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24 décembre 2016 6 24 /12 /décembre /2016 09:57
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le boeuf et l'âne de la crèche
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Un conte de Noël 
 
S
ur la route de bethléem, l'âne conduit par Joseph portait la Vierge : elle pesait peu, n'étant occupée que de l'avenir en elle.
Le bœuf suivait, tout seul.
Arrivés en ville, les voyageurs pénétrèrent dans une étable abandonnée et Joseph se mit aussitôt au travail.
« Ces hommes, songeait le bœuf, sont tout de même étonnants. Voyez ce qu'ils parviennent à faire de leurs mains et de leurs bras. Cela vaut certes mieux que nos sabots et nos paturons. Et notre maître n'a pas son pareil pour bricoler et arranger les choses, redresser le tordu et tordre le droit, faire ce qu'il faut sans regret ni mélancolie. »
Joseph sort et ne tarde pas à revenir, portant sur le dos de la paille, mais quelle paille, si vivace et ensoleillée qu'elle est un commencement de miracle.
« Que prépare-t-on là, se dit l'âne, on dirait qu'ils font un petit lit d'enfant. »
— On aura peut-être besoin de vous cette nuit, dit la Vierge au bœuf et à l'âne.
Les bêtes se regardent longuement pour tâcher de comprendre, puis se couchent.
Une voix légère mais qui vient de traverser tout le ciel les réveille bientôt.
Le bœuf se lève, constate qu'il y a dans la crèche un enfant nu qui dort et, de son souffle, le réchauffe avec méthode, sans rien oublier.
D'un souriant regard, la Vierge le remercie.
Des êtres ailés entrent et sortent, feignant de ne pas voir les murs qu'ils traversent avec tant d'aisance.
Joseph revient avec des langes prêtés par une voisine.
— C'est merveilleux dit-il de sa voix de charpentier, un peu forte en la circonstance. Il est minuit, et c'est le jour. Et il y a trois soleils au lieu d'un. Mais ils cherchent à se joindre.
A l'aube, le bœuf se lève, pose ses sabots avec précaution, craignant de réveiller l'enfant, d'écraser une fleur céleste, ou de faire du mal à un ange. Comme tout est devenu merveilleusement difficile !
Des voisins viennent voir Jésus et la Vierge. Ce sont de pauvres gens qui n'ont à offrir que leur visage radieux. Puis il en vient d'autres qui apportent des noix, un flageolet.
Le bœuf et l'âne s'écartent un peu pour leur livrer passage et se demandent quelle impression ils vont faire eux-mêmes à l'enfant qui ne les a pas encore vus. Il vient de se réveiller.
— Nous ne sommes pas des monstres, dit l'âne.
— Mais, tu comprends, avec notre figure qui n'est pas du tout comme la sienne, ni comme celle de ses parents, nous pourrions l'épouvanter.
— La crèche, l'étable, et son toit avec les poutres, n'ont pas non plus sa figure et pourtant il ne s'en est pas effrayé.
Mais le bœuf n'était pas convaincu. Il pensait à ses cornes et ruminait :
« C'est vraiment très pénible de ne pouvoir s'approcher de ceux qu'on aime le mieux sans avoir l'air menaçant. Il faut toujours que je fasse attention pour ne pas blesser quelqu'un; et pourtant ce n'est pas dans ma nature de m'en prendre, sans raison grave, aux personnes ni aux choses. Je ne suis pas un malfaisant ni un venimeux. Mais partout où je vais me voilà tout de suite avec mes cornes, et je me réveille avec elles, et même quand je suis accablé de sommeil et que je m'en vais en brouillard, les deux pointues, les deux dures sont là qui ne m'oublient pas. Et je les sens au bout de mes rêves au milieu de la nuit. »
Une grande peur saisissait le bœuf à la pensée qu'il s'était tant approché de l'enfant pour le réchauffer. Et s'il lui avait donné par mégarde un coup de corne !
— Tu ne dois pas trop t'approcher du petit, dit l'âne, qui avait deviné la pensée de son compagnon. Il ne faut même pas y songer, tu le blesserais. Et puis tu pourrais laisser tomber sur lui un peu de ta bave que tu retiens mal et ce ne serait pas propre. Au reste, pourquoi baves-tu ainsi lorsque tu es heureux ? Garde ça pour toi. Tu n'as pas besoin de le montrer à tout le monde.
— (Silence du bœuf).
— Mais moi je vais lui offrir mes deux oreilles. Tu comprends, ça remue, ça va dans tous les sens, ça n'a pas d'os, c'est doux au toucher. Ça fait peur et ça rassure tout à la fois. C'est juste ce qu'il faut pour amuser un enfant, et c'est instructif à son âge.
— Oui, je comprends, je n'ai jamais dit le contraire. Je ne suis pas stupide.
Mais comme l'âne avait l'air vraiment trop content, le bœuf ajouta :
— Mais ne va pas te mettre à lui braire dans la figure. Tu le tuerais.
— Paysan ! dit l'âne.
 
L'âne se tient à gauche de la crèche, le bœuf à droite, places qu'ils occupaient au moment de la Nativité et que le bœuf, ami d'un certain protocole, affectionne particulièrement. Immobiles et déférents ils restent là durant des heures, comme s'ils posaient pour quelque peintre invisible.
L'enfant baisse les paupières. Il a hâte de se rendormir. Un ange lumineux l'attend à quelques pas derrière le sommeil, pour lui apprendre ou peut-être pour lui demander quelque chose.
L'ange sort tout vif du rêve de Jésus et apparaît dans l'étable. Après s'être incliné devant celui qui vient de naître, il peint un nimbe très pur autour de sa tête. Et un autre pour la Vierge, et un troisième pour Joseph. Puis il s'éloigne dans un éblouissement d'ailes et de plumes, dont la blancheur toujours renouvelée et bruissante ressemble à celle des marées.
— Il n'y a pas eu de nimbe pour nous, constate le bœuf. L'ange a sûrement ses raisons pour. Nous sommes trop peu de chose, l'âne et moi. Et puis qu'avons-nous fait pour mériter cette auréole ?
— Toi tu n'as certainement rien fait, mais tu oublies que moi j'ai porté la Vierge.
Le bœuf pense par-devers lui :
« Comment se fait-il que la Vierge si belle et si légère cachait ce bel enfançon ? »
Mais peut-être a-t-il songé tout haut. Et l'âne de répondre :
— Il est des choses que tu ne peux pas comprendre.
— Pourquoi dis-tu toujours que je ne comprends pas. J'ai vécu plus que toi. J'ai travaillé dans la montagne, en plaine, et près de la mer.
— Ce n'est pas la question, dit l'âne.
Puis :
— Il n'y a pas que le nimbe. Je suis sûr, bœuf, que tu n'as pas remarqué que l'enfant baigne dans une sorte de poussière merveilleuse ou, plutôt, c'est mieux que de la poussière.
— C'est beaucoup plus délicat, dit le bœuf. C'est comme une lumière, une vapeur dorée qui se dégage du petit corps.
— Oui, mais tu dis ça pour faire croire que tu l'avais vue.
— Je ne l'avais pas vue ?
Le bœuf entraîne l'âne dans un coin de l'étable où le ruminant a disposé, en signe d'adoration, une branchette délicatement entourée de brins de paille qui figurent fort bien les irradiations de la chair divine. C'est la première chapelle. Cette paille, le bœuf l'avait apportée du dehors. Il n'osait toucher à celle de la crèche : comme elle était bonne à manger il en avait une crainte superstitieuse.
Le bœuf et l'âne sont allés brouter jusqu'à la nuit. Alors que les pierres mettent d'habitude si longtemps à comprendre, il y en avait déjà beaucoup dans les champs qui savaient. Ils rencontrèrent même un caillou qui, à un léger changement de couleur et de forme, les avertit qu'il était au courant.
Il y avait aussi des fleurs des champs qui savaient et devaient être épargnées. C'était tout un travail de brouter dans la campagne sans commettre de sacrilège. Et manger semblait au bœuf de plus en plus inutile. Le bonheur le rassasiait.
Avant de boire aussi, il se demandait :
« Et cette eau, sait-elle ? »
Dans le doute il préférait ne pas en boire et s'en allait un peu plus loin vers une eau bourbeuse qui manifestement ignorait tout encore.
Et parfois rien ne le renseignait sinon une douceur infinie dans sa gorge au moment où il avalait l'eau.
« Trop tard, pensait le bœuf, je n'aurais pas dû en boire. »
Il osait à peine respirer, l'air lui semblait quelque chose de sacré et de bien au courant. Il craignait d'aspirer un ange.
 
Le bœuf était honteux de ne pas se sentir toujours aussi propre qu'il l'eût voulu :
« Eh bien ! il faudra être plus propre qu'avant. Voilà tout. Il n'y a qu'à faire attention. Prendre garde où je mets mes pieds. »
L'âne était à son aise.
Le soleil entra dans l'étable et les deux bêtes se disputèrent l'honneur de faire de l'ombre à l'enfant.
« Un peu de soleil, cela ne ferait peut-être pas de mal non plus, pensait le bœuf, mais l'âne va encore déclarer que je n'y entends rien. »
L'enfant continuait de dormir et parfois, dans son sommeil, il réfléchissait et fronçait les sourcils.
Un jour, du museau, l'âne tourna délicatement le petit de son côté, pendant que la Vierge répondait sur le pas de la porte aux mille questions posées par de futurs chrétiens.
Et Marie, revenant auprès de son fils, eut grand peur : elle s'obstinait à chercher le visage de l'enfant où elle l'avait laissé.
Comprenant ce qui venait d'arriver, elle fit entendre à l'âne qu'il convenait de ne pas toucher à l'enfant. Le bœuf approuva par un silence d'une qualité exceptionnelle. Il savait donner à son mutisme un rythme, des nuances, une ponctuation. Par les jours froids, on pouvait aisément suivre les mouvements de sa pensée à la longueur de la colonne de vapeur qui s'échappait de ses naseaux. Et se rendre compte de bien des choses.
Le bœuf ne se croyait autorisé à rendre à l'enfant que des services indirects, en attirant à lui les mouches de l'étable, (tous les matins il allait se frotter le dos contre une ruche sauvage), ou bien en écrasant des insectes contre le mur.
L'âne épiait les bruits du dehors et quand quelque chose lui paraissait suspect il barrait l'entrée. Aussitôt le bœuf se mettait derrière lui pour faire masse. Ils se faisaient tous deux aussi lourds que possible : tant que durait le danger, leur tête et leur ventre s'emplissaient de plomb et de granit. Mais leurs yeux brillaient, plus vigilants que jamais.
 
