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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 21:06
Supervielle
 
 
1940
 
 
 
Comme du haut du ciel je regarde la France,
Ses villes et ses champs dans le fond de l’offense,
Prisonniers de nos jours aux élans condamnés
Je vous regarde tous à survivre obstinés.

Ô France, je voudrais te parler sans témoins,
Toi que voilà dans l’ombre à d’obscures distances,
Ton malheur est si dur qu’il meurtrit les lointains
Et qu’un frisson mortel sonde en tous sens l’espace.

Elle était donc ainsi la France en sa ruine,
Longue à se reconnaître et connaître l’abîme,
Sur ses faibles genoux elle veut se tenir,
Si pâle de cacher son horreur de mourir.

 
Nous sommes très loin en nous-mêmes
Avec la France dans les bras,
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu’on ne le voit pas.

Chacun est plein de gaucherie
Devant un bien si précieux,
Est-ce donc elle, la patrie,
Ce corps à la face des cieux ?

Chacun la tient à sa façon
Dans une étreinte sans mesure
Et se mire dans sa figure
Comme au miroir le plus profond.

 
Visages anciens qui sortez des ténèbres,
Lunes de nos désirs et de nos libertés,
Approchez-vous vivants au sortir de nos rêves
Et dissipez ce bas brouillard ensanglanté,

Jeanne, ne sais-tu pas que la France est battue,
Que l’ennemi en tient une immense moitié,
Que c’est pire qu’au temps où tu chassas l’Anglais,
Que même notre ciel est clos et sans issue ?

Victorieuse toi, et te mêlant à nous,
Insensible au bûcher qui jusqu’ici rayonne,
Apprends-nous à ne pas nous brûler chaque jour
Et à ne pas mourir du chagrin d’être au monde.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
la france au loin
 
 
 
Je cherche au loin la France
Avec des mains avides,
Je cherche dans le vide
A de grandes distances.

Caressant nos montagnes,
Me mouillant aux rivières,
Mes mains allaient et venaient,
Fleurant la France entière,

Faites que je retrouve,
Et qu'on me les redonne,
Les Français tous en groupe,
Le ciel qui les couronne.

Qu'elle devenue,
Qu'elle ne répond plus,
A mes gestes perdus,
Dans le fond de la nue ?

Son grand miroir poli,
En forme d'hexagone,
Où passaient les profils,
De si grandes personnes,

Ah ! comment se fait-il,
Qu'il ait cédé la place,
A l'immobile face,
D'un soldat ennemi ?
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
les couleurs de ce jour
 
 
 
Aux amis de la France.
 
Les couleurs de ce jour sont tristes sans la France,
Le bleu et le lilas, le vert, le violet
Ne trouvent en ces lieux rien à leur convenance
Demeurent suspendus, ne savent se poser

Je ne peux plus voir clair dans ce lointain exil,
Redonnez-moi Paris que je m'y reconnaisse.
Ici tout m'est brouillard et malgré sa rudesse
Ce soleil ne sait pas descendre dans ma nuit,

Et reste sur le haut des marches, interdit.
 
 
 
jules supervielle (1884-1960). Poèmes de la France malheureuse (1939-1941).
 
 
 
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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 09:13
Un présent
sans passé, ni futur
 
 
 BRAGUE (Rémi) Modérément moderne

 

IDEES
Modérément
moderne.
Rémi Brague.
Flammarion.
Mars 2014.
383 pages.
 

   
Rémi Brague, né en 1947, est un des grands spécialistes de la philosophie grecque et de la pensée médiévale, arabe et juive. Professeur à la Sorbonne et à l'université de Munich, il est membre de l'Institut depuis 2009. Il a récemment publié: Les Ancres dans le Ciel. (Seuil, 2011), Qui est le Dieu des Chrétiens ? (Ed. Salvator, 2011), Le Propre de l'Homme. Sur une légitimité menacée. (Flammarion, 2013). 
 
Présentation de l'éditeur.
Il faut être « modérément moderne » , et non « résolument » ; comme le préconisait Rimbaud dans un slogan aussi galvaudé que creux. Et prendre ses distances d'avec cette maladie, la « modernité » . De ces fameux « Temps Modernes » , que peut dire un philosophe qui a décidé de ne pas avancer masqué ? Complaisante modernité, qui se clame en « rupture » avec tout ! Et d'abord avec le passé pour lequel elle a inventé le nom de « Moyen Age » . Alors que la modernité en vit comme un parasite, dans une dialectique autodestructrice. Car au fond, qu'a-t-elle inventé ? Ni la révolution technique, ni l'urbanisation, ni la société civile, ni même la personne comme sujet de libertés... Les idées modernes ne sont que des idées prémodernes, maquillées comme une marchandise volée. Avec le recul et la capacité d'analyse que lui permet sa formidable culture, Rémi Brague nous offre une série de réflexions incisives sur les notions de Modernité, de Culture, d'Histoire, de Sécularisation, de Progrès... Chemin faisant, il met en avant des penseurs qui sortent des sentiers battus, des idées qu'on avait oubliées, des rapprochements qui font avancer. Peut-on guérir de la « modernité » ? C'est l'ambition de cet essai revigorant, qui n'interdit pas d'être résolument optimiste.
 
