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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
 

L'Europe et le silence des peuples.

Les élections européennes du 7 juin marquent sans doute le déclin d'une certaine Europe, celle de Bruxelles. Si l'on met à part le Figaro et Libération, tout à leur peignage du « phénomène » Cohn-bendit, la presse française a commencé à analyser ce mouvement de fond, sans en tirer toujours les mêmes conclusions.

On sent que sur ce sujet central, qui est une des manifestations d'un phénomène plus général, celui du Retour des Nations, les esprits résistent encore, les discours s'arc-boutent, on a du mal à se défaire de l'utopie d'une Europe fédérale. Mais dans le même temps, les esprits les plus lucides n'hésitent plus à sabrer les vieilles lunes et à dire, clair et net, ce qui se passe et ce qui se prépare.

Le premier à avoir ouvert le feu, c'est Serge Halimi dans le Monde diplomatique [1], qui, dans un article précurseur, puisque publié avant le scrutin du 7 juin, pressentait assez bien ce qui allait conduire des millions d'électeurs à rester chez eux :

Depuis la première élection des députés européens au suffrage universel, en 1979, le taux d'abstention a bondi de 37% à 54%. Les pouvoirs du Parlement se sont néanmoins accrus, et son champ d'action concerne 495 millions d'habitants (contre 184 millions il y a trente ans). l'Europe occupe la scène; elle ne passe pas la rampe. Pourquoi ? Sans doute parce qu'aucune communauté politique continentale n'existe en réalité. L'espoir que la simultanéité de vingt-septs scrutins nationaux, presque toujours disputés autour d'enjeux internes, va déboucher un jour sur la naissance d'une identité européenne continue de relever de la pensée magique.

Quel slovène a une connaissance même approximative des débats électoraux suédois, quel allemand s'informe de la  vie politique bulgare ? Le lendemain d'un scrutin européen, l'un et l'autre découvrent néanmoins qu'à Stockholm ou à Sofia le verdict des urnes peut avoir contredit le résultat de la seule élection à laquelle ils ont prété quelque attention, et que leurs votes à eux n'ont en réalité désigné que 1% (Slovénie) ou 13,5% (Allemagne) du total des parlementaires de l'Union. Comment imaginer qu'une révélation de ce genre n'alimùente pas chez l'électeur le sentiment de son inutrilité relative ? Une impression que les gouvernants européens n'ont pas démentie en ignorant les choix successifs de trois peuples relatifs au traité constitutionnel, à l'issue, à qu'une campagne qui, elle, avait suscité intérêt et passion.

C'est effectivement le paradoxe de ce scrutin européen : plus l'Europe s'élargit, plus elle se rapproche de la fameuse "taille critique" qui devrait la rendre incontournable, moins elle intéresse les peuples, plus ils ressentent vis-à-vis d'elle un sentiment de vacuité et d'inutilité. Hubert védrine allait encore plus loin dans un entretien donné au Monde [2] plus d'une semaine avant le scrutin :

Si la participation baisse régulièrement depuis 1979, c'est sans doute qu'il y a une lassitude des Européens: fatigue des constructions théoriques ou techniques ou des élans lyriques, hors des centres d'intérêt des électeurs. Les controverses générales sur l'Europe se sont épuisées depuis le référendum de 2005. En plus, le rôle précis du Parlement européen n'est toujours pas perçu ni expliqué.

Pour Jacques Sapir, sur Marianne2 [3], l'abstention est le vrai vainqueur de ces élections européennes. C'est un résultat massif, spectaculaire, historique, qui est d'une toute autre importance que la fameuse "vague conservatrice" sur laquelle les commentateurs se sont complaisamment étendus :

On l’a dit, l’abstention a été énorme, et pas seulement en France. C’est chez les nouveaux entrants qu’elle a été le plus spectaculaire avec moins de 30% de votant en République Tchèque et à peine plus de 18% en Slovaquie. La France, avec à peine 40% de votants enregistre ici l’un de ses taux les plus faibles de participations. À peine plus d’un électeur sur trois s’est ainsi déplacé en Europe pour aller voter. Ce phénomène est tellement massif qu’il doit être expliqué en priorité.