Le bœuf était stupéfait de voir que la Vierge, s'approchant de la crèche, avait le don de faire sourire l'enfant. Joseph, malgré sa barbe, y parvenait sans trop de peine, soit par sa seule présence, soit qu'il jouât du flageolet. Le bœuf eût voulu aussi jouer quelque chose. Somme toute, il n'y avait qu'à souffler.
« Je ne veux pas dire du mal du patron, mais je ne pense pas qu'il aurait pu, de son souffle, réchauffer l'Enfant Jésus. Et pour ce qui est de la flûte, il suffirait que je me trouve seul avec le petit : dans ce cas il ne m'intimide plus. Il redevient un être qui a besoin de protection. Et un bœuf a tout de même le sentiment de sa force. »
Quand ils paissaient ensemble dans les champs, il arrivait souvent au bœuf de quitter l'âne :
— Où vas-tu ainsi ?
— Je reviens tout de suite.
— Où vas-tu ainsi, insistait l'âne.
— Je vais voir s'il n'a besoin de rien. On ne sait jamais.
— Mais laisse-le donc tranquille !
Le bœuf partait. Il y avait à l'étable une espèce de lucarne — ce qu'on devait nommer plus tard, pour cette raison même, un œil-de-bœuf — par où le bovin regardait du dehors.
Un jour, le bœuf remarqua que Marie et Joseph s'étaient absentés. Il trouva le flageolet sur un banc, à portée de son museau, et ni trop loin ni trop près de l'Enfant.
« Qu'est-ce que je vais pouvoir lui jouer ? se dit le bœuf qui n'osait aller jusqu'à l'oreille de Jésus que grâce à cet intermédiaire musical. Une chanson de labour ? le chant guerrier du petit taureau courageux ou de la génisse enchantée ? »
Souvent les bœufs font semblant de ruminer alors qu'au fond de leur âme ils chantent.
Le bœuf souffla délicatement dans la flûte et il n'est pas du tout sûr qu'un ange l'ait aidé à obtenir des sons aussi purs. L'enfant se dressa un peu, de la tête et des épaules, sur sa couche, pour voir. Pourtant le flûtiste ne fut pas content du résultat. Il se croyait sûr, du moins, que personne, du dehors, ne l'avait entendu. Il se trompait.
Vite il s'enfuit, crainte que quelqu'un, et surtout l'âne, n'entrât et ne le surprît trop près de la petite flûte.
 
— Viens le voir, dit un jour la Vierge au bœuf, pourquoi ne t'approches-tu plus jamais de mon enfant, toi qui l'as si bien réchauffé alors qu'il était encore tout nu ?
Enhardi, le bœuf se plaça tout près de Jésus qui, pour le mettre tout à fait à l'aise, lui saisit le museau des deux mains. Le bœuf retenait son souffle, inutile maintenant. Jésus souriait. La joie du bœuf était muette. Elle avait pris la forme même de son corps et l'emplissait jusqu'à la pointe des cornes.
L'enfant regardait l'âne et le bœuf tour à tour, l'âne, un peu trop sûr de lui, et le bœuf qui se sentait d'une opacité extraordinaire auprès de ce visage délicatement éclairé de l'intérieur, comme si à travers de légers rideaux on eût vu passer une lampe d'une pièce à l'autre, dans une très petite et lointaine demeure.
Voyant le bœuf si ténébreux, l'enfant se mit à rire aux éclats.
La bête ne voyait pas très clair dans ce rire et se demandait si le petit ne se moquait pas. Fallait-il désormais se montrer plus réservé ? Ou même s'éloigner ?
Alors l'enfant rit de nouveau et d'un rire si lumineux, si filial, lui sembla-t-il, que le bœuf comprit qu'il avait eu raison de rester.
La Vierge et son fils se regardaient souvent de tout près. Et c'était à qui serait plus fier de l'autre.
« Il me semble que tout devrait être à la joie, pensait le bœuf, jamais on ne vit mère plus pure, enfant plus beau. Mais, par moments, comme ils ont l'air grave l'un et l'autre ! »
 
Le bœuf et l'âne se disposaient à rentrer dans l'étable. Après avoir bien regardé, crainte de se tromper :
— Regarde donc cette étoile qui avance dans le ciel, dit le bœuf, elle est bien belle et me réchauffe le cœur.
— Laisse donc ton cœur tranquille, il n'a rien à voir avec les grands événements auxquels nous assistons depuis quelque temps.
— Tu diras ce que tu voudras, moi j'estime que cette étoile avance de notre côté. Regarde comme elle est basse dans le ciel. On dirait qu'elle se dirige vers notre étable. Et, dessous, il y a trois personnages couverts de pierres précieuses.
Les bêtes arrivaient devant le seuil de l'étable :
— D'après toi, bœuf, qu'est-ce qui va arriver ?
— Tu m'en demandes trop, âne. Je me contente de voir ce qui est. C'est déjà beaucoup.
— Moi, j'ai mon idée.
— Allez, allez, leur dit Joseph, ouvrant la porte. Vous ne voyez donc pas que vous obstruez l'entrée et empêchez ces personnes d'avancer ?
Les bêtes s'écartèrent pour laisser passer les rois mages. Ils étaient au nombre de trois et l'un d'eux, complètement noir, représentait l'Afrique. Tout d'abord, le bœuf exerça sur lui une surveillance discrète. Il voulait voir si vraiment le nègre n'éprouvait que de bonnes intentions à l'égard du nouveau-né.
Quand le visage du noir qui devait être un peu myope se fût penché pour voir Jésus de tout près, il refléta, poli et lustré comme un miroir, l'image de l'Enfant, et avec tant de déférence, un si grand oubli de soi, que le cœur du bœuf en fut traversé de douceur.
« C'est quelqu'un de très bien, pensa-t-il. Jamais les deux autres n'auraient pu faire ça. »
Il ajouta au bout de quelques instants :
« Et c'est même le meilleur des trois. »
Le bœuf venait de surprendre les rois blancs au moment où ils serraient précieusement dans leurs bagages un brin de paille qu'ils venaient de dérober à la crèche. Le mage noir n'avait rien voulu prendre.
Côte à côte sur une couche improvisée, prêtée par des voisins, les rois s'endormirent.
« C'est étrange, pensait le bœuf, de garder sa couronne pour dormir. Cette chose dure doit gêner beaucoup plus que des cornes. Et avec toutes ces brillantes pierreries sur la tête, on doit avoir du mal à trouver le sommeil. »
Ils dormaient sagement, comme des statues allongées sur des tombeaux. Et leur étoile brillait au-dessus de la crèche.
Juste avant le petit jour tous les trois se levèrent en même temps, avec des mouvements identiques. Ils venaient de voir en songe le même ange qui leur avait recommandé de partir tout de suite et de ne pas retourner auprès d'Hérode, jaloux, pour lui dire qu'ils avaient vu l'Enfant Jésus.
Ils sortirent, laissant luire l'étoile au-dessus de la crèche afin que chacun sût bien que c'était là.
 
Prière du Bœuf
 
Il ne faut pas me juger, céleste Enfant, d'après mon air ahuri et incompréhensif. Est-ce que je ne pourrai pas un jour ne plus ressembler à un petit rocher qui s'avance ?
Ces cornes, il faut bien que tu le saches, n'est-ce pas, c'est plutôt un ornement qu'autre chose, je vais même t'avouer que je ne m'en suis jamais servi.
Jésus, mets un peu de ta lumière dans toutes ces pauvretés et ces confusions qui sont en moi. Apprends- moi un peu de ta finesse, toi dont les petits pieds et les petites mains sont si minutieusement attachées à ton corps. Me diras-tu, mon petit Monsieur, pour- quoi un jour il m'a suffi de tourner la tête pour te voir tout entier ? Comme je te remercie de pouvoir être agenouillé devant toi, merveilleux Enfant, et de vivre ainsi dans la familiarité des anges et des étoiles ! Parfois je me demande si tu n'aurais pas été mal informé et si c'est bien moi qui devrais être ici ; tu n'as peut- être pas remarqué que j'ai une grande cicatrice dans le dos et qu'il me manque du poil sur le côté, ce qui est assez vilain. Sans même sortir de ma famille on aurait pu désigner pour être ici mon frère ou mes cousins qui sont beaucoup mieux que moi. Est-ce que le lion ou l'aigle n'auraient pas été plus indiqués ?
— Tais-toi, dit l'âne, qu'est-ce que tu as à soupirer ainsi, tu ne vois pas que tu l'empêches de dormir avec toutes tes ruminations.
« Il a raison, se dit le bœuf, il faut savoir se taire quand c'est l'heure, même si l'on ressent un bonheur si grand qu'on ne sait où le loger. »
 
Mais l'âne priait aussi :
« Anes de trait, ânes de bât, la vie va être belle sous nos pas et dans de gais pâturages les ânons attendront les événements. Grâce à toi, petit jeune homme, les pierres resteront à leur vraie place sur le bord du chemin et on ne les verra pas nous tomber dessus. Autre chose. Pourquoi donc y aurait-il encore des côtes et même des montagnes sur notre route ? Est- ce que de la plaine partout ne ferait pas l'affaire de tout le monde ? Et pourquoi le bœuf qui est plus fort que moi ne porte jamais personne sur le dos ? Et pourquoi mes oreilles sont si longues et je n'ai pas de crins à ma queue, et mes sabots sont si petits et mon poitrail est resserré et ma voix a la couleur des intempéries ? Mais ce n'est peut-être pas là quelque chose de définitif ? »
Durant les nuits qui suivirent, ce fut tantôt à une étoile et tantôt à une autre d'être de garde. Et parfois à des constellations tout entières. Pour cacher le secret du ciel un nuage occupait toujours la place où auraient dû se trouver les étoiles absentes. Et c'était merveille de voir les Infiniment Eloignées se faire toutes petites pour se placer au-dessus de la crèche, et garder pour elles seules leur excès de chaleur, de lumière, et leur immensité, ne répandant que le nécessaire pour chauffer et éclairer l'étable, et ne pas effrayer un enfant. Premières nuits de la chrétienté... La Vierge, Joseph, l'Enfant, le Bœuf et l'Ane, étaient alors extraordinairement eux-mêmes. Leur propre ressemblance, qui le jour se dispersait un peu, et s'éparpillait auprès des visiteurs, prenait après le coucher du soleil une concentration et une sécurité miraculeuses.
 