L'article de Roger-Pol Droit. - Le Monde des livres - 11 avril 2014.
La modernité serait-elle une arnaque ? Il n’y a pas trente-six manières d’envisager notre rapport aux temps anciens. C’est rupture ou continuité. Dans le premier cas, on veut à tout prix faire du passé table rase, on aspire à innover radicalement, on rêve d’inventer de l’inouï, qui auparavant n’aurait jamais été. On fait donc sienne l’injonction de Rimbaud, dans Une Saison en enfer : « Il faut être résolument moderne ». Dans le second cas, on se trouve convaincu que nous héritons toujours de plus d’idées, de règles, de valeurs que nous ne le croyons. On va donc discerner partout, dans le présent, de l’antique en filigrane. Foin des nouveautés, prétendues et non réelles ! Seuls comptent les liens entre hier et demain, les survivances et récurrences du passé dans l’actuel.Rémi Brague appartient sans conteste - et sans vergogne ! - à cette dernière espèce. Il intitule son essai Modérément moderne, par goût de la litote. Mieux vaudrait dire « résolument archaïque », en retrouvant dans ce mot français le grec archè, « principe fondateur » aussi bien que « commencement ». Etre archaïque serait avant tout rester fidèle aux vérités essentielles. Rémi Brague revendique cette fidélité première. Pour ce philosophe - qui tutoie Aristote en grec, Thomas d’Aquin en latin, Avicenne en arabe, Maïmonide en hébreu -, pratiquement toutes les idées qu’on croit modernes viennent... d’avant ! Or la modernité se prétend auto-suffisante. Elle se targue d’engendrer toute seule les notions éclatantes et nouvelles qu’elle brandit face aux ténèbres des vieux siècles obscurs. Pareilles prétentions font rire cet érudit qui compte par millénaire plutôt que par trimestre. Du coup, il n’oublie pas d’être sarcastique, à sa manière - un peu vacharde, pas franchement méchante. Son leitmotiv ? La modernité vit du passé, mais en parasite. Elle agirait même, si l’on ose dire, en loucedé : elle pompe continûment les Anciens, tout en les proclamant ringards, inutiles et incertains. Plus qu’une ère nouvelle, les Temps modernes seraient donc une vaste arnaque : on y trouverait quantité de marchandises intellectuelles et morales de haute époque, simplement maquillées en créations récentes, repeintes à neuf. Et pourtant ceux qui les fourguent ne cessent de prétendre qu’il faut répudier erreurs anciennes et aberrations d’autrefois. Contre cette supercherie, Rémi Brague ne donne pas dans le remède nuancé. Il prône carrément un retour au Moyen-Âge, qui fut, on l’aura compris, le temps des vraies Lumières. Une école selon ses vœux enseignerait les langues mortes, car elles ont le mérite d’être inutiles et précises. Elle ne négligerait pas la transmission des arts, car ils ont le mérite, eux aussi, d’être exigeants comme sans usage. Qu’on fasse du grec ou du piano, on n’apprend rien de pratique, sauf l’essentielle rigueur du moindre détail.  Surtout, cette école idéale ne se cacherait pas sous les pupitres pour parler de Dieu. « Au fond, la théologie serait, dans mon école, la science fondamentale » écrit Rémi Brague. Sa conviction est en effet que sans ancrage dans la transcendance la légitimité de l’humain devient impossible à justifier, le Bien impossible à discerner. L’arnaque centrale de la modernité, en fin de compte, ce serait la mort de Dieu. S’il pouvait advenir du nouveau sous le soleil, ce serait des athées heureux. J’ai entendu dire qu’ils existent.
 
Autre article recommandé : Alexandre Solans, « Le testament oublié. » - Etudes, juin 2014. 
 
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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 20:16
Fombeure
 
 
le rêve de l'aventurier
 
 
 
Que ce soit l’hiver ou l’été
Qu’il soleille, qu’il pleuve ou qu’il neige,
Dans le village ou la cité
Je n’ai jamais pu rattraper
Le cheval de bois qui trottait
Devant le mien, sur le manège,
Et je l’ai toujours regretté…

Qu’elle soit brune, qu’elle soit blonde,
Non je n’ai jamais rencontré
Dans mon voyage autour du monde
La fille qui m’aurait ancré
Dans une baie vaste et profonde
Sous un toit de brassé carré
Auprès d’un jardin de curé.