Et Jacques Sapir d'avancer les explications qui sont à l'origine de ce rejet de l'Europe bruxelloise : une Europe  incapable de protéger ses ressortissants de la crise et de ses conséquences; une Europe fondamentalement anti-démocratique, qui cherche à se construire sans les peuples;  une Europe égoïste vis-à - vis de ses nouveaux entrants, parfois livrés au FMI; et, enfin, le fiasco de l'Euro. Sur ce dernier point, il relève, que contrairement à l'idée reçue, la monnaie unique n'a en aucune façon protégé l'économie du Vieux Continent :

Enfin, l’Euro lui-même apparaît aujourd’hui comme un facteur de crise. Tout d’abord en raison de son cours. À un taux de change supérieur à 1,35 Dollars US, et aujourd’hui nettement plus proche de 1,40, il plombe les exportations de la Zone Euro, et de l’Allemagne en particulier. Il faut savoir qu’au-delà de 1,20 Dollars l’accroissement de 6% du taux de change est égal à un accroissement de 1% du taux d’intérêt. Cependant, les dégâts de l’Euro ne s’arrêtent pas là. Le phénomène de « L’Eurodivergence » s’est considérablement accru depuis 6 mois. Il touche désormais les écarts de taux sur la dette publique pour les pays membres. Ainsi, l’harmonisation des marchés de la dette, longtemps présentée comme le seul résultat positif de l’introduction de l’Euro, n’aura pas résisté à la première crise sérieuse.

La conclusion de Sapir est on ne peut plus claire :

Nul ne peut prévoir le rythme que prendra cette désaffection. Il est cependant clair qu’elle est profonde et, parce qu’elle à de multiples sources, elle va s’avérer durable. Le 7 Juin est mort le rêve d’une Europe fédérale. Ce n’était qu’un rêve, mais il avait au moins pour lui une certaine cohérence. Il s’est fracassé sur le mur des réalités.

Conclusion que ne partage évidemment pas le Père de Charentenay dans Etudes [4], même s'il ne nie pas l'ampleur des changements qui affectent aujourd'hui la construction européenne :

Des évolutions ont eu lieu ces dernières années, et notamment pendant la présidence française. Nous sommes revenus progressivement à une forme d'Europe des nations, celle-là même que Jean Monnet fustigeait quand il voyait les négociations du Marché commun et la manière dont la France avait joué la chaise vjie en 1962. Aujourd'hui. les institutions communautaires de l'Union, et tout spécialement la Commission européenne, ont perdu beaucoup de leur pouvoir d'initiative. Toutes les décisions remontent aux Conseil des ministres, donnant le pouvoir aux Etats membres, mais aussi la capacité de tout bloquer. La présidence française en a été la plus belle illustration. Présidence qui n'a pas manqué de panache, certes, mais dans la négation de la dynamique communautaire, sans compter les hauts et surtout les bas de la relation franco-allemande sur lesquels nous revenons dans ce numéro.

Cette évolution confirme une tendance déjà ancienne, mais qui devient problématique car elle rend invivable la contradiction génétique de la construction européenne, celle que Jacques Delors a voulu prendre en compte avec l'expression de « fédération d'Etats-nations ». Cette contradiction était vivable tant qu'il y avait une dynamique européenne, car les nations marchaient ensemble dans la construction d'une vraie communauté. Aujourd'hui, dans le surplace politique, même si certains projets communs avancent, la contradiction n'est plus dynamique. Elle est devenue paralysante et déteint sur le moral des citoyens qui ne perçoivent plus l'intérêt de la démarche communautaire et se renferment sur leur pays d'origine. Le vote qu'ils mettront dans l'urne sera inspiré par des considérations partisanes nationales. Tous les discours vont dans ce sens. Chacun veut faire approuver son bilan ou son projet national.Tout simplement parce qu'il n'y a pas de choix européens proposés.