Par l'intermédiaire du bœuf et de l'âne, plusieurs bêtes demandèrent à connaître l'Enfant Jésus. Et un beau jour un cheval, connu pour son liant et sa rapidité, fut désigné par le bœuf, avec le consentement de Joseph, pour convoyer dès le lendemain tous ceux qui voudraient venir.
L'âne et le bœuf se demandaient si on laisserait entrer les bêtes féroces et aussi les dromadaires, chameaux, éléphants, toutes bêtes que rendent un peu suspectes leurs bosses, trompes, et un surplus d'os et de chair.
La question se posait aussi pour les insectes affreux comme les scorpions, les tarentules, les grandes mygales, les vipères, pour ceux et celles qui produisent du venin dans leurs glandes aussi bien la nuit que le jour, et même à l'aube quand tout est pur.
La Vierge n'hésita pas.
— Vous pouvez tous les faire entrer, mon enfant est aussi en sécurité dans sa crèche qu'il le serait au plus haut du ciel.
— Et un à un ! ajouta Joseph d'un ton presque militaire. Je ne veux pas qu'il passe deux bêtes à la fois par la porte, sans quoi on ne s'y reconnaîtra plus.
On commença par les bêtes venimeuses, chacun ayant le sentiment qu'on leur devait bien cette réparation. On remarqua beaucoup le tact des serpents qui évitèrent de regarder la Vierge, passant le plus loin possible de sa personne. Et ils sortirent avec autant de calme et de dignité que s'ils eussent été des colombes ou des chiens de garde.
Il y avait aussi des bêtes si petites que l'on savait difficilement si elles étaient là ou attendaient encore dehors. On accorda une heure entière aux atomes pour se présenter et faire le tour de la crèche. Le délai expiré, bien que Joseph eût senti, à un léger picotement de la peau, qu'ils n'étaient pas tous passés, il donna aux bêtes suivantes l'ordre de se montrer.
Les chiens ne purent s'empêcher de marquer leur étonnement : ils n'avaient pas été admis à demeure à l'étable comme le bœuf et l'âne. Chacun les caressa en guise de réponse. Alors ils se retirèrent, pleins d'une gratitude visible.
Tout de même, quand on sentit à son odeur que le lion approchait, le bœuf et l'âne ne furent pas tranquilles. Et d'autant moins que cette odeur traversait, sans même y faire attention, l'encens et la myrrhe et les autres parfums que les rois mages avaient largement répandus.
Le bœuf appréciait les généreuses raisons qui motivaient la confiance de la Vierge et de Joseph. Mais placer un enfant, cette délicate lumière, à côté d'une bête dont le souffle pouvait l'éteindre d'un seul coup...
L'inquiétude du bœuf et de l'âne s'augmentait de ce qu'il était décent, ils le voyaient bien, qu'ils fus- sent totalement paralysés devant le lion. Ils ne pouvaient pas plus songer à s'attaquer à lui qu'au tonnerre ou à la foudre. Et le bœuf, affaibli par le jeûne, se sentait plutôt aérien que combatif.
Le lion entre avec sa toison, que n'avait jamais peignée que le vent du désert, et des yeux mélancoliques qui disaient : « Je suis le lion, qu'y puis-je, je ne suis que le roi des animaux. »
On voyait que sa grande préoccupation consistait à prendre le moins de place possible dans l'étable et que ce n'était pas facile, à respirer sans rien déranger autour de lui, à oublier ses griffes rétractiles et ses maxillaires mus par des muscles très puissants. Il avançait, paupières baissées, cachant ses admirables dents comme une maladie honteuse, et avec tant de modestie qu'il appartenait, on le voyait bien, à la race des lions qui devaient refuser un jour de dévorer sainte Blandine. La Vierge eut pitié et voulut le rassurer d'un sourire semblable à ceux qu'elle réservait pour son enfant. Le lion regarda droit devant lui, d'un air de dire sur un ton plus désespéré encore que tout à l'heure :
« Qu'ai-je donc fait pour être si grand et si fort ? Vous savez bien que je n'ai jamais mangé que poussé par la faim et le grand air. Et vous comprendrez aussi qu'il y avait la question des lionceaux. Nous avons tous plus ou moins essayé d'être herbivores. Mais l'herbe n'est pas faite pour nous. Ça ne passe pas. »
Alors son énorme tête, comme une explosion de crins et de poils, s'inclina et se posa tristement sur le sol dur et le pinceau terminal de sa queue sembla aussi accablé que sa tête, au milieu d'un grand silence qui fit peine à chacun.
Quand ce fut le tour du tigre, il s'écrasa par terre jusqu'à devenir, à force de mortifications et d'austérités, une véritable descente de lit, au pied de la crèche. Puis, en quelques secondes, il se reconstitua tout entier avec une vigueur, une élasticité incroyables et sortit sans rien ajouter.
La girafe montra un bon moment ses pattes dans l'embrasure de la porte et on fut unanime à considérer que « ça comptait » comme si elle avait fait le tour de la crèche.
Il en fut de même pour l'éléphant : il se contenta de s'agenouiller devant le seuil et de faire, de sa trompe, une espèce de mouvement d'encensoir qui fut fort goûté de tous.
Un mouton à l'énorme laine insista pour être tondu sur-le-champ : on lui laissa sa toison, tout en le remerciant.
La mère kangourou voulut à toute force donner à Jésus un de ses petits, prétextant qu'elle faisait ce cadeau de tout son cœur, que ça ne la privait pas, qu'elle avait d'autres petits kangourous à la maison. Mais Joseph ne l'entendait pas ainsi et elle dut remporter son enfant.
L'autruche fut plus heureuse ; elle profita d'un moment d'inattention pour pondre son œuf dans un coin et s'en aller sans bruit. Souvenir qu'on n'aperçut que le lendemain matin. L'âne le découvrit. Il n'avait jamais rien vu de si gros ni de si dur, en fait d'œuf, et crut à un miracle. Joseph le détrompa de son mieux : il en fit une omelette.
Les poissons, n'ayant pu se montrer en raison de leur lamentable respiration hors de l'eau, avaient délégué une mouette pour les remplacer.
Les oiseaux s’en allaient laissant leurs chants, les pigeons leurs amours, les singes leurs gamineries, les chats leur regard, les tourterelles la douceur de leur gorge.
Et ils eussent voulu se présenter aussi, les animaux qui ne sont pas encore découverts et attendent un nom au sein de la terre ou de la mer, dans des profondeurs telles que c’est toujours pour eux une nuit sans étoiles ni lune, ni changement de saisons.
On sentait battre dans l’air l’âme de ceux qui n’avaient pu venir ou étaient en retard, d’autres qui, habitant au bout du monde, s’étaient tout de même mis en route sur leurs pattes d’insectes si petits qu’ils n’auraient pu faire qu’un mètre en une heure et dont la vie était si courte qu’ils ne pouvaient aspirer à dépasser cinquante centimètres – et encore, avec beaucoup de chance.
Il y eut des miracles : la tortue se dépêcha, l’iguane modéra son allure, l’hippopotame fut gracieux dans ses génuflexions, les perroquets gardèrent le silence.
 
Un peu avant le coucher du soleil, un incident peina tout le monde. Joseph, fatigué d’avoir dirigé le défilé toute la journée, sans prendre la moindre nourriture, écrasa du pied une mauvaise araignée, dans un moment de distraction, oubliant qu’elle venait apporter ses hommages à l’Enfant. Et le visage bouleversé du saint consterna tout le monde pendant un bon moment.
Certaines bêtes dont on aurait attendu plus de discrétion s’attardaient dans l’étable: le bœuf dut éloigner la fouine, l’écureuil, le blaireau qui ne voulaient pas sortir.
Quelques papillons crépusculaires demeuraient qui profilèrent leur couleur semblable à celle des poutres de la toiture pour passer la nuit au-dessus de la crèche. Mais le premier rayon de soleil les décela le lendemain et comme Joseph ne voulait favoriser personne il les chassa immédiatement.
Des mouches, invitées à se retirer, laissèrent entendre par leur mauvaise volonté à s’en aller qu’elles avaient toujours été là, et Joseph ne sut que leur dire.
 