Qu’importe au lieu de mon tombeau
Le cyprès l’if ou la colombe
L’outremer ou le bleu barbeau
D’un ciel éclaté comme bombe,
Ou gésir entre algue et turbot
Au fond de la mer errabonde,

A moins qu’une sirène verte
M’accueille en ses bras entr’ouverts
Et me prodigue pour ma perte
L’ombre d’étranges univers
D’étoiles de mer fleurs offertes
Dans ses palais aux volets verts.
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). Poèmes inédits (Seghers, 1957).
 
 
trois chevaliers
 
 
 
Trois chevaliers chaussés à la poulaine
Vois. Ils s'en vont vers l'épaisseur des bois
Jean Bedelaine Bec de Molène
Robe de Job de Gobelin Bernois

Tels sont leurs noms. La fine fleur de France
Des chevaliers qui s'en vont à cheval
Le sein des vents se gonflait en silence
La lune fuit à pas d'or vers l'aval

Où s'en vont-ils ? Chasser la darigole
Tout empennée d'oiseau comme un poisson
Bête rusée qui n'est point malivole,
Vient se poser parfois sur votre arçon

Soleil français reluira sur la plaine
Mais velouté crépuscule du soir
Les accompagne et feutre de futaine
Leurs pas trèfles semés au coeur des soirs

La grand' forêt gigogne des légendes
Souvre pour eux comme un coeur de lilas
Parfume ses bruyères et ses branches
Fait chuchoter ses chouettes et ses glas

Tels ils s'en vont vers la lune unicorne
Vers un sommeil qui n'aura pas de fin
Chasser la darigole ou la licorne
A pas feutrés sur ce monde défunt....
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). Aux créneaux de la pluie (Gallimard, 1946).
 
 
les écoliers
 
 
 
Que ce soit l’hiver ou l’été
Sur la route couleur de sable,
Le 'moyen', le 'bon', le 'passable'
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leurs plumiers des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d'autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
Mais l'innocence et la fraîcheur
Près d'eux les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur,
Et des vraies fleurs pour leur maîtresse.

Puis les voilà tous à s'asseoir.
Dans l'école crépie de lune
On les enferme jusqu'au soir,
Jusqu'à ce qu'il leur pousse plume
Pour s'envoler. Après, bonsoir !
 
 
 
maurice fombeure (1906-1981). A dos d'oiseau (Gallimard, 1942).
 
 
oiseau
 
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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 09:13
Silence
de la mer
 
 
 FREBOURG-Olivier-La-grande-nageuse.gif

 

LETTRES
La grande
nageuse.
Olivier Frébourg.
Mercure de France.
Mai 2014.
153 pages.
 

   
Olivier Frébourg, né en 1965, est journaliste et écrivain. Grand reporter, critique au Figaro, passionné par la mer, il fut longtemps le directeur littéraire de La Table Ronde, avant de fonder en 2003 les Editions des Equateurs. Il a récemment publié : Un homme à la mer. (Mercure de France, 2004), Gaston et Gustave. (Mercure de France, 2011). 
 
Présentation de l'éditeur.
Cet été là, nous nous retrouvâmes plusieurs fois sur la plage du Fort Neuf. Une femme se révèle le matin au réveil et à la sortie du bain. C'est là où on voit la vérité des os. Son corps long et droit se dépliait en dos crawlé quand elle partait nager seule au-delà des voiliers mouillés à l'ancre. Après une heure de natation, je la voyais sortir le corps ruisselant, fortifié par l'Atlantique, les jambes légèrement tremblantes, le visage enfin souriant. Elle s'étendait sur une serviette toujours de couloir noire ou ardoise. Elle lut cet été-là Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux ; je revois très bien la couverture rouge du livre qui l'absorbait : c'était une lecture bien sérieuse pour la plage. Je profitais de ces moments pour crayonner dans mon carnet des croquis de ses jambes et de ses pieds. Originaires de Bretagne, Marion et le narrateur se connaissent depuis l'enfance. Marion a aussi des ascendances vietnamiennes et un corps à la beauté indolente. Tous les deux ont la même passion pour l'océan. Lui est marin, elle une nageuse silencieuse qui goûte un plaisir sensuel à avaler les kilomètres. Ils fondent une famille. Mais le narrateur aspire à d'autres horizons : il nourrit une passion de plus en plus vive pour la peinture. De son côté, Marion passe de plus en plus de temps au fond l'eau. La mer réunit ou sépare-t-elle ceux qui s'aiment ? .
 
L'article de François Cérésa. - Service littéraire. - juillet-août 2014.
Prendre l'eau. Une règle : quelques-uns nagent, beaucoup coulent, un seul surnage. C’est l’amour. La mer est abusive. Dans La grande nageuse (Mercure de France), Olivier Frébourg fait chavirer les rives. On fait la connaissance de la belle Gaëlle, puis de sa fille Marion, deux Bretonnes d’origine vietnamienne. Le narrateur se marie avec Marion. Il y a de la gîte. Marin ou peintre, l’auteur va à vau-l’eau. Cette eau chère à Bachelard n’a rien d’un rêve. Les passions se révèlent, se brouillent. Cela s’appelle prendre l’eau de toutes parts. Monsieur Frébourg, écrivain au long cours, est un homme de la mer. Sa nageuse lui échappe. Qu’il empanne ou qu’il vire de bord, il nous met la baume au cœur. Son histoire d’eau est une tempête. À bâbord comme à tribord, c’est la tempête. Pourquoi Marion lui échappe-t-elle ? L’encre est levée (celle d’une plume à la dérive), le naufrage n’est pas loin. Le livre de Frébourg est une aquarelle océanique : rapide et cruelle. C’est aussi une métaphore de la France actuelle. Quelques-uns nagent, beaucoup coulent, un seul surnage. Oceano nox ? Presque. Ce bonheur d’être triste. Avec l’ironie de l’amour déçu. Bravo, Frébourg.
 