Mais après ce beau moment de lucidité, notre jésuite ne peut pas s'empêcher de retomber très vite dans ses marottes européistes :

Qu'est-ce donc qui ne va pas en Europe pour qu'on en soit arrivé là ? C'est que le citoyen français n'est toujours pas vraiment européen. Hormis l'Euro qu'il manipule dans sa poche, il n'apprend toujours pas les langues étrangères, voyage très peu et ne connaît preque rien aux institutions européennes.S'intéresse-t-il à ce qu'il se passe au-delà de l'ancien noyau de pays fondateurs du Marché commun? Il n'a jamais marqué son attachement à l'intégration des anciens pays de l'Est. Quel est le regard qu'il porte sur la Pologne ou les pays baltes? Et il ignore totalement, voire méprise  la Roumanie et la Bulgarie. Combien d'entre eux ont véritablement pris conscience de l'élargissement de l'Union en 2004 ? Pour eux l'Europe est invisible, les pays de l'Est restent une menace pour l'emploi et un poids pour l'économie, Bruxelles une machine anonyme et les parlementaires européens des fantômes.

Bigre ! Quel portrait des Français ! Et quel dépit, quelle râge contenue se dissimulent derrière ces quelques lignes ! On sent que la dissipation des nuées bruxelloises sera pour certains plus qu'un crève coeur, la fin d'une espérance presque "mystique". On retrouve la même dévotion dans le dernier numéro d'Esprit [5] qui consacre un de ces dossiers à « L'Europe: la bonne échelle pour répondre à la crise ? ». L'introduction du dossier est pourtant, elle aussi, parfaitement lucide :

Les élections du parlement de Strasbourg ont donné lieu à un bilan sans concession des institutions et du projet européens. Considéré sans passion comme un fait acquis, le consensus européen souffre-t-il de son prpre succès? Ou les incertitudes sur  son périmètre, ses finalités, ses règles de fonctionnement mêmes, lui seront-elles fatales? Divisée au sujet de ses institutions, de ses alliances, de ses frontières, elle décourage parfois ses plus fervents défenseurs.

On admirera le « considéré sans passion comme un fait acquis » : il y a là le même dépit, la même rage que chez l'éditorialiste d'Etudes (serait-ce le même?). Car là encore, après une analyse parfaite de ce qui s'est passé le 7 juin, on tombe dans les mêmes ritournelles du « plus d'Europe ». L'entretien avec Bruno Lemaire, qui clos le dossier, en est une parfaite illustration. A la question de pleine actualité « la crise économique actuelle ne place-t-elle pas les institutions européennes, voire le projet européen lui-même, en difficulté ? », notre sous ministre du Volapük intégré répond sans rire :

L'Europe est la seule réponse vraiment efficace à la crise. nos concitoyens en ont d'ailleurs conscience. Aujourd'hui personne ne réclame une sortie de l'union européenne; chacun a bien conscience que l'Europe nous protège. Déjà, l'euro a fait la preuve de son rôle contre les turbulences financières très fortes qui ont affecté l'économie mondiale. Durant la présidence française, seule la coordination européenne pour prévenir un effondrement du système bancaire a été en mesure de rassurer les marchés financiers et d'éviter une panique financière généralisée. La dimension européenne n'a plus besoin de faire la preuve de sa pertinence dans la mondialisation.

On est confondu devant tant d'arrogance, d'aveuglement et de langue de bois ! Il n'y a décidemment plus rien à attendre de ces gens, ni clairvoyance, ni contrition. Il n'y a plus rien à attendre non plus des institutions européennes nous dit Bertrand Renouvin, dans l'excellent bimensuel Royaliste [6]. Nous emprunterons sa conclusion, comme toujours lumineuse :