Les apparitions surnaturelles au milieu desquelles vivait le bœuf lui coupaient la respiration. Ayant pris l’habitude de retenir son souffle, à la manière des ascètes de l’Asie, il devint lui aussi visionnaire et, bien que moins à l’aise dans la grandeur que dans l’humilité, il connut de véritables extases. Mais un scrupule le guidait et l’empêchait d’imaginer des anges ou des saints. Il ne les voyait que si réellement ils se trouvaient dans le voisinage.
« Pauvre de moi, pensait le bovin effrayé de ces apparitions qui lui semblait suspectes, pauvre de moi qui ne suis qu’une bête de somme ou peut-être le démon. Pourquoi ai-je les cornes comme lui, moi qui n’ai jamais fait le mal ? Et si je n’étais qu’un sorcier ? »
Joseph ne fut pas sans remarquer les inquiétudes du bœuf qui maigrissait à vue d’œil.
— Va donc manger dehors ! s’écria-t-il. Tu es là toute la journée fourré dans nos jambes, tu n’auras bientôt plus que la peau sur les os.
L’âne et le bœuf sortirent.
— C’est vrai que tu es maigre, dit l’âne. Tes os sont devenus si pointus qu’il va te sortir des cornes sur tout le corps.
— Ne me parle pas de cornes !
Et le bœuf se dit à lui-même :
« Il a raison. Il faut vivre. Tiens, prends donc cette belle touffe de vert. Et cette autre ? Tu t’imagines donc qu’elle est vénéneuse ? Non, je n’ai pas faim. Qu’il est beau cet Enfant tout de même ! Et ces grandes figures qui entrent et qui sortent et respirent par leurs ailes toujours battantes. Tout ce beau monde céleste qui pénètre sans se salir dans notre simple étable. Allons, mange donc, bœuf, ne t’occupe pas de ça. Et puis, il ne faut pas te laisser réveiller par le bonheur qui vient te tirer les oreilles au milieu de la nuit. Ni rester si longtemps auprès de la crèche sur un seul genou pour que ça te fasse mal. Ton cuir de bœuf est tout usé à la jointure de l’os ; encore un petit moment, et les mouches vont s’y mettre. »
Une nuit, ce fut la constellation du Taureau d’être de garde au-dessus de la crèche, sur un pan de ciel noir. L’œil rouge d’Aldébaran luisait magnifique et enflammé, toute proche. Et les cornes, les flancs taurins s’ornaient d’énormes pierreries. Le bœuf était fier de voir l’Enfant si bien gardé. Tous dormaient paisiblement, l’âne, les oreilles baissées et confiantes. Mais le bœuf, bien que fortifié par la surnaturelle présence de cette constellation parente et amie, se sentait plein de faiblesse. Il songeait à ses sacrifices pour l’Enfant, à ses veilles inutiles, à sa protection dérisoire.
« Est-ce que la constellation du Taureau m’a vu, pensait-il. Ce gros œil rouge étoilé, qui brille à faire peur, sait-il que je suis là ? Ces étoiles, c’est si haut, c’est si distant qu’on ne sait même pas de quel côté elles regardent. »
Soudain, Joseph qui s’agitait sur sa couche depuis quelques instants se lève, les bras au ciel. Lui qui d’habitude montre tant de mesure dans ses gestes et ses paroles, voilà qu’il réveille tout le monde, même l’Enfant.
— J’ai vu le Seigneur en songe. Il faut que nous partions sans tarder. Hérode, oui, à cause de lui qui veut s’en prendre à Jésus.
La Vierge prend son fils dans ses bras comme si le roi des Juifs était déjà là, dans l’embrasure de la porte, à la main un coutelas de boucherie.
L’âne se met sur pied.
— Et celui-là ? dit Joseph à la Vierge en désignant le bœuf.
— Il me semble qu’il est bien faible pour venir avec nous.
Le bœuf veut montrer qu’il n’en est rien. Il fait un énorme effort pour se lever, mais jamais il ne s’est senti plus attaché au sol. Alors, implorant secours, il regarde la constellation du Taureau. Il ne compte plus que sur elle pour avoir la force de partir. Le céleste bovin ne bronche pas, l’œil toujours aussi rouge et enflammé, et toujours de profil par rapport au bœuf.
— Voilà plusieurs jours qu’il ne mange pas, dit la Vierge à Joseph.
« Oh ! Je comprends bien qu’ils vont me laisser ici, songe le bœuf. C’était trop beau, cela ne pouvait durer. Au reste je n’aurais été sur les routes qu’un spectre osseux et retardataire. Toutes mes côtes en ont assez de ma peau et ne demandent plus qu’à prendre leurs aises sous le ciel. »
L’âne s’approche du bœuf, frotte son museau contre celui du ruminant pour lui faire savoir que la Vierge vient de le recommander à une voisine et qu’il ne manquera de rien après leur départ. Mais le bœuf, paupières mi-closes, semble absolument écrasé.
La Vierge le caresse et s’écrie :
— Mais nous ne partons pas en voyage, bien entendu. C’était simplement pour te faire peur !
— Ca va sans dire, nous revenons tout de suite, ajoute Joseph, on ne s’en va pas ainsi au loin, au milieu de la nuit.
— La nuit est très belle, reprend la Vierge, et nous en profiterons pour faire prendre l’air à l’enfant, il est un peu pâlot ces jours-ci.
— C’est parfaitement vrai, dit le saint homme.
C’est le pieux mensonge. Le bœuf le comprend et ne voulant pas gêner les partants dans leurs préparatifs, il feint de tomber dans un profond sommeil. C’est sa façon de mentir.
— Il s’est endormi, dit la Vierge, mettons tout près de lui la paille de la crèche pour qu’il n’ait besoin de rien quand il se réveillera. Laissons-lui le flageolet à portée de son souffle, poursuit-elle tout bas, il aime bien en jouer quand il est seul.
Ils se disposent à partir. La porte de l’étable crisse.
« J’aurais dû l’huiler », pense Joseph, qui craint de réveiller le bœuf, mais celui-ci fait toujours semblant de dormir.
La porte est refermée avec soin.
Tandis que l’âne de la crèche devient peu à peu celui de la fuite en Egypte, le bœuf reste les yeux fixés sur cette paille où tout à l’heure encore reposait l’Enfant Jésus.
Il sait bien que jamais il n’y touchera non plus qu’au flageolet.
La constellation du Taureau, d’un bond, regagne le zénith et d’un seul coup de corne, se fixe au ciel, à la place qu’elle ne devait plus jamais quitter.
 
Quand la voisine entra, un peu après l’aube, le bœuf avait cessé de ruminer.
 
jules supervielle.
 
 
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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 21:40
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le fifre rouge
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Un conte de Noël 
 
 
«
 Hé ! petit fifre, que fais-tu là ? » cria le sergent La Ramée qui s’en allait à la ville voisine quérir la fricassée d’un porc, pour le réveillon du colonel.
– Voici ce que c’est, monsieur le sergent, répondit le petit fifre : Sa Majesté le roi, se trouvant dans un besoin pressant d’argent et désirant offrir un château tout neuf en étrennes à sa nouvelle reine, il a été décidé par la Cour des comptes que le régiment, musiciens et soldats, ne toucherait pas encore de solde ce mois-ci. Alors, comme mère-grand est pauvre et que je n’avais pas un liard en poche pour lui acheter sa dinde à Noël, je suis venu jusqu’à la courtine casser la glace du fossé et voir s’il n’y aurait pas moyen de pêcher un plat de grenouilles.
– Compte là-dessus ! dit La Ramée, en hiver, les grenouilles dorment.
– Je le sais bien, répondit le petit fifre, mais le ciel est bleu, malgré la gelée; peut-être que ce beau soleil les réveillera !
Et tandis que le sergent La Ramée reprenait sa route en grommelant, le petit fifre, avec courage, se remit à casser la glace.
Ce petit fifre, qui aimait tant sa mère-grand, était bien le plus joli petit fifre que l’on pût rencontrer. Pas plus haut qu’une botte et vêtu de rouge, du tricorne aux guêtres comme tout le monde au régiment, il avait si bonne grâce, avec ses yeux bleus et ses cadenettes, à siffler des airs, en marquant le pas, devant les hallebardiers barbus, que pour le voir passer, dans les entrées de ville, les dames aux fenêtres oubliaient de regarder le tambour-major.
Presque autant qu’aux rythmes guerriers, le fifre s’entendait à la pêche aux grenouilles. Aussi quand la glace fut percée, le trou déblayé et qu’un joli rond d’eau claire apparut, le fifre eut-il bientôt fait d’improviser sa ligne avec un peu de fil qu’il avait apporté et un roseau sec qu’il coupa. L’appât seul manquait au bout du fil. D’ordinaire, notre pêcheur ne s’en inquiétait guère, se servant pour cela du premier coquelicot venu, car les grenouilles sont goulues au point que tout objet rouge les attire. Mais les coquelicots ne fleurissent pas sous la neige, et vainement il en chercha quelqu’un d’attardé, le long des glacis, dans l’herbe transie.
Il allait partir, fort ennuyé, quand précisément, au-dessus de l’eau une grenouille leva la tête. Paresseuse, comme endormie, elle posa ses pattes de devant sur les bords, ouvrit l’un après l’autre ses jolis yeux d’or au soleil, puis gonfla doucement sa gorge blanche, et poussa un léger coax auquel, par-dessous la glace, dans toute l’étendue des fossés gelés aussi vastes qu’un grand étang, d’autres coax lointains répondirent.
– Ce doit être la mère des grenouilles, se dit le petit fifre, qui n’avait jamais vu une grenouille si grosse; quelle occasion et quel dommage de la laisser échapper ainsi !
Tout à coup il eut une inspiration :
– Si je prenais, en guise d’appât, la patte qui serre mon haut-de-chausses ? Elle est en beau drap rouge d’ordonnance, et certes ! les grenouilles y mordraient.
Aussitôt dit, aussitôt fait; et la patte en drap rouge d’ordonnance se met à danser sur l’eau claire, qu’égayait un joyeux rayon, devant le nez de la grenouille. La grenouille mord, le pêcheur tire, le fil casse, et la grenouille plonge, emportant le drap. Par bonheur, la patte était double : on pouvait hasarder la seconde moitié. La grenouille reparaît sur l’eau, mord encore, le fil casse encore, et la seconde moitié va rejoindre la première.
– Bah ! songea le pêcheur, quel mal y aurait-il à couper un tout petit morceau de ceinture ? Personne ne viendra regarder sous les basques de mon justaucorps. Et, tirant son couteau, il coupa un petit morceau de ceinture que la grenouille, hélas ! emporta comme les autres, et puis encore un, et puis un encore plus bas ; puis, il entama le gras des chausses tant qu’à la fin, la nuit arrivant, il s’aperçut que sa chemise flottait ; et que l’énorme échancrure petit à petit faite au drap laissait largement passer la bise.
Le sergent La Ramée, qui revenait par là avec une charge de victuailles, trouva le malheureux petit fifre assis sur son derrière et pleurant.
– Qui est-ce qui m’a fichu un soldat qui pleure ?
Pour toute réponse, hélas ! le petit fifre se dressa et se retourna.
– Mauvaise affaire ! murmura le vieux La Ramée, après avoir longuement considéré le corps du délit : détérioration d’effets d’équipement et d’habillement fournis par le gouvernement, c’est un cas de conseil de guerre. »
Puis, ces mots prononcés, il s’en alla en reniflant les poils de sa moustache.
Le petit fifre pleura plus fort. Il se voyait déjà arrêté quand il passerait le pont-levis, mis dans un cachot noir, amené, entre deux gendarmes, devant ses juges, Vainement il essayait de les attendrir, disant :
– Ce n’était pas pour moi, c’était pour apporter un plat de grenouilles à grand-mère, qui est vieille et pauvre et n’a pas de quoi faire son réveillon.
Le code militaire restait inflexible. On le dégradait, on lui brisait son fifre et sa petite épée, on le conduisait dans une prairie où, deux mois auparavant, il avait défilé avec la garnison, musique en tête, devant un conscrit fusillé… Alors, songeant à sa grand-mère, transi par le froid, la tête perdue, il eut comme l’envie de mourir tout de suite et se laissa glisser sur le sol gelé vers le trou d’eau noire où déjà des étoiles luisaient…
Dans quel merveilleux paysage le petit fifre se trouva ! À perte de vue les voûtes de glace laissaient filtrer une lumière blanche et douce; et de longues herbes vêtues de cristal, montant du fond en fines colonnettes, puis s’emmêlant aux mousses des bords toutes frangées de barbes d’argent, formaient mille promenoirs à jour et des architectures brodées les plus magnifiques du monde. À droite, à gauche, le long des berges, dans les petites grottes, trous de rats aquatiques ou d’écrevisses, que font sous l’eau les racines et la terre éboulée, des grenouilles de toute espèce, en nombre innombrable, dormaient. Il en remplissait d’immenses paniers qu’il destinait à mère-grand… Le conseil de guerre ne l’effrayait plus. Il ne se rappelait plus que vaguement le désastre de son haut-de-chausses. Une seule chose l’étonnait un peu : d’avoir si chaud sous la glace et dans l’eau… Puis il se sentit très heureux et comprit qu’il allait dormir comme les grenouilles.
Le petit fifre dormit longtemps. Tout à coup une voix connue l’éveilla. C’était la voix de mère-grand :
– Chut, disait-elle, il ouvre les yeux… Oh ! le méchant garçon qui vous fait des transes pareilles !
Le petit fifre fut repris de peur quand il aperçut au pied de son lit les yeux embroussaillés et les longues moustaches de La Ramée.
– Le haut-de-chausses ! le conseil de guerre !…. Ne me laissez pas emmener !…
Et il s’accrochait avec désespoir au casaquin de sa grand-mère. Mais sa grand-mère le rassura : ce bon La Ramée l’avait tiré de l’eau, à moitié gelé et tremblant de fièvre, puis il avait raconté l’aventure au colonel, et le colonel attendri venait précisément d’envoyer, par un homme à cheval, une aune de boudin, pour le réveillon, avec une paire de chausses neuves.
Le boudin chantait dans la poêle, des chausses intactes pendaient à un clou. Et voilà, telle que ma nourrice me l’a apprise, l’histoire du petit fifre rouge qui, par amitié pour sa grand-mère, pêchait les grenouilles à Noël.
Paul Arène.
 