Autre article recommandé : Bertrand de Saint-Vincent, « Peinture à l'eau. » - Le Spectacle du Monde, juin  2014. 
 
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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 19:11
Mary
 
 
rondeau des fontaines
 
 
 
Verdine, Ondine et Bordine aux yeux verts.
ronsard.  
 
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline,
Au matinet, quand sifflent rubeline,
Tarin, linotte, un souffle zéphirin
Apporte aux prés harmonie angéline,
Jusque à tant qu’à l’orière décline
L’ombre du bois ou menace le grain.

Alors se tait l’échôle et le clarain :
Dorment les bœufs ; c’est midi souverain,
Le bain sacré de Diane Ourceline ;
Près de la source où git sa javeline,
On n’entend plus rubeline et tarin.
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline.

Sous les rainceaux guigne l’œil satyrin
A basse vêpre un corps alabâtrin.
Le ciel s’éclaire au loin d’une chaline.
Enfin la nuit a refermé l’écrin,
Mais plus souef que flûte et tambourin,
Je r’ois chanter le long de la colline
Jonquine, Ondine, Antrine, Verdeline.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Poèmes inédits (Le Divan, 1941).
 
 
rondeau des petits enfants
prisonniers de l'hiver
 
 
 
En ces mois noirs, errant par sentes et chalées,
Nous ressentons aux mains chauboulures, onglées,
Et tout autour de nos oreilles les pinçons
De la brise aigre, encependant que nous paissons
De faînes et calots et prunelles gelées.

Ou bien, le soir, devant les flammes enroulées,
Sur sellettes de bois sommes petits garçons,
Frileux, encoquillés si comme limaçons,
En ces mois noirs.

Quand orrons-nous subler fauvettes et quinsons ?
Las ! ne reverrons-nous le temps des béniçons
Ou bien tant seulement le lundi des roulées,
Le vert bois, la prairie aux rives glaïolées ?
Enfantelets petits, c'est à quoi nous pensons
En ces mois noirs.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Les Rondeaux (1924).
 
 
rondeau des bedons
 
 
 
Toujours assis, les pieds sous le bâton
De chaise, au cou la touaille de coton,
Ne leur chaut prou Montfaucon ni Vatable :
Leur ventrelot s'arrondit sous la table
Dont le rebord caresse leur menton.
Or de pinter, or d'engouler, glouton,
Râble de lièvre, éclanche de mouton,
Puis vont ronflant comme porcs en l'étable,
Toujours assis.

A l'heure dite ils iront chez Pluton
De l'eau du Styx attremper leur picton,
Ensevelis en nappe délitable,
Car ils ont fait testament véritable,
Pour être mis au tombeau, ce dit-on,
Toujours assis.
 
 
 
andré mary (1879-1962). Poèmes inédits (La Muse française, 1938).
 
 
fontaine 2
 
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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 09:13
Rome, grandeur
et démesure
 
 
 Tacite.gif

 

LETTRES
Oeuvres
complètes.
Tacite.
Préface et traduction de Catherine Salles.
Robert Laffont.
Février 2014.
864 pages.
 

   
Cornelius Publius Tacitus (58 -120 ap. J.-C.), historien et sénateur romain. « Le plus grand peintre de l'Antiquité » selon Racine. Orateur brillant, écrivain au style vif et concis, admirateur de Cicéron, il fut l'ami de Pline, d'Hadrien et de Trajan. Autres traductions : Oeuvres complètes, traduction de Pierre Grimal. (Gallimard, La Pléiade, 1990). 
 
Présentation de l'éditeur.
Né en Gaule Narbonnaise, le plus grand des historiens romains a vécu entre la seconde moitié du Ier et le début du IIe siècle. Une période sombre durant laquelle se succèdent à la tête de l'Empire des souverains fous et sanguinaires, comme Tibère, Caligula et Néron, et des empereurs plus respectueux de la morale et du peuple, tels Vespasien, Titus et Domitien. Historien, Tacite l'est à part entière. Il s'appuie sur des informations vérifiées, évitant les deux écueils principaux qui menacent la relation exacte des faits : la flatterie et la haine du pouvoir. C'est aussi un portraitiste admirable de précision et de vitalité, un moraliste au patriotisme intransigeant qui dénonce les turpitudes des empereurs comme celles de la plèbe, un conteur dont les évocations de la Rome antique restent inégalées.Tacite s'est mis tardivement à la composition littéraire, vouant d'abord son talent à l'art oratoire. L'oraison funèbre qu'il consacre à son beau-père, La Vie de Julius Agricola, est un véritable manifeste politique contre le régime. Dans le Dialogue des orateurs, il traite des problèmes de fond et de forme liés à l'exercice de l'éloquence. Ces premières oeuvres et la suivante, De la Germanie, ont pour trait commun une analyse riche et documentée de l'histoire de son temps ; les trois livres sont présentés ici dans de nouvelles traductions de Catherine Salles. Suivront Les Histoires et Les Annales, sommes fondamentales dans lesquelles transparaissent les deux préoccupations majeures de l'auteur : la dégénérescence du pouvoir impérial et la menace étrangère aux frontières.Cette édition des oeuvres complètes de Tacite témoigne de la vigueur et de la puissance stylistiques d'un écrivain que Racine et de Gaulle, notamment, considéraient comme un de leurs maîtres.
 
