud Ouest, au Monde, puis au Nouvel Observateur, connu pour ses repotages et récits de voyage, il a récemment publié plusieurs essais importants :  L
a refondation du monde
(1999), L'esprit du lieu (2002), La force de conviction : à quoi pouvons-nous croire ? (2005), Comment je suis devenu chrétien (2007).


Jean-Claude Guillebaud, Le commencement d'un monde, vers une modernité métisse, Paris, Seuil, Août 2008, 390 pages.

 

Avec Le commencement d'un monde, Jean-Claude Guillebaud parachève  sa grande " enquête sur le désarroi contemporain ", engagée en 1995 et plusieurs fois couronnée par des prix ou récompenses internationales. Nous sommes au commencement d'un monde. Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l'ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée. Le monde " nouveau" qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l'émergence d'une modernité radicalement "autre". Elle ne se confond plus avec l'Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles. Une longue séquence historique s'achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l'événement. On annonce un "choc des civilisations ", alors même que c'est d'une rencontre progressive qu'il s'agit. On s'inquiète d'une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences réciproques n'ont jamais été aussi fortes. Le discours dominant est trompeur. En réalité, au-delà des apparences, les "civilisations" se rapprochent les unes des autres. De l'Afrique à la Chine et de l'Inde à l'Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l'état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l'avènement prometteur - et périlleux - d'une véritable modernité planétaire. Ce rendez-vous pourrait connaître des revers et engendrer des violences. Il est pourtant inéluctable et sans équivalent dans l'histoire humaine.

 

Repost 0
20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 00:12
Une revue libre
d'idées et de débats


La Revue critique des idées et des livres est un site d'information et d'analyse politique et littéraire. Elle se situe dans la continuité de la Revue Critique, crée en 1908 par Jean Rivain et Eugène Marsan, qui porta les couleurs de la renaissance classique. Lancée à l’initiative d’un groupe de journalistes, d'écrivains, et  de citoyens actifs, que l'amitié rassemble, elle n'est l'organe d'aucun parti et d'aucun conformisme intellectuel. L'intérêt du pays, le souci du bien commun, l'esprit de civilisation sont ses seules valeurs.


Concue avec un souci d'éclectisme, elle fait alterner dans ses pages l'histoire avec la littérature et l'art, les articles d'actualité ou les études politiques et sociales. Elle n'est ni le site d'une société savante, ni celui d'un groupe d’esthètes ou de sociologues mais, comme son nom l'indique, un magazine de critique générale, cherchant à corriger et à compléter un point de vue par un autre.


Support d'information, lieu de débats mais aussi laboratoire d'idées, la Revue critique s'efforce, à travers une critique faite avec sympathie, optimisme et en vue de l'action, de dégager les tendances et les idées nouvelles qui émergent, en France et à l'étranger, et d'identifier celles qui peuvent influer demain sur nos destins. Elle entend aussi faire toute sa place au plaisir de lire, de voyager, de rêver et de vivre.

 
Le site de la Revue critique des idées et des livres regroupe à la fois :

une revue, éditée dans un premier temps sur internet, puis complétée par une version papier, qui publie chaque trimestre un ensemble d'articles de fond organisés en quatre rubriques : idées et faits,  arts et lettres,  chroniques du trimestre, variétés.

un "blog" fournissant, à intervalle régulier, des articles courts sur l'actualité politique, artistique ou littéraire, des notes et des documents publiés sur internet ou dans la presse écrite, qui alimentent le débat d'idées.


■ un cahier de notes de lecture sur les ouvrages, publications ou rapports qui nous paraissent dignes d'intérêt, ainsi qu'une liste de livres sélectionnés.



Repost 0

 
Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
Présentation
 

Accueil

Présentation

Manifeste

Historique

Rédaction

Nous contacter

Recherche