 
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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 22:14
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
L'Empereur, le philosophe et l'évêque
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Un conte de Noël 
 
 
E
 n ce temps-là, l'Empereur Julien, qu'on appelle Julien l'Apostat, traversait la Syrie pour aller faire contre les Parthes la funeste campagne qui devait lui coûter la vie. En ce jour-là, il approchait de la ville d'Antioche, dont on pouvait déjà distinguer, dans la lumière du soir, les longues murailles qui descendaient au flanc de la colline.  
A son côté chevauchait son ami, le rhéteur Libanius, grammairien et philosophe, qui, par sa conversation tantôt grave et tantôt légère, mais toujours pleine d'agrément, le distrayait mieux que personne des soucis de l'Empire.
En apercevant les murailles : 
- Te souviens-tu, dit-il à Libanius, qu'il y a quelque quinze ans de celà, et presque à la même saison, nous sommes déjà venus ici ? Que la vie me plaisait alors ! Je n'étais pas encore César et le monde avait ma jeunesse. Nous voyagions en étudiants avec une suite des plus modestes, mais notre voyage était charmant. Quand nous arrivâmes à Antioche, des jeunes filles nous attendaient près du pont sur l'Oronte, avec des corbeilles de rose, et leur offrande, tu t'en souviens, s'adressait plus au disciple d'Apollon et des Muses qu'à l'héritier de l'Empereur.
- Oui, Julien, moi non plus, je n'ai rien oublié de ces moments délicieux : et toi, te souviens-tu que, pour récompenser l'accueil gracieux des jeunes filles, tu fis présent aux citoyens d'Antioche d'une belle statue de Jupiter ?
- C'est vrai, répondit l'Empereur, et j'avoue que cela m'était presque sorti de l'esprit. Mais maintenant je me rappelle. C'était, si j'ai bonne mémoire, un des meilleurs morceaux sortis des mains de Praxitèle.
- Un chef-d'oeuvre, en effet, reprit le grammairien. Mais, hélas ! un chef-d'oeuvre que tu ne verras jamais plus.
- Que me dis-tu là, Libanius ? La foudre ou quelque autre accident aurait-il frappé la statue ?
- La foudre ni les éléments n'ont rien à voir dans cette affaire : la main des hommes l'a brisée.
- Par Pollux ! s'écria l'Empereur, tu sais que je ne suis pas cruel et que je n'aime pas la vue du sang ! Mais le criminel qui a porté la main sur cette image deux fois divine le payera de sa vie !
 - C'est donc tout le peuple d'Antioche qu'il te faudra punir, ô Julien, car c'est tout le peuple qui s'est rendu coupable d'une action où le sacrilège le dispute à l'imbécillité... Ici, d'ailleurs, tu vas trouver tout changé, les gens, les choses et les statues. Dans cette ville où naguère nous sommes rentrés avec une si belle allégresse, les temples de nos dieux sont devenus des églises; les jeunes filles ne vont plus les bras nus, et tu ne les verras plus tout à l'heure près du pont, dansant et te jetant des roses.
- Ah ! fit l'Empereur, que ces paroles ramenaient tout à coup dans le cercle de ses plus grands soucis, une fois de plus, ici encore, le Galiléen a vaincu. Si je n'y mets promptement bon ordre, qu'adviendra-t-il de tant de choses que toi et moi, n'est-ce pas, préférons à la vie ? Une sottise épaisse s'étendra sur le monde dont toute beauté sera chassée...
Et le front penchée sur sa monture, il s'enfonça dans un silence que Libanius n'osa troubler.
 
*
*   *
 
A la porte d'Antioche, les jeunes filles n'étaient pas là pour faire accueil à l'Empereur. Près du pont sur l'Oronte, l'évêque Basile l'attendait, mitre en tête, la crosse à la main, et tenant un plateau d'argent sur lequel étaient posés trois pains d'orge.
- Accepte ce pain, Julien César, dit l'évêque, et soit le bienvenu dans la cité.
- Garde tes pains, vieillard, répliqua l'Empereur. Je n'entrerai pas dans Antioche. Tout m'y attristerait. Mais quand je reviendrai de combattre les Perses, je repasserai par ici et si je ne retrouve pas à sa place la statue de Jupiter que j'ai offerte autrefois à la ville, si les jeunes filles ne m'attendent pas sur la route avec des chants, des danses, des corbeilles de fleurs, si mes dieux ne sont pas ramenés dans leurs temples, malheur à toi, Basile ! jamais plus tu ne mangeras de croûte, ni de mie !
Puis, sans s'attarder davantage, il poursuivit sa route, tandis que Libanius restait encore un moment près de l'évêque pour savoir ce qu'il pensait de l'opinion, suivant laquelle Jésus de Galilée n'aurait été crucifié que dans sa personne humaine, sa personne divine l'ayant déjà quitté, au moment du supplice, pour gagner les régions du ciel.
- Je reconnais là, dit l'évêque, les imaginations de Basilide et de Valentin. Si l'Eglise était indulgente pour ces dogmatiseurs orgueilleux, la doctrine du Christ ne serait plus bientôt qu'un système plus informe qu'une nuée.
- J'entends, répliqua Libanius avec une moue dédaigneuse, tu méprises la philosophie. Mon maître Julien vous accuse de vouloir enlaidir le monde; moi je vous reprocherai plutôt de le rendre stupide... Mais dis-moi, ô Basile, on prétend que tu possèdes des lumières sur ce qui se passe dans le ciel. Que fait, je te prie, en ce moment, le fils du charpentier ?
- Deux cercueils, répondit l'évêque qui, sans s'expliquer davantage, salua le philosophe et rentra dans Antioche.
 
*
*   *
 
Grande émotion dans la cité. Et la consternation aurait été plus vive encore s'il n'y avait eu, pour protéger la ville, saint Mercurion, illustre capitaine qui l'avait défendue naguère, avec la lance, le haubert et l'écu, et qui la défendait maintenant du haut du ciel par le mérite de ses vertus. 
Hommes, femmes, enfants, tout le monde courut au sanctuaire où l'on conservait sur son tombeau, comme saintes reliques, ses armes dont il avait fait, de son vivant, si bonne usage. L'évêque se tenait au milieu d'eux, et pendant trois jours et trois nuits il ne cessa de les réconforter par des prières et des sermons. Mais, le troisième jour, vaincu par le sommeil, il s'endormit dans le sanctuaire, et tous les fidèles avec lui.
Or, pendant qu'il dormait, il vit descendre du haut du ciel une cohorte d'anges plus brillants que des lis, et au milieu de cette troupe éclatante, sur un trône plus éblouissant encore, une femme d'un visage si beau qu'il ne pouvait appartenir qu'à la Sainte Mère de Dieu. 
- Va chercher Mercurion, dit-elle à saint Michel Archange qui était à sa droite, son glaive de lumière à la main. 
Aussitôt saint Michel Archange s'envola dans les nuées pour reparaître presque aussitôt, ramenant avec lui l'illustre capitaine, vêtu de blanc comme un enfant de choeur. il s'inclina profondément.
- Mercurion, lui dit Notre Dame, tu as entendu les menaces qu'a proférées contre ta vllle le maudit Apostat. Laisse là tes ailes et ta robe, reprends ta lance, ton haubert et ton écu et fais ce que tu dois. 
Saint Mercurion fit un salut qui, tout angélique qu'il était, montrait que, Dieu merci, il n'avait pas perdu le souvenir de son état ancien. D'un geste gracieux de la main, la Vierge lui donna congé. Et la cour céleste s'évanouit. 
L'évêque alors ouvrit les yeux, et le coeur tout rempli de cette vision merveilleuse, il vint s'agenouiller, pour y faire une oraison, devant le tombeau de saint Mercurion. A sa grande surprise, il n'y vit plus la lance, le haubert, ni l'écu qui s'y trouvaient encore tout à l'heure. Reconnaissant à ce signe éclatant que le songe qu'il venait d'avoir n'était pas le vain produit de quelque illusion nocturne, il réveilla tous les dormeurs étendus autour de lui pour leur apprendre les choses étonnantes auxquelles il venait d'assister. 
En attendant la suite du prodige, qu'y avait-il de mieux à faire que d'aller rendre grâce à Notre-Dame dans le sanctuaire qu'elle possédait un peu en dehors de la ville sur le mont Dodimi ? Toujours en chantant et faisant oraison, on s'y rendit en grand cortège; puis, quand on l'eut bien célébrée avec des chants et des musiques, l'évêque et son pieux troupeau derrière lui retournèrent au sanctuaire de Mercurion. 
Le saint les y avait précédés.
O miracle ! Sa lance, son haubert et son écu se trouvaient sur son tombeau ! Mais à la pointe de la lance brillaient quelques gouttes de sang frais. 
Tout le reste de la semaine, on n'entendit à Antioche que laudes et gloria. Et le dimanche étant arrivé, l'évêque Basile achevait de célébrer l'office, lorsqu'un homme couvert de poussière se présenta sur le parvis.
C'était le rhéteur Libanius.
Sitôt qu'il fut devant l'évêque :
- Réjouis-toi, Basile, lui dit-il. Je reviens exprès pour t'apprendre que Julien César est mort, le coeur percé d'un javelot lancé par un bras inconnu.
- Tu ne nous apprends rien, dit l'évêque. Nous le savions depuis trois jours. Mais à mon tour, je veux d'apprendre qui a percé le coeur de ton maître.
Et saisissant sur le tombeau le fer posé près de l'écu :
- Voilà la lance qui l'a frappé, comme le prouvent ces gouttes vermeilles qui ne sont pas encore séchées. Julien n'a pu parer le coup que Mercurion lui a porté, car nul homme, pas même César, ne peut parer les coups du ciel.
- Je ne doutais pas, ô Basile, que tu crierais encore au miracle, s'écria Libanius avec un rire affreux. Et si tu me vois devant toi, c'est justement pour t'empêcher de répandre des bruits imbéciles ! Sache que Mercurion n'est pour rien dans la mort du divin César. Il est tombé, hélas ! sous la flèche de quelque soldat mécontent, qui se sera vengé de lui par traîtrise.  
- A mort ! A mort ! cria la foule. A mort, celui qui défend l'Apostat ! 
- C'était, riposta Libanius, le plus intelligent des hommes ! 
Il ne dit pas un mot de plus. Des furieux s'étaient jetés sur lui, hurlant et l'accablant de coups. Il était presque inanimé quand l'évêque réussit enfin à l'arracher à leur colère. 
- Reviens de ton erreur, lui dit-il, en arrêtant sur lui des yeux qui s'emplissaient de larmes, et reconnais enfin le vrai Dieu ! 
Pour toute réponse, Libanius, ramenant sur sa tête un pan de sa tunique, fit une offrande à Jupiter du sang qui coulait de ses blessures. Et peu après, il rendit l'âme, sous les yeux de Basile étonné que des dieux de pierre et de bois gardassent encore tant de pouvoir sur un esprit si distingué.
Jérome et Jean Tharaud.
 