Recension  de Ivan P. Kamenarovic. - Etudes. - mai 2014.
Catherine Salles a heureusement complété les travaux, parus il y a près de cent ans, d’Henri Goelzer. Elle nous permet d’avoir accès à tout ce qui nous reste de Tacite, conteur rare, historien scrupuleux, auquel des études de rhétorique ont servi à aiguiser des qualités toutes personnelles de réflexion et de probité. « Peu à peu, ils se laissèrent séduire par nos vices, les portiques, les thermes, les festins raffinés. Ces naïfs appelaient cela civilisation, ce n’est qu’un aspect de leur servitude », écrit-il ainsi, à propos des habitants de la Grande-Bretagne. Tacite a un sens évident de la mise en scène, que la traduction nous rend souvent avec bonheur. Le Dialogue des orateurs nous fait assister à une joute qui a pour thème la querelle des Anciens et des Modernes (déjà !). Dans ses autres écrits, il nous fait visiter les confins de l’Empire (de l’Écosse au Kurdistan, de la Germanie à l’Afrique du Nord) et il nous en fait vivre une période haletante, de la fin du règne de Tibère aux désordres qui ont marqué la fin de Néron et qui ont vu trois empereurs se succéder en deux ans. Cela lui donne l’occasion, avec, par exemple, la fin de Messaline et celle d’Agrippine la Jeune, d’écrire des pages dont on comprend qu’elles aient fasciné Racine. Comment la puissance romaine a-t-elle survécu à ces convulsions, à cet amas de corruption en tout genre ? Sans doute grâce à des gens comme Tacite, qui était un Romain de Gaule, venus enrichir et renouveler la vieille souche latine, Tacite, dont nous est donnée ici une traduction alerte et judicieuse.
 
Autre article recommandé : Pierre Pachet, « En relisant Tacite. » - La Quinzaine littéraire, 16 avril  2014. 
 
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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 15:02
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Printemps 2014
La question
régionale

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- Un roi pour l'Espagne, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Crise de la démocratie (suite), par Paul Gilbert. [lire]
Abstention record, rejet de la classe politique et des élites, populisme à la base, affairisme au sommet...  Autant de symptomes d'une crise profonde de la démocratie libérale en France et en Europe. Certains imaginent de nouvelles règles, de nouvelles institutions, de nouveaux modes de représentation. Et si le mal était plus profond et touchait à l'essence même d'un modèle politique, désormais à bout de souffle ? Des ouvrages, publiés récemment,  commencent à esquisser un avenir "postdémocratique".  Jusqu'où osent y aller ?

- L'évolution de la CFDT, par Henri Valois. [lire]
La base  s'est nettement exprimée lors du dernier congrès de la CFDT : elle n'est plus sur la ligne du dialogue pour le dialogue. Au point de contraindre son nouveau secrétaire général, Laurent Berger, à durcir ses positions vis à vis du patronat et du gouvernement. La centrale réformiste a-t-elle réellement la volonté de bouger et de retouver les suffrages des salariés ?  Quel rapprochement avec la CGT qui cherche elle aussi à se repositionner ? Voilà des évolutions à suivre de près au moment où le syndicalisme français retrouve des couleurs. 

- Simone Weill, par Vincent Maire. [lire]
Le souvenir de Simone Weill, disparue en 1943, a donné lieu à de nombreuses rééditions et à la sortie d'un "Cahier de l'Herne" de très grande qualité. Mais c'est la publication du beau livre de Jacques Julliard, le choc Simone Weill, qui retient surtout l'attention. L'oeuvre politique de la philosophe, ses engagements, ses lectures de Proudhon, Péguy et Sorel, sa rencontre avec Bernanos, son long cheminement vers le christianisme y sont parfaitement retracés, ainsi que les clartés et les contradictions d'une oeuvre issue d'un siècle tourmenté.

- La question régionale, textes présentés par Claude Cellerier. [lire]
Après le pacte de responsabilité, le cap est mis sur la réforme territoriale. Réduction du nombre de régions, mise en sommeil des départements, recentrage de l'Etat sur ses missions régaliennes... voilà des objectifs qui réunissent un large consensus. Comment expliquer, dans ces conditions, que le projet du gouvernement suscite autant de réserves et de méfiances, et pas seulement celles d'une classe politique bousculée dans ses habitudes? Les maladresses du pouvoir, son pilotage à vue du dossier, les marchandages politiciens autour de la nouvelle carte des régions sont en cause mais pas seulement. En réalité, vu de Paris, la géographie humaine de la France reste un mystère insondable et le "projet du quinquenat" risque bien d'accoucher d'une souris.  