Quand aux institutions européennes, le scrutin du 7 juin ne changera rien. Tout était décidé d'avance et la répartition précise des sièges importe peu. L'alliance entre les libéraux et les socialistes sera reconduite et permettra à M. Barroso de continuer à afficher son insignifiance à la présidence de la Commission européenne - mais un autre ne ferait pas mieux. Le Parlement européen ne reviendra pas sur son atlantisme hautement proclamé et l'idéologie ultra-libérale continuera d'y régner. Il suffira de rappeler de temps à autre que cet organisme perd à chaque consultation un peu plus de crédibilité : cette année, seuls 43% des électeurs de l'union européenne sont allés voter et des listes nationalistes  ont obtenu des succès dans divers pays - ce qui n'est d'ailleurs pas pour nous réjouir. De toutes les manières possibles, y compris les pires, les députés ultra-libéraux majoritaires à Strasbourg, les sociaux-démocrates battus dans presque tous les pays et les Verts qui ont toujours représenté une tendance anti-politique se trouvent aujourd'hui massivement récusés.

L'Europe dite de Bruxelles agonise et la ratification toujours problématique du traité de Lisbonne ne parviendrait pas à la sauver. Contre le nationalisme, face à l'échec du marché globalisé, continons à réfléchir à la refondation de l'Europe continentale selon la perspective confédérale que nous avons tracée.

 

La fuite de la musique.

Que ceux de nos lecteurs qui ignorent encore l'existence de la revue Service Littéraire [7] se précipitent vers leur kiosque habituel. Sa livraison de juin est une véritable caverne d'Ali Baba de trouvailles et de bonnes surprises.

Parmi celles-ci, un billet plein de verve de Philippe Tesson, justement intitulé « Je hais les fêtes ». Du meilleur Tesson, qui prend en chasse façon Philippe Muray « les fêtes d'aujourd'hui que je hais, les fêtes sinistres qui jalonnent notre calendrier civil et que nous imposent les pouvoirs républicains, chacun en rajoutant sur les précédents, moins pour nous divertir que pour faire diversion à leur incurie ». Que tout cela est joliment dit !

Et l'excellent Philippe de détailler plus précisément les raisons de sa colère: juin, mois des beautés, est enlaidi par deux célébrations grotesques, la Fête de la Musique et la Fête des Voisins. C'est surtout la première, création inoubliable de Jack le Mirobolant, que Tesson a en ligne de mire. Il ne passe aucune offense, aucune honte, aucune vexation, aucune humiliation à ce grand moment de vacarme démocratique, collectif et obligatoire. Pour l'exécuter à la fin d'une phrase : « Elle n'est populaire que dans son intention, la joie l'a désertée, le peuple rentre chez lui et ferme ses fenêtres ». Promis, Philippe, ce soir, nous fermerons nos volets, et nous dégusterons, loin du monde, dans un fauteuil moelleux, un bon cigare, quelques pièces de Couperin et une nouvelle d'Eugène Marsan.

Autres sujets de réjouissance de ce numéro de Service Littéraire : un bilan du dernier festival de Cannes, exécuté par Eric Neuhoff, un bel hommage à Pol Vandromme, un portrait en pied de Jean Vautrin, une profusion de grands écrivains montés en notes de lecture (Jacques Laurent, Jean Prévost, Joseph Conrad, Henri Calet, Malaparte, Marc Fumaroli...), et bien sûr les rubriques du mois : « écrits et chuchotements », « les belles histoires de l'oncle Christian Millau », « on trouve ça bien/on trouve ça mauvais », « des poches sous les yeux », « les enquêtes (gatronomiques) de Magret »...

paul gilbert.  

 

[1]. Serge Halimi, « Simulacre européen », Le Monde diplomatique, juin 2009.

[2]. « Entretien avec Hubert Védrine », Le Monde, 31 mai-1er juin 2009.

[3]. Jacques Sapir, « Les commentateurs du 7 juin sont aveugles », www.marianne2.fr

[4]. Pierre de Charentenay, « L'Europe et ses citoyens », Etudes, juin 2009.

[5]. Dossier, « Europe: la bonne échelle pour répondre à la crise ? », Esprit, juin 2009.

[6]. Bertrand Renouvin, « Rien de nouveau », Royaliste , 15 juin 2009, www.narinfo.fr.st.

[7]. Service littéraire, mensuel - 24 rue de Martignac 75007 Paris - www.servicelittéraire.fr

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