 
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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 22:32
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Les Rois
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Un conte de Noël 
 
 
C
 'est demain la fête des Rois Si vous voulez les voir arriver, allez vite à leur rencontre, enfants, et portez-leur quelques présents.
Voilà, de notre temps, ce que disaient les mères, la veille du jour des Rois.
Et en avant toute la marmaille, les enfants du village ; nous partions enthousiastes à la rencontre des rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l'Enfant Jésus.
- Où allez-vous, enfants ?
- Nous allons au-devant des Rois !
Ainsi, tous ensemble, beaux gars ébouriffés et petites blondinettes, avec nos calottes et nos petits sabots, nous filions sur le chemin d'Arles, le cœur tressaillant de joie, les yeux remplis de visions. Et nous portions à la main, comme on nous l'avait recommandé, des fouaces pour les Rois, des figues sèches pour les pages et du foin pour les chameaux.
C'était au commencement de janvier et la bise soufflait : c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil descendait, tout pâle, vers le Rhône. Les ruisseaux étaient glacés, l'herbe était flétrie. Des saules dépouillés, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge et le roitelet sautaient, frétillants, de branche en branche, et l'on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui mettait sur sa tête son tablier rempli de souches, ou quelque vieillard en haillons qui cherchait des escargots au pied d'une haie.
– Où allez-vous si tard, petits ?
– Nous allons au-devant des Rois !
Et la tête en arrière, fiers comme Artaban, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied, ou en faisant des glissades, nous cheminions sur la route crayeuse, balayée par le vent.
Puis le jour baissait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès noirs; et la campagne s'étendait tout là-bas, vaste et nue. Nous portions nos regards aussi loin que possible, à perte de vue, mais en vain ! Rien ne paraissait, si ce n'est quelques fagots d'épines emportés par le vent dans les chaumes. Comme cela a lieu dans les soirées d'hiver, tout était triste et muet.
Parfois, cependant, nous rencontrions un berger, pelotonné dans sa limousine, qui venait de garder ses brebis.
- Mais, où allez-vous, enfants, si tard ?
- Nous allons au-devant des Rois… Ne pourriez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien éloignés ?
- Ah! les Rois ?... C'est vrai… Ils arrivent là-derrière. Vous allez bientôt les voir.
Et de courir, et de courir au-devant des Rois, avec nos gâteaux, nos petites fouaces et des poignées de foin pour les chameaux.
Puis le jour tombait. Le soleil, noyé dans un gros nuage, s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres se calmaient un brin. Le vent devenait plus froid. Et les plus courageux marchaient avec retenue.
Tout d'un coup : - Les voilà !
Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. Et la magnificence de la pompe royale illuminait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides embrasait le couchant. D'énormes lambeaux de pourpre flambaient ; une demi-couronne d'or et de rubis, lançant dans le ciel un cercle de longs rayons, rendait l'horizon éblouissant.
- Les Rois les Rois !... Voyez leur couronne! voyez leurs manteaux, leurs drapeaux, leur cavalerie et leurs chameaux !
Et nous restions tout ébaubis !... Mais bientôt cette splendeur, cette gloire, dernière flambée du soleil couchant, se fondait, s'éteignait peu à peu dans les nuages ; et, stupéfaits, bouche béante, dans la campagne sombre, terrifiante, nous nous trouvions tout seulets.
- Où donc ont passé les Rois ?
- Derrière la montagne.
La chouette miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le crépuscule, nous nous en retournions penauds, en grignotant les gâteaux, les fouaces et les figues que nous avions apportés pour les Rois.
Et quand enfin nous arrivions à nos maisons :
- Eh bien les avez-vous vus ? - nous disaient nos mères.
- Non !Ils ont passé d'un autre côté, derrière la montagne.
- Mais quel chemin avez-vous donc pris ?
- Le chemin d'Arles.
- Ah mes pauvres enfants, les Rois ne viennent pas de ce côté. C'est du Levant qu'ils viennent. Il vous fallait prendre le chemin de Saint-Rémy… Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu !... si vous aviez vu, quand ils sont entrés dans Maillane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel brouhaha ! mon Dieu !... Maintenant ils sont à l'église, en adoration. Après dîner, vous irez les voir.
Nous dînions vite ; puis, nous courions à l'église. Et dans l'église comble, dès notre entrée, l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, commençait lentement, puis continuait d'une voix formidable le superbe Noël :
 
Ce matin
J'ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage
Ce matin J'ai rencontré le train
De trois grands rois dessus le grand chemin.
 
Nous autres, affolés par la curiosité, nous nous faufilions entre les jupons des femmes, jusqu'à la chapelle de la Nativité ; et là, sur l'autel, nous voyions la belle Etoile! Nous voyions les trois rois Mages en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient l'enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassolette d'or ; le roi Melchior avec son encensoir, et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les galants pages qui portaient la queue des manteaux traînants ; les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'Ane et le Bœuf; la sainte Vierge et saint Joseph ; puis, tout alentour, sur une petite montagne de papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui portaient des fouaces, des paniers d'œufs et des langes ; le Meunier, qui tenait un sac de farine; la Fileuse, qui filait ; l'Ebahi qui s'émerveillait; le Rémouleur, qui remoulait ; l'Hôtelier ahuri qui, réveillé en sursaut, ouvrait sa fenêtre, et tous les santons qui figurent à la Crèche ; mais celui que nous regardions le plus, c'était le roi Maure.
Parfois, depuis lors, quand viennent les Rois, je vais me promener, à la chute du jour, sur le chemin d'Arles.
Le rouge-gorge et le roitelet y voltigent toujours le long des haies ; toujours quelque vieux cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe, et la chouette miaule toujours. Mais dans les nuages du couchant, je ne vois plus les illusions, je ne vois plus la gloire ni la couronne des vieux Rois.
- Où ont passé les Rois ?
- Derrière la montagne.
frédéric mistral.
Almanach provençal, 1886
 
Effel Noël 2

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 22:14
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Le Coq qui espère
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Un conte de Noël provençal
 
 
C
 ette année-là, le 24 décembre, il arriva une chose qui n'était jamais arrivée depuis que ma cousine Magali et moi nous avions ouvert l'œil sur l'Univers.
Vers les deux heures, le soleil se cacha derrière des nuages qui ressemblaient à des balles de coton, et brusquement, sans avertissement aucun, l'atmosphère fut striée de flocons blancs. Il neigeait.
Vous songerez sans doute : La belle invention ! Comme si la neige ne faisait pas partie immuable des décors de veille de Noël !
Dans le reste de la France, peut-être ! Mais ici, en Provence, à Cannes, au bord de cette Méditerranée toujours bleue où se reflètent palmiers, orangers et cactus, la seule neige que l'on y connaisse est la neige des amandiers fleuris. Quelle surprise donc, d'accueillir l'autre, l'authentique.
Magali et moi nous jubilions. Pour un soir de Noël, c'était un vrai soir de Noël, et dans notre contentement de vieux refrains de Saboly nous montaient aux lèvres, et nous n'étions pas loin de croire - pris par la magie du paysage - que quelque part dans les environs, une femme en blanc veillait près d'un berceau où tout à l'heure en poussant à notre tour la porte, nous allions rencontrer : les rois, les bergers, saint Joseph, l'âne, le bœuf et le mouton.
Oh! douces illusions de l'enfance! Combien peu nous importait à ce moment ce que nous apporterait le lendemain dans nos souliers : nous avions la neige, nous n'en demandions pas plus.
Par exemple, là où nous commençâmes à chanter, ce fut après le dîner. Il neigeait toujours et par surcroît une bise assez violente s’était levée qui soufflait en rafale et soulevait de grands fantômes blancs dans la nuit bleutée de clair de lune.
- Quel temps admirable pour une messe de minuit, remarqua notre oncle en collant son front aux vitres. La route d'ici à l'église sera prodigieuse.
La mère, toujours soucieuse de nos santés, ne nous laissa guère le temps de partager cet enthousiasme.
- Evidemment ! L'attristant c’est qu'il faudra laisser les enfants à la maison; il est impossible de les exposer à un froid pareil.
Ce fut un beau concert. Magali se récriait et pleurait, je l'imitais sur un diapason plus haut, l'oncle joignait ses supplications aux nôtres et il n'y eut pas jusqu'à la vieille Martine qui ne quittât ses fourneaux pour plaider notre cause. Ce fut en vain. Notre santé était en jeu, la mère fut inflexible.
Nous aurions, paraît-il, assez le temps de voir de beaux soirs de Noël!
- Mais que ferons-nous en attendant votre retour? demandâmes-nous avec l'accent du désespoir quand nos aînés furent prêts à nous quitter.
Son bâton dans une main, sa lanterne de l'autre, la mère sourit parmi les cache-nez.et les fichus qui l'emmitouflaient.
- Vous aiderez d’abord Martine à dresser la table. Ensuite vous chanterez des cantiques avec elle; et si vous êtes bien sage, elle vous racontera une histoire. N'est-ce pas, Martine?
- Ségur! acquiesça notre nourrice en branlant le chef.
- Et puis, je vous autorise à manger du nougat de capucin. Mais raisonnablement, vous savez! Ou sinon… gare aux souliers vides demain.
Ce n'était évidemment pas ce que nous avions rêvé, mais à défaut de mieux!
Et sitôt la mère partie nous avions commencé à exécuter le programme; par le dernier article d'ailleurs : la confection du nougat de capucin qui est - comme chacun le sait - des noix pressées dans des figues sèches. Un régal de rois… mages.
Après quoi nous nous étions mis en devoir de dresser le couvert. Ce qui n'était pas une petite affaire, car ce n'est pas tous les jours que l'on a à sa table le notaire, le maître d'école, le juge de paix, sans oublier le Doyen de la paroisse, le Doyen qui parlait si bien latin et qui s'écriait joyeusement chaque fois que ma mère l'entretenait de mes progrès : Macte animo, Macte animo, generose puer, sans dire, d'ailleurs, de quels animaux il voulait parler.
II fallait sortir le linge des grandes occasions. Les nappes et les serviettes, qui réfléchissaient la lumière comme si elles eussent été glacées; transvaser le vin blanc et le vin rosé dans les carafons de cristal; mettre de la mousse ici, du houx et du gui par là; arranger sur des compotiers les passerilles ridées, les noix, les pistaches, les grenades, les kakis, les figues… que sais-je encore! Bref, faire une table qui flattait l'œil en disant clairement : c'est Noël. Sans oublier les accessoires symboliques : le chandelier dont la flamme présagera la joie ou la tristesse aux hôtes réunis, et les assiettes où l'on avait mis du blé à germer, et qui, maintenant, s'ornaient d'un vert gazon, indice certain de la prospérité des cultures du mas.
 