- Malaparte, éternel étranger, par Rémi Clouard. [lire]
A Paris comme à Varsovie, en Ethiopie comme sur le front de l'Est, qu'il ait été diplomate, exilé ou correspondant de guerre, Malaparte était partout à son aise. La réédition de ses journaux intimes (Journal d'un Etranger à Paris, Le Bal au Kremlin...) et de ses chroniques restitue l'auteur de Kaputt sous toutes ses facettes : l'homme du monde, l'observateur incisif et ironique, le condottiere, l'être parfois blasé, souvent désemparé, devant l'horreur et la cruauté de son siècle. 

- Un portrait de Stendhal, une étude de Stefan Zweig. [lire]

On connait le goût de Stendhal pour le mensonge et la dissimulation. Ce grand tourmenté ne pouvait vivre en société qu’en empruntant des déguisements ou en s’inventant des vies imaginaires. Pourtant, peu d’écrivains auront eu le courage d’avouer autant de vérités sur eux-mêmes. La plume à la main, Beyle n'est plus le même homme et il faut toute la sensibilité de Stefan Zweig pour découvrir la clé de cette personnalité paradoxale.

- Le jardin français, poèmes de J. Supervielle, M. Fombeure, A. Mary. [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
FN, une nouvelle étape. - Echec au Front de Gauche. - La vague eurosceptique.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Désastres américains. - Marchandage bruxellois. - Orban, le victorieux. - Amérique française.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
L'énarchie contre l'armée. - L'affaire Alstom.  - Révoltes ouvrières.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Broche. - Frébourg. - Lapaque. - Perret. - Sagan. - Pirotte. - Stendhal.

- Idées et histoire, par Jacques Darence et Paul Gilbert.
Brague. - Soulié. - Dard. - Pindare. - Tacite. - Borges.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Jean du Fresnois.
Mousquetaires. - Paris 1900. - Hugo.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Gouvernance. - Atlantisme. - Bouvines. - Péguy.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Cinq méditations sur la mort. (François Cheng). - Le choc des empires. (Jean-Luc Gréau). - Montaigne.  (Pierre Manent). - Joffre. (Rémi Porte). - L'agonie d'une monarchie. Autriche-Hongrie. (Jean-Pierre Bled). - Instantanés. (Roger Grenier). - Chardonne. (Alexandre Le Dinh). - Les cyprès de Patmos. (Antoine Silber). - Petite sélection stendhalienne.  - Livres reçus.

 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 09:59
Vérane
 
 
sultanes
 
 
 
Avec leurs robes à ramages
Leurs turbans où l'aigrette luit
Sortent-elles pas de vos pages
Contes des Mille et une nuits ?

Dans un jardin à Samarcande
Ont-elles sous les cyprès verts
Croqué la pistache et l'amande
En écoutant des calenders ?

Ont-elles sous l’œil de l'eunuque
En des vasques de marbre et d'or
Baigné de l'orteil à la nuque
Toutes les roses de leur corps ?

Pour elle, fit-on choir la tête
D'un infortuné chamelier
Qui vit leur face sans voilette,
Leurs seins parés des seuls colliers ?

Non, ces Sultanes d'opérette
Ointes des parfums d'Houbigan,
Ignorent la loi du Prophète
Bagdad et ses minarets blancs.

Et si tu les vois en image
Avec la fleur et le miroir
C'est que les fixa sur la page
Monsieur Iribe, certain soir,

Alors que sur de hautes chaises
Ces prêtresses des tangos tous
Dégustaient des boissons anglaises,
Devant un comptoir d'acajou.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1922).
 
 
bonheur
 
 
 
En ville un cabinet tout tapissé d'estampes,
D'armes, de plats ornés de fleurs et de sujets
Et des cartes qu'on scrute à l'heure de la lampe
Escomptant le départ, supputant le trajet.

A la campagne, un toit qu'agrémente une treille,
Un verger où les fruits s'enflent de jus sucrés,
Un jardin où les fleurs se couronnent d'abeilles
Et des blés que le vent creuse de plis dorés.

Des chiens familiers, des pigeons, des colombes
Dont la gorge au soleil et s'irise et se bombe,
Du vin dans le cellier, dans l'âtre un feu de bois;

Horace au temps d'Auguste en eut-il davantage ?
Je ne sais! mais jouir de tels biens à la fois
C'est être aimé des dieux et c'est la part du sage.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1932).
 
 
cirque
 
 
 
Le clown dont la houppe de laine
Oscille comme un œillet blanc
Fait à l'écuyère hors d'haleine
Des compliments sur sa jument.

Des lévriers prompts comme des flèches
Crèvent des cerceaux de papier
Et des nains roulent tête-bêche
Entre les jambes des coursiers.

Monsieur Loyal fait sur l'arène
Siffler son fouet comme un serpent,
Des chiens dans un carrosse traînent
Un chimpanzé ceint d'un turban,

De poignards courbes et de disques
Des jongleurs sont auréolés.
Mais celle là, qui frêle, risque
Ses pas au dessus du filet

Et qui va guidant une biche
Sur l'étincelant fil de fer
Celle là tient comme un fétiche
Mon cœur contre son maillot vert.
 