*
*   *
 
Ceci fait et cela avait demandé du temps nous nous étions assis avec Martine au coin de la cheminée et là, dans notre cher provençal, nous avions chanté des « Nouvés » de Saboly, ces vieux noëls que notre peuple chante depuis plus de trois cents ans et qu'il chantera encore, Dieu merci, en dépit de ceux qui voudraient lui faire renoncer à sa langue et à sa foi.
La fatigue avait commencé à se faire sentir pourtant, et tandis que seul, cette fois, je reprenais un refrain, la voix de Magali monta.
- Martine, une histoire, veux-tu?
Martine fit semblant de ne pas entendre. Je l'interrompis à mon tour.
- Oui, Martine, une histoire, une belle histoire!
- Et laquelle, bonne mère ?
- Mais je ne sais pas, Martine! Une histoire de Noël.
- Té vai! Depuis que je vous en conte, vous les connaissez toutes. Anen, revenons aux cantiques : I a proun de gens, qui van en roumevage…
Il n'y eut qu'une seule et même protestation.
- Non, non, Martine, une histoire!
A ce moment, un coq chanta dans la nuit.
- Ah! murmura Martine, si le ciel lui même s'en mêle! Tenez la voilà, ça s'appelle : Le Coq qui espère, et je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup à même de vous la conter. Moi-même, je l'avais oubliée. C'est le chant de cet animal (Macte animo, songeai-je en moi-même) qui me l'a remise en mémoire. Ecoutez.
Et nous approchâmes nos chaises, et voici l'histoire telle qu'elle nous fut narrée par Martine.
« En ce temps-là, mes enfants, il y a bien longtemps, un grand bruit s'était répandu sur la terre : quelque chose allait se passer. Quelque chose que l'on ne pouvait préciser au juste, mais que l'on sentait, comme l'hirondelle prévoit l'hiver, et le pétrel la tempête.
» On sentait que les destinées du vieux monde allaient être changées, et l'on avait conscience qu'il y aurait du bonheur pour tout le monde, un grand avènement de fraternité.
» Je ne sais si ce que l'on a raconté depuis est vrai, mais ii paraît que cette année-là, les fleurs furent plus belles qu'à l’accoutumée, et que de mémoire d'homme on ne vit récolte aussi abondante ni vendanges plus belles
» On aurait dit que la terre se parait dans l'attente de celui qui .allait venir.
» Ce qu'il y a de certain, c'est que les animaux furent les premiers avertis. N'étant pas alourdis par le péché, ils communiquaient directement avec les anges et, par eux, savaient tout ce qui se passait de l'autre côté de la voûte bleue.
» Une alouette dût l'apprendre en montant dire sa prière au firmament, et par elle la nouvelle se propagea à tire-d'aile.
» Quelque chose allait se passer. Mais où ? Là était la grande question.
» Chaque jour les sédentaires interrogeaient anxieusement les voyageurs de l'air. Mais les voyageurs ne pouvaient que hocher la tête. Ils ne savaient rien.
» Pourtant avec le temps, un bruit prit naissance, apporté par des canards sauvages, et ce ne fut bientôt plus un secret pour personne, que la grande chose se passerait en Palestine, un pays situé au delà de la grande mer bleue que l'on appelle là Méditerranée.
» Naturellement, les bêtes de tous les autres pays en furent déçues; mais puisque telle était la volonté divine, elles n'avaient qu'à s'incliner.
» Et puis, un autre bruit se répandit - apporté par une colombe celui-là : une Etoile devait annoncer le prodige. Que chacun veille donc, et sitôt qu'apparaîtrait l'astre, ils pourraient se dire : « Le Règne du Seigneur est arrivé. Gloire à Dieu au plus haut des cieux.»
» Vous pensez si cette nouvelle fut commentée.
» De ce moment-là, il n'y eut plus une seule bête qui consentit à fermer les paupières la nuit. Tous veillaient pour saluer l'apparition et la suivre en chantant.
» Quand je dis tous, je me trompe. Il y eut une bête qui se refusa à monter cette garde d'honneur : le coq.
» Que voulez-vous, il était un peu excusable. De père en fils, c'était lui qui était chargé d'annoncer le lever du soleil et de dire à toute la création « Voici un jour nouveau. »
» Allait-il s'astreindre à guetter toute la nuit?
» - Bah! se dit-il, les autres veillent pour moi. Je serai toujours averti à temps. Dormons tranquillement.
» Et c'est pourquoi, seul de tous les animaux, il ne changea rien à sa manière de vivre.
» Cocorico! lançait-il tous les matins.
» Et à son appel, les bêtes fatiguées de leur longue attente se secouaient, partaient à travers champs; les hommes s'éveillaient dans les villes et le soleil apparaissait.
» - Cocorico!
» Et le travail reprenait et l'on entendait le bruit des chaînes de puits et les cris des âniers.
» - Cocorico!
» Et après ce troisième appel il demandait à l'oiseau qui passait :
» - L'Etoile est-elle arrivée?
» Mais le passereau répondait « Pas encore » et s'enfuyait à tire-d'aile ; et petit à petit le doute s'insinuait dans le cœur du coq.
» … Et des jours se passaient. L'été avait succédé au printemps, et l'automne lui-même avait fui. Des feuilles mordorées qui jonchaient le sol, il ne restait plus rien ; les arbres étaient dénudés et à travers la plaine soufflait la froide bise.
» Et voici qu'un matin en s'éveillant, le coq grimpa sur son perchoir.
» - Cocorico! lança-t-il.
» Mais à sa grande stupéfaction, aucune voix ne lui répondit, on eût dit qu'il chantait dans le désert.
» Il battit violemment des ailes et allait pousser son second cri, quand, à l'horizon, qu'aperçoit-il?
» Toutes les bêtes qu'il réveillait d'ordinaire, qui s'en revenaient vers leur gîte en un joyeux tumulte, mêlées sans crainte les unes aux autres, se félicitant et fraternisant : les loups avec les agneaux, les colombes avec les vautours.
» - Mais que se passe-t-il donc? se demanda notre coq, n'en pouvant croire ses yeux.
» Un passereau, à qui il posa cette question, lui lança dans un trille :
» - L'Etoile! L'Etoile!
» Le coq se sentit frémir.
» - Elle est arrivée ?
» - Cette nuit. Elle est apparue à l'horizon. Et nous l'avons suivie jusqu'à l’étable où elle s'est arrêtée. Et là… Ah ! si tu savais !!!
» Et vous devinez quel récit l'oiseau fit au coq.
» Celui-ci était désespéré.
» - Mais, pourquoi ne m'avoir pas éveillé? Vous ne pouviez pas chanter, faire du bruit?
» - Nous étions en extase; et près de la crèche nous n'avons pu que nous recueillir et prier.
» - Soit! se dit le coq. J'ai manqué l'Etoile, mais il ne sera pas dit que je ne verrai pas l'Enfant et sa Mère.
» Et, s'élançant dans les airs, il fut bientôt devant l'étable où des bergers étaient agenouillés.
» Un ange l'arrêta sur le seuil.
» - Où vas-tu, coq?
» - Voir le Nouveau-Né! répondit-il, en battant des ailes.
» Et voici l'ange qui le regarde, de ce regard qui lit au fond des cœurs.
» - Pourquoi n'étais-tu pas avec ceux qui suivirent l'Etoile?
» - Hélas! avoua le coq. Je n'avais pas voulu veiller et je dormais.
» Les yeux de l'Ange se voilèrent de tristesse.
» - Alors, renonce à ton espoir. Ton Chant, aurait pu accueillir l'enfant, dans la joie. Tu ne l'as pas voulu. Non seulement ne le verras tu pas, mais encore ce sera ta voix, qui, un soir, lui annoncera la trahison de l'homme qui lui avait juré fidélité!
».Vous concevez le chagrin du coq ! Il était désespéré, n'avoir pas vu l'Etoile, ne pas voir l'Enfant et devoir donner le signal maudit. Il y avait de quoi.
» Je ne sais si ce que l'on raconte est vrai, mais il paraît qu'à ce moment-là le coq pleura, et que ses larmes trouvèrent grâce devant Jésus.
» - Ecoute, coq, reprit l'Ange, par ton péché tu as fait ton malheur, mais ton repentir touche l'Enfant. Tout ce que je t'ai prédit devra être; supporte ta punition. Mais sache une chose Celui qui dort dans cette crèche n'est pas de ce monde; il est du ciel où il retournera. Or, un jour lointain que lui seul connaît, il reviendra apporter à ses élus le bonheur définitif qu'aujourd'hui il leur annonce. Et l'Etoile aussi sera là. Quand cela sera-t-il ? Mystère. Mais veille, car ce sera ton chant qui l'annoncera au Monde.
» Et depuis ce temps-là, le coq monte la garde. Parfois, quand tout est noir et que tout dort, on entend sa voix cuivrée,
» - Cocorico lance-t-il au ciel.
» Et son chant veut dire « Etoile ! Etoile ! es-tu là? »
» Mais, elle n'y est pas encore. Alors, tristement, il se tait et songe; mais, fidèle à sa mission, il veille attendant le retour de l'Astre, qu'il ne sut pas voir, mais qui reviendra… une nuit. ».
… Et comme la vieille Martine s'était tue, à nouveau, au lointain, le chant s'éleva.
- Ecoutez, nous dit-elle en citant le proverbe :
Es lou gau qu'espero
l'Estello d'ou darriè sero
Et, nous étant précipités à la fenêtre, Magali et moi, nous cherchâmes dans la nuit si l'Astre d'or brillait.
Mais il n'y avait que les constellations.de toujours : Le Chariot, le Chemin de saint Jacques, le Baudrier d'Or, Maguelon.
L'Étoile du dernier soir n'était pas encore là.
Charles de Richter.
 