 
 
léon vérane (1886-1954). Poèmes inédits (La Muse française, 1923).
 
 sirène 
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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:59
Privilèges
de l'âge mûr
 
 
  DEBRAY Régis Le bel âge

 

IDEES
Le bel âge.
Régis Debray.
Flammarion.
Avril 2013.
107 pages.
 

   
Régis Debray, né en 1940, est philosophe et écrivain. Il dirige la revue trimestrielle Médium, consacrée aux arts, savoirs et techniques de la transmission. Il a récemment publié : Eloge des frontières. (Gallimard, 2010), Du bon usage des catastrophes. (Gallimard, 2011), Jeunesse du sacré. (Gallimard, 2012), Rêverie de gauche (Flammarion 2012), Modernes catacombes. (Gallimard, 2013).
 
Présentation de l'éditeur.
"Un pays frileux et à l'âme vieillissante est-il condamné au culte de la jeunesse? " s'interroge Régis Debray. Ce pamphlet fournit une analyse de la société contemporaine. L’auteur met en évidence un culte voué à l’instant présent, sitôt énoncé, sitôt oublié, et où paradoxalement le vintage est à la mode. Il montre la nécessité de savoir se retourner sur son passé pour créer et pour vivre, que ce soit dans le champ politique ou le monde de la culture. 
 
Le point de vue de La Revue Critique.
Plus qu'à une critique du "jeunisme", c'est à une réflexion sur le temps et sur les relations entre générations que nous convie Régis Debray. L'omniprésence de l'information, l'idéalisation du présent, la recherche effrénée de la performance, la dictature du résultat immédiat, tout nous pousse à oublier que les choses difficiles se font dans la lenteur et qu'elles nécessitent mémoire et enracinement. Si le monde occidental connait un vieillissement prématuré, c'est parce qu'il est grisé par la vitesse et fasciné par l'accessoire. A la jeunesse, faussement adulée et qui en est en réalité la triste victime de notre époque, de réagir, d'organiser le ralentissement du monde et de préparer, par là même, son réenchantement. C'est à une révolution qu'appelle Régis Debray, mais à une révolution tranquille, où la lecture attentive, la saine digestion des idées et le goût des grandes aventures intellectuelles auront toute leur place. Le bel âge, n'est-ce pas celui où l'on retrouve les beaux élans de sa jeunesse ?
Paul gilbert.
 
L'article de Philippe de Saint-Robert. - Service littéraire. - juin 2013.
Ras le bol du jeunisme ! Régis Debray nous avait avertis : « le médiologue se meuble en ancien ». Avec « Le bel âge », il s’agit d’arracher la nostalgie « aux arts d’agrément, lui enlever son parfum de violette et lui rendre son grondement de forge ». Parvenu à ce bel âge qu’est la septantaine, Debray éprouve l’exaspération que donne aux âmes bien formées les politiciens et les plumitifs qui les relaient dès qu’ils font le trottoir de la jeunesse dans l’illusion de récolter des voix et des articles élogieux. Régis Debray qui, dans sa jeunesse, chahutait une représentation du « Cardinal d’Espagne » avec ses petits camarades de la rue d’Ulm, ignore à quel point Montherlant fut son précurseur lorsque, dès « La relève du matin » (1920), il avertissait : « Vous travaillez à l’avènement d’un nouveau mal social, l’adolescentisme, si vous voulez, ou le juvénilisme, mal qui provoquerait vite une conception du monde où la jeunesse serait considérée comme tabou, le fait d’être mineur comme une preuve suffisante qu’on a raison. » En août 1941, le même Montherlant refusait les émissions qu’on lui proposait sur « Radio Jeunesse » : « Ainsi notre jeunesse, moins par sa faute que par celle de ses encenseurs intéressés, contribue en bonne place à l’hébétude de notre esprit critique et à l’abaissement du goût. » Au demeurant, le jeunisme, comme le féminisme, a le triste destin de changer l’or en plomb. Régis Debray découvrirait-il que c’est par amour de l’art qu’il a fait de la politique, rançon d’une « éducation intellectuelle » ? Il me souvient qu’il ne rechigna pas, lors d’un échange hautement intellectuel à Combourg, d’être titré « réactionnaire de progrès » par Marc Fumaroli. Cette position n’a rien d’une pose. C’est l’aboutissement d’une vie quelque peu romanesque, passée d’une jeunesse guévariste à un « À demain de Gaulle » de l’âge mûr, jusqu’à la mélancolie qu’il éprouve aujourd’hui lorsque personne n’est à ce rendez-vous, surtout pas ses amis d’antan. Il déplore : « Comment se fait-il, par exemple, que l’enseignement du fait religieux dans l’école publique ait été récusé comme vieillot par nos autorités gouvernementales, qui jugent sans doute plus moderne l’ignorance pure et simple dudit fait, dédain qui arme le bras des assassins ? Vincent Peillon a d’autres préoccupations. Régis Debray ajoute avec tristesse : « Tous les matins, l’humanité avance un peu plus dans la connaissance et, toutes les nuits, elle régresse dans ses rêves et ses désirs. » Quand on s’en est tant préoccupé, on ne peut s’abstraire tout à fait de la vie de la cité ; surtout, on n’existe que par sa langue, qui l’exprime. L’auteur ajoute qu’« il avait scruté les suppléments radio-télé pour ne pas rater les rendez-vous de la semaine, l’actualité politique lui semblait chaque année plus falote et les importants du jour normaux à pleurer », jusqu’à ce qu’il soit « devenu clair que le jeunisme est l’ennemi numéro un des jeunes », et que « le culte de la facilité cher aux pouvoirs en place ne leur prépare pas un bel avenir ». Avec l’ange noir de la mélancolie, Régis Debray mène ici un ultime combat, usant de métaphores, d’espiègleries, conseillant de coller des affichettes dans le métro proclamant qu’ « il faut être absolument antimoderne », et tentant enfin d’allier optimisme et désespoir dans l’illusion qu’il puisse encore nous arracher à notre nostalgie. Courage, Régis, ils nous auront !   
 