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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 15:12
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Les sabots du petit Wolff
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Un conte de Noël 
 
 
I
l était une fois – il y si longtemps que tout le monde a oublié la date, – dans une ville du nord de l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et de mère, et resté à la charge d’une vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une écuellée de soupe.
Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il aimait tout de même la vieille femme, bien qu’elle lui fit grand peur et qu’il ne pût regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait au bout du nez.
Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein un vieux bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d’avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau dans le dos et le bonnet d’âne, et excitait même contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur.
Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël.
La veille du grand jour, le maître d’école devait conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents.
Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés, avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds sabots.
Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ; mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse.
Il faisait bon dans l’église, qui était toute resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers, excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. Chez le premier échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses jours d’inspiration, quand elle était sûre de réussir son fameux plat sucré.
Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait le petit Noël, de ce qu’il déposerait dans leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; – et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une poignée de souris, étincelait par avance la joie d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans leur boîte, les ménageries sentant le bois verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.
Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans souper ; mais, naïvement, et certain d’avoir été, toute l’année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il espérait que le petit Noël ne l’oublierait pas, et il comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.
La messe de minuit terminée, les fidèles s’en allèrent, impatients du réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant le pédagogue, sortit de l’église.
Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi, un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une bisaiguë, et les autres outils de l’apprenti charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux, semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de décembre, faisaient mal à voir.
Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l’hiver, passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ; quelques-uns même, fils des plus gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les maigres.
Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier, s’arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait.
– « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n’a même pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi soulager sa misère ! »
Et, emporté par son bon cœur, Wolff retira le sabot de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez sa tante.
– « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton sabot, petit misérable ? » Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure.
Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de rire.
– « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants ! Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu ! »
Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant se coucha dans l’obscurité et s’endormit bientôt sur son oreiller trempé de larmes.
Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse, – ô merveille ! – elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de verges.
Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s’extasiait ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ? Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs souliers.
Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit même où, la veille, un enfant, vêtu d’une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d’or, incrusté dans les vieilles pierres.
Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu’il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d’un enfant.
François Coppée,
 
 
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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 22:19
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Un réveillon dans le Marais
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Un conte de Noël
 
 
M
 onsieur majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant… Deux heures sonnent à Saint-Paul. « Comme il est tard ! » se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis, dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon. Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique :
 
hotel ci-devant de nesmond
majesté jeune
fabricant d'eau de seltz
 
Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.
Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui, dans le jour, en s'ouvrant, fait de la lumière à toute la rue. Au. fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin, sur le faîte, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse. C'est l'ancien hôtel de Nesmond.
En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots Caisse, Magasin, Entrée des ateliers, éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail, les commis s'avancent au perron la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de toile d'emballage. On se sent bien dans une fabrique. Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle la cour d'honneur s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.
Cette nuit là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très lourd à monter. C'est le réveillon sans doute. Arrivé au premier étage, il s'arrête pour respirer et s'approche d'une fenêtre. Ce que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, oh! non et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l'air de dormir, avec ses toits engourdis sous leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde.
« Hein? …tout de même, si les Nesmond revenaient… »
A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint et, pendant quelques minutes, il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant, comme s'ils connaissaient la maison. Il ya là, sur ce perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un éclat doux et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers. Bientôt toute la maison a l'air d'être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.
« Ah! Mon Dieu! ils vont mettre le feu : » se dit M. Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale de la nuit. M. Majesté n'est pas content cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.
Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement, il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons à tête d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante « Dire que c'est moi, et que me voilà ! » et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie, - mince et rose, avec un croissant au front. « Nesmond, viens donc voir tes armes ! » et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.
« Ah! ah! ah! Majesté! Il y en a donc encore des Majestés en France ? »
Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent.
Tout à coup quelqu'un crie :
« Du champagne, du champagne !
Mais non !
Mais si, c'est du champagne. Allons, comtesse, vite un petit réveillon. »
C’est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du Champagne. On le trouve bien un peu éventé mais, bah on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et, toute éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur image un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est blotti derrière une caisse et regarde…
Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin et que le jour évapore en les touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert.
alphonse daudet. [1].
 

[1]. Alphonse Daudet, Un réveillon dans le Marais, in Contes du Lundi, 1873.
 
Effel Noël 2

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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 13:42
Effel Noël
 

La rédaction de la Revue critique des idées et des livres souhaite à Monseigneur le Comte de Paris, à la Famille de France et à tous ses lecteurs un joyeux Noël.

 
Joyeux Noël à la Maison de France
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J

 amais, jamais, jamais nous ne nous lasserons d'offenser les imbéciles ! Jamais, jamais, jamais nous ne nous désintéresserons tout à fait de ces faces rondes, éclatantes de sécurité, de contentement de soi, d'égoïsme candide, de bêtise tranquille et confortable, qui nous prêchent — à leur insu — la nécessité des vertus héroïques, la parfaite convenance, l'opportunité — que dis-je !... l'exceptionnelle urgence de toutes les folies de l'honneur.

Chères têtes rondes ! Chers regards désapprobateurs, et si touchants, si pathétiques parce que leur gravité n'est que feinte et que nous trouvons, nous — mon Dieu! — sous tant de dignité glacée, une terreur ingénue de la vie, tous les rêves de l'enfance morts sans baptême — l'enfance, vous dis-je ! l'enfance sublime. Quelle tristesse ! Tant de gens qui n'ont jamais osé franchir l'adolescence pour entrer tout entiers dans l'âge mûr, avec la part noble de leur être, et qui ont choisi d'être stériles, par crainte d'embarras ultérieurs ou de perte de temps. Perte de temps ! Ils ont perdu leur vie.

L'aventure de la jeunesse, ce don de Dieu à chacun de nous — l'invention, l'inspiration magistrale de Dieu, qui est comme le thème révélé de la symphonie, l'image augurale de notre destin particulier — magnifique aventure! — ils l'ont laissée exprès, elle les menait trop loin, ils n'ont pas voulu courir le risque de la sincérité, de la simplicité, de la grandeur, ils tombent dans le médiocre sans comprendre que la plus extraordinaire, la plus hasardeuse, la plus fantastique entreprise, c'est encore de subsister en imbéciles dans un univers ruisselant de beauté.

Mais nous ! mais nous ! nous qu'on croit si téméraires, et même un peu fols, voilà que nous avons pris la route la plus sûre, nous avons été les plus malins, nous sommes désormais peinards : c'est moi qui vous le dis. Entre tant de fesse-mathieux qui rognent la vie comme un écu, tant d'avares, nous avons choisi d'être prodigues, simplement. Nous ne faisons grâce à notre vie d'homme d'aucun des rêves de l'enfance, et les plus beaux, les plus hardis, les plus avides... Vive l’honneur et vive l'honneur français !

Vous me direz : où veut-on en venir ? Parbleu ! vous savez où je vais. A qui crie vive l'honneur en notre langage, l'écho répond vive le Roi, l'écho en a l'habitude. Il ne l'a jamais perdue : c'est une admirable histoire, qui donne envie de rire ou de pleurer. Pauvres petits garçons français, mis à la torture par les fabricants de morale civique, et qui n'auraient connu d'autre image de la France qu'un cuistre barbu qui parle de l'égalité devant la Loi, si le bonhomme Perrault— disons saint Perrault puisqu'il est sûrement dans le Paradis ! — n'avait offert aux rois et aux reines exilés l'asile doré de ses contes, les châteaux du Bois-Dormant. Quel symbole ! Les cuistres du siècle des cuistres poursuivant la majesté royale — les sabots à la main pour courir plus vite, les imbéciles — et la majesté royale déjà était à l'abri dans un pan de la robe des Fées. Le petit homme français, abruti de physicochimie, n'avait qu'à ouvrir le bouquin sublime, et dès la première page, il pourfendait les géants, il réveillait d'un baiser les princesses, il était amoureux de la reine. Songez donc ! ces Rois chassés des livres de classe qui entraient de plain-pied dans la légende, comme chez eux. Quelle introduction à l'histoire de Jeanne d'Arc ! Oui, nos princes étaient à Goritz, à Londres, à Rome, que sais-je, ou sur les sentiers du désert. Mais l'imagination nationale restait pleine d'eux à son insu. Je connais un jeune Lorrain de quatre ans qui, à ma demande : «Qu'est-ce qu'un roi ? », m'a répondu : « Un homme à cheval qui n'a pas peur ! » Son papa est républicain. N'importe ! Oui, garçon, un homme à cheval. Tant pis pour la couleur locale et les usages de la guerre moderne et des cours ! Un homme à cheval, et de jeunes Français derrière qui aiment le danger et y périssent selon la parole des Saints Livres et les goûts du peuple français...

 

***

 

Joyeux Noël à la Maison de France ! C'est notre maison. Hâtons-nous de suspendre au dernier chevron du faîtage le gui reverdissant! Les uns en firent jadis un temple de la gloire, d'autres un musée, enfin je ne sais quel monument austère, et pourtant c'est notre maison. Celle de la galette des Rois, des crêpes de la Chandeleur, des bassines à confiture, des jeux et des rêves, familière et vénérable, paternelle — la Maison paternelle.  Oui la France prodigue a reconnu la maison héréditaire, et sitôt franchi le seuil sacré, elle a senti sa peine remise et ses péchés pardonnés. Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive Monseigneur le Dauphin ! Les cuistres mélancoliques qui nourrissent leur mélancolie des livres poussiéreux de M. Durkheim vont, ici, crier au scandale. Ils nous tiennent pour des maniaques non moins mélancoliques qu'eux-mêmes, des gens à thèse et à baralipton, et nous ne nous sommes jamais sentis si jeunes, si chantants, si amoureux, un brin de laurier au coin des lèvres, et dispos pour toute entreprise périlleuse, pourvu qu'elle soit de peu de profit et de beaucoup d'honneur. Joyeux Noël à la Maison de France ! Nous l'aimons comme elle mérite d'être aimée, avec un rien de folie. Nous l'aimons comme notre jeunesse exactement. Nous l'aimons comme notre honneur.

georges bernanos. [1].
 

[1]. Georges Bernanos, Noël à la maison de France, in Guirlande à la Maison de France, La Revue Fédéraliste, 106e cahier, 1928.
 
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