Autre article recommandé : Sylvie Fernoy, "Retour de flamme." - Royaliste, 5 janvier 2014. 
 
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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:05
 
 
lourd sommeil des maisons...
 
 
 
Pour Daniel Allard.
 
Lourd sommeil des maisons dans les sous-préfectures,
Quand dix heures ont plu du clocher sur les toits ;
Sommeil que vient veiller la lune, quelquefois
Et que seuls les grillons bercent de leur murmure.
Silence de la rue angoissante, mystère
Des volets refermés où nul rayon ne luit,
Seuils ombreux et sournois d'où soudain le chat fuit
Au bruit dur de mon pas que la nuit exagère.

Les massifs endormis, par la lèvre des fleurs,
Exhalent des parfums ; de la campagne proche
Viennent ceux de la vigne et des foins. . . Les senteurs
Se mêlent enivrant l’air nocturne. Les loches
Doivent monter aux murs verdis dans la fraîcheur.

Mais voici, tout au fond d'un jardin d’ermitage,
Qu'une fenêtre s'ouvre aux langueurs de Juin ;
L'accord d'un piano s'élève, le feuillage
A frémi et mon cœur s'est ému, sentant bien
Quel tendre aveu dans la romance pèse et n'ose.
Et mon front s'est posé sur la grille où mes mains
Effeuillent sans savoir les rosiers et leurs roses !
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
midi
 
 
 
Midi. Tout le jardin grésille de lumière;
Chaque feuille est figée en l’épaisse chaleur;
Toutes celles du buis sont des éclats de verre,
La rose s’est penchée et le pavot blanc meurt.
Midi; au creux tentant de la charmille heureuse
Porte avec l’abricot odorant et le pain,
La pêche à la joue douce et la prune au pollen
Léger plus que celui des corolles soyeuses.
Voici le seau du puits pour rafraîchir tes mains.
Vois la route brûler, Ah ! l’ardent paysage
Qui met devant tes yeux un rêve de clarté
Là-bas, fait plus certaine encor la volupté
D'avoir dans cette grotte obscure de feuillage,
Des fruits mûrs et cette eau dont le reflet voyage
Aux branches où le barbot lourd s'est arrêté
Un Angélus lointain s'égrène, monotone,
Sur les villages bleus assoupis, sur les champs;
La treille n'a plus d’ombre et seul, le maigre chant
De la cigale vibre. Un moustique fredonne…
Midi ! Tout le repos sur la terre pesant.

Ah! qu'il demeure au fond de ta jeune mémoire,
Avec son goût de miel, sa brûlure et sa gloire,
Ce jour, si rutilant et si riche en plaisir.
Et qu'aux temps hivernaux où l'ennui vient saisir
Ton cœur faible en ses doigts givrés, tu voies encore
Ces fruits, comme des fleurs, et que l'heure se dore
Au soleil illusoire et pur du souvenir !
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
les charettes qui passent
 
 
 
Les charrettes de bois passent pour le marché
Au pas traînant des bœufs, dont le front baissé force
Tirant les troncs coupés à l'écailleuse écorce
Des grands pins résineux et les fagots séchés;
Novembre va venir le long des routes grises.
Flétrir les feuilles tremblotantes aux buissons...
L'Hiver !... Les vols fuyants vont passer dans la brise;
Les cloches de Toussaint s'éplorer, leur chanson
Se perdre par les champs sous un ciel de détresse.
Oh ! cloches de Noël, dans la nuit froide !
— Laisse...
— Oh ! voir finir l’année avec un peu de soi...
— Accueille sans regret les saisons et leurs mois
Et qu'ils portent des fleurs, des fruits ou que, moroses,
Ils pèsent à ton cœur de rêve et de névrose,
Sache en goûter le charme épars. Rappelle-toi ;
Novembre c'est le temps où l'âme se repose
De la lumière chaude et vibrante d'été ,
Entends le feu bruit, laisse-toi dorloter
En cette ouate effilochée autour des choses
En ce silence où meurt le ciel lilas et rose
En la venue muette et douce de la nuit.
 
 
 
André lafon (1883-1915). Poèmes provinciaux (Ed. du Beffroi, 1908).
 
 
fleur 3
 
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N°1 - 2009/01
